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Le sage aurait-il mal au doigt ?

Vous ne vous en souvenez pas, et c’est très bien ainsi. Vous ne vous en souvenez pas, mais moi, si. J’ai consacré ici un article, début octobre, au professeur Belpomme (https://fabrice-nicolino.com). J’y prenais sa défense, au moment où il était attaqué, et je rapprochais son cas de celui du professeur Tubiana, qui continue à jouir de l’impunité sociale la plus complète.

Or, hier au soir, discussion au téléphone avec Éliane Patriarca, journaliste à Libération. Elle m’apprend qu’elle a écrit un article vif sur Belpomme, destiné au site internet de Libération (http://www.liberation.fr). Il a été mis en ligne le 8 novembre. Éliane m’apprend de même la manière concrète dont le professeur a présenté, devant les députés, son rapport d’enquête sur la pollution par le chlordécone aux Antilles françaises. Je n’en dis pas plus pour l’instant, mais je constate que Belpomme n’a pas jugé bon de seulement contacter le professeur Multigner, auteur d’études scientifiques sur les liens possibles entre santé publique et pesticides. Je ne suis pas exactement un naïf, en ce domaine du moins, et je sais à quel point ces questions sont biaisées par l’action de quantité d’intérêts, notamment industriels. Mon ami François Veillerette, du MDRGF, rappelle ainsi que Multigner a accepté de conduire des études en partie financées par l’UIPP, c’est-à-dire l’industrie des pesticides (http://www.mdrgf.org). Ce n’est pas rien, c’est tout sauf neutre.

Il n’empêche. Je ne suis pas en train de tourner casaque. Belpomme est bien la cible de tristes salopards, cachés derrière leurs sigles et paravents. Parce qu’il défend des idées écologistes. Et à partir, ce qui change tout, d’un poste médical reconnu. Mais cela ne suffit plus à expliquer les à-peu-près, les vraies faiblesses, les notables contradictions du personnage public qu’est devenu Dominique Belpomme. Ainsi, et je ne suis pas exagérément fier de moi, je n’ai rien dit en septembre, quand son rapport antillais a été rendu public, sur une bizarrerie. Je sais, je suis bien placé pour savoir que la pollution par le chlrodécone a touché plus gravement la Guadeloupe que la Martinique. Or Belpomme n’a fait qu’un très court séjour dans cette dernière, à l’invitation d’une association, sans seulement aller à Basse-Terre, où se concentre le drame.

Car, et c’est la seule explication de ma discrétion, drame il y a. Et scandale majeur, qui devrait ruiner d’un coup ce qui reste de carrière à messieurs Henri Nallet et Jean-Pierre Soisson, ci-devants ministres de l’Agriculture. Ces deux-là ont couvert de leurs signatures dérogatoires l’usage criminel du chlordécone entre 1990, date de son interdiction, et 1993, date de la fin de son utilisation tolérée. Je pensais en septembre, mais j’avais tort, que le cri poussé par Belpomme était plus important que ce qui me semblait alors un détail. Qu’il ne soit pas allé en Guadeloupe me paraissait dérisoire au regard de l’importance générale de l’affaire.

Je dois ajouter qu’en septembre toujours, j’ai reçu un appel téléphonique fort long d’une journaliste en poste en Martinique, Française de métropole comme on dit. Comme je ne sais la joindre, je m’interdis évidemment de donner son nom. Ce qui est certain, au vu des longs articles qu’elle a consacrés au passage de Belpomme, c’est qu’elle sait parfaitement de quoi elle parle. Et ce qu’elle m’avait confié, que j’ai fini par laisser de côté, bien à tort une nouvelle fois, ne plaide pas en faveur de la réputation de Belpomme. Considérez cela comme un euphémisme.

Eh bien ? Eh bien, je suis certain que notre combat commun peut et doit se mener en plein air, au bon air, sous le soleil si c’est possible. Rien ni personne ne me fera dire qu’il fait jour quand la nuit est déjà tombée. Et inversement. Je ne suis pas en train d’écrire que Belpomme est un bon à rien, encore moins un malfaisant. Je reproduirais alors la même erreur, symétrique, qu’en septembre.

Non, je clame seulement que nous cherchons des voies dans l’honnêteté. Et que nous nous trompons. Et que nous nous tromperons régulièrement. Belpomme mérite notre confiance tant qu’il mérite notre confiance, mais sûrement pas au-delà. Et s’il devait apparaître, demain, qu’il dessert plus qu’il n’aide notre cause, je n’hésiterai pas une seconde à l’écrire ici ou ailleurs. La bagarre générale, à laquelle j’ai tant participé, a le plus souvent opposé eux et nous. Je sais et je n’oublierai jamais qu’eux existent bel et bien, pour notre grand malheur. Mais je veux désormais rappeler, chaque fois qu’il sera nécessaire, qu’il y a aussi, ô combien, nous et nous. Je m’expliquerai davantage là-dessus, pardonnez mon absence apparente de clarté.

PS : Avec un peu de (mal)chance, compte tenu du fait que ma grippe semble s’être échappée par la fenêtre, je vous infligerai peut-être un second article plus tard aujourd’hui. Car mon intention, en ce début de matinée, n’était pas de vous parler de Belpomme. Mais de la banlieue. Et d’un département que je connais de l’intérieur, et depuis des lustres : la Seine Saint-Denis. Si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain.

 

Tentative de description d’un déjeuner de têtes

Essayez de me pardonner, mais cet article est long. Et si vous avez autre chose à faire, n’hésitez surtout pas. Samedi, hier donc, j’étais invité au Sénat, dans le cadre grandiose des « Rendez-vous citoyens ». Le thème en était sublime : « Environnement, l’humanité face à elle-même ». Une grosse affaire, croyez-moi, qui mobilisait quantité d’excellences, parmi lesquelles Laurence Parisot (Medef), Jean-Louis Borloo, Nathalie Kosciusko-Morizet, Claude Allègre, Anne-Marie Idrac (SNCF), Jean-Marc Sylvestre (immense journaliste), Brice Lalonde, Michel Serres, Guillaume Sarkozy, Luc Ferry, etc, etc.

Et moi. Je n’ai pas vu tout ce beau monde, mais enfin, j’avais ma place au cours de l’après-midi, pour une conférence-débat sur mon livre, La faim, la bagnole, le blé et nous (Une dénonciation des biocarburants), paru chez Fayard. Une belle place, avec du temps. Mais je me rends compte que je vais trop vite.

Commençons par le repas. Les happy few du jour étaient conviés à un déjeuner dans le salon Bogrand. Mes aïeux ! Champagne bien sûr, au milieu de notables personnes encravatées. J’avais un pull, mais l’heure était à l’exquise politesse. À l’entrée, je vous jure que Christian Poncelet, président du Sénat – appelé donc à devenir président de la République en cas d’empêchement de qui vous savez -, m’a serré la main. L’ambiance commençait à ressembler à Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France, de Prévert (http://fraternitelibertaire.free.fr).

Ensuite, foie gras, et le reste, dont un bon vin, à profusion je dois reconnaître. De belles nappes blanches et des serveurs, des lustres de cristal, de hautes fenêtres donnant sur les jardins du Luxembourg, des miroirs monumentaux reflétant des tapisseries de goût, de sompteuses moulures. Bref, une halte reposante à l’abri du chaos.

Tout n’était pas aussi parfait. J’ai appris en arrivant que ce déjeuner était en l’honneur d’un certain Luc Ferry, ci-devant ministre de l’Éducation, et considérable philosophe. Je serais bien parti, franchement, mais j’avais faim, inutile de se grandir. Christian Poncelet, dans une éblouissante imitation de Gabin dans Monsieur le président, a tout soudain tapoté deux micros – nous étions déjà assis -, puis commencé un petit discours dont je retiens ceci : « Messieurs les ambassadeurs, excellences, messieurs les sénateurs, chers amis, merci d’avoir fait le sacrifice d’une partie de votre week-end… », « Comme vous pouvez le constater, cher Luc Ferry… », ajoutant pour nous seuls, comme au théâtre : « Je le vouvoie, hein, je fais des efforts » (rires préenregistrés).

C’était un bon début, une mise en jambes s’achevant sur cette note réjouissante, qui nous rapprochait de la nourriture : « Si tu en es d’accord, Luc (Christian n’avait pu contenir plus longtemps son amitié, il tutoyait), tu interviendras après le plat principal ». Et Luc, serré dans sa chemise rose, mais frétillant : « Avec joie ! ».

Nous mangeâmes donc, et je bus surtout, car j’aime le vin rouge. Après le plat de viande, tous les tailleurs bon chic, tous les costumes bien mis soudainement en arrêt au-dessus de leurs assiettes, Luc parla. C’était une conférence, au titre magnifique : « Développement durable et mondialisation ». J’ai la vilaine impression d’avoir été le seul à (beaucoup) m’amuser.

Ce discours relève de l’anthologie bouffonne, et comme il a été diffusé, en direct je crois, sur la Chaîne parlementaire, il est possible qu’on puisse en trouver les images. En ce cas, je suis preneur, à n’importe quel prix. Je ne peux, pour l’heure, que m’appuyer sur mes notes. M.Ferry nous a livré un exposé original et baroque sur l’histoire telle qu’il l’a voit. Si j’ai bien compris, le siècle des Lumières avait donné du sens à la vie, mais les déconstructeurs sont passés pas là et, madonne, ont tout jeté à terre. Qui sont ces voyous ? Les « Hirsutes » – un groupe de poètes chevelus du XIXème siècle – l’avant-garde artistique, la bohème, que sais-je, moi ? En tout cas, ces « antibourgeois » ont réussi leur coup, détruisant une à une toutes les valeurs traditionnelles, dont la famille, bien sacré universel. Je ne suis pas en train d’inventer, je raconte.

Citation : « À la fin du XXème siécle, les valeurs traditionnelles ont toutes été déconstruites, à la manière des statues de bronze de l’ancien dictateur Saddam Hussein ». Et là, pardi, cela ne va plus. L’idée de progrès, symbolisée par Voltaire et le XVIIIème siècle, portée par le rêve de l’émancipation, a chuté, au sens biblique. Nous devons vivre avec, pour seul horizon morne, la consommation. Or – attention, Luc est un révolté ! -, or « il faut donner un sens à la vie, ce n’est pas de la philo, c’est la vérité ». À cet instant du propos, j’ai vu de nobles nuques approuver, et c’était bien mérité.

Bon, où en étions-nous ? Cela n’allait pas. Malgré ses splendides résultats, la mondialisation patinait sur la confondante disparition du sens. Il fallait donc réagir, en affirmant haut et fort que le téléphone portable et le MP3 ne peuvent répondre à toutes les questions. Eh non, et c’est bien triste.

Quel rapport cela peut-il avoir avec la mondialisation réelle, qui disloque les sociétés, affame les peuples, ravage la biodiversité ? Rigoureusement aucun. Mais vient-on dans un comice agricole – même lorsqu’il se tient dans un palais de la République – pour penser ? J’en viens à douter. Donc, pas même une allusion à la réalité mondiale. Et le développement durable ? Pas mieux. Moins bien, même. Peut-être M.Ferry avait-il par mégarde interverti ses fiches ?

Cela ne m’empêchera pas de vous restituer quelques piques, qui firent glousser de contentement. Par exemple : « L’écologie, c’est la peur et la haine de l’initiative individuelle ». Ou encore : « Si le prolétaire d’aujourd’hui avait de l’argent, comme Pinault et Arnault, il n’achèterait pas des toiles d’art moderne, mais des faisans dorés à la Samaritaine ». M.Ferry me pardonnera peut-être, mais me voilà obligé de le contredire, car la Samar n’existe plus, en partie d’ailleurs grâce à l’usage singulier que son dernier propriétaire, Bernard Arnault justement, fait de la mondialisation.

Et tout s’arrêta enfin dans un tumulte d’applaudissements. Nous dégustâmes une glace, avant que de passer au débat avec l’orateur. Je ne devrais pas user votre patience à ce point, je le sais. Notez toutefois que Macha Méryl posa une question. Habillée d’un tailleur tel que je n’en reverrai jamais, la comédienne félicita chaudement son ami Luc avant de l’interroger sur l’état lamentable de la famille, ruinée, si j’ai bien saisi, par un improbable « modèle proudhonien », dont je lui laisse l’entière responsabilité. Guillaume Sarkozy – le frère – félicita derechef, et se demanda si le programme européen Reach de contrôle des produits chimiques était à ce point une bonne idée. En résumé, il ne l’était pas.

D’autres, émus, écrasés par la magnificence des lieux et des hôtes, s’essayèrent vaille que vaille à évoquer la « déconstruction » ou la consommation. Quel pouvait être mon rôle à moi ? Depuis dix minutes, je lorgnais sur un micro baladeur, et montrais par des mimiques exagérées à son Excellence Christian Poncelet que je souhaitais parler. Et notre presque président, je vous l’assure, opinait, preuve de ses bonnes dispositions à mon endroit. Cela aurait pu rater, mais cela a marché : je me suis emparé du micro, et j’ai pu à mon tour poser ma question.

Laquelle ? Oui, laquelle ? Eh bien, respectueusement, j’ai demandé à M.Ferry s’il n’avait pas oublié dans son discours la crise écologique. Pensait-il réellement, comme son verbe le suggérait fortement, que le temps était immobile, en tout cas réversible ? En somme, je lui ai demandé pourquoi il n’envisageait pas cette nouveauté radicale, représentée au premier chef par le dérèglement climatique. J’ai ajouté que les menaces globales apparues dans les dernières décennies font apparaître des limites physiques infranchissables. Et que l’aventure humaine se déroule désormais dans ce cadre.

Voilà ce que j’ai dit. Et alors, deux miracles se sont produit. Un, et je le jure sur la Bible, Christian Poncelet m’a regardé et il a lancé d’une voix forte : « Très bien ! ». Et aussitôt, M.Ferry a commencé sa réponse par ces mots fatidiques autant qu’historiques : « Cher ami, blablabla ». Que se cache-t-il derrière ce blablabla ? Rien. Luc, je crois que je peux désormais l’appeler Luc, a franchement botté en touche, sans répondre quoi que ce soit qui soit en relation.

J’ai réalisé du même coup deux choses qui vous sembleront peut-être évidentes. La première, c’est que Christian Poncelet ne m’a pas écouté une seconde, se laissant porter par l’intonation de ma voix, sûre d’elle, claire et forte. Dans l’univers du docteur Knock et des Précieuses ridicules, il ferait beau voir qu’on se préoccupe encore du sens, ce qui donne au passage raison au conférencier. Et la seconde, c’est que l’ami Luc ne sait strictement rien de la crise écologique. Et qu’il s’en bat l’oeil, qu’on me passe l’expression. Il s’en fout, totalement. Mais il a été ministre de l’Éducation, comme son alter ego – je répète pour le plaisir le mot ego – Claude Allègre, d’ailleurs présent au Sénat, même si je ne l’y ai pas vu.

Au-delà, sachez que cette pathétique oligarchie, que j’ai eu grand plaisir à voir de près, ne bougera pas un orteil pour aider les hommes à régler les dramatiques questions de l’époque. Ils dorment à jamais, pétrifiés, conservés dans des magnums de château margaux, ivres de leur reflet dans la glace. Ce que j’ai vu est un système parfait de légitimation croisée. Poncelet, Méryl, Sarkozy, et même le vieux Leroy-Ladurie – il était là – vante(nt) l’intelligence de Ferry, qui en retour souligne leur hauteur de vue, leur perspicacité, leur attachement au bien commun, etc. La salle, traversée par ce courant d’euphorie, rehaussée d’autant, se félicite d’avoir été invitée à de tels agapes. Et tous s’embrassent. Rideau.

PS 1 : Je parlerai moins de ma conférence de l’après-midi. J’y ai délivré mon message sur les bio/nécrocarburants, dans le salon Médicis s’il vous plaît. J’avais une sorte de contradicteur, l’économiste Philippe Chalmin, ancien d’HEC, agrégé d’histoire, docteur ès lettres, etc. Nous nous sommes frités, ce qui était fatal. Il représente l’idéologie écrasante, cet économisme qui nous a conduits exactement où nous sommes. Et puis, il m’a chauffé les oreilles, parlant à mon propos de discours « manipulant ». J’ai donc dû dire et répéter qu’il était ignorant, notamment à propos de l’écologie, qui est avant tout une science rigoureuse, qu’il rapportait des contre-vérités à propos des biocarburants. À un moment, qui m’a fait sourire, Chalmin m’a demandé un peu plus de respect, car tout de même, n’était-il pas « un professeur de fac » réputé ? Bon, je n’ai pas reculé d’un millimètre, il n’aurait plus manqué que cela.

PS2 : Je ne résiste pas au bonheur de reproduire ici deux extraits de cette si fameuse Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France, de Prévert. Or donc, les têtes, si semblables aux miennes, arrivent à l’Élysée pour un grand repas. Et puis tout s’effondre.

Premier extrait :

« Et quand je dis, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs : « le Roi, la Reine, les petits princes », c’est pour envelopper les choses, car on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n’ont pas de roi sous la main, s’ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.
Particulièrement parmi ceux qui pensent qu’une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille de Chinois pendant de longues années.
Parmi celles qui ricanent dans les expositions parce qu’une femme noire porte dans son dos un enfant noir et qui portent depuis six ou sept mois dans leur ventre blanc un enfant blanc et mort.
Parmi les trente mille personnes raisonnables composées d’une âme et d’un corps, qui défilèrent le Six Mars à Bruxelles, musique militaire en tête, devant le monument élevé au Pigeon-Soldat et parmi celles qui défileront demain à Brive-la-Gaillarde, à Rosa-la-Rose ou à Carpa-la Juive devant le monument du jeune et veau marin qui périt à la guerre comme tout un chacun ».

Deuxième extrait :

« Dehors, c’est le printemps, les animaux, les fleurs, dans les bois de Clamart on entend les clameurs des enfants qui se marrent, c’est le printemps, l’aiguille s’affole dans sa boussole, le binocard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s’affale et fait la folle.
Il fait chaud. Amoureuses les allumettes tisons se vautrent sur leur frottoir, c’est le printemps, l’acné des collégiens et voilà la fille du sultan et le dompteur de mandragores, voilà les pélicans, les fleurs sur les balcons, voilà les arrosoirs, c’est la belle saison.
Le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons, il ne brille pas pour ceux qui travaillent dans la mine,
ceux qui écaillent le poisson
ceux qui mangent la mauvaise viande
ceux qui fabriquent les épingles à cheveux
ceux qui soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines
ceux qui coupent le pain avec leur couteau ceux qui passent leurs vacances dans les usines ceux qui ne savent pas ce qu’il faut dire
ceux qui traient les vaches et ne boivent pas le lait ceux qu’on n’endort pas chez le dentiste ceux qui crachent leurs poumons dans le métro
ceux qui fabriquent dans les caves les Stylos avec lesquels d’autres écriront en plein air que tout va pour le mieux
ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le dire ceux qui ont du travail
ceux qui n’en ont pas ceux qui en cherchent
ceux qui n’en cherchent pas
ceux qui donnent à boire aux chevaux ceux qui regardent leur chien mourir
ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire
ceux qui l’hiver se chauffent dans les églises ceux que le suisse envoie se chauffer dehors ceux qui croupissent
ceux qui voudraient manger pour vivre ceux qui voyagent sous les roues ceux qui regardent la Seine couler
ceux qu’on engage, qu’on remercie, qu’on augmente, qu’on diminue, qu’on manipule, qu’on fouille, qu’on assomme
ceux dont on prend les empreintes
ceux qu’on fait sortir des rangs au hasard et qu’on fusille ceux qu’on fait défiler devant l’arc ceux qui ne savent pas se tenir dans le monde entier
ceux qui n’ont jamais vu la mer
ceux qui sentent le lin parce qu’ils travaillent le lin ceux qui n’ont pas l’eau courante ceux qui sont voués au bleu horizon
ceux qui jettent le sel sur la neige moyennant un salaire absolument dérisoire
ceux qui vieillissent plus vite que les autres
ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l’épingle
ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi parce qu’ils voient venir le lundi et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi, et le samedi et le dimanche après-midi ».

PS3 : À un moment de son discours, Luc Ferry a rendu un vibrant hommage à son grand ami le neurobiologiste Jean-Didier Vincent. Celui-là même qui s’est plaint de moi et de ce site (voir https://fabrice-nicolino.com). Une raison de plus d’être heureux.

Amis d’Orsenna, bonjour

Je n’ai rien contre Érik Orsenna. Rien de personnel, je veux dire. Je ne l’ai jamais croisé, nul n’en a dit du mal près de moi – au contraire -, puis un homme armé d’une telle bouille ne peut être qu’une très brave personne. N’est-ce pas ?

Eh bien, je ne suis pas sûr. Je découvre en effet ce matin un article de Jérôme Garcin paru la semaine passée (http://bibliobs.nouvelobs). Orsenna a écrit un livre de commande à la gloire de l’Airbus 380, qui sera distribué gratuitement à tous les employés de l’entreprise. Pour les autres, le prix est du genre prohibitif : 37 euros, pas moins.

Garcin, se moquant, constate que ce prix est proche de celui d’une action EADS quand le jeune Lagardère a décidé, au printemps 2006, d’en vendre un énorme paquet à la Caisse des dépôts, censée représenter l’intérêt public. On le sait, le prix des actions devait chuter brutalement après l’annonce d’importants retards dans la livraison de l’avion-roi. Mais le PDG lui-même, Noël Forgeard, miraculeusement inspiré, avait vendu avant la débâcle assez d’actions pour réaliser une plus-value de 3,7 millions d’euros. Croyez-moi, il y a sur terre de beaux métiers.

Et cet Orsenna ? Je dois vous avouer que je n’ai pas lu son livre à la gloire de l’A380. Je ne le ferai pas. La lecture de Garcin, journaliste sérieux, écrivant sous le regard de 500 000 lecteurs au moins, me suffit. Voici d’ailleurs un extrait, qui me semble clore toute discussion : « Avec un lyrisme qui évoque l’enthousiasme de Sartre pour l’exceptionnelle productivité des vaches laitières cubaines et rappelle les odes paysannes au maréchal Tito, Orsenna célèbre ici, outre le sacerdoce du « pèlerin » Noël Forgeard, la geste immémoriale des « compagnons de l’A380 », animés par « cette fièvre joyeuse qu’on appelle le goût du travail » et attelés, jour et nuit, entre Saint-Nazaire et Hambourg, à la sculpture d’un « chef-d’œuvre »».

Je suis bien certain que monsieur Orsenna a touché beaucoup d’argent, car la brosse à habits d’un Académicien, estampillé de gauche, vaut tout de même assez cher. Mais tel ne sera pas mon commentaire principal. Pour commencer, je constate, c’est l’évidence, qu’Orsenna se soucie comme d’une guigne de la crise écologique. Le vraisemblable, c’est qu’il la connaît de fort loin. L’avéré, c’est qu’elle ne l’empêche pas de vivre et de profiter des dernières miettes du festin.

L’A380 est en effet une bombe climatique de plus. Tout le projet, basé sur une multiplication par trois du trafic aérien mondial au cours des 20 prochaines années, mise sur le pire. C’est une aberration écologique absolue. Donc une impasse politique. Donc un crime, il faut parfois dire les choses simplement.

Mais Orsenna choisit pendant ce temps d’écrire une ode désuète à la gloire des ingénieurs et des gros moteurs. Est-ce si étonnant ? Ce qui me surprend beaucoup, vraiment beaucoup, c’est l’image que cet homme continue d’avoir dans une bonne partie de l’opinion « cultivée ».

Car il n’a jamais varié d’un pouce, au long d’une carrière totalement vouée à la défense de ce monde-ci. Ami de Jacques Attali dès les années 70, il enseigne longtemps les arcanes de la finance internationale, à l’époque où d’autres que lui envisageaient sérieusement de la détruire. Puis il se met au service du roi, François Mitterrand lui-même. Et à celui de Roland Dumas, prince des chaussures Berluti.

Cet homme, habile comme peu le sont, parvient à échapper à l’opprobre qui s’attache tout de même un peu au clan mitterrandien. Pensez ! il n’est pas un valet, puisqu’il est un romancier. On le voit donc, année après année, sautiller de prix en prix, et de radio en télé, entrer à l’Académie, et se donner les gants, au passage, d’être un grand ami de l’Afrique.

Ainsi que des Africains ? C’est un peu plus confus. Car l’amitié pour Attali ne s’est pas démentie. Or Attali a tout de même été mis en examen dans l’affaire Falcone – un marchand d’armes destinées à l’Angola martyr -, pour trafic d’influence. Certes, cela ne concerne en rien Orsenna. Mais démontre tout de même qu’on peut avoir été mêlé à ça, comme Attali, et demeurer un très proche de notre grande et noble conscience.

Encore deux points sans importance, ou presque. Orsenna a commis un livre sur le coton, qui a ajouté à son prestige, et qui lui a valu, au passage, les félicitations enthousiastes des libéraux (http://blogs.lesechos.fr). Officiellement, ce livre est un hommage au Sud. En réalité, c’est une défense et illustration de la mondialisation. Comme le dit d’ailleurs, avec obligeance, Orsenna lui-même, ce voyage de deux années lui a permis de tirer deux enseignements (http://clubobs.nouvelobs.com) : « Le premier, c’est que, franchement, dans les pays comme la France, on est des enfants gâtés. J’ai choqué certains de mes amis en disant que nous ne travaillons pas assez. Mais, pour moi, le travail est une valeur de gauche, contrairement à la rente, qui est de droite. L’ascenseur social, c’est travailler plus pour en tirer plus de bénéfices. Et puis le deuxième enseignement, c’est que la mondialisation profite à des millions de gens dans des pays en développement. On a longtemps vécu sous la protection de barrières douanières, ou grâce à la colonisation. Il faut affronter le monde ».

Affronter le monde. Demandez donc cet effort au paysan malien, en concurrence quotidienne avec le planteur de la vallée du Mississipi, gorgé de subventions fédérales américaines. Demandez-le lui (http://www.monde-diplomatique.fr). Mais enfin, mais voyons, il n’y a pas d’autre solution, puisqu’un Orsenna le dit. La preuve par neuf, c’est-à-dire par la commission Attali, celle qui propose de tout libéraliser en France, terre médiocre, pleine d’entraves et de corsets administratifs.

Je vous l’ai dit : Érick Orsenna, grand homme de gauche, écrivain grandiose, immense figure morale de notre monde chancelant, est aussi un ami fidèle. Quand Jacques Attali, dûment mandaté par son ami Nicolas Sarkozy, a dû dresser la liste de sa future Commission, il n’a pas retenu que des noms de patrons et de hauts fonctionnaires. Que non ! Que faites-vous de l’âme, amis du désordre ? Bien entendu, il a aussi proposé à son ami Orsenna d’en faire partie. Et son ami Orsenna a bien entendu accepté. Parce qu’il le vaut bien.

Faut-il ? (toujours à propos de la grève)

Je pensais ne pas revenir aussitôt sur la grève des transports, mais le courrier en a décidé autrement. Voici ce que m’envoie à l’instant Bernard, que je ne connais pas, je le précise :

Cher Fabrice,

je suppose qu’à chaque fois que votre employeur baisse votre salaire vous manifestez votre accord avec enthousiasme. Donnez-nous régulièrement des nouvelles de la décroissance de vos revenus.
Merci à l’avance

BH

Eh bien, Bernard, je vais vous répondre. Et d’abord sur la forme. Ce n’est pas bien grave, mais je n’accepte pas votre manière d’attaquer. Répondre à un point de vue en tentant de discréditer la personne qui l’exprime est un vieux truc détestable. Je ne vous fais pas la leçon, ou bien elle est aussi pour moi, car il m’est arrivé de faire la même chose. Mais il y a longtemps, et en toute sincérité, je le regrette.

Je pourrais écrire un livre entier en ne parlant que de milliers d’intellectuels qui clamaient leur foi dans la justice tout en profitant de la domination sociale, et parfois du crime. Voulez-vous réellement des exemples ? Et des exemples qui vous laisseraient aussitôt coi ?

Si même j’étais en flagrante contradiction avec mes propos, en quoi cela changerait-il quelque chose à leur sens profond ? Je ne serais qu’un numéro de plus sur l’interminable liste que je tiens à votre disposition. La belle affaire, vraiment ! Mais tel n’est pas le cas, pour comble. Je ne vais pas raconter ma vie ici, mais j’ai connu de près la vraie misère. Je parle de la misère, non de la pauvreté. Et si je considère la première comme  un ennemi personnel, si je ne peux tolérer de croiser son ignoble spectre chez d’autres humains que moi, je pense que l’autre est acceptable. À condition d’être partagée, mais nous en sommes fort loin.

J’ai dans ma vie sociale souvent pratiqué le syndicalisme. Un syndicalisme de combat qui m’a fait prendre à l’occasion des risques. Non pour ma personne, on se doute, mais pour ma place, oh oui ! Et je suis délégué du personnel depuis onze ans, je crois, au moment où j’écris ces lignes. Je sais donc un peu de quoi je parle. Eh bien, Bernard, sachez que je refuse obstinément de me battre sur le terrain des salaires. Mes camarades du syndicat le savent, et ne m’embêtent plus avec cela. De mon côté, je comprends qu’ils continuent de prendre en charge ces revendications-là. Mais moi, et depuis de très longues années, je ne ne peux plus.

Je ne le peux plus, car il n’y aura jamais aucune amélioration de notre sort commun en poursuivant dans cette voie. Ma perception de la crise écologique m’interdit à jamais de prôner quelque augmentation du pouvoir d’achat que ce soit dans les pays riches. Car ce pouvoir d’achat, même chez les pauvres de notre monde, qui restent des riches de la planète réelle, se traduit fatalement par la destruction. Et cette destruction par les objets se retourne fatalement contre les miséreux, auprès desquels je serai jusqu’à ma mort. Si je vous dis que nous avons atteint une limite, vous serez probablement d’accord avec moi. Mais chez moi, mille excuses, ce n’est pas réthorique. Nous y sommes. Tout ce qui est accordé à la consommation matérielle de sociétés scandaleusement – et artificiellement – riches se fait et se fera toujours plus au détriment de l’équilibre général, dont nous dépendons tous.

Avez-vous ou non entendu parler d’empreinte écologique ? Je vous rafraîchis la mémoire. Il faudrait au moins trois planètes pour octroyer notre niveau de vie de Français à l’ensemble des habitants de la terre. Les avons-nous ? Et puisque nous ne les avons pas, que faire de ces sempiternelles réclamations matérielles ? Vous savez probablement qu’un mot savant, paradigme, fait fureur, du moins depuis ces dernières années. Il m’arrive de l’utiliser dans le sens de cadre général de la pensée. Et je plaide, avec d’autres, pour un complet changement de paradigme, c’est-à-dire une nouvelle manière de concevoir l’avenir des humains. Ce paradigme, appuyé sur la connaissance de l’impasse écologique, implique la rupture, y compris de ton.

Je ne défendrai donc pas le mouvement en cours. Est-ce que cela veut dire qu’il faut courber la tête, et l’échine ? Ce serait assez mal me connaître. Je pense, et je dis, y compris auprès des salariés qu’il m’arrive de cotoyer en tant que délégué du personnel, qu’il est d’autres combats que celui en faveur des salaires de tous ordres. Mais c’est une autre histoire, Bernard. Et en attendant, permettez-moi de vous demander de réfléchir davantage que vous ne semblez le faire. Avec mon respect, néanmoins.

Faut-il ? (à propos de la grève)

Le mieux serait que je me taise, car ce que j’ai à dire ne plaira à (presque) personne. Mais voilà, je suis contre la grève. Oh, pas en général, je le précise aussitôt. J’ai souvent espéré, dans le passé de ma jeunesse, des mouvements sociaux aussi massifs que déjantés. Insurrectionnels, pour ne rien vous cacher.

Puis, on cherchera en vain plus grand contempteur de Sarkozy et de son univers que moi, soit dit sans me vanter. Je ne pourrai jamais être de droite, mais je ne suis plus du tout de la gauche. Laquelle, lesquelles – car je parle bien des gauches, de toutes les gauches – éclairent encore, bien faiblement, un monde en ruines. Pendant deux siècles et plus, il ne s’est agi que de produire plus massivement que chez le concurrent. Et de répartir autrement, restons honnête. La gauche assurait qu’elle créerait les conditions de l’abondance, et qu’elle saurait mieux, évidemment, la répandre sur tous et sur chacun.

Mais ce chacun était Français, et l’est resté. Il n’a jamais été question de penser le monde aux dimensions de la planète et de ses peuples. Et maintenant, il est trop tard, car la crise écologique nous a rattrapés et définit sans état d’âme les contours forcés de notre avenir commun. La crise, cette crise décisive, nous montre les limites physiques de l’aventure humaine. Nul n’y peut plus rien.

Alors, la grève des transports ? Je comprends sans peine les cheminots qui veulent partir à la retraite au plus vite. Qui en serait incapable ? Mais je les comprends comme je comprends ceux qui râlent contre le prix de l’essence, qui rogne leur revenu. Ou ceux qui manifestent parce que l’entreprise qui fabrique des chars Leclerc les licencie. Ou ceux qui ne parviennent plus à vendre leur cochon au marché de Plérin.

Bref, je les comprends. Mais pas question de les soutenir pour autant. Car cette grève de transports est une grève du passé. Elle signale à quel point les esprits sont encore englués dans un temps qui ne passe pas. Elle montre comme il est difficile de changer. Car quoi ? Il ne va pas seulement falloir changer, il va falloir muer. L’avenir possible fera de nous des mutants, cela ne fait guère de doute. Les droits que nous nous sommes octroyé doivent être systématiquement appréciés au regard des devoirs que nous accepterons d’assumer.

Certes, il n’est pas question de donner raison à ce gouvernement-là. Car il a tort au-delà de ce que je suis capable d’écrire. Mais un mouvement social dans les transports ne saurait être à ce point autiste. J’aurais aisément pu le soutenir s’il s’était adressé en priorité à la société tout entière. En considérant non seulement son présent, mais aussi son avenir, et sa place dans un monde dévasté.

On aurait pu imaginer les prémices d’un pacte social novateur, remettant en cause la prééminence de la bagnole individuelle, réclamant un plan d’urgence nationale en faveur du train et des transports collectifs, insistant sur la gravité de la crise climatique et les responsabilités désormais planétaires du mouvement social. À ce compte-là, oui, tout le reste pouvait être discuté. À ce compte-là, oui, la société était concernée par le conflit, et d’une manière active, joyeuse, peut-être déterminée.

Mais on est affreusement loin, au cas où cela vous aurait échappé. Le mouvement syndical français est comme pétrifié. Et il mourra, à moins que. À moins qu’il ne décide de parler enfin du monde réel. À moins qu’il ne redevienne ce pour quoi il avait été créé. À moins qu’il ne prenne en charge, enfin, le sort de chacun. Ici, là-bas, pour aujourd’hui et pour demain.