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Sans le moindre copyright

Vous allez me trouver un peu fainéant, mais ce n’est pas tout à fait cela. Je reproduis ci-dessous un article que j’ai déjà publié le 1er janvier dernier ici même. Pourquoi ? Parce qu’il exprime quelque chose de très profond – en moi – et je redoute un peu que certains d’entre vous l’aient loupé. La date du 1er janvier, à la réflexion, n’était peut-être pas idéale. Je ne sais pas si j’ai raison, mais il s’agit bien d’un programme politique. Qui commande, pour être éventuellement réalisé, l’apparition de forces qui n’existent pas. Si, et seulement si cela vous paraît avoir un sens, n’hésitez pas à faire circuler. ¡ Y Vamos !

Ce que je vais vous dire ce 1er janvier n’a rien de fignolé. Je commence en effet à près de 17 heures, et je n’ai guère de temps, en réalité. Mais je suis poussé malgré moi. Rien de grave. Rien de léger non plus. Voici mon point de départ : s’il devait y avoir une priorité, une priorité véritable, quelle serait-elle ? Eh bien, ma réponse est celle-ci : il n’y a rien de plus urgent que de restaurer ce qui peut l’être dans le fonctionnement des écosystèmes naturels.

Je reconnais que, présenté de la sorte, cela ne vaut pas le champagne du Nouvel An. Mais il est certain que tout sera désormais plus difficile, à mesure que les prairies et les cultures, les rivières, les océans, les forêts, les zones humides, les savanes se dégraderont davantage. Il est temps, il est même bien tard pour rappeler que toute société humaine, tout projet de quelque nature que ce soit repose in fine sur la bonne santé écosystémique de la planète.

Le deuxième point est aussi évident. Il existe dans nos circuits financiers délirants des masses jamais encore assemblées de puissance matérielle. Cette dernière accroît en proportion la gravité de la crise écologique et se dissout dans des achats aussi intéressants que le Big Mac, le Rafale, la Kalachnikov, la voiture, l’autoroute urbaine, le téléphone portable, la télé à écran plat, la guerre en Irak, le salaire des bûcherons d’Amazonie, le salaire des planteurs de palmiers à huile, le check-up confirmant l’obésité universelle, la corruption, sans compter le pur et simple gaspillage sous l’une de ses dix milliards de formes. En bref, il y a de l’argent. Il n’y en a jamais eu autant, il n’y en aura peut-être jamais autant.

Troisième point : le travail utile socialement disparaît massivement. Qu’elle s’appelle chômage au Nord, économie informelle ou désœuvrement ailleurs, l’inactivité « occupe » une quantité invraisemblable d’humains. Combien ? Aucune statistique ne permettra jamais de savoir quelle est la quantité de travail disponible sur terre. Je postule qu’elle est, pour la question qui m’intéresse, sans limites discernables. Si l’on y tient, je gagerai qu’au moins un milliard d’entre nous, peut-être deux, et qui sait davantage, pourraient travailler plus utilement, rapidement qui plus est.

Et alors ? C’est là, bien entendu, que tout se complique abominablement. Ce que j’entrevois n’a rien de secret. Il faut trouver un moyen de relier ces données indiscutables. Il faut trouver un biais qui permette d’utiliser une fraction importante de la richesse produite, de la distribuer dans de bonnes conditions, jusqu’à la plus petite communauté perdue, en échange d’un travail concret, au service de tous, au service de l’ensemble, au service de l’avenir commun.

Ce n’est pas la peine de protester encore. Laissez-moi préciser un peu. D’abord, il ne s’agit pas d’imposer. Ce travail servirait en priorité ceux qui s’y adonneraient. Si vous limitez la sécheresse ou l’inondation en tel point précis du globe par des travaux de génie écologique, qui en profitera d’abord ? Eux ou d’autres ? Non, il s’agit de proposer un salaire, peut-être un revenu familial garanti à qui accepterait de rétablir des équilibres rompus. Ici, ce serait par le développement de l’agro-écologie, au détriment des cultures industrielles et chimiques. Là, par le retour de la rivière aux règles hydrologiques éternelles. Donc, contre les grands barrages et l’irrigation au service de l’exportation. Ailleurs, par la reconstitution minutieuse de communautés végétales stables, par exemple sous forme de vraies forêts.

Un tel projet mondial est essentiellement utopique, j’en conviens. Il suppose des pouvoirs qui n’existent pas. Il impose une révolution planétaire qui donnerait, au passage, le pouvoir sur la terre aux paysans. Ruinant à jamais les restes si puissants de la féodalité, l’un des rapports sociaux les plus résistants qui soient. Mais d’un autre côté, avons-nous bien le choix ? Est-il simplement concevable de laisser la vie disparaître à une telle vitesse ?

Je reprends donc. D’abord, créer une idée, qui serve de drapeau à tous, au nord comme au sud. Une phrase suffirait, qui dirait : « Restaurons la vie sur terre ». Dans un premier temps, nous ne serions qu’une poignée derrière une telle proclamation. Mais ensuite, mais demain, mais dans dix ans ? Je crois profondément que nous devons recréer l’espoir. Soit un but magnifique qui rassemble enfin la jeunesse fervente du monde, et les vieux. Les petits-bourgeois effarés que nous sommes et les paysans du riz, au Sri Lanka ou aux Philippines. Les derniers peigne-culs du Tyrol et les gosses des rues de Bogota ou Rio. Les métallos de Detroit et les va-nu-pieds de Kinshasa. Les cadres tokyoïtes et les éleveurs de yacks du Tibet. Les Iakoutes. Les banlieusards. Les Yanomani. Les alcoolos de Moscou et Kiev. Les Bushmen. Les éleveurs de la brousse australienne.

Je crois pour ma part que l’humanité – au moins la partie la plus noble de l’humanité – attend sans le savoir une parole de reconstruction. Je suis même sûr qu’un message unique, répercuté d’un bout à l’autre de la terre, changerait radicalement la donne. À condition d’être ferme. À condition d’être patient. En se souvenant de tout ce qui a été tenté dans le passé, et parfois réussi.

Recommençons. Un, les écosystèmes. Tout n’est pas possible, car certaines destructions sont irréversibles. Mais la marge est géante. Il existe une plasticité de la vie, telle que nous pouvons espérer renverser le courant. Pas partout, non. Pas toujours, hélas. Il reste, néanmoins, que la puissance de feu des hommes, si affolante dans ses effets négatifs, peut être tournée en son contraire. Je pense profondément qu’on pourrait retrouver une partie de la fertilité d’antan. Assez, en tout cas, pour échapper au pire.

Deux, la richesse. La taxe Tobin était une sorte de plaisanterie. Il faut désormais acculer l’oligarchie qui tient les rênes de la si mal nommée économie. Ne plus rater la moindre occasion d’accuser ceux qui préfèrent l’argent à l’existence. Tout en clamant qu’il nous faut récupérer au moins 10 % de la totalité de la richesse produite chaque année. Je n’ai pas le chiffre exact en tête, mais le total se chiffre en milliers de milliards de dollars. Fou ? Raisonnable au contraire. Que représentent ces 10 % au regard de l’enjeu ? Vous, personnellement, ne renonceriez-vous pas immédiatement à 10 % – et bien davantage – de vos revenus en faveur de qui sauverait votre vie et celle de vos proches ?

Non, 10 % est raisonnable, au point dément où nous sommes rendus. Bien entendu, tout resterait à faire. Car nul pouvoir existant ne serait en mesure de gérer et de distribuer comme il convient une telle manne. Mais croyez-moi sur parole : les solutions apparaissent dans le cours d’une action. Pas quand on reste inutilement autour d’une table, la tête entre les bras.

Trois, le travail. C’est peut-être le plus difficile. Mais à coup certain le plus passionnant des trois points que j’évoque. Il s’agirait d’une sorte d’affranchissement de tous, au bénéfice de tous. Cela ne semble pas sérieux. Ça l’est. Je m’autorise un rapprochement, absurde tant tout est différent, mais qui rendra mon propos plus clair. Ceux qui ont osé penser la fin de la royauté et la République en 1750 étaient-ils seulement des fous ?

Je plaide pour un changement d’échelle, de valeurs, de combat. Je pressens comme certain qu’une mise en mouvement, par-delà les différences d’âge et de conditions, toucherait cette part généreuse de l’homme, celle qui peut et doit tout changer. Nous savons, pour notre malheur, que le monde sollicite sans relâche l’individualisme, l’envie, la laideur, la petitesse. Je suggère de nous tourner vers le reste, caché dans les replis de notre âme commune.

Nathalie, de la Comédie française

Jean-François Le Grand m’a bien fait rire, mais j’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur. D’un côté, c’est sans doute un homme estimable, mais de l’autre, il est aussi un prince du comique, bien qu’involontaire. Imaginez ! Ce sénateur UMP découvre la lune et, comble, nous le dit. Au cours du débat insupportable sur les OGM à l’Assemblée nationale, notre homme a défailli, car, et c’est une citation, « certains ont fait main basse sur l’UMP afin de défendre des intérêts mercantiles, « ripolinés » pour les rendre sympathiques : on a parlé de l’avenir de la science, de celui de la recherche… La force de frappe de Monsanto et des autres semenciers est phénoménale. Il fallait voir la violence des réactions de Bernard Accoyer (président de l’Assemblée nationale) et d’autres au lendemain de l’avis rendu par le Comité de préfiguration. Il suffit de comparer les argumentaires des uns et des autres – identiques – pour comprendre l’origine de leur colère. Ils ont été actionnés. J’ai été approché par Monsanto, et j’ai refusé de leur parler. Je veux rester libre ».

N’est-ce pas sublime, mais vraiment sublime ? Poursuivons. À la suite de cette déclaration, le président de l’Assemblée nationale tonne. Écoutez le bruit, cela vaut le dérangement : Bernard Accoyer juge « inacceptable » le fait de « considérer que parce que tel ou tel parlementaire défendrait telle ou telle position, telle ou telle conviction, il serait à la solde d’intérêts privés ou de groupes de pression ». Molière ou Labiche ?

Ensuite, confusion générale, entourloupes à tout-va, jusqu’au cri de la pauvre Kosciusko-Morizet, découvrant à son tour ce que tout le monde sait, à commencer par elle, et pour cause. La droite est la droite. La droite adore les lobbies industriels. La droite se moque de l’avenir de cette planète autant que la gauche, ce qui la mène loin. Je vais vous étonner un peu : je la crois sincère, en son genre roué. Oui, sa dénonciation de la lâcheté évidente de Borloo et de Copé, énoncée dans Le Monde, puis retirée sous la pression de Fillon, cette dénonciation sent le vrai.

Le vrai, mais aussi le faisandé. Car c’est chaque jour que de tels épisodes se produisent, mais c’est hier seulement que madame Kosciusko-Morizet s’en est avisée. Parce qu’elle en était la victime, bien entendu. Parce que celle qui était lâchée lâchement par son ministre de tutelle, c’était elle ! Pour le reste, rien. La bouffonnerie est à son comble : les écologistes officiels du Grenelle de l’environnement ont gonflé la baudruche Borloo, pensant qu’ils profiteraient au passage du courant d’air.

Et que reste-t-il, sinon cette évidence que le combat en est au point mort ? Mais qui le dira ?

Même si c’était la fin du monde

Je lis ce matin le dernier éditorial, en anglais je le précise, du journaliste George Monbiot, que j’apprécie tant. Il y explique pourquoi tenir un jardin est si plaisant. Selon lui, et je lui donne raison, sans doute parce que les résultats se voient. Et qu’ils peuvent même se goûter.

La Grande-Bretagne est un pays de jardiniers, et je n’oublie jamais, quand je pense à l’immense George Orwell, qu’il fut passionnément attaché aux lopins de terre qu’il lui arriva de retourner. Je me souviens d’avoir écrit jadis un article accompagné de ce titre : « Orwell, flic, jardinier, révolutionnaire ». Oui, car Orwell avait été flic de l’Empire en Birmanie, avant de devenir une flamme de la liberté. Mais c’est une autre histoire.

Revenons-en au jardin. Connaissez-vous la guerilla gardening ?

Guerrilla gardening lavender harvesting on Westminster Bridge Road

Eh bien, c’est ça. Des jeunes ou des moins jeunes repèrent un lieu maudit en ville, à Londres, Vancouver ou Berlin, et décident de le fleurir, de le changer en petit paradis végétal sans demander la moindre autorisation à quiconque. Allez donc voir ce que cela donne par vous-même, et surtout, ne me dites pas que cela ne vous fait pas saliver ! Car moi qui vous écris, j’en ai des tas d’idées qui me passent en ce moment par la tête. À l’assaut ! En avant ! À l’abordage des coins pourris de nos villes !

Là où je vis, l’ancien maire, qui se moquait abondamment du sort des plantes et des arbres, a fait transporter un olivier de 200 ans d’âge du sud de l’Espagne, où il avait été enlevé comme s’il s’agissait d’un sac poubelle. Et pour quoi ? Pour le mettre au milieu d’une plate-bande hideuse, sous le nez d’une vieille église (magnifique, elle). Et je ne vous parle pas de bananiers et plantes tropicales installés à grand frais près de la poste, tous exilés, tous très malheureux j’en jurerais.

Comme c’est le printemps, j’ai bien entendu des fourmis dans les membres, et me sens tout prêt à me changer en guerillero jardinier. Et vous ? Et tous les autres, qui roupillent et se plaignent, sans jamais bouger un orteil ? Hier, j’avais au téléphone une vieille amie qui a fait de longues études de théologie. Nous parlions de choses et d’autres, et à un moment, elle m’a dit un truc de ce genre : « Je ne suis pas sûre que la citation soit vraie, mais on raconte que Martin Luther a dit un jour : « Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un pommier » ».

Je ne garantis pas que cela soit du grand réformateur Luther, mais enfin, je contresigne. Même si c’était la fin du monde, oui, je sèmerais. J’aime beaucoup le sorbier des oiseleurs. Mais je peux transiger.

Sur quatre experts (Radanne, Kastler, Sadones, Rousseau)

Je connais mal le philosophe Paul Ricoeur, mais je l’aime tout de même. Ainsi va l’esprit. Un entretien avec lui, paru dans un journal en 1991, avait attiré mon regard. Je ne me souviens plus que de cet extrait : « Les experts n’en savent pas plus que chacun d’entre nous ». Et si c’était vrai ?

Je ne souhaite me faire que de vrais amis, ce qui mène parfois, mais pas toujours, à la solitude. Et en abordant la très délicate question de l’expertise et de la spécialisation, je risque bien de fermer à jamais certaines portes. Mais j’ai promis ici, au début de ce blog en août 2007, de rester au plus près de la liberté que la vie me concède. Et donc, en avant.

Trois noms pour rendre concret mon propos. Trois noms d’experts dans le domaine fort vaste de l’écologie. Je le précise pour garder une chance de serrer quelques mains, j’estime sincèrement les deux derniers de la liste. Mais pas le premier, que voici. Je vous ai déjà parlé de Radanne. Cet expert « vert » de l’énergie a un passé irréprochable et un présent détestable. Après avoir dirigé l’Ademe grâce à Dominique Voynet, alors ministre de l’Environnement de Jospin, il continue sa route en conseillant notamment les grands patrons. Je doute que cela soit pour des prunes, mais passons. Oui, passons, car je m’en fous. La question est de savoir quels conseils il donne.

Eh bien, la question est réglée : il apprend comment poursuivre le plus longtemps possible la dévastation du monde. Il y a quelques jours à peine, j’ai lu les propos de Rajendra Pachauri, Nobel de la paix et patron du Giec, ce grand machin scientifique qui travaille sur la crise climatique. Eh bien, Pachauri, Indien de l’Inde, disait entre autres ceci à propos de la voiture Tata Nano : « Cette voiture tient du cauchemar, syndrome du fiasco des politiques de transport public. Les pays en développement ou émergents sont imprégnés par les images de prospérité des pays riches ».

On s’en souvient peut-être, la Nano devrait coûter 1700 euros à l’achat, et donc envahir les rues et les têtes du continent asiatique, Inde en tête. Pour commencer. Ce pauvre – mais non, pauvre, il ne l’est pas – Pierre Radanne s’est publiquement et plusieurs fois félicité de cette terrible innovation, qui rapproche un peu plus la planète de la vraie tragédie. Des experts comme lui, je le dis, le monde n’en a pas besoin.

Autre personne digne d’intérêt : Guy Kastler. Je l’ai croisé plus d’une fois, et je lui reconnais sans détour un savoir incomparable en matière d’OGM. Paysan, écologiste, gros travailleur, intelligent et minutieux, il est l’homme des dossiers, et a rendu de grands services à la cause, comme on n’ose plus écrire. Néanmoins, la place qu’il a prise me dérange, car elle échappe désormais à la critique. Membre de la Confédération paysanne, responsable du beau réseau Semences paysannes, il a représenté les Amis de la terre au funeste Grenelle de l’Environnement.

Et l’ennui, qui n’est pas encore un drame, c’est que Kastler pense savoir mieux que quiconque. Notamment sur le dossier des OGM. D’un côté, c’est probablement vrai, mais de l’autre – voir Ricoeur supra -, c’est certainement faux. Il y a environ deux mois, un bon ami m’a demandé de signer une pétition simplement et radicalement anti-OGM, ce que j’ai fait. Et il m’a raconté que Guy Kastler faisait son possible pour que la direction de Nature et progrès – grande association bio -, dont il est très proche, n’ajoute sa signature au bas du texte. Pourquoi ? Parce qu’il avait passé des semaines à travailler sur des amendements et des formulations à placer dans le projet de loi promis au Grenelle par Borloo and co. Pensait-il que l’UMP allair suivre ses conseils avisés ?

D’un côté, je comprends Kastler, qui a cru de bonne foi qu’on pouvait obtenir enfin quelque chose, en étant un meilleur lobby que celui d’en face. Mais je conteste radicalement sa façon de faire. Car sa légitimité vient du mouvement, non l’inverse. Et la bataille contre les OGM n’est pas technique, on s’en serait rendu compte. Elle est politique et morale. Kastler, parce que le mouvement, il est vrai, l’a laissé faire, occupe désormais un territoire qui ne devrait pas pouvoir être le sien. Mais qui l’est.

Troisième exemple : Patrick Sadones. J’espère qu’il me pardonnera, car j’apprécie au plus haut point sa rigueur et sa ténacité. Ingénieur agronome normand, conseil de la Condéfération paysanne, Sadones est devenu un véritable contre-expert dans le domaine des biocarburants, qui me tient à coeur. Il a dépiauté des milliers de pages, assisté à un nombre incalculable de réunions où je serais mort d’ennui. Chemin faisant, il a détruit avec brio l’argumentaire des promoteurs des biocarburants, à commencer par l’étude biaisée réalisée à la demande de l’Ademe – de Pierre Radanne, soit dit en passant – en 2002.

Formidable ? Presque. Au passage, Sadones a versé dans la « technicisation » de la question des biocarburants. Comme si, au fond, tout cela n’était qu’une question de débat entre pairs. Comme s’il s’agissait d’une joute où le meilleur des dossiers finirait fatalement par l’emporter. On sent – je sens – chez lui la fierté, justifiée, d’en savoir davantage que la plupart de ses interlocuteurs. Mais aussi, et cela me désole, l’idée que les biocarburants pourraient éventuellement trouver leur place si leur bilan énergétique était aussi fameux que le prétendent les marchands. Et là, je le dis franchement, je ne le suis plus. Du tout. Du tout.

Ai-je fini ? Eh bien non, finalement, car un quatrième personnage m’est venu en tête tandis que je vous écrivais. Il s’appelle Bernard Rousseau, et c’est une personnalité de la protection de la nature. Car ce chercheur au CNRS a longtemps présidé France Nature Environnement (FNE), qui regroupe environ 3 000 associations locales et des fédérations régionales comme Alsace Nature, Bretagne Vivante – dont je suis membre -, ou encore la Frapna.

J’ai connu Bernard Rousseau il y a vingt ans, quand commençait le grand combat contre les barages sur la Loire et certains de ses affluents. Nous avons été proches quelque temps, au point que nous avons campé ensemble dans les gorges de l’Allier sauvage. Bernard est un pêcheur à la mouche étonnant, et moi, je le regardais lancer sa soie comme on sème aux quatre vents. C’était magnifique.

Ensuite ? Bernard a toujours combattu pour des rivières vivantes, et il a mis son grand savoir technique et scientifique au service de la bagarre sur la Loire. Il y a fait un travail crucial de démontage de la logique des aménageurs fous, exprimant fort bien une autre rationalité. Et là-dessus, le temps a passé, et là-dessus nous nous sommes perdus de vue.

Il devenait un président. D’abord de l’association Nature-Centre, à Orléans, puis de la grande FNE, comme j’ai dit. Mais sans seulement s’en douter, il était aussi passé à côté de l’essentiel. Selon moi, cela va sans dire. Intégré, « institutionnalisé » sans qu’il y ait eu besoin de le forcer, Bernard Rousseau était devenu un interlocuteur convenable, apprécié de tous les services de l’État. Un alibi ? Il me faudrait y réfléchir, je ne veux pas régler la question ici.

En tout cas, un excellent invité permanent pour toutes discussions officielles. Parallèlement, il se séparait, plutôt mal, de certains des militants les plus en vue de la mobilisation contre les barrages. Il les critiquait durement, il moquait leur incapacité à défier les experts de l’autre camp sur leur terrain même. Car lui savait.

Et il avait raison, certes. Il en savait plus que quiconque. Mais il avait totalement perdu de vue le coeur de l’affaire : sans la mobilisation populaire lancée au Puy-en-Velay en 1988, rien ne serait jamais arrivé. Sans l’occupation des berges de la Loire pendant cinq ans, sans les folkloriques et merveilleux individus que j’ai déjà évoqués ici, le grand fleuve serait aujourd’hui barré, et tué. Voilà ce qu’on appelle la politique vivante et la pratique intelligente du rapport de forces. Toutes choses que n’a jamais comprises Bernard Rousseau. La surprenante victoire de la Loire aurait sans doute pu se passer de lui, malgré ses grandes et indiscutables qualités. Mais certainement pas de Martin Arnould, Régine Linossier, Roberto Epple ou Michel Soupet.

Voici l’heure de ma conclusion. Ouf, n’est-ce pas ? Les experts ont leur rôle et leur importance. Mais lorsqu’ils échappent au mouvement qui les a faits rois, il est temps de sonner le tocsin. Cette autonomisation de l’expertise, ces autoproclamations sans contrôle, cette absence de saine critique sont un signe de grave faiblesse. Ne nous y trompons pas, rien de cela ne pourrait se produire si le mouvement écologiste était fort, puissant, conquérant.

Je n’accablerai donc pas les experts dont je viens de parler, à la notable exception de Radanne, qui a choisi une voie indigne. Les autres sont le signe que la maturation n’est pas là. Que beaucoup d’efforts restent à accomplir pour bâtir un mouvement digne de ce nom, où le point de vue technique resterait à son rang. Et même si je ne veux vexer personne, je dois l’écrire : ce rang est subalterne. Subalterne et subordonné à une vision plus globale. Guidée donc par des impératifs qui s’imposeraient à tous les individus et à leurs rêves personnels. Encore un effort.

Que reste-t-il vraiment de mai 1968 ?

(Si vous avez la patience de lire jusqu’au bout, sachez que ce texte parle aussi, fatalement, de la crise écologique, objet de ce rendez-vous. Il y a donc sa place. Mais si.)

Défiez-vous des sycophantes. Cela paraîtra abrupt, et ça l’est. J’abhorre cette engeance, je dois l’avouer sans détour. Et pardonnez-moi d’avoir paru une seconde pédant : je vous assure que le mot m’est venu spontanément. Je le jure.

Un sycophante est un petit salopard. La parole nous vient du latin, qui l’aura dérobé sans remords au grec. Sukophantès, c’est le délateur, et précisément celui qui dénonce le voleur de figues. Or je suis un voleur de figues. J’ai volé ma vie, et j’en suis heureux, car personne ne me l’aurait offerte. J’ai volé ma vie grâce à mai 68, comme vous allez voir.

Qui sont les sycophantes de cette histoire ? Oh, la liste est longue, car le quarantième anniversaire est un flot lacrymal auquel chacun veut ajouter sa larme. J’y mets l’essentiel de ceux qui parlent de ce printemps-là. Et qui le dénoncent aux hommes en place, même et surtout quand ils s’en prétendent les héritiers. Avec une mention pour des gens comme André Glucksmann, Philippe Sollers, Alain Geismar, Serge July. Pour une raison simple : ces pauvres garçons ont soutenu activement le pire de leur époque – la dictature stalinienne et ses dizaines de millions de morts – avant que de prétendre donner des leçons universelles. Les deux premiers de la liste, qui n’en parlent plus guère me semble-t-il, sont même parvenus à défendre d’abord l’Union soviétique du goulag avant de passer à l’illustration de la Chine du laogai. L’un est aujourd’hui un fier compagnon de Nicolas Sarkozy, l’autre amoureux transi d’Alain Juppé. Et (très) vieux beau.

Le troisième de son côté, après avoir gentiment agité le petit livre rouge du grand ami de l’homme, a rejoint le cabinet de Claude Allègre, quand celui-ci était ministre de Jospin. On ne sait pas où il pourra s’arrêter. Mais il ne s’arrêtera pas. Quant à Serge July, il donne de belles chroniques que personne n’écoute à la station de radio bien connue des subversifs, RTL. Ma foi.

Vous remarquerez que je ne parle pas des pubeux, des journaleux et des innombrables pommadeux qui, ayant traversé un jour la rue un mouchoir sur le nez, pour cause lacrymogène, continuent de pérorer. Nous les connaissons tous, car ils sont l’ossature réelle de ce monde invivable. Mon mai 68 à moi n’a pas le moindre rapport avec cette pacotille.

Au printemps de 1968, j’avais douze ans et demi. Ce qui m’en donne cinquante-deux aujourd’hui. Ai-je participé ? Certes oui, malgré mon âge. Je ne vais pas détailler, car on croirait que je me vante, mais enfin, oui. Le lycée où je me trouvais était occupé, et j’ai contribué modestement à sa réorganisation. Je me souviens très exactement du 1er juin – ou était-ce le 2 ? -, quand les badernes du Comité de défense de la république (CDR) local et les frappes du Service d’action civique (SAC) sont venus nous déloger. Tous ivres de la grande obscénité gaulliste du 30 mai 68, sur les Champs-Élysées. J’étais sur un toit encombré de bouteilles incendiaires. Mais était-ce des cocktails Molotov ? Je n’en avais jamais vu encore, et nul n’en jeta sur les gens du SAC, qui chantaient la Marseillaise devant la grille.

J’ai été un artisan de 68, bien que déplorant beaucoup le mouvement étudiant, qui me paraissait tellement éloigné du grand malheur social. Les choses ne sont pas simples. J’appartenais à une famille nombreuse et si pauvre – mon père était mort depuis des années – qu’elle n’était plus ouvrière, mais sous-prolétaire. J’étais le seul à poursuivre ce qu’on ne pouvait appeler des études. Car en effet, je n’étudiais ni n’écoutais rien. J’attendais, surtout la fin.

Mais la fin de quoi ? Mai 68 m’a apporté une réponse grandiose à cette question qui ruinait ma jeune existence. Sans nul arrêt au cours des années suivantes, j’ai appris à nommer ce qui ravageait mon coeur. Ce qu’est une société de classe. Ce qu’est une révolution. Ce que peuvent provoquer l’enthousiasme et l’espoir. Et cela, je ne l’oublierai jamais. Bien entendu, j’ai pensé et prononcé un grand nombre de sottises. Mais pas toutes. Je n’ai jamais soutenu, ni de près ni de loin, le stalinisme, et j’en suis fier, je le dis sans manières.

J’ai pourtant agi, et ma foi, je crois qu’il y a une différence entre soutenir Brejnev, Jaruzelski, Pol Pot, l’invasion de l’Afghanistan d’une part, et manifester pour les ouvriers polonais ou hongrois d’autre part. Or j’ai constamment défilé pour les dissidents de l’Est, dès le mois de décembre de l’année 1970. Le bureaucrate polonais en poste, grand ami de Georges Marchais et de madame Buffet, s’appelait alors Gomulka. Et il fit tuer en quelques jours de cet hiver-là des centaines d’émeutiers de Gdansk, Gdynia et Szczecin. Même pas des sous-prolétaires ! De vrais ouvriers, trimant le plus souvent dans les chantiers navals de la Baltique. J’avais quinze ans, et je participais à mes toutes premières protestations publiques. Je me souviens avoir entendu à la télévision que la foule polonaise hurlait : « Gestapo ! Gestapo ! » en direction des milices staliniennes.

J’ai également, et des années durant, affronté les hommes du parti communiste en Seine-Saint-Denis, où je vivais. Cela peut sembler quelconque aujourd’hui, mais en ce temps, le PCF comptait dans ce département neuf députés sur neuf. Et vingt-sept maires sur quarante. Rien ne ressemble plus à un manche de pioche stalinien qu’une matraque plombée de policier. Mais je m’égare, je m’en rens compte. Heureusement, vous pouvez m’échapper.

En mai 1968, mon frère Régis avait quatorze ans, et il était désespéré. Son destin semblait écrit : rejeté par le système scolaire, il serait ouvrier. Il était rapidement passé par un Collège d’enseignement technique (CET), qui préparait sans état d’âme à la soumission. Qui matait celui qui osait défier l’autorité industrielle. Il serait ouvrier, nous finirions tous ouvriers, car la fatalité mène des troupeaux entiers. Je le fus moi-même, quand j’avais dix-sept ans, mais c’est une autre histoire.

Régis me faisait pleurer. Il rentrait du CET par le bus de Pantin, où il avait lui aussi pleuré. Nous savions trop bien ce que signifierait l’abjecte résignation. Nous n’avions pas besoin de dessin, ni d’aucune explication de texte. Je revoyais mon père à la fin de sa courte vie, quand il abattait ses soixante heures de travail, six jours par semaine et dix heures chaque fois. Non, nous ne pouvions avoir le moindre doute. Ce serait l’usine, ou la révolte.

Ce fut la révolte complète. Et je plains de mon âme ceux qui ne savent pas ce qu’est une rébellion intime et totale. Un dimanche après-midi du début de 1972, j’étais chez ma mère, où j’habitais encore. Ma mère était une passionnée des courses de chevaux, et la retransmission du tiercé était chez nous un moment liturgique. Tout s’arrêtait, quoi que ce fût. Ce jour-là, Léon Zitrone commentait en direct la cérémonie, depuis le champ de courses d’Auteuil.

Or il se passait quelque chose. Ma mère avait le nez sur ses journaux, rassemblant ses notes et ses classements, et moi je regardais l’écran, où il se passait vraiment quelque chose. Léon Zitrone commençait en effet à s’époumoner. Et s’il perdait en direct le souffle, c’est que le tiercé semblait retardé, pour la première fois dans l’histoire courte mais glorieuse de la télévision. « Mais que se passe-t-il là-bas, à l’autre bout du champ de courses ? Je vois un attroupement près des chevaux, c’est incroyable ! Je n’ai jamais vu cela, des policiers à cheval arrivent au galop, mais que se passe-t-il ? ».

Évidemment, c’est bien plus drôle pour ceux qui ont connu la voix de Zitrone. Pour les autres, trois mots : solennité, emphase, diction. Donc, Zitrone était perdu. Nous aussi. Ma mère avait relevé la tête de son journal, je m’étais avancé près de l’écran, et pendant ce temps, une caméra s’était approchée des étonnants événements d’Auteuil. Une caméra. Un zoom. Des silhouettes qui se précisent. Manifestement, des chevelus se trouvaient au-devant des chevaux, en petit bataillon. Des chevelus et des duffle-coats, vêtement couramment porté à l’époque par la jeunesse frondeuse. J’avais le nez à peu près sur la télévision, et ma mère n’était elle-même plus très loin.

C’est à ce moment que le zoom a montré les premiers visages, et c’est à ce moment que j’ai crié : « Régis ! ». Oui, mon Régis à moi était là en direct, qui empêchait le déroulement du tiercé de ma mère. Le reste est gravé. Mon frère et ses cheveux frisés, dominant la masse, car il est grand. La flicaille à képis, tentant de repousser les intrus. L’inévitable affrontement devant les caméras, sous mes yeux et ceux de ma mère. Régis distribuant son lot de bourre-pifs. Régis saisissant le képi d’un flic et le lançant en l’air, au-delà de la vision. De l’art. Un art primitif et sublime. J’exultais. Ma mère un peu moins. Il n’y eut pas de tiercé ce dimanche-là.

Pourquoi cette scène homérique ? Parce que les jeunes lads d’Auteuil, qui couchaient dans l’écurie et étaient moins nourris que les chevaux, parce que les lads étaient en grève. Régis, qui appartenait à un admirable groupuscule d’enragés, était venu les soutenir avec sa bande d’énergumènes. Hé, Claude Santiago ! Hé, Joël Waeckerlé ! Bon, Régis avait trouvé une autre voie que celle de l’ordre patronal et du travail soumis.

Et quelle, mes aïeux ! Je ne peux pas décrire plus avant ces folles années. Il y faudrait du temps, il y faudrait un livre. Mais je dois vous révéler ma vérité sur 68 : ce printemps annonçait la mort possible des frontières sociales et intellectuelles. Mon frère et moi, terrassés par le malheur des jours, l’extrême pauvreté – aussi, pour être franc, certaine folie familiale -, étions devenus libres.

Libre ne veut pas dire heureux. Mais libre veut dire libre. Régis, ainsi, rencontra des jeunes venus d’un tout autre horizon. Des petits-bourgeois, pour aller vite, dont certains n’étaient pas si petits que cela. Et tous n’étaient pas dans l’esbroufe, il s’en faut. Beaucoup voulaient vivre autrement, et le prouvèrent. Régis, qui vécut avec certains dans diverses maisons communautaires, en fut métamophosé. Sans le savoir, sans s’en douter, mais en toute certitude.

Quant à moi, je suivis d’autres chemins parallèles et différents. La révolte incandescente de ce lointain passé me servit de viatique, car je n’en avais pas d’autre. Il me permit des audaces, des contournements, des affrontements en tout genre. Par lui, grâce à lui, je poussai des portes interdites, je connus le monde tout en croisant le fer, je devins peu à peu qui je suis. Sans mai 1968 et les quelques années d’après, nous serions morts, Régis et moi. Car comment appeler tant d’incertains vivants ?

Régis est chef décorateur dans le cinéma, et moi je vous écris, à ce qu’il semble. Encore un mot, qui me ramène à l’objet de ce blog. À cette diabolique crise écologique qui recouvre peu à peu le moindre espace, y compris intérieur. Si je me bats encore, si je crois toujours à l’improbable sursaut, et certains jours de fête, même au succès, c’est bien entendu grâce à mai 68. Ce printemps, qui dura chez moi dix ans, a montré ce que peut l’esprit lorsqu’il est décidé. Et nous avions cet esprit-là. Et nous étions quelques uns à être redoutablement décidés.

68 est le signe indiscutable qu’un destin peut être changé, et même bouleversé. En quelques jours, en quelques mois. Et je ne parle pas du seul destin des individus. Mais de celui d’un monde. Pour ma part, pour cette part de moi qui jamais n’a renoncé et jamais ne renoncera, mai 1968 est le plus beau souvenir que j’aurai jamais. Que les sycophantes passent leur chemin, car ce n’est pas le mien. Et que revienne le printemps des âmes !