Le blues est toujours là, mais la vie aussi, à ce qu’il semble. Donc je bouge. Ou fais semblant. En tout cas, je m’apprête à envoyer une lettre à Jeff Luers, Jeff « Free » Luers, qui croupit en taule aux États-Unis. Vous aurez peut-être du mal à croire ce qui suit, mais c’est la vérité : Jeff a été condamné à 22 ans de trou en juin 2001 pour avoir brûlé trois SUV, ce que nous appelons des 4X4. Pour protester contre leur usage indigne sur une planète qui ne cesse de se réchauffer. Vous trouverez le détail ici mais en anglais. Les dégâts – seulement matériels – ont finalement été estimés à 40 000 dollars, soit le prix d’un de ces engins. Lesquels ont été revendus après avoir été remis en état.
Jeff avait alors 23 ans et ce gamin anarchiste se battait depuis des années déjà contre l’État, les lois, les riches et le sort fait à la nature. L’avoir condamné à 22 ans de géhenne pour trois bagnoles, alors même qu’il avait pris les précautions nécessaires pour que nul ne soit blessé, ce n’est pas seulement absurde. C’est directement criminel. Mais comme on sait depuis qu’il existe des enquêtes, il peut être utile de savoir à qui profite le crime. Ou à quoi.
Depuis cette décision, l’eau a coulé sous les ponts d’Amérique. Des amis de Jeff, partout dans le monde, ont protesté comme ils pouvaient. Et il n’est pas impossible qu’ils aient joué un rôle positif. La sentence vient en effet d’être ramenée à 10 ans par une cour d’Appel de l’Oregon. Jeff sortira probablement avant la fin de 2009.
Bien entendu, le fait de brûler trois 4×4 destinés à d’épouvantables crétins n’a aucun intérêt stratégique. Mais en même temps, comment le dire ? Ce n’est pas de la politique. C’est un cri. Une protestation claire et nette contre l’insupportable marche du monde. Et là, j’applaudis. Je ne me contente pas de comprendre Jeff. Je l’approuve. Oui, j’approuve celui qui montre sans détour ce qu’il pense. Et qui agit. Et qui prend des risques. Le seul véritable ennui, dans cette histoire, ce sont les flics.
Les États-Unis montrent-ils la voie que nous suivrons bientôt ? On le dit pour tout et n’importe quoi, de la musique au film, en passant par la (défunte) cigarette Marlboro. Pourquoi pas en ce domaine ? Le 11 septembre 2001 a marqué, vous ne l’ignorez pas, un tournant. Bush et ses amis en ont profité pour attaquer comme jamais dans l’histoire américaine les libertés et droits civils. L’ancien chef du FBI John Edgar Hoover aurait sûrement fait autant et peut-être mieux, mais il n’en avait pas les moyens techniques.
Bush si, notamment grâce à la traque informatique et aux écoutes de masse, qui permettent l’intrusion systématique. Et cela n’a rien à voir avec les élucubrations conspirationnistes. Les nombreuses polices américaines, dont la NSA par exemple, n’ont jamais eu autant de pouvoir sur la vie des hommes.
Les combattants de mon coeur sont désormais considérés officiellement comme des « terroristes de l’intérieur » et traités comme tels. C’est-à-dire lourdement condamnés quand ils sont arrêtés, puis placés dans des conditions de détention parmi les plus rudes. Et une unité spécialisée du FBI court d’un bout à l’autre du pays-continent pour s’emparer des autres (bleudeterre).
Pourquoi tant de haine ? J’y vois un signal : les écologistes conséquents sont fatalement de vrais ennemis de ce monde-ci. Pas de quelconques adversaires. De vrais ennemis qui s’en prennent à ce que les défenseurs des 4×4 et de la mort considèrent comme sacré : la propriété. Cette propriété qui est au fondement même de l’individualisme absolu, cette immense plaie humaine qui nous aura fait tant de mal.
En somme, les geôliers de Jeffrey ne se sont pas trompés. Se battre pour la vie du vivant sur terre conduit, devrait conduire en tout cas à contester radicalement les formes d’organisation du monde existant. Et c’est pourquoi je vais écrire de ce pas à Jeff « Free » Luers, qui est pour moi comme un frère. Je vous laisse son adresse : Jeffrey Luers, n°1306729, Lane County Adult Corrections, 101 West 5th Ave, Eugene, OR 97401-2695, États-Unis.
PS : On peut lire en anglais une histoire sensationnelle et toute récente, qui concerne d’autres écoguerriers. Près de Seattle, en Amérique, fief des bobos de là-bas, des gens que j’imagine jeunes – au moins d’esprit – ont foutu le feu à un lotissement planté dans la nature, et qui menace l’habitat de saumons sauvages. Les promoteurs ne comprennent pas, eux qui avaient veillé à ce que les futures maisons à deux millions de dollars soient à fond écolos. « I can’t even begin to fathom that mentality », a déclaré l’un d’eux à la presse (independent.co). Ce qui veut dire qu’il est incapable de seulement commencer à sonder cette mentalité. Il ne comprend pas. Moi si.