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Sur Bové (à nouveau), sur le loup (encore)

Attention, un deuxième message accompagne le premier. Vous lirez – ou non – deux explications. L’une concerne José Bové, l’autre le loup, auquel j’ai consacré l’une de mes premières interventions ici, le 30 août dernier (https://fabrice-nicolino.com). L’ensemble est long, et rien ne vous oblige, cela va de soi.

Si je reviens ce mardi sur José Bové, c’est que mon papier d’hier m’a valu de sérieuses critiques, directement sur ma boîte à lettres électronique, parfois aussi sur ce blog. J’ai peiné des lecteurs, j’en ai indigné d’autres, qui ne comprennent pas pourquoi je m’en prends à José.

Eh bien, j’assume. Mais d’abord, je rappellerai que j’ai pris soin de (re)dire mon estime pour l’homme. Je ne tente ni ne veux m’attaquer à cet être-là, mais je crois avec force qu’il est comptable des espoirs qu’il a fait naître. Et nul doute, selon moi du moins, qu’il fait fausse route, et que nous perdons pied tous ensemble.

La controverse fait peur. La polémique semble aujourd’hui de la seule colère, une survivance imbécile de temps anciens, donc barbares. J’estime, tout au contraire, qu’elle est plus indispensable qu’elle n’a jamais été. C’est en frottant les points de vue, écorchures comprises, qu’on peut espérer y voir un peu plus clair. C’est en secouant la boîte crânienne qui nous sert d’esprit que nous avancerons peu à peu, au risque de l’erreur.

Car bien entendu, je ne prétends aucunement avoir raison. Cette dimension de l’affaire m’indiffère. Je pense quelque chose, quelque chose d’assez sincère et argumenté pour être proposé ensuite. Le reste s’appelle la liberté. Et puis, j’ajouterai que la crise écologique planétaire pose des questions d’une gravité et d’une complexité telles qu’elle implique de changer jusqu’à notre regard le plus anodin. Quel que puisse être l’avenir, il aura bouleversé le paysage, tant physique que mental, au point que nul ne reconnaîtra les lieux.

Il ne suffit pas, je le crains, d’admettre que tout devra changer. Il faut s’y préparer. Il faut accepter l’évidence que nous devrons batailler, souvent contre nous-mêmes. Qu’y puis-je ? Un dernier point tout à fait provisoire : je ne suis pas un gourou. Je ne mènerai aucune armée à la bataille. Je ne suis qu’un parmi nous tous. Je ne vénère pas Sartre, il s’en faut de beaucoup, mais j’ai toujours eu une tendresse pour Les Mots. Ce livre contient une phrase qui est mienne à jamais : « Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ».

Un deuxième papier, avec votre patience. Le 30 août donc, j’ai écrit ici une critique du livre de Jean-Marc Moriceau consacré au loup en France, et à ses facéties. Un naturaliste que je respecte de longue date, Roger Mathieu, en a pris ombrage, et m’a répliqué avec beaucoup d’intelligence et de savoir. Pour comble, le 11 septembre, j’ai donné une chronique au quotidien La Croix, dans laquelle je revenais sur le livre de Moriceau, en aggravant mon cas. Cette chronique commençait ainsi : « Je me suis trompé, j’ai eu tort. C’est loin d’être tragique, mais je crois que cela vaut la peine d’être rapporté. Pendant quelques années, j’ai collaboré bénévolement à une revue naturaliste appelée La voie du loup. Créé après le retour du loup en France – daté de 1992 -, ce bulletin défend sans détour la présence du grand prédateur dans nos montagnes.

Au cours de multiples discussions avec des « amis » du loup, j’ai toujours entendu dire que l’animal n’attaquait pas l’homme. Jamais. Ou bien dans des circonstances extrêmes, par exemple au cours de terribles conflits ou d’épidémies. Ou encore pour cause de rage. J’avoue avoir cru pleinement cela et l’avoir abondamment propagé, partout où je le pouvais ».

Une amie de longue date, Florence Englebert, rédactrice-en-chef de La Voie du loup, m’a envoyé une lettre violente, estimant que je faisais un amalgame insupportable entre ce bulletin et les « amis » du loup évoqués, fourvoyés selon moi dans l’aveuglement.

La vérité, ma vérité du moins, c’est que je mets pas dans le même sac le bulletin et les aveugles. Mais je dois aussi reconnaître que j’ai été très maladroit, et que j’aurais dû mieux distinguer ce qui devait l’être. Donc, coupable, si l’on veut. Mais pas seulement. Car en réalité, j’ai trouvé déplorable la réaction très vive – elle a écrit à La Croix pour un droit de réponse ! – de Florence.

Brusquement, et parce qu’elle se sentait visée, la critique devenait insupportable. Et moi, qui ai constamment défendu le bel animal, et de bien des manières, je devenais un malotru, pis peut-être. Eh non ! Une nouvelle fois, et je me répète, nous avons un besoin forcené de liberté de l’esprit. Certes, il faut absolument faire attention aux personnes. Oh oui ! Je dois avouer que je vais parfois un peu loin, et qu’il me faut donc mieux réfléchir à cet aspect de la critique publique. Mais enfin, qui croira jamais qu’on ne peut étriller jusqu’aux militants de la cause écologiste ?

Dernier point, Jean-Pierre Raffin. Je connais ce monument historique de la protection de la nature depuis 1991. J’ai un immense respect pour son parcours impeccable, son savoir, sa gentillesse. Ancien prof de fac, président honoraire de France Nature Environnement, ci-devant député européen, longtemps président du conseil scientifique du parc national des Écrins, Jean-Pierre est un homme formidable.

J’ai donc été marqué par la lettre qu’il m’a envoyée à la suite de ma chronique dans La Croix, dont il est un fidèle lecteur. Il était en colère, et insistait sur le fait que, contrairement à ce que je sous-entendais – selon lui, pas selon moi -, le bulletin La Voie du loup n’avait jamais caché la réalité d’attaques du grand carnivore sur l’homme.

En homme de bien qu’il est, Jean-Pierre m’annonçait au passage qu’il allait lire avec une grande attention le livre de Moriceau, et en novembre, il m’adressait un second message par lequel il me livrait ses commentaires. Son courrier était du plus haut intérêt, mais comme il m’arrive, je l’avais mis de côté, puis oublié.

Or ces jours-ci, à l’occasion des échanges de voeux, Jean-Pierre m’a fort justement rappelé cette lettre restée sans réponse. Et j’ai aussitôt pensé que je devais la rendre publique, ici en tout cas. Car la critique de Jean-Pierre est bien meilleure que la mienne. Son savoir sur la question est aussi, soit dit en passant, bien plus grand que le mien. Je m’étais contenté de la lumière apparente du livre de Moriceau. Jean-Pierre en scrute les ombres, bien réelles. Je suis donc ravi de vous livrer ci-dessous le texte que m’a adressé Jean-Pierre Raffin.

 

 

Cher Fabrice,

Après ton papier dans la Croix du 11 septembre et notre échange épistolaire, j’ai donc lu l’ouvrage de Moriceau sur le « méchant loup » et te livre quelques réflexions sur cet ouvrage.

Dans le même temps que je me plongeais dans Moriceau, je lisais le livre d’un historien américain, R.O. Paxton, « le fascisme en action » : aucun rapport sur le fond, bien sûr, mais une comparaison sur la méthode. À chaque fois que Paxton réfute ou soutient une thèse, il donne les références exactes : écrits ou propos publics et avance les arguments qui lui permettent de contrer ou d’approuver, c’est donc un travail sérieux.

Ce n’est pas le cas du livre de Moriceau sur certains points. L’axe de son livre est de vouloir apporter des éléments pour réfuter un « discours idéologique » notamment sur l’innocence du loup dans le cadre d’un débat opposant lycophiles et lycophobes (cf. les pages 14, 15, 19, 84, 403, etc. ). Mais, jamais, tout au long des 510 pages du corps de son livre, Moriceau ne cite un seul auteur ayant dénié des attaques de loups sur l’homme, ce qui laisse perplexe sur le sérieux d’une approche qui n’identifie pas la thèse combattue. Le « on » n’est pas une catégorie scientifique.

L’essentiel des données recueillies provient de la compilation de registres paroissiaux et Moriceau avance, à juste titre (p.55) que la plupart des curés de campagne étaient des témoins fiables, « savaient beaucoup mieux distinguer un loup qu’un certain nombre de nos contemporains laïcs et citadins » et de ce fait sont des « informateurs hors pair » même s’il convient de faire preuve de vigilance par rapport aux témoignages anciens comme l’auteur le signale lui-même (p..19).

Mais alors, pourquoi, ensuite, ne respecte-il plus ces informateurs ? En effet, on constate que Moriceau attribue, de son propre chef, sous la rubrique « attaques de loups anthropophages » des attaques imputées par ces informateurs « hors pair » non pas à des loups mais à des « bête inconnue », « bêtes féroces », « bêtes sauvages », « loups et autres bêtes sauvages », « loups et chiens » voire « ours » ? Si l’on comprend que cette rubrique rapporte les attaques identifiées par ces informateurs « hors pair » comme dues à des loups ou « à la (les) bête(s) féroce(s) », terminologie qui fait souvent allusion à un ou des loups connus dans le secteur, on comprend mal que lorsque l’informateur « hors pair » reste dans le doute et parle d « ’une bête », d « ’un animal inconnu ».

Moriceau ne fasse pas preuve de la même réserve. De deux choses l’une ou ces informateurs sont effectivement « hors pair » et alors il faut leur faire confiance y compris dans leurs doutes et incertitudes ou alors ils ne sont pas fiables et dans ce cas l’exploitation de leurs relations est pour le moins aléatoire. Cela ne change rien au problème de fond (hommes attaqués par des loups) mais cela conduit à une certaine suspicion sur le sérieux du chiffre de 3000 attaques annoncé dans le titre de l’ouvrage. Il aurait été plus rigoureux d’établir trois listes, l’une des attaques clairement attribuées au loup, une ou les attributions sont incertaines ou paraissent peu vraisemblables (hyène, once, ours, etc.) et une où les informateurs sont eux-mêmes restés dans le doute (une bête inconnue, une bête sauvage, un animal féroce).

Il est par ailleurs curieux que l’auteur dans la présentation de son travail fasse passer la question de l’identité des animaux ayant attaqué l’homme après celle du relevé des attaques, comme si l’affaire était entendue et que l’identité réelle de l’attaquant était une question secondaire. Il est gênant que l’on ne sache pas de manière claire sur quel matériel l’auteur a établi son analyse. En effet, il est, dans le texte, tantôt question de 3000 actes de décès répertoriés de 1580 à 1830, tantôt d’un échantillon (1855 cas) de l’ensemble des victimes recensées de loups prédateurs de 1571 à 1870 (fig. 8) alors que le corpus des attaques (je me limite aux loups anthropophages) va de 1421 à 1918. Si j’ai bien compris, Moriceau, n’a, en fait, analysé que l’échantillon ci-dessus mentionné, ce qui rend difficile la lecture de différents tableaux fournis en annexe qui ne s’inscrivent pas dans les mêmes pas de temps.

Les démonstrations sur l’identité réelle ou supposée du loup comme attaquant (chap. IX) par rapport à d’autres possibilités me semblent sujettes à caution.

Loups-lévriers (pp. 307-308) ?

Moriceau ignore manifestement qu’il existe une race de chien à poils rudes, l’ « Irish Wolfhound » sélectionnée en Irlande avant notre ère pour la chasse au loup et à l’élan , race très utilisée en Europe continentale à partir du XV° siècle justement pour courir le loup. C’est l’un des plus grands chiens qui soient (une soixantaine de kilos.), à allure de lévrier (il y a quelques années l’animal figurait sur une pièce de monnaie irlandaise) et il semble qu’il puisse être facilement confondu avec un loup Il n’y a donc pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heure avec des hybrides loups-lévriers !

Loups-cerviers (pp. 308-309) ?

Les arguments avancés pour écarter l’éventualité de l’attaque par lynx ne sont pas très convaincants. Le poids des proies humaines trop important pour le lynx ? Moriceau démontre que nos ancêtres, notamment les enfants étaient beaucoup plus chétifs qu’aujourd’hui (pp. 377-379 ) , or l’essentiel des attaques attribuées à des loups-cerviers telles que répertoriées dans les annexes (tableaux 47 A, B, C et D ) concerne justement des enfants de moins de 10 ans (contrairement d’ailleurs à ce qu’écrit Moriceau p. 308). Ainsi sur un échantillon de 14 relations d’attaques (dont certaines indiquent, sans plus de précisions, « plusieurs enfants ), 10 fournissant l’âge dont 8 concernent des enfants de 10 à 2 ans. Or le lynx peut s’attaquer à des proies d’une centaine de kilos. (renne) même si son ordinaire se situe entre 15 et 30 kilos (chevreuil).

On s’étonne que Moriceau qui cite Rollinat (1929) ne cite pas Lavauden (1930) écrivant « Dans la hiérarchie des animaux redoutables, le loup ordinaire doit céder le pas au loup-cervier. Un homme vigoureux, ayant courage et sang-froid, pourrait à la rigueur, sans armes, triompher de l’attaque d’un vieux loup. Dans un combat avec un lynx, il succomberait à coup sûr. Et si, parmi nos fauves, le lynx est le plus dangereux, il est aussi le plus féroce. Son goût du carnage est sans limites. ».

On s’étonne également que Moriceau qui invoque la polysémie pour écarter l’identité lynx –loup-cervier notamment aux XVII-XVIII ° ne cite pas Gaston Fébus qui écrit dans son Livre de chasse rédigé en 1387 à propos du lynx : « les uns les appellent lous-cerviers, les autres chatz-lous » ou Kempf, plus récent (1979), un spécialiste du lynx qui répertorie les divers noms donnés à l’animal (loup-cervier, loucerve, chat-loup, lonce, loup-cervin).

Bref si tout ceci n’atteste pas que toutes les attaques attribuées à des loups-cerviers doivent être imputées à des lynx, le moins que l’on puisse dire est qu’il peut y avoir doute et que le « incontestablement, la qualité de loup-cervier n’a donc rien à voir avec le lynx » de Moriceau (p. 310) est pour le moins péremptoire.

Écrivant (p. 348), « Quand bien même l’agresseur n’aurait pas été identifié nommément dans tous les actes, il est bien difficile, sous nos latitudes, d’imaginer- en dehors de quelques très rares exceptions, toujours possibles- d’autres prédateurs que le loup anthropophage », Moriceau élude la question car il n’explique pas à quel autre prédateur il fait allusion lorsqu’ il envisage « de très rares exceptions » et comment il en apprécie le caractère exceptionnel. C’est de l’ordre de l’affirmation et non de la démonstration. L’affirmation plutôt que la démonstration est d’ailleurs utilisée en d’autres passages du livre. Par exemple (p. 284), l’auteur avance que la raréfaction (sur quoi repose cette affirmation ?) du gibier « ardemment chassé depuis la révolution (…) conduisait bien des loups hors des forêts ».

Ce faisant, Moriceau semble relayer une opinion répandue selon laquelle la Révolution a largement ouvert la chasse au bon peuple français (c’est ce que prétend une partie du monde cynégétique et certains politiques brandissant à tout bout de champ 1789). Mais les choses ne se sont pas passées comme cela ! Effectivement en 1789, la chasse, alors réservée à la noblesse et à certains propriétaires, a été ouverte à tous notamment après intervention de Robespierre, mais devant les dégâts causés aux cultures et après de multiples plaintes en particulier, de maires, l’Assemblée nationale s’est empressée de voter le 30 avril 1790 une loi réservant la chasse aux seuls propriétaires ! Par ailleurs, il est amusant de constater que l’historien Robert Delort (Les animaux ont une histoire. 1984) attribue l’importance des effectifs de loup au début du XIX° à une « prolifération du gibier », c’est-à-dire , l’exact contraire de ce qu’invoque Moriceau …

Tuer et dévorer (chap.X)

Il manque manifestement une comparaison entre les conclusions de Moriceau sur la prédation du loup sur l’homme (modalités d’attaque, de capture, de consommation, etc.) tirées des descriptions recueillies pour l’essentiel dans les registres paroissiaux et ce que l’on sait de la prédation du loup aux travers des travaux menés sur la biologie de l’espèce, par exemple en Amérique du nord, dans les Balkans ou en Russie. Ce sont des travaux contemporains qui ne sont peut-être pas directement transposables à ce que pouvait être le loup jadis.

L’on peut certes imaginer que les différents aspects du comportement d’un loup anthropophage étaient différents de ceux d’un loup simplement prédateur de faune sauvage mais encore faudrait-il étayer cette éventualité. Une comparaison aurait permis un éclairage qui manque dans ce livre. Par exemple, la décapitation de victimes par des loups anthropophages intrigue (à signaler que la décapitation des proies est signalée pour le lynx…). De même manque-t-il une comparaison avec les attaques actuelles sur homme en Inde auxquelles il est fait allusion (p.499).
La référence à un traité de vénerie du XVI° siècle est quand même bien succincte !

On ne peut que s’étonner d’un certain anthropomorphisme dans le langage dont use Moriceau. Laisser entendre que le loup égorge sa victime, voire même lui arrache la langue (p.347) pour qu’elle n’alerte pas le voisinage ne peut que faire sourire ceux qui étudient les comportements animaux et donnerait à penser que ces loups-là pratiquent également la bipédie. On trouve ailleurs cette touche d’anthropomorphisme quand Moriceau (p.308) écrit , à propos du lynx : « comment un simple lynx aurait-il pu venir à bout de proies humaines souvent âgées de plus de 10 ans (ce qui ne ressort pas de l’inventaire des attaques attribuées au loup-cervier. cf. ante) et les traîner sur plusieurs dizaines de mètres dans un repaire pour les consommer à discrétion, sans risquer d’être dérangé ? ». On voit poindre l’image du repaire où vont se réfugient, après leur forfait, des brigands pour se partager un butin volé. Il y a quand même un petit problème, le lynx a plutôt tendance à consommer sa proie sur place et à rester plusieurs jours (voire semaines) à proximité de l’endroit où il l’a capturée…

En résumé, si Moriceau utilise de manière fort intéressante les témoignages recueillis (par exemple : saisonnalité et spatialisation des attaques, répartition par classes d’âges des attaqués, différence entre loups anthropophages et loups enragés, etc), d’autres aspects ne me semblent pas aussi pertinents (identité des prédateurs, validation des attaques répertoriées). Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi à propos de ce livre. L’accumulation de données ne fait pas forcément un bon travail surtout si leur interprétation est hâtive.

Sur l’une des questions de fond : le loup a-t-il ou non attaqué l’homme en Europe et en France, Moriceau n’apporte rien de nouveau. Rollinat (1929), Hainard (1948), Ortalli (1973), Delort (1984) l’écrivaient déjà tout comme de Beaufort (1987-1988), Carbone (1991-2003), Linnell (2002), Baratay (2003) ou le dossier publié par la Voie du Loup en 2006. Sur l’importance numérique de ces attaques, le chiffre avancé de 3.000 attaques me semble relever plus du sensationnalisme que d’un tamisage sérieux des données recueillies.

On ne voit donc pas pourquoi « ceux qui plaident depuis quinze ans en faveur du loup » (dont je ne suis ni un porte-parole ni un contempteur) auraient dû entonner un péan comme tu regrettais qu’ils ne l’aient point fait dans ton papier du 11 septembre. Je ne vois pas non plus pourquoi il faudrait invoquer une « gêne évidente » pour expliquer un silence qui n’est peut-être dû, après tout, qu’au rythme de parution des bulletins des zélateurs du loup.

Enfin, je connais d’autres travaux de Moriceau, notamment ceux qui ont trait à l’élevage en France que j’ai approchés dans le cadre d’un colloque organisé chez moi, en Brionnais, en 2004. J’aurais aimé retrouvé dans son travail sur le loup la même rigueur. J’ai bien l’impression que, comme l’écrivait Delort (1984), le livre de Moriceau s’inscrit dans le cadre de cette réflexion « Il y a donc quelque chose qui bloque toute curiosité, toute objectivité humaine dans l’étude et la présentation du loup »…

Bien amicalement,

 

J-P. Raffin

Faut-il soutenir José Bové ?

Bové en grève de la faim contre les OGM. Je me demande à voix haute ce que j’en pense, et ce n’est pas du bien. Je connais José Bové depuis longtemps, peut-être pas très loin de vingt ans. Bien avant son opération contre le Mac Do de Millau, j’ai rencontré celui qui n’était encore qu’une figure locale du Larzac. J’ai mangé à sa table, dormi chez lui à Montredon, et je l’ai apprécié. C’est un homme sincère, c’est un combattant.

Jadis, dans les années 80 et 90, le Larzac était synonyme de ringardise. Avant que la roue ne tourne, ceux qui osaient rappeler ce que fut cette bagarre admirable se faisaient rabrouer, parfois ridiculiser. Je me rappelle être allé, en 1991, fêter les vingt ans de cette mobilisation, à Montredon justement. Nous étions une poignée, cent peut-être en comptant les chats et les chiens, à nous souvenir. José était là, bien entendu.

Quand il est devenu si célèbre, en 1999, j’en ai été heureux. Il incarnait alors une très haute figure du refus. De l’agriculture et de l’alimentation industrielles. D’un système tournant le dos aux paysans, pactisant avec leurs ennemis mortels, indifférent au sort du Sud. Je rappelle pour mémoire les liens puissants que José avait noués, au fil des décennies, avec les Kanaks ou les Polynésiens de Tahiti. Oui, en 1999, j’applaudissais à tout rompre.

Et aujourd’hui ? Non, c’est fini. José reste un homme pour qui j’éprouve de l’estime et même de l’affection. Mais je ne suis plus d’accord du tout. L’appareil des médias et de la représentation l’a visiblement détourné d’une partie de ses buts premiers. Et depuis des années déjà. Un sommet aura été atteint aux dernières élections présidentielles. S’enfermer comme il l’a fait dans une (mauvaise) candidature d’extrême-gauche, quelle régression ! Entouré par des conseillers très discutables, mais hélas peu discutés, il a prétendu, contre l’évidence, qu’on peut tout rassembler. La vieille culture productiviste – cette alliance avec les anciens staliniens, comme Jacques Perreux ! -, les mamours à Fabius – la patte de Denis Pingaud, pubeux socialiste -, les fonds de tiroir gauchistes, la décroissance, etc.

Comme je ne veux pas être méchant avec lui, je m’arrête là. Mais entre les deux tours, souvenez-vous, le rebelle acceptait brusquement une mission ridicule de la part de Ségolène Royal, sans donner la moindre explication sur le sens de cette reddition. Beaucoup de ses soutiens, dont je n’étais évidemment pas, en ont été écoeurés, mais sans seulement oser le lui dire, pour la plupart d’entre eux. Quelle tristesse !

Le voilà donc, depuis quelques jours, en grève de la faim contre les OGM, avec quelques amis. Je refuse pour ma part de soutenir ce mouvement, au risque évident de ne pas être compris. Mais je vais tenter de m’expliquer. Un, j’en ai marre de ces grèves de la faim qui ne servent plus qu’à attirer l’attention. Un tel mouvement est un acte grave, qui engage en vérité la vie. Je ne crois pas – et d’ailleurs je ne souhaite pas – que cela soit le cas. Cet engagement essentiel de la personne humaine perd peu à peu sa force et même sa signification.

Deux, José n’en fait plus qu’à sa tête. Fin octobre, alors que personne ne lui demandait rien, je l’ai entendu sur France-Inter, en direct, papoter aimablement avec Nathalie Kosciusko-Morizet, qu’il appelait par son prénom et tutoyait. Vous aimez peut-être cela. Je déteste. Mais le pire est qu’il profitait de l’occasion pour saluer et féliciter ce gouvernement à propos des OGM, sur fond de Grenelle de l’Environnement. Textuellement je crois : « Ce que j’ai entendu hier sur la question des OGM, j’ai trouvé que ça allait dans le bon sens. Je voulais quand même le dire publiquement parce que je n’ai pas l’habitude de faire des compliments et là, je pense qu’il y a eu des propos importants ». J’espère bien ne pas avoir été le seul à tempêter devant ma radio ce jour-là. Quel pouvait être l’intérêt d’un tel baragouin, sinon de parader ?

Trois, le combat des OGM est devenu d’arrière-garde. Je ne le dis pas par provocation. Au reste, l’arrière-garde est un point décisif de tout dispositif d’attaque, et je ne suggère pas de l’abandonner. Pas du tout ! Mais le fait est, très pénible, que les OGM sont partout dans le monde, sur des millions d’hectares. Notre mobilisation commune, en Europe et singulièrement en France, a été essentielle à bien des égards. Elle a permis de gagner du temps, un temps précieux pour convaincre, entraîner, résister. Et il faut évidemment poursuivre, et amplifier ce qui peut l’être.

Mais. Mais la machine a continué sa route. Et je suis convaincu qu’un grand débat national, hors toute gesticulation politicienne, est devenu nécessaire. Que faut-il faire aujourd’hui, compte tenu du rapport des forces réel, compte tenu des troupes disponibles, compte tenu d’éventuelles urgences écologiques et sociales ? Oui, que devons-nous faire ? Continuer de polariser l’attention sur les OGM, ou bien considérer aussi ce qui déferle ?

Je ne citerai qu’un exemple qui me touche de près. L’engouement en faveur des agrocarburants est une tragédie. Le développement de cette filière accroît la faim, détruit les forêts tropicales, aggrave la crise climatique. Pour la première fois depuis sa création dans l’après-guerre, l’agriculture industrielle ne parvient plus à masquer ses buts. Jusqu’ici, elle prétendait nourrir le monde. La voilà contrainte de reconnaître qu’elle n’a d’autre finalité que le business, quelles que soient les conséquences. C’est un tournant majeur.

Au moment où la FAO reconnaît pour la première fois que l’agriculture biologique peut nourrir tous les humains, j’y vois une ouverture sans précédent, une occasion historique de poser globablement la question de l’agriculture et de l’alimentation. S’il existe une priorité, elle est là, je le crois, et je l’écris donc.

La grève de la faim pour obtenir la clause de sauvegarde concernant le maïs Mon 810 me paraît dans ces conditions une diversion. Permettez-moi de dire que j’en suis désolé.

Une idée folle (suite)

Je n’abuserai pas de votre temps aujourd’hui. Simplement, relisant ce que j’ai écrit si vite hier, je me rends compte de toutes les imperfections du texte. C’est ainsi, je n’y peux rien et je n’y veux d’ailleurs rien. L’essentiel s’y trouve.

Je veux néanmoins préciser quelques détails. D’abord, je me suis emberlificoté dans les mailles du mot travail, à la recherche d’un hypothétique « travail utile ». Le sujet est si compliqué qu’il commanderait un livre. Ce que j’ai voulu dire, c’est qu’il existe une masse de travail colossale, au Sud bien entendu, mais également au Nord. Trouver le moyen de mobiliser cette force inouïe, à des fins de restauration écologique, changerait totalement la face de cette planète.

Ensuite, une mobilisation vraie créerait un élan probablement jamais vu dans la vie des hommes, du moins par son ampleur. Car il serait à la mesure des extraordinaires craintes qui diffusent chez chacun de nous, le plus souvent hors de notre conscience. Pour dire les choses simplement, je crois que l’enthousiasme peut modifier la trajectoire. Disant cela, je n’oublie rien des obstacles, en apparence incommensurables. Mais je nous renvoie aussitôt à Sénèque, l’indémodable. Vous connaissez sans doute cette phrase, usée de n’avoir jamais beaucoup servi : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ».

J’y ajouterai cette citation, que l’on attribue généralement à Antonio Gramsci, mais qui lui venait de Romain Rolland : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ».

Pour bien commencer l’année (une idée folle)

Ce que je vais vous dire ce 1er janvier n’a rien de fignolé. Je commence en effet à près de 17 heures, et je n’ai guère de temps, en réalité. Mais je suis poussé malgré moi. Rien de grave. Rien de léger non plus. Voici mon point de départ : s’il devait y avoir une priorité, une priorité véritable, quelle serait-elle ? Eh bien, ma réponse est celle-ci : il n’y a rien de plus urgent que de restaurer ce qui peut l’être dans le fonctionnement des écosystèmes naturels.

Je reconnais que, présenté de la sorte, cela ne vaut pas le champagne du Nouvel An. Mais il est certain que tout sera désormais plus difficile, à mesure que les prairies et les cultures, les rivières, les océans, les forêts, les zones humides, les savanes se dégraderont davantage. Il est temps, il est même bien tard pour rappeler que toute société humaine, tout projet de quelque nature que ce soit repose in fine sur la bonne santé écosystémique de la planète.

Le deuxième point est aussi évident. Il existe dans nos circuits financiers délirants des masses jamais encore assemblées de puissance matérielle. Cette dernière accroît en proportion la gravité de la crise écologique et se dissout dans des achats aussi intéressants que le Big Mac, le Rafale, la Kalachnikov, la voiture, l’autoroute urbaine, le téléphone portable, la télé à écran plat, la guerre en Irak, le salaire des bûcherons d’Amazonie, le salaire des planteurs de palmiers à huile, le check-up confirmant l’obésité universelle, la corruption, sans compter le pur et simple gaspillage sous l’une de ses dix milliards de formes. En bref, il y a de l’argent. Il n’y en a jamais eu autant, il n’y en aura peut-être jamais autant.

Troisième point : le travail utile socialement disparaît massivement. Qu’elle s’appelle chômage au Nord, économie informelle ou désoeuvrement ailleurs, l’inactivité « occupe » une quantité invraisemblable d’humains. Combien ? Aucune statistique ne permettra jamais de savoir quelle est la quantité de travail disponible sur terre. Je postule qu’elle est, pour la question qui m’intéresse, sans limites discernables. Si l’on y tient, je gagerai qu’au moins un milliard d’entre nous, peut-être deux, et qui sait davantage, pourraient travailler plus utilement, rapidement qui plus est.

Et alors ? C’est là, bien entendu, que tout se complique abominablement. Ce que j’entrevois n’a rien de secret. Il faut trouver un moyen de relier ces données indiscutables. Il faut trouver un biais qui permette d’utiliser une fraction importante de la richesse produite, de la distribuer dans de bonnes conditions, jusqu’à la plus petite communauté perdue, en échange d’un travail concret, au service de tous, au service de l’ensemble, au service de l’avenir commun.

Ce n’est pas la peine de protester encore. Laissez-moi préciser un peu. D’abord, il ne s’agit pas d’imposer. Ce travail servirait en priorité ceux qui s’y adonneraient. Si vous limitez la sécheresse ou l’inondation en tel point précis du globe par des travaux de génie écologique, qui en profitera d’abord ? Eux ou d’autres ? Non, il s’agit de proposer un salaire, peut-être un revenu familial garanti à qui accepterait de rétablir des équilibres rompus. Ici, ce serait par le développement de l’agro-écologie, au détriment des cultures industrielles et chimiques. Là, par le retour de la rivière aux règles hydrologiques éternelles. Donc, contre les grands barrages et l’irrigation au service de l’exportation. Ailleurs, par la reconstitution minutieuse de communautés végétales stables, par exemple sous forme de vraies forêts.

Un tel projet mondial est essentiellement utopique, j’en conviens. Il suppose des pouvoirs qui n’existent pas. Il impose une révolution planétaire qui donnerait, au passage, le pouvoir sur la terre aux paysans. Ruinant à jamais les restes si puissants de la féodalité, l’un des rapports sociaux les plus résistants qui soient. Mais d’un autre côté, avons-nous bien le choix ? Est-il simplement concevable de laisser la vie disparaître à une telle vitesse ?

Je reprends donc. D’abord, créer une idée, qui serve de drapeau à tous, au nord comme au sud. Une phrase suffirait, qui dirait : « Restaurons la vie sur terre ». Dans un premier temps, nous ne serions qu’une poignée derrière une telle proclamation. Mais ensuite, mais demain, mais dans dix ans ? Je crois profondément que nous devons recréer l’espoir. Soit un but magnifique qui rassemble enfin la jeunesse fervente du monde, et les vieux. Les petits-bourgeois effarés que nous sommes et les paysans du riz, au Sri Lanka ou aux Philippines. Les derniers peigne-culs du Tyrol et les gosses des rues de Bogota ou Rio. Les métallos de Detroit et les va-nu-pieds de Kinshasa. Les cadres tokyoïtes et les éleveurs de yacks du Tibet. Les Iakoutes. Les banlieusards. Les Yanomani. Les alcoolos de Moscou et Kiev. Les Bushmen. Les éleveurs de la brousse australienne.

Je crois pour ma part que l’humanité – au moins la partie la plus noble de l’humanité – attend sans le savoir une parole de reconstruction. Je suis même sûr qu’un message unique, répercuté d’un bout à l’autre de la terre, changerait radicalement la donne. À condition d’être ferme. À condition d’être patient. En se souvenant de tout ce qui a été tenté dans le passé, et parfois réussi.

Recommençons. Un, les écosystèmes. Tout n’est pas possible, car certaines destructions sont irréversibles. Mais la marge est géante. Il existe une plasticité de la vie, telle que nous pouvons espérer renverser le courant. Pas partout, non. Pas toujours, hélas. Il reste, néanmoins, que la puissance de feu des hommes, si affolante dans ses effets négatifs, peut être tournée en son contraire. Je pense profondément qu’on pourrait retrouver une partie de la fertilité d’antan. Assez, en tout cas, pour échapper au pire.

Deux, la richesse. La taxe Tobin était une sorte de plaisanterie. Il faut désormais acculer l’oligarchie qui tient les rênes de la si mal nommée économie. Ne plus rater la moindre occasion d’accuser ceux qui préfèrent l’argent à l’existence. Tout en clamant qu’il nous faut récupérer au moins 10 % de la totalité de la richesse produite chaque année. Je n’ai pas le chiffre exact en tête, mais le total se chiffre en milliers de milliards de dollars. Fou ? Raisonnable au contraire. Que représentent ces 10 % au regard de l’enjeu ? Vous, personnellement, ne renonceriez-vous pas immédiatement à 10 % – et bien davantage – de vos revenus en faveur de qui sauverait votre vie et celle de vos proches ?

Non, 10 % est raisonnable, au point dément où nous sommes rendus. Bien entendu, tout resterait à faire. Car nul pouvoir existant ne serait en mesure de gérer et de distribuer comme il convient une telle manne. Mais croyez-moi sur parole : les solutions apparaissent dans le cours d’une action. Pas quand on reste inutilement autour d’une table, la tête entre les bras.

Trois, le travail. C’est peut-être le plus difficile. Mais à coup certain le plus passionnant des trois points que j’évoque. Il s’agirait d’une sorte d’affranchissement de tous, au bénéfice de tous. Cela ne semble pas sérieux. Ça l’est. Je m’autorise un rapprochement, absurde tant tout est différent, mais qui rendra mon propos plus clair. Ceux qui ont osé penser la fin de la royauté et la République en 1750 étaient-ils seulement des fous ?

Je plaide pour un changement d’échelle, de valeurs, de combat. Je pressens comme certain qu’une mise en mouvement, par-delà les différences d’âge et de conditions, toucherait cette part généreuse de l’homme, celle qui peut et doit tout changer. Nous savons, pour notre malheur, que le monde sollicite sans relâche l’individualisme, l’envie, la laideur, la petitesse. Je suggère de nous tourner vers le reste, caché dans les replis de notre âme commune.

Bien entendu, une belle année 2008 à tous.

Malheureux tous ces simples d’esprit

Il faut s’y faire, nous n’aurons pas la médaille. Nous, les critiques de ce monde impossible. Car nous serons toujours aux avant-postes, à la proue du grand navire, sondant le fond. Solitaires. Appelons cela un destin. Nous n’avons rien fait pour cela, et en réalité, nous ne méritons aucune récompense. C’est ainsi. Mais cela n’interdit pas de cogner, on s’en sera peut-être rendu compte ici.

J’ai sur ma table un vilain livre fatigué, dont la couverture médiocre rappelle le papier Kraft. Il s’agit d’un salmigondis de déclarations, tracts et articles, le tout paru en 1974 chez Jean-Jacques Pauvert, pour soutenir la candidature de l’écologiste René Dumont aux élections présidentielles. Son titre (raté) ? À vous de choisir.

Pour être sincère, c’est à peu près illisible. Le jargon y domine. Les visions y sont souvent datées, et manquent hélas de souffle. Et pourtant. Et pourtant, relisant une partie des textes rassemblés, j’en suis resté stupéfait. Interdit, si vous voulez. Car c’est aussi sublime, admirable, prophétique, vrai, supérieur, et de loin, à tout ce qui pouvait être raconté à l’époque.

En ce temps, justement, tous ceux qui tiennent le crachoir étaient déjà là, ou s’affairaient dans les coulisses. Tous. Buffet, Hue, DSK, Royal, Mélenchon, Emmanuelli, Chevènement et tant d’autres à gauche. Bayrou, Sarkozy, Chirac, Fillon à droite. Qu’on me comprenne : ce n’est qu’un échantillon, mais représentatif je crois. Auquel il faudrait ajouter des héros comme B-HL, André Glucksmann ou Alain Duhamel.

Que se passait-il en France en cette année 1974 ? Georges Pompidou allait mourir, obligeant à de nouvelles élections présidentielles. Le parti communiste, encore surpuissant, attaquait à l’arme automatique Alexandre Soljenitsyne, dont L’archipel du Goulag venait de paraître en russe, le 28 décembre 1973. Le chef stalinien Georges Marchais vouait aux enfers soviétiques tous ceux qui osaient prétendre que l’Urss était un camp. Pour lui et ses amis, le seul problème véritable était qu’on ne produisait pas assez. L’avenir, prolétarien en diable, serait aux hauts-fourneaux, à la sidérurgie, au béton armé, au nucléaire, à la profusion. Les écologistes étaient de simples petits-bourgeois, dont l’histoire débarrasserait tôt ou tard les hommes.

Côté socialiste, un certain François Mitterrand appelait à rompre avec le capitalisme. À nationaliser. Et à produire comme jamais. Vous ne croiriez pas le ton des envolées, lorsqu’il s’agissait de signer le désopilant Programme commun (1972). Pourtant, tous les fins politiques, à commencer par Lionel Jospin, qui commençait sa carrière dans l’ombre de Mitterrand, admiraient avant que d’applaudir.

L’écologie ? Les socialistes ne connaissaient pas même le mot, lui préférant la désastreuse expression « qualité de la vie ». J’ai retrouvé les 110 propositions de François Mitterrand pour les élections de 1981. Attention, 1981, pas 1974. En 1974, il n’y avait rien, pour la raison insupportable, à leurs yeux, que l’écologie jouait contre l’emploi, et l’industrie.

En 1981, quand la gauche s’apprête à prendre le pouvoir, le PS consacre 3 de ses 110 mesures à ce qu’il appelle « les équilibres naturels ». C’est si grotesque que je m’empresse de les reproduire in extenso :

101. Une charte de l’environnement garantissant la protection des sites naturels, espaces verts, rivages marins, forêts, cours d’eau, zones de vacances et de loisirs, sera élaborée et soumise au Parlement après une large consultation des associations et des collectivités locales et régionales avant la fin de l’année 1981.

102. La lutte contre les pollutions de l’eau et de l’air sera intensifiée. Les entreprises contrevenantes seront pénalisées.

103. Les normes de construction de machines et moteurs dangereux à manier et générateurs de bruit seront révisées et strictement appliquées.

J’espère que vous riez autant que moi. En 1981, les grands savants socialistes ne savaient strictement rien du phénomène le plus important jamais advenu dans l’histoire humaine, au cours des deux millions d’années passées. Assurément, cela relativise.

Concernant la droite, c’est pareil, bien entendu. Giscard, l’homme de l’Algérie Française, et Chaban, l’homme de l’État UDR – l’UMP de ce temps englouti – ne rêvaient que d’une seule et unique chose : achever ce qui tenait encore debout. Par tous moyens techniques et financiers disponibles. Le premier l’ayant finalement emporté, nous eûmes le plus grand programme électronucléaire jamais entrepris, sans le moindre débat public sur le sujet. Giscard ! Dire qu’une génération entière d’Alain Duhamel l’a présenté comme l’homme le plus intelligent du pays. Imaginez les autres.

Reste le cas Dumont. Le petit livre dont je vous ai entretenu au début est décidément un improbable chef-d’oeuvre. Il vante l’agriculture biologique et pourfend tous les gaspillages. Il annonce page 60 que le climat pourrait bien se trouver bouleversé par l’augmentation des émissions de gaz carbonique ( en 1974 !). Il décrit l’avenir souhaitable des énergies renouvelables, dont le solaire et le vent. Il affirme que la croissance sans limites est absurde et criminelle. En bref, il dit la vérité.

Non pas toute la vérité. Mais davantage de vérités que la totalité des classes politique, médiatique et intellectuelle de l’époque. Incomparablement ! Tous les autres sont ridicules, à jamais. Ou le seraient si la mémoire était un bien collectif, perpétuellement entretenu par les hommes.
On sait qu’il n’en est rien, ce qui permet à quelques dames, dont l’inénarrable Ségolène Royal et l’archibureaucrate Marie-Georges Buffet, et à tant de messieurs – voir les cas Adler, Allègre, Attali, B-H L, Colombani, Daniel, Dantec, Debray, Ferry, Finkielkraut, Gallo, Hollande, Houellebecq, Imbert, Jospin, Julliard, July, Kahn, Manent, Minc, Nabe, Revel, Rosanvallon, Sarkozy, Slama, Sollers, Sorman,Taguieff, et on en oublie hélas un millier au moins – de pérorer comme si rien n’avait changé ni ne changerait jamais.

Bon, je l’ai dit dès le départ : c’est ainsi. Et je ne me plains pas. Personne ne m’a obligé, je suis où je souhaite être. Et puisque je parle de moi, je pense qu’il est juste de dire ce que je faisais en 1974. J’avais alors 18 ans, et ne pouvais voter. Mais je n’aurais pas donné ma voix à Dumont. Non. Je croyais, avec une ferveur à peu près totale, à la révolution sociale. Étais-je néanmoins écologiste ? Possible. Très possible, mais c’est à vous de juger. En 1972, j’ai participé – j’avais 16 ans – à la première manif à vélo dans les rues de Paris, contre la bagnole.

J’y étais allé en tandem avec Jean-Paul Navenant, depuis la banlieue lointaine, et je me suis retrouvé sur la Seine avec mon ami Kamel, à bord d’un minuscule canot pneumatique. Je me rappelle les CRS, un peu plus tard, vers le Louvre, qui tentaient de nous assommer. Kamel avait sur la tête le canot, que nous n’avions pas eu le temps de dégonfler.

Dès le départ, c’est-à-dire pour moi à l’été 1972, je fus du grand combat pour le Larzac. Et je me dépensai également contre le nucléaire triomphant de ces années anciennes, de Malville à Plogoff. En réalité, ma conscience à moi s’était éveillée à la lecture d’un numéro du mensuel Actuel, paru en octobre 1971. Sa Une clamait un mot unique : Beuark ! Avec un dessin représentant un couple juché sur une voiture s’enfonçant dans un océan de merde.

C’est là que j’ai vu écrit, pour la première fois, le mot Écologie. Mais j’ai pensé aussi que seule la révolution viendrait à bout du désastre. Et j’ai fait ce que je pouvais pour qu’elle advienne au plus vite. Comme on a vu depuis, cela n’a guère marché. En tout cas, et c’est seulement cela que je voulais vous dire – je suis un authentique bavard -, tentez de regarder tous les braves aveugles qui nous gouvernent d’un autre oeil. Ils ont eu tort hier, ils ont évidemment tort aujourd’hui. L’écologie n’est pas la garantie d’avoir raison. Elle est seulement la certitude que la pensée, bonne ou bancroche, se déploie dans le cadre qui convient. Et pour ceux qui vivent cette longue saison en ma compagnie, il n’y a pas l’ombre d’un doute : l’humanité, pour des raisons complexes et ténébreuses, détruit la vie sur terre.