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Le Premier mai peut-il être écologiste ?

J’ai beaucoup manifesté le 1er mai. Lorsque j’étais jeune, pardon, rien ne m’aurait détourné de ce chemin-là. Mais rien. Je voyais ce rendez-vous comme celui des travailleurs du monde, et de mémoire, j’ai défilé la première fois le 1er mai 1971, alors que j’avais 15 ans. Une fois le matin, une fois l’après-midi. Mais je ne vais pas raconter mes vieux souvenirs. À l’heure qu’il est ce vendredi – 9 heures -, je ne sais pas si je m’inviterai ou non au défilé parisien. La raison en est très simple : je ne me sens plus concerné par ce qui se dit dans les cortèges.

Les emplois ? Mais quels emplois ? Construire des bagnoles qui sont une insulte à l’état réel du monde ? Le pouvoir d’achat ? Pour le téléphone portable et cette si magnifique télé à écran plasma ? Les retraites ? Pour encombrer avec les cars de (vieux) touristes les rues portugaises ou pétaouchnokaises ? Merci bien. Non. Et pourtant, je suis délégué du personnel depuis une douzaine d’années. Et j’aurais fait dans ma vie beaucoup, beaucoup de syndicalisme. Car je crois à cette grande idée de rassembler les humains au travail.

Mais de la sorte ? Non, franchement non. Pour vous démontrer que je ne suis pas que dans la faribole, et que des idées neuves commencent à circuler, je vous joins ci-dessous un tract de l’entreprise qui m’emploie. Un tract de la CFDT, dans la rédaction duquel j’ai tenu mon rôle. Vous me direz peut-être ce que vous en pensez. Le syndicalisme d’avant la crise écologique bouge encore, mais il est déjà mort. Reste à inventer celui de l’avenir, et ce ne sera pas facile. Voici le tract :

(UN AUTRE SYNDICAT EST POSSIBLE)

Vous nous avez surpris. Franchement. L’enque?te interne sur le de?me?nagement, mene?e aupre?s des salarie?s, a donne? des re?sultats  exceptionnels. 655 personnes y ont re?pondu, alors que moins de 1 000 avaient e?te? sollicite?es. Sachez que la CFDT avait insiste? pour y glisser des questions que nous jugeons de?cisives : celles qui portent sur la possibilite? de de?jeuner sur place, les e?conomies  d’e?nergie, la re?duction des pollutions et le confort thermique et acoustique.

Et nous avons eu raison, car ces sujets, et seulement eux, ont e?te? ple?biscite?s au travers de vos re?ponses. Ainsi, 99 % des votants jugent tre?s important ou assez important le confort thermique et acoustique. 92 %, de me?me, la ne?cessite? de re?duire les pollutions et 89 % celle de re?aliser des e?conomies d’e?nergie. En bref, vous souhaitez vivement que l’environnement dans les nouveaux locaux soit enfin conside?re? comme une priorite?.

La CFDT pense la me?me chose, et se bat depuis des anne?es ici autour de ces questions, que nous rassemblons dans cette expression de plus en plus utilise?e : le de?veloppement durable. Pour nous, ce n’est pas un gadget. C’est une exigence moderne, fondamentale, et qui finira d’ailleurs par s’imposer a? tous. Mais quand ? Le monde de demain sera tre?s diffe?rent de celui que nous connaissons. Au moins pour une raison : le de?re?glement climatique change toutes les re?gles connues. La France est engage?e depuis 2002 dans un plan audacieux qui vise a? diviser par quatre nos e?missions  de gaz a? effet de serre d’ici 2050. Cela peut sembler abstrait, et surtout lointain. Mais ce plan, s’il est mis en œuvre, va bouleverser notre vie quotidienne.

Nos moyens de transport, nos modes de chauffage, notre manie?re de voyager, de ba?tir, de vivre en somme, doivent changer de?s maintenant. De?s aujourd’hui si nous voulons parvenir a? limiter les effets de la crise climatique. Certes, il n’y a aucun doute qu’un
mouvement est ne? dans l’entreprise ces dernie?res anne?es, autour de ces nouvelles interrogations. Mais nous avons le devoir de vous avertir qu’il se heurte a? de formidables pesanteurs internes. C’est ine?vitable, mais cela nous conduit aujourd’hui a? e?lever la voix. Le de?me?nagement est une aventure collective, qui engage l’entreprise et ses salarie?s pour des de?cennies. Il s’agit donc d’une occasion unique, historique me?me, pour prendre en compte de nouvelles re?alite?s, et si possible les anticiper. Or tout semble indiquer que l’entreprise se pre?pare a? des choix de?ja? de?passe?s.

Selon la CFDT, il est crucial au contraire de profiter de ce mouvement pour changer l’image du  groupe, vieillie, et de nous propulser directement dans le monde de demain, et me?me d’apre?s-demain. La condition essentielle d’un de?me?nagement re?ussi  tient en un mot : e?nergie. Tous postes confondus – transports, chauffage, industrie, agriculture – la consommation d’e?nergie repre?sente 80 % des e?missions de gaz a? effet de serre dans un pays comme la France. Certes, rien n’oblige le?galement a? choisir aujourd’hui des normes plus strictes que celles qui existent, mais c’est ne?anmoins notre inte?re?t. Il ne fait aucun doute que le prix du pe?trole et des carburants fossiles va continuer a? augmenter tout au long des anne?es qui  viennent. En outre, les normes thermiques et plus ge?ne?ralement e?cologiques seront fatalement de plus en plus contraignantes. Et cou?teuses.

Autrement dit, le de?me?nagement doit e?tre une de?cision strate?gique, qui inte?gre l’avenir pre?visible a? 20 ou 30 ans. Le ba?timent choisi doit impe?rativement obe?ir aux conside?rations e?nerge?tiques et climatiques de l’avenir. Tout en prenant en compte, pour le bien-e?tre et la sante? des salarie?s, les connaissances nouvelles dans le domaine des pollutions de l’air inte?rieur et de la toxicologie industrielle. Notre nouveau sie?ge doit e?tre une vitrine claire et cohe?rente des engagements a? long terme en faveur de l’avenir e?cologique et climatique. Il doit avant toute chose e?tre capable de mesurer son bilan carbone global. C’est-a?-dire sa contribution nette, par anne?e, a? l’e?mission de gaz a? effet de serre.

Il doit e?galement e?tre e?volutif. C’est-a?-dire disposer d’une vraie souplesse, d’une capacite? d’adaptation a? une e?ventuelle de?gradation de la situation. Il est e?vident qu’un tel projet ne?cessite le concours de prestataires experts dans ces problématiques, ce qui n’est pas le cas actuellement. Les informations dont nous disposons en cette fin mai 2007 nous font craindre une de?cision de?cevante. Sans doute, le nouveau ba?timent permettra des e?conomies d’e?nergie par rapport aux locaux actuels. Mais en l’absence d’une forte volonte?, impliquant un investissement rentable a? terme, nous risquons fort de nous tromper d’e?poque, et de nous contenter de mesures cosme?tiques. ?

Suivaient 6 propositions détaillées (elles ne le sont pas ici).

1 – D’abord, veiller a? la qualite? de l’air dans les locaux de travail.

2 – Un immeuble moderne, bioclimatique, e?conome.

3 – Un mode de chauffage durable et solidaire (une chaudière centrale à bois).

4 – Une production autonome d’e?nergies renouvelables.

5 – Des moyens de transport indispensables et adapte?s.

6 – Un restaurant d’entreprise au service de la vraie qualite?, avec des produits biologiques ou du moins issus de l’agriculture durable.

La politique de l’oxymore (sur le « développement durable »)

Ce n’est pas le livre le plus rigolo de la saison, mais sa lecture renforce le sentiment qu’il faut sortir du cadre. En tout cas chez moi. Mais peut-être n’y a-t-il plus de cadre ? Peut-être que tout tient à jamais dans ce cadre-ci ? Comme je n’ai pas envie – envie, je confirme – de le croire tout à fait, je préfère une seconde penser au printemps. Je sais trop le reste pour m’apesantir encore sur l’hiver de la pensée.

Et ce livre ? La politique de l’oxymore, de Bertrand Méheust (Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte). Il est court – 160 petites pages – et ne coûte que 12 euros, un prix à peu près raisonnable. Je ne le trouve pas renversant, et j’espère que l’auteur ne m’en voudra pas de dire simplement ce que je pense. Il n’est pas renversant, mais il peut utilement servir à décoincer par ci par là quelques neurones. Et quel livre d’aujourd’hui peut en dire autant ?

Je rappelle pour commencer qu’un oxymore est une contradiction dans les termes, quelque chose qui ne se peut. Méheust en cite beaucoup, un peu trop peut-être, dont ce si fameux « développement durable », qui est assurément l’un des plus beaux. L’expression, opportunément mal traduite de l’anglais, signifiait au point de départ « développement soutenable ». Je le sais parce que je le sais. Mais je le sais aussi parce que je possède le rapport dit Brundtland, dans une version québécoise qui fait autorité (Notre Avenir à Tous, Les Éditions du Fleuve, 1989).

Le développement durable dont on nous rebat les oreilles chaque jour est en fait Sustainable development. Et croyez-moi, cela change tout. Car le développement soutenable renvoie à des notions écologiques imparables. Un écosystème est ou non capable de soutenir tel ou tel usage. Il n’appartient pas à l’homme, même si celui-ci peut évidemment le détruire, ce dont il ne se prive pas. Sustainable development est une vision riche, exigeante, des relations entre l’homme et la nature. C’est d’emblée une notion problématique et incertaine, qui oblige en permanence à s’interroger. Le développement durable, lui, est devenu la tarte à la crème des innombrables tartuffes de ce monde, qui entendent faire durer le développement jusqu’à la fin de tout ce qui bouge sur terre.

Ne croyez pas ce débat philologique anodin. Il est central. Je ne sais qui a réalisé le tour de passe passe autour de l’expression Sustainable development. Je ne sais s’il a été volontaire, organisé, planifié peut-être. Il me semble que c’est possible. Dans tous les cas, on voit bien que les assassins de la vie se battent autour des mots comme s’ils en avaient – eux, et pas nous, hélas – compris toute l’importance. Voyez le mot biocarburant ! Je sais bien que certains écologistes sont fiers d’avoir à moitié imposé le mot agrocarburant, que tant de gens ne comprennent pas. Mais enfin, est-ce une victoire ? La véritable réussite aurait été de pouvoir nommer ce crime de la manière adéquate. Et il n’en est qu’une : nécrocarburant.

Autre exemple auquel je viens de m’intéresser : le sort des animaux. Dans les coulisses, une bagarre étonnamment vive oppose les tenants du « bien-être » animal à ceux de la simple « bientraitance », affreux néologisme qui dissimule – mal – le refus de considérer la souffrance des animaux. D’ailleurs, un combat parallèle et complémentaire se livre entre ceux qui osent parler de la souffrance du cochon ou du poulet et ceux qui veulent réserver ce mot à l’espèce humaine, lui préférant en l’occurrence celui de douleur, qui élimine toute allusion à des formes de conscience chez l’animal.

Bon, je me suis un peu éloigné, vous avez l’habitude. Pour la peine, un extrait intéressant du livre de Méheust : « Avant d’aller plus loin (…), un fait qui me semble absolument capital pour l’intelligence de notre problème : un univers mental cherche toujours à persévérer dans son être et ne renonce jamais de lui-même à lui-même si des forces extérieures considérables ne l’y contraignent pas. Je crois que l’on trouvera difficilement dans toute l’histoire universelle un seul exemple vraiment convaincant d’un tel renoncement ».

L’italique de la citation appartient à la citation, bien entendu. Et, faut-il l’ajouter ? je suis d’accord avec Méheust. Il va falloir mettre en mouvement des forces considérables.

Hip, hip, hip (Le prix Goldman pour Maria Gunnoe)

J’ai été très frappé par un commentaire publié à la suite de mon dernier papier sur la forêt. Philippe nous invitait à regarder un court reportage de la télévision française sur la destruction minutieuse d’une région encore sublime avant l’arrivée des envahisseurs : les Appalaches. Je vous assure que j’en ai serré les poings d’émotion. Trop, c’est trop. Mais voilà que je reçois une nouvelle merveilleuse des États-Unis, que je vous fais aussitôt partager. Chaque année, le prestigieux prix Goldman pour l’environnement récompense six activistes du monde entier, un par continent. Enfin, plus ou moins. La planète du Goldman est divisée comme suit : l’Afrique, l’Asie, l’Europe, les îles, l’Amérique du Nord, l’Amérique latine.

Quoi qu’il en soit, cette année, le Goldman a été attribué, en Amérique du Nord, à l’écologiste Maria Gunnoe. Elle se bat en notre nom pour la sauvegarde de ce qui reste des Appalaches, et je suis fier de pouvoir la saluer comme il se doit. Même si vous ne lisez pas très bien l’anglais, je vous suggère d’aller faire un tour  ici. Dans les grandes lignes, vous comprendrez aisément. Et, tiens, comme je sifflote comme un pinson, je vous mets pour le même prix le texte de présentation, en anglais, de Maria Gunnoe. C’est une histoire qui me plaît, même si le prix payé par Maria et sa famille est lourd.

In the heart of Appalachia, where the coal industry wields enormous power over government and public opinion, lifelong resident Maria Gunnoe fights against environmentally-devastating mountaintop removal mining and valley fill operations. Her advocacy has led to the closure of mines in the region and stricter regulations for the industry.
The Appalachian Mountains, stretching from Canada to Alabama along eastern North America, contains some of the most important forest ecosystems in North America. Central Appalachia, including West Virginia, is home to the most diverse hardwood forests of all Appalachia with oak, buckeye, birch, maple, beech, ash and dogwood species. Central Appalachia’s headwater rivers and streams, historically some of the purest water on the continent, are the water source for millions of people.

Central Appalachia also contains coal, a critical fossil fuel resource. The coal industry has long been the backbone of the region’s economy and the main employer of generations of working-class families living in the Appalachian coalfields. In recent decades, mountaintop removal coal mining has become common in Central Appalachia. Different from traditional underground coal mining, mountaintop removal is highly mechanized and thus employs fewer workers. Companies first clear-cut a mountaintop and then blast an average of 800 feet off the top of the mountain in order to access coal seams that lie beneath. Rubble from the blasted mountains, often containing toxic debris, is dumped into adjacent valleys to form “valley fills.”

Without foliage and natural layers of soil, the land is rendered unable to retain water. As a result, flooding of communities below valley fills has become a severe and increasingly frequent problem. In December 2008, the Bush Administration approved a final rule that will make it easier for coal companies to dump rock and other mine waste from mountaintop removal mining operations into nearby streams and valleys. Weakening what is known as the federal stream buffer rule, the move is one of the most controversial environmental regulation changes coming from the Bush Administration in its final months. To date, mountaintop removal coal mining in Central Appalachia has destroyed an estimated 470 mountains and has buried or polluted 2,000 miles of rivers and streams.

Maria Gunnoe, 40, was born and raised at the mouth of a narrow hollow in Boone County, West Virginia, now one of the most active mountaintop removal regions in the United States. Her family’s roots in the region date back to the early 1800s, when her ancestors escaped the forced removal of their Cherokee peoples from Georgia by walking along streams to the headwaters, settling safely in the fertile hollows of Central Appalachia. She comes from a long line of coal miners, including her Cherokee grandfather, who in the 1950s purchased the land where her home stands today.

Throughout much of rural Appalachia, a unique culture of survival and living off of the land has thrived for centuries. Gunnoe’s family instilled in her a deep connection to the forest and streams, where her community hunts, fishes, and gathers foods and medicinal plants throughout the seasons. This traditional rural culture is threatened by the invasive mining practices that now dominate the region.

In 2000, a 1,200-acre mountaintop removal mine began on the ridge above Gunnoe’s home. Today, her house sits directly below a 10-story valley fill that contains two toxic ponds of mine waste comprised of run-off from the mine. Since the mine became operational, Gunnoe’s property has flooded seven times. Before mining began, Gunnoe’s property was never prone to such flooding. In a 2004 flood, much of Gunnoe’s ancestral home was destroyed and her yard was covered in toxic coal sludge. The coal company told her the damage was an “act of God.” As a result of mine waste, her well and ground water have been contaminated, forcing her family to use bottled water for cooking and drinking.

In 2004, Gunnoe, a medical technician by training and former waitress, began volunteering with many local advocacy organizations and then working for the Ohio Valley Environmental Coalition (OVEC) to educate her neighbors about the environmental dangers of mountaintop removal. She organized monthly Boone County meetings, and soon provided community trainings on how to read mining permits, write letters to the editor, interface with the media, and protest using nonviolent methods. Gunnoe also created neighborhood groups to monitor coal companies for illegal behavior and to report toxic spills. She has encouraged other residents to speak at hearings about their concerns over mountaintop removal.

In March 2007, OVEC and partner groups won a federal lawsuit against the Army Corps of Engineers that repealed mountaintop removal valley fill permits in southern West Virginia granted without adequate environmental consideration, and banned issuance of new permits. In defiance of the federal judge’s orders, the Corps granted permits to Jupiter Holdings to construct two new valley fills above Gunnoe’s community at its Boone County mine. OVEC challenged the permits in federal court, and a hearing was scheduled for September 2007. Days before the hearing, Gunnoe organized a media training for 20 local residents, some of whom were scheduled to testify with her. However, at the community hall, more than 60 coal miners showed up and harassed Gunnoe and her neighbors, stopping the meeting and intimidating the group.

After the incident at the community hall, Gunnoe’s neighbors decided not to testify in the hearing challenging Jupiter Holdings’ permits. Gunnoe was the sole community resident to do so. In October 2007, federal district court Judge Robert Chambers ruled in favor of Gunnoe and OVEC and issued an injunction, ordering Jupiter Holdings to halt the construction of any new valley fills at its Boone County mine.

Gunnoe and a coalition of regional groups are now advocating for passage of the federal Clean Water Protection Act, and the reinstatement of the buffer zone rule that would strengthen environmental laws regulating mountaintop removal. She is also working with Appalachian groups to promote viable renewable energy opportunities for the region.

Observers confirm that mine managers point to Gunnoe as an enemy of mine workers and their jobs, and have encouraged acts of harassment. Gunnoe has received numerous verbal threats on her life, and her children are frequently harassed at school. Gunnoe’s neighbors recently overheard people planning an arson attack on her home. Her daughter’s dog was shot dead, and “wanted” posters of Gunnoe have appeared in local convenience stores. Gunnoe has recently taken serious measures to protect both her family and property.

Martin Arnould, du WWF, se pose des (bonnes) questions

Polémique ? Oui. Nous ne sommes pas des gamins de cinq ans qu’on devrait tenir par la main pour traverser la route. Nous sommes des humains, menacés dans le tréfonds de leur existence. Et cela donne des droits, même si cela commande aussi des devoirs. Je n’ai pas envie de passer ma vie à chahuter les apparatchiki de France Nature Environnement (FNE). Mais dans le même temps, impossible de laisser filer le commentaire que m’a adressé Martin Arnould à propos d’un texte publié (ici) il y a trois semaines.

Martin est un militant exemplaire de la protection de la nature en France. Cet homme a réalisé de grande choses pour nous tous, notamment dans le cadre du combat contre les barrages sur la Loire. Il m’est arrivé de m’opposer ici même au WWF, l’association qui l’emploie. Et vivement. Il suffit de chercher un peu dans les archives de ce blog. Mais cela ne change rien à la valeur de ce combattant. Voici son texte.

Bonjour Fabrice,

Je viens de lire avec un grand intérêt ton article incisif sur FNE. Sans faire de commentaire au fond, n’ayant pas le temps aujourd’hui, je dirais qu’il lance, prolonge, nourrit un débat salutaire, celui des moyens que se donnent les ONG pour faire entendre leur voix, donc de l’argent dont elles ont besoin pour faire leur travail, tout simplement. Ah l’argent…Depuis des années, plus même, je travaille, avec beaucoup d’autres, pour que les ONG se professionnalisent, aient des moyens financiers décents, n’hésitent pas à se rapprocher des acteurs économiques, des autres usagers de la nature, de ceux qui usent de notre environnement à tous, c’est à dire tout le monde.

Pendant des années, je me suis fais reprocher, ainsi que l’ONG dans laquelle je travaille, le WWF (et SOS Loire Vivante avant) par une bonne partie de FNE, sans doute ces « bureaucrates », cet establishement que tu évoques (et heureusement, il y a des gens formidables dans ce réseau) le fait de passer des alliances avec des entreprises (pas n’importe lesquelles), reprocher de chercher, dans notre volonté de communication vers l’extérieur, les autres, ceux qu’il faut intéresser et convaincre, des ressources financières. Le seul argent « propre » était l’argent public, ce qui n’a évidemment aucun sens. L’Etat était perçu comme un recycleur idéal, en quelque sorte. La puissance publique valait quitus, enlevait le fond peccamineux de l’argent, semblait-il.

Je vois que, enfin, certains à FNE (je parle toujours de la direction) ont compris que l’argent privé pouvait aussi permettre de travailler : le problème, c’est qu’ils semblent être allés le chercher là où tous les autres ne vont pas, précisément parce que des critères éthiques président toujours à la mise en place de partenariats avec des groupes privés.

Cela m’amuse donc, même si c’est un rire de second degré, de voir une partie des donneurs de leçons se faire prendre la main dans le pot de confiture. Une expérience salutaire ? A tout le moins, elle apprendra, je l’espère, quelques règles d’usage et de modestie qui seront les bienvenues pour faire en sorte que les ONG coopèrent mieux, et il y a encore du travail, là aussi.

Cordialement,
Martin Arnould
WWF-France

Scott Reuben, héros de notre époque

Sommes-nous bien protégés contre les maladies ? Mais bien sûr ! Pensez aux dizaines de milliards de dollars engloutis dans la recherche pharmaceutique ! Et je ne parle pas de la publicité, des cadeaux constamment offerts aux médecins, dont ces voyages prétendument séminaires dans les destinations les plus exotiques qui soient. Oui, nous sommes protégés par des milliers de sauveteurs, qui ne songent qu’au bien-être universel.

Dont certains appartiennent par bonheur à la transnationale Pfizer, leader mondial de la pharmacie. Fondé en 1851 aux Etats-Unis, le groupe s’est étendu au reste du monde après 1950 et compte aux alentours  de 100 000 salariés. Avant la crise boursière commencée à l’automne 2008, sa capitalisation frôlait les 220 milliards de dollars américains. Même le monde des animaux n’est pas inconnu du grand philanthrope. Pfizer est également numéro 1 mondial du médicament vétérinaire. Une bonne adresse.

Mais le 14 mars 2009, par une absurde inversion de tous les signes convenus, un événement inouï se produit aux Etats-Unis, la mère patrie de Pfizer. Madame Jane Albert, porte-parole du Baystate Medical Center de Springfield dévoile une fraude géante dans les travaux d’un des plus célèbres anesthésistes du pays, Scott Reuben. Reuben ! Le grand, l’immense Reuben ! Celui qui a écrit des dizaines d’articles sur l’analgésie dite « multimodale », pour soigner les douleurs post-opératoires. L’habitué des revues médicales les plus prestigieuses, comme Journal of Clinical Anesthesia, Anesthesiology, Anesthesia and Analgesia, toutes dotées de comités de lecture rigoureux !

Aussitôt appelé le « Le Madoff de la recherche médicale »  (ici), Reuben trafiquait en réalité depuis de longues années. Ses études étaient bidonnées, ses essais inventés, ses malades n’ont pas existé. Mais il était le roi, et comme tel choyé par tous. Depuis qu’il est à terre, les langues se délient, et l’un de ses collègues s’étonne aujourd’hui, mais un peu tard, que Reuben, en quinze ans de « travaux » sur la douleur, n’ait jamais obtenu que des résultats positifs.

Donc un truand. Et alors ? Et alors Pfizer. Cette noble entreprise a été le principal sponsor des « études » Reuben depuis 2002 et l’a payé, car il passe bien à la télé, pour vanter en public la qualité de médicaments Pfizer provenant directement des « recherches » Reuben. Bien entendu, on peut toujours croire que la bonne foi de Pfizer a été prise en défaut. Mais pas si vite. En 2004 déjà, la transnationale a été condamnée à payer 430 millions de dollars pour la promotion de la gabapentine. Ce médicament, destiné à l’épilepsie, était commercialisé, sans indications étayées, pour la douleur, les troubles psychiatriques, la migraine.

Par ailleurs, dans un article publié en septembre 2008 dans la revue Jama (Industry-Sponsored Clinical Research. A Broken System, Jama. 2008;300(9):1069-1071.), Marcia Angell, professeure à Harvard, décrit un système devenu incontrôlable. Incontrôlable par nous. Voici le début de ce texte éclairant : « Au cours des deux dernières décennies, l’industrie pharmaceutique a acquis un contrôle sans précédent sur l’évaluation de ses propres produits. Les firmes pharmaceutiques financent désormais la plupart des recherches cliniques sur les médicaments d’ordonnance. Et les preuves qui s’accumulent indiquent qu’elles falsifient fréquemment la recherche qu’elles sponsorisent ».

Ce n’est déjà pas mal. Voici la suite : « Compte tenu des conflits d’intérêts qui imprègnent la démarche de recherche clinique, il n’est pas surprenant d’apprendre qu’il existe des preuves solides du fait que les résultats de la recherche sponsorisée par les firmes sont favorables aux médicaments des commanditaires. Cela s’explique d’une part par la non publication des résultats défavorables, et d’autre part par le fait que les résultats favorables font l’objet de publications répétées, sous forme à peine différente. Sans parler de la réécriture qui fait paraître sous un jour favorable même des résultats négatifs de la recherche sur un médicament ». Le texte complet en français est consultable en cliquant ici.

J’ai beau chercher une morale à cette histoire, je n’en vois guère. Ou bien, toujours et encore, ce constant appel à la révolte que je prêche ici ou ailleurs. Quand je pense que certains me reprochent mes attaques contre le mouvement écologiste officiel et médaillé ! Je crois que nous ne vivons pas dans le même monde. J’en suis sûr.