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Une ordonnance en passant (sur la bouffe et la dépression)

C’est assez vache, mais je dois vous avouer que je n’ai pas fait d’EDM cette année 2008. Ni les années précédentes. Et ce n’est pas le cas de tout le monde, il s’en faut. Car l’EDM est l’acronyme d’épisode dépressif majeur, ce qui n’est pas rien, car il signifie bien entendu une grave maladie, fût-elle passagère. On mange moins, on sourit peu à ses enfants, on perd de l’intérêt pour les puissantes et enivrantes choses de l’amour. Non, ce c’est pas gai. Or, selon une étude que je trouve – sans rire – angoissante (ici), 5,5 millions de Français auraient connu un EDM au cours de l’année 2008, soit la bagatelle de 8 % de la population ! J’ignore quel sort est dévolu aux bébés et aux enfants dans ce genre de travail, mais j’ai quelque mal à croire qu’ils y soient inclus. Autrement dit, si je ne me trompe pas, le pourcentage chez les Français d’un certain âge – disons à partir de quinze ans – est encore supérieur.

Après vérification, je confirme : l’étude porte sur les Français de 15 à 75 ans. Pourquoi pas avant ? Pourquoi pas au-delà ? C’est comme ça. Disons 8 %, sachant que d’autres travaux montrent des chiffres plus bas. Mais aussi, si l’on tente de cerner le nombre de « subsyndromiques » (ici), qui ne réunissent qu’une partie des symptômes de l’EDM, on arrive au pourcentage affolant de 19 % de la population française. Atteinte chaque année de tout ou partie d’un EDM. Lequel s’appelle apparemment, aussi, « symptôme de la tristesse ». Je ne vous fais pas de dessin, c’est inutile, on imagine.

Mon arbitraire bien connu me conduit droit à une autre étude, de l’Insee celle-là. L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) est une administration centrale du ministère de l’Économie. Un gros machin officiel, quoi. Ses chiffres suintent généralement un ennui mortel, mais pas toujours. Une enquête toute récente montre en effet que de 1960 à 2006, la part des dépenses consacrée à la bouffe – à domicile – est passée de 25 % du budget total à 12 %. Une division par deux, en 45 ans seulement. Encore plus spectaculaire : le repas, en dehors du dessert, ne représente plus que 6 % du budget en 2006. Le reste, ce reste gigantesque qui se chiffre en dizaines de milliards d’euros, va aux produits sucrés, dont les crèmes, yaourts et autres gâteaux fatalement industriels (ici).

Vous n’échapperez pas à mes commentaires. Et d’un, la multiplication des objets matériels les plus débiles qui soient n’a pas rendu nos contemporains heureux. Se battre pour le téléphone portable n’a pas réglé la question. Ni l’achat de cette si belle voiture dotée de la clim et du GPS. Ni celui de la télé à écran plasma. Ni le crédit pour le canapé en cuir fauve. Ni rien. J’ai comme le pressentiment que nos frères humains d’il y a un demi-siècle souffraient moins d’EDM. Mais je n’ai pas de preuve, certes. Quoi qu’il en soit, la profusion matérielle paraît avoir de sérieux effets collatéraux, comme on dit dans ces guerres modernes où seuls les civils partent au cimetière.

Autre réflexion : j’en ai marre, je sature. C’est que je ne supporte plus le discours sur la bouffe bio qui coûterait plus cher, qui serait en quelque sorte un sport de riches, une niche pour les bobos, et donc une infamie sociale de plus. Merde ! Je répète un peu plus fort : MERDE ! Les marchands et leurs publicitaires ont créé, créent chaque jour un peu plus un monde de frustration et de compétition de tous contre tous. De tout contre tout.

Par un phénomène qui semble n’intéresser personne, des points de vue au départ divergents finissent par se rejoindre en une construction sociale que je juge délirante. La droite, la gauche, les syndicats, l’industrie bien sûr se retrouvent tous autour d’un point de vue unifié : les Français manqueraient de pouvoir d’achat. La vie serait trop chère. Le prix de la nourriture flamberait. Sur ce dernier point, avec votre autorisation, laissons de côté les derniers événements, qui posent un problème particulier, surtout aux vrais pauvres de la planète, d’ailleurs.

Laissons de côté, et jugeons la tendance lourde. Le malheur social, évident, c’est que l’entreprise industrielle qui domine le monde vide le porte-monnaie de tous pour disperser jusqu’au lieu le plus reculé ses maudites productions. Faites donc la liste de tous les objets inconnus avant 1960 qui se trouvent en ce moment chez vous. Et essayez donc d’évaluer leur coût. Et leurs conséquences psychiques sur la vie de chaque jour, y compris familiale. Tentez l’expérience, vous risquez de vous étonner vous-même.

Dans le même temps donc, je n’entends généralement que pleurnicheries sur la bouffe. Et des récriminations sur la bio. Je dois dire, sans hésiter, que la nourriture ne nous coûte pas assez cher. Et je ne parle pas là, seulement, de ceux qui, comme moi, peuvent payer. Non, de tous. Il faut revenir à un point de vue simple : la nourriture, vitale pour le corps, essentielle au psychisme, a un coût important. Derrière, un monde de paysans, qui doivent pouvoir travailler leur terre sans la meurtrir, sans pesticides donc. Devant, un peuple qui doit enfin refuser les immondes inventions et chimères que les supermarchés présentent pourtant comme des aliments.

D’une certaine façon, il s’agit d’un combat neuf. Décisif en ce qu’il met tout en cause, d’un seul et même mouvement de la bouche et du tube digestif. Il nous faut trouver les moyens d’un immense élan pour l’alimentation. Et proclamer sans gêne que nous devons payer davantage, mais pour autre chose que les saloperies habituelles. Je pense que c’est aussi la meilleure façon de lutter ensemble contre les EDM, ces épisodes dépressifs majeurs qui détruisent en silence les vies, les familles, les avenirs. J’attends votre point de vue avec intérêt.

Yann Arthus-Bertrand sauve l’honneur (du Monde)

Oui, je sais tout cela. Je sais. Les liens de Yann Arthus-Bertrand – YAB – avec l’industrie me gênent, je l’ai déjà dit ici même. Mais il sait parler de la vie qui part à des millions de personnes en France, par ses photos, dans ses émissions télévisées. Et je dois vous signaler un supplément paru dans l’édition du journal Le Monde datée mercredi 24 septembre – celle-là même que je critique durement dans le message précédent -, qui est remarquable.

Je ne peux le reproduire, car il n’est pas, pas encore sur le net. Quelqu’un le trouvera peut-être, et me l’enverra ? N’importe. Outre quelques photos hallucinées – l’Arctique, les plantations de palmiers à huile en Indonésie -, YAB signe un texte d’une grande force, avec un titre emprunté à Geneviève Ferone : Il est trop tard pour être pessimiste. Je retiens arbitrairement deux formules. La première : « Nous savons, mais nous ne voulons pas y croire ». La seconde : « Nous pouvons consommer moins et vivre mieux, être raisonnables et heureux »

Je vous le dis, et vous en faites ce que vous voulez : l’homme qui a écrit cela est sincère. Tant de choses me séparent de lui que je passerais des jours à vous les détailler. Mais l’essentiel nous rapproche, c’est l’évidence. Bienvenue au club, Yann.

PS : Je viens de récupérer un bout du texte, que je vous donne aussitôt (il est 14h15 ce mercredi) :

Le changement peut faire peur. Mais ce que l’on connaît aujourd’hui de l’état de la planète et des conséquences de notre modèle de développement fait plus peur encore… Quel homme politique serait assez courageux pour imposer à ses électeurs un nouveau modèle de développement basé sur l’économie des énergies et des ressources naturelles? Aucun ! Tous voient le court terme…le temps d’une élection. Car ce nouveau projet ressemble à une décroissance – mot honni par beaucoup : alors appelons celle-ci “adaptation économique”.

Notre modèle de croissance fondé sur l’épuisement de ressources non renouvelables mène à une impasse. Depuis qu’elle est apparue, la vie a toujours évolué sans jamais s’épuiser. En quatre milliards d’années, elle est sortie renouvelée des crises les plus graves. Nous pouvons faire de même. Inspirons-nous de la seule économie durable qui ait jamais fait ses preuves : la nature. Elle puise dans la diversité la capacité de se régénérer. Elle transforme ses déchets en richesses nouvelles.

Elle ne connaît pas le gaspillage. Nous pouvons consommer moins et vivre mieux, être raisonnables et heureux. Nous pouvons choisir de bâtir un nouveau projet de société qui nous rassemble. À condition que des hommes politiques courageux montrent la voie à suivre… et que nous soyons prêts à les élire.

Nous sommes au pied du mur. Il est trop tard pour être pessimiste.

Yann Arthus-Bertrand

Isto é o Brasil ! (Lula en plein délire)

Ce qui se joue au Brésil nous concerne tous, vous vous en doutez. Parce que ce pays est une immensité grande comme 16 fois la France. Parce qu’il est très riche, malgré l’atroce misère de tant des siens. Parce qu’il abrite la plus grande part de la forêt amazonienne, attaquée de toutes parts par le développement, nom policé de la destruction généralisée.

Or le Brésil est dirigé par une gauche proche, mutatis mutandis, des social-démocraties d’Europe. Lula, fondateur du Parti des travailleurs (ici, en portugais), a fait suivre à son mouvement, depuis qu’il a été élu en 2002, le même chemin que celui du parti socialiste français du temps de Mitterrand. Il prétendait changer le monde, mais c’est le monde qui l’aura plié à ses lois, jusqu’à la caricature.

Car Lula est une caricature, hélas. Quatre exemples l’illustrent aisément. Le premier concerne le nouveau plan de défense brésilien. On n’en connaît pas tous les détails, mais la France de Sarkozy a gagné au Brésil des marchés inespérés. Les trois grands corps de l’armée de Brasilia – la marine, l’aviation, l’armée de terre – « nous » achèteront des équipements pour un montant inconnu, mais qui pourrait dépasser les dix milliards d’euros. Un pays du Sud, inflexible avec ses paysans sans terre, s’apprête à engraisser nos industries de la mort. La France vendra à Lula, dans les prochaines années, des sous-marins, des hélicoptères, probablement des avions Rafale.

Deuxième exemple : les biocarburants. Je n’y reviens pas longuement, car j’en ai tant parlé que j’en ai la voix enrouée. Si vous voulez savoir jusqu’où s’abaisse Lula en ce domaine, je vous laisse une adresse, en français (ici). Les exportations de biocarburants tirés de la canne à sucre et du soja transgénique sont devenues au Brésil une cause nationale sacrée. On comprend que Lula soit dans le pur et simple déni quant aux conséquences écologiques et humaines de ce déferlement. Car à la vérité, moralement comme politiquement, sa position est indéfendable. Je vous ai parlé il y a très peu d’un rapport sans appel des Amis de la terre (ici, en anglais). Lula est un triste menteur.

Troisième exemple : le Brésil veut bâtir 60 centrales nucléaires au cours des cinquante prochaines années (ici). Le petit monsieur qui est là-bas ministre des Mines et de l’Énergie, Edson Lobao, l’a annoncé à la télévision au moment où il visitait le chantier de la centrale Angra III, lancée avant le nouveau plan énergétique géant. Menue question que je vous pose : où iront les montagnes de déchets nucléaires inévitablement produits ? Je suggère avec respect à M. Lobao l’Amazonie, qui est grande, qui est vide, qui ne sert à rien. Autre interrogation secondaire : est-il raisonnable de consacrer des centaines de milliards de dollars à cette belle aventure dans un pays incapable de réussir une véritable réforme agraire ? Incapable de sauver ce joyau amazonien qui appartient à tous les peuples de la terre et à leur avenir ?  Angra III, hors corruption, devrait coûter à elle seule 3,7 milliards de dollars.

Le dernier exemple concerne le pétrole, qu’il ne faudrait pas oublier. À la fin de 2007, le Brésil a annoncé la découverte de somptueux gisements au large de ses côtes, sous une couche de sel. Il est désormais possible que le Brésil devienne à terme un grand producteur, et l’Iran vient d’ailleurs de lui proposer d’entrer dans l’OPEP, qui réunit les principaux exportateurs.

Lula est donc comme ces lamentables politiciens que nous connaissons tous. Son rêve de bas étage consiste à changer le destin du pays qui l’a élu. De le faire entrer dans le club des cinq ou six pays les plus puissants de la planète. Et d’entrer du même coup dans les livres d’histoire. Sans se demander s’il y aura encore, à l’avenir, des livres d’histoire. Sans se demander s’il y aura encore une histoire.

Vous m’excuserez je l’espère, mais comme dirait l’autre, la bandaison, papa, ça n’se commande pas. Lula bande à l’idée de doter son pays de sous-marins nucléaires et d’avions de chasse. Lula est un con. Je sais qu’il s’agit d’une injure à chef de l’État, mais je ne sais pas quoi dire d’autre. Au passage, cette affreuse régression rappelle une évidence : l’écologie est une rupture mentale, un cadre neuf de la pensée, une culture différente, au sens fort de l’anthropologie. Un paradigme qui oblige à se séparer des peaux anciennes que nous aimions tant.

L’écologie, celle qui est la mienne, renvoie dos à dos les frères siamois de notre histoire politique. D’une part le capitalisme, ce système régnant d’un bout à l’autre de la planète, et qui l’épuise un peu plus chaque jour. D’autre part tous ces socialismes – stalinisme compris – qui ont prétendu le combattre sans jamais mettre en cause l’essentiel. C’est-à-dire l’économie, l’objet, la production matérielle sans autre but qu’elle-même et les profits qui l’accompagnent.

Quand vous entendrez parler tout à l’heure de Hollande, Royal, Buffet ou même Besancenot, pensez une seconde à Lula. Car ils appartiennent à la même famille.

Nicolas Hulot et Adolf Hitler

Avertissement : ce papier est centré sur une analogie historique qui n’intéressera pas tout le monde, je le crains. J’y parle du nazisme, pour revenir ensuite à Nicolas Hulot. Je le reconnais, c’est acrobatique. Ceux qui sont prêts à s’accrocher aux branches sont les bienvenus. Et les autres peuvent attendre le prochain article.

Avec un peu de chance, on me permettra une analogie qui, comme toute analogie, atteint vite ses limites. Je sens de la rage, je n’ose écrire de la haine, contre Hulot, chez certains lecteurs de ce blog. Je ne chercherai pas ici à savoir pourquoi, et passe directement à l’objet de cet article. Juste ce rappel : j’ai proposé ici ces derniers jours un petit feuilleton sur Nicolas Hulot, dont je croyais avoir écrit le dernier épisode vendredi dernier. Et puis non.

Mon propos : avant la Seconde guerre mondiale, la gauche allemande fut incapable de s’unir contre ce qui allait la détruire, elle et le monde. Elle, ainsi qu’une certaine idée de la civilisation. Le nazisme était d’emblée un sommet de l’horreur, et malgré cela, les staliniens allemands de l’époque – ceux du Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) -, appliquant une ligne décrétée à Moscou, refusèrent toute alliance avec les socialistes. Dans les années précédant la prise du pouvoir par Hitler, les sociaux-démocrates du SPD étaient considérés par eux comme des sociaux-fascistes, pires même que les nazis. Je rappelle qu’en ce funeste mois de mars 1933 où Hitler prit le pouvoir par les urnes, il n’obtint que 43,9 % des voix.

Pendant la guerre elle-même, ces staliniens, dont beaucoup se trouvaient alors dans des camps comme Dachau ou Buchenwald, firent assassiner certains de leurs adversaires politiques. Dans l’intérieur de camps nazis dont ils assuraient – pour des raisons que je ne conteste pas – l’administration. Cela fait réfléchir.

Dans le même temps, en France, certains courants ultraminoritaires de l’opinion – par exemple, les infimes groupuscules trotskistes – refusaient toute alliance avec les gaullistes ou ce qui pouvait être considéré comme appartenant au camp de la bourgeoisie. Ils préféraient – héroïquement, il est vrai, mais si sottement ! – distribuer des tracts en allemand aux soldats de l’armée d’occupation pour leur rappeler qu’ils demeuraient des travailleurs, amis des travailleurs du monde entier. Et qu’ils devaient donc se préparer à retourner leurs armes contre la dictature de Berlin. La soldatesque était le véritable allié du peuple français, tandis que De Gaulle demeurait un ennemi mortel. L’idéologie rend plus sourd que certaine activité parfois décriée.

Moyennant quoi, il était loisible à nos trotskistes de s’allier aux staliniens, qui les pourchassaient pourtant au nom de « l’hitléro-trotskisme », concept imaginé à Moscou par ce cher Staline pour mieux liquider physiquement Léon Trotsky, ce qui fut d’ailleurs fait. Dans certains maquis français de la Résistance, des militants trotskistes furent même assassinés par des staliniens ! Le croyez-vous ? Pendant l’occupation, sous la botte nazie. Je crois me souvenir que l’écrivain David Rousset, alors trotskiste lui-même, dut cacher son appartenance à ce mouvement pour pouvoir espérer survivre dans le camp nazi où les Allemands l’avaient conduit (voir son très beau livre Les jours de notre mort). En l’occurrence, il était davantage menacé par les staliniens que par les sbires du régime hitlérien.

Où veux-je en venir ? Il y a, il y a eu, il y aura toujours des gens qui préfèreront mourir en fanfare, au son agréable de leurs idées purement idéelles plutôt que composer. En 1940, dans la France réelle du grand désastre, sur qui pouvait-on compter ? Sur un général profondément de droite, de tradition maurrassienne, marqué par l’antisémitisme de son milieu : Charles de Gaulle. Une culotte de peau, soyons direct, qui méprisait d’ailleurs passablement la démocratie parlementaire de son temps. Ajoutons quelques va-nu-pieds magnifiques autant que rarissimes, comme le préfet Jean Moulin. Le parti socialiste – la SFIO – était tout encombré par un pacifisme rance, venu du rejet horrifié des tranchées de 1914, et même contaminé par le pétainisme naissant. Le parti communiste stalinien, lui,  tenta pendant des mois l’accommodement avec l’occupant nazi, jusqu’à essayer d’obtenir la reparution légale à Paris du journal L’Humanité. La résistance des staliniens, pour l’essentiel, commença le jour où Hitler décida l’invasion de l’Union soviétique, en juin 1941. Juin 1941. Pas juin 1940.

En bref, il y avait de quoi se flinguer. L’avenir n’existait plus. Le temps comme l’espace appartenaient à la barbarie. Et il aurait fallu baisser les bras ? Et il aurait fallu demander aux quelques refusants – qu’on appelait résistants alors – s’ils étaient de gauche, de droite, syndiqués, poitrinaires, divorcés, catholiques ? Nous y serions encore ! Nous serions encore – plutôt, nous ne serions plus – dans ce Reich appelé à durer mille ans. L’histoire n’est pas là pour nous plaire, voilà tout. L’histoire est tragique, point. Et il fallut, pour vaincre Hitler, accepter que Staline s’empare de l’est de l’Europe pour un demi-siècle. Et il fallut bien, en France, dans les conditions froides et sombres des années 1940-1944, unir des gens que tout séparait.

Et voilà où je veux en venir. Il sera difficile de prétendre que je ne critique pas le monde et ses innombrables servants. Je suis radicalement opposé au règne de la marchandise et combats ses dévots. De la manière que certains ici commencent à connaître. Et je ne changerai évidemment jamais. Mais ! Mais j’aime tant la vie et ses innombrables beautés, ses déserts et ses mers, ses hommes, femmes et enfants, ses bêtes et plantes de toutes sortes que j’accepte sans aucune hésitation.

Ce que j’accepte ? Mais les autres, pardi ! Je suis ainsi engagé dans un projet d’importance avec des catholiques, moi qui ne suis pas même baptisé. J’ai passé la journée de samedi dans un monastère, avec des gens de divers horizons, la plupart fort éloignés de moi. Parce que la vie le vaut bien, sans rire. Je me fous de savoir ce que je sais à la condition d’être en face d’hommes et femmes sincères, et en mouvement.Telle est pour moi la clé : le mouvement. Qui se meut et se rapproche d’une meilleure perception de la crise écologique est un allié, et peut devenir un ami.

Les choses ne sont-elles pas, d’une certaine façon, simples ? Nul n’a le pouvoir, et c’est heureux, de changer par décret l’esprit que se sont forgé nos contemporains. Dans le temps compté qui nous est laissé, il faut vivre et travailler avec des personnes profondément différentes de soi-même. Une certaine folie de gauche, qui fut la mienne, consiste à fantasmer sur un homme nouveau qui jamais ne voit le jour. Lorsque le pouvoir d’État fut conquis à Moscou, Pékin, La Havane, on intima l’ordre à cet homme nouveau imaginaire de se comporter comme la théorie le commandait. Et comme l’homme ancien était rétif à l’idée de laisser la place à l’idée, on lui courba l’échine de force, et l’esprit. Vous souvenez-vous bien du résultat ?

Je postule qu’il faut le plus vite possible unir des forces dissemblables et même, à l’occasion, baroques. Car la menace, celle qui barre notre chemin à tous, l’exige évidemment. Je ne prétends pas que nous devons renoncer à ce que nous sommes. Je suis qui je suis, et je déteste en profondeur les puissances du monde réifié où j’habite. Mais rien, RIEN, ne sera gagné si nous ne parvenons pas à entraîner ceux qui peuvent l’être.

Je laisse donc la pureté supposée à ceux qui préfèrent la mort. Et je vous redis calmement que Nicolas Hulot est un humain digne de ce nom, engagé dans un mouvement profond – difficultueux donc, contradictoire donc – de son être. Hulot, que j’ai critiqué, secoué, que je continuerai à critiquer et à secouer, Hulot est un homme. Je l’estime. ¡Vamos y adelante!

Un coup de téléphone de Nicolas Hulot

Si c’est un feuilleton, sachez que c’est le dernier épisode. J’ai attaqué ici même, samedi passé, Nicolas Hulot, et récidivé quelques jours plus tard. Durement. Je lui reprochais des paroles prononcées au cours d’un salon de l’agriculture productiviste, sur les biocarburants. Ces paroles, les voici : « Dans tous les cas, Ogm et agrocarburants sont des sujets trop compliqués pour être simplifiés. Ce sont des sujets et des problèmes à traiter avec raison et rationalité ». J’y rajoute le commentaire qui les précédait, et qui a son intérêt (ici) : « Quant aux agrocarburants, Nicolas Hulot comprend qu’ils soient un moyen de rendre les agriculteurs autonomes en énergie. Mais ces nouvelles sources d’énergie ne peuvent en aucun cas être la seule alternative aux hydrocarbures dans les prochaines années ».

Là-dessus, hier jeudi, Nicolas Hulot m’appelle au téléphone. L’échange a failli s’arrêter net, car certaines paroles me sont insupportables. Par chance, cela s’est arrangé, et nous avons pu parler, parfois sur un ton vif, pendant environ trois quarts d’heure. Nicolas Hulot a très mal pris mon attaque contre lui, ce qui est compréhensible. Mais je dois ajouter aussitôt qu’il en a conçu un sentiment d’injustice, sincère à n’en pas douter.

Je regrette de l’avoir mortifié, inutile de finasser. Je le regrette, car comme je l’ai écrit, car comme je le pense, cet homme est un écologiste vrai. Vous n’êtes pas obligé d’approuver. Un écologiste vrai. Un homme honnête et respectable. Un être en mouvement, pris dans le maelstrom de la crise planétaire.

Il a plaidé sa cause auprès de moi, insistant sur certaines déclarations, y compris de sa Fondation. Elles existent, je le reconnais. Mais elles ramènent toutes, peu ou prou, à l’ambiguïté des propos tenus à Rennes, d’où provient ma colère. Cette dernière est-elle éteinte ? Non. Je maintiens que la question des biocarburants est une ligne frontière, morale au sens élémentaire. Et qu’elle n’a rien de compliqué. Tout au contraire, elle devrait séparer sans conteste ceux qui pensent qu’on ne DOIT pas utiliser des plantes alimentaires pour faire rouler une bagnole dans un monde qui a faim. Et tous les autres.

Voilà le point de départ, et je n’en bougerai pas. Il se trouve qu’en outre, cette industrie criminelle chasse de leurs terres souvent ancestrales des millions d’humains pauvres, par la force. Qu’elle brûle les forêts tropicales et ce qu’elles abritent sur des dizaines de millions d’hectares. Qu’elle aggrave la crise climatique dans des proportions dantesques, en recrachant chaque année – par incendie de vieilles forêts et drainage de tourbières – des centaines de millions, peut-être des milliards de tonnes de gaz carbonique. L’Indonésie, troisième émetteur de gaz à effet de serre de la planète pour cette raison, tue sous nos yeux ses derniers orangs-outans, tandis que nous importons l’huile de palme responsable de leur mort.

Pour autant, j’ai entendu Nicolas Hulot. Et je crois avoir compris que cet homme, courant d’un point à l’autre sans s’arrêter, perd de vue la hiérarchie réelle des dangers. Je le précise bien, je n’entends pas l’engager lui, si peu que ce soit, dans mon interprétation. Nous sommes d’accord, n’est-ce pas ? Je pense qu’il ne sait pas vraiment, j’ai le sentiment triste que, pour lui, tout finit par se mélanger. Attention ! Je ne suis pas d’accord du tout avec sa stratégie générale des (minuscules) petits pas, qui sème des illusions ressemblant étrangement aux marques du Petit Poucet. Sa position unanimiste, qui vise à entraîner tout le monde sans tenir compte des contradictions sociales et politiques, sans tenir compte des intérêts en jeu, lesquels s’affrontent fatalement, mène à une impasse.

Seulement, et moi ? Et nous ? Nicolas Hulot fait, de bonne foi, beaucoup de choses, dont une grande partie invisible à nos yeux, car elles se déroulent sans la présence de journalistes. Je dois avouer ici ce qui crève les yeux : nous ne savons pas réellement quoi faire. Et lorsque nous nous sommes dit cela au téléphone, hier dans l’après-midi, j’aurais pu non seulement lui donner la main, mais un abrazo, une accolade pratiquée dans des pays lointains que j’ai connus.

Car en effet, nous agissons tous comme nous pouvons, mais sans savoir ce qu’il faudrait faire pour arrêter le tsunami qui déferle sur notre monde. Pour en revenir à la sombre affaire des biocarburants, et malgré tout, j’ai l’impression que Nicolas Hulot m’a entendu. Ce serait à lui de le confirmer, je ne garantis, encore une fois, que ma propre perception. Et, puisque l’occasion m’en est offerte, je lui suggère d’organiser, sous la responsabilité de sa Fondation, une grande conférence sur le sujet. Où seraient invitées les victimes, que je refuse bien entendu de passer par pertes et profits. Des scientifiques, de la qualité de Paul Crutzen ou David Pimentel. Où seraient associées les ONG du Grenelle, à commencer par le WWF et Greenpeace, aussi empruntées sur la question que Nicolas Hulot. Où viendraient Les Amis de la Terre, et mon ami Christian Berdot, le premier à avoir sérieusement alerté en France sur les biocarburants.

Une telle conférence serait sans aucun doute une date. Elle marquerait le retour en fanfare de la morale humaine dans le combat écologiste. Sans elle, tout disparaît, tout se délite, et l’on bâtit sur du sable. Avec elle, tout commence enfin. Cher Nicolas Hulot, oui cher Nicolas Hulot, je reste désolé de t’avoir blessé. Car tel n’était pas mon but. Nous ne sommes pas d’accord sur des points parfois (très) importants, mais nous voulons ardemment la même chose, même si nous ne suivons pas le même chemin. Et je te salue donc.