Archives de catégorie : Mouvement écologiste

Une très bonne nouvelle (si)

Je ne suis pas crédible dans ce rôle de composition, mais on me pardonnera peut-être : me voici porteur d’une nouvelle extraordinaire. Un okapi a été photographié en forêt, en liberté, et pour la première fois dans ces conditions pourtant si évidentes. Je répète : un okapi libre a été fixé sur une pellicule, et c’est la toute première fois. Attendez, soyez patients, ce n’est pas fini, des surprises ne sont pas à exclure dans ce papier débordant de joie (sincère).

Je vous présente l’okapi. Il pourrait faire penser à une girafe, en plus petit, avec un cou nettement plus court, des jambes antérieures plus longues que les autres, et un pelage rayé. N’oublions pas la langue protractile, qui s’allonge d’elle-même, pratique pour boulotter les feuilles des arbres. Où vit-il ? Exclusivement dans les forêts denses d’une petite partie de la République démocratique du Congo (RDC), l’ancien Zaïre. Surtout celle de l’Ituri, où une réserve a été créée pour lui.

C’est là que commence le sortilège. Car la région de l’Ituri est l’une des plus meurtries par l’épouvantable guerre civile en cours en RDC, qui aurait tué plus que cinq millions d’hommes en une dizaine d’années. Je n’essaie pas d’imaginer, car je n’en suis pas capable. Outre les viols et les massacres, les tueurs patentés auraient utilisé le cannibalisme pour mieux terroriser les civils. Ce n’est pas une histoire drôle.

Donc l’Ituri. Mais comme si cela ne suffisait pas, la photo de l’okapi, mammifère devenu rare, mammifère menacé on s’en doute – il peut peser ses 300 kilos de chair et d’os – a été photographié dans le parc national des Virunga, l’un des lieux les plus fantastiques de notre terre. Surface :  790 000 hectares, répartis entre 680 et 5109 mètres d’altitude. En bas, des marécages et des steppes, en haut une végétation afro-alpine, faite de fougères arborescentes et de lobélies. En bas, 20 000 hippopotames. En haut, des gorilles des montagnes. Avec des volcans. Avec des neiges éternelles. Avec des vols d’oiseaux venus de Sibérie. Le Parc abrite 218 espèces de mammifères, 706 d’oiseaux, 109 de reptiles et 78 d’amphibiens. Et compte 22 espèces de primates, dont trois grands singes : le gorille de montagne déjà cité, le gorille des plaines de l’Est et le chimpanzé de l’Est. Si vous êtes déjà allé aux Virunga, je vous en prie, pas de commentaire. Pensez aux autres.

Revenons à l’okapi, qui a été photographié en un lieu d’où on le croyait disparu. Car personne n’en avait jamais vu dans les Virunga depuis 50 ans. Des biologistes de la Société zoologique de Londres ont installé un piège photographique, qui a donc donné ce résultat inouï (ici, avec photos). Je ne trouve pas ce résultat seulement beau, mais franchement incroyable. Car des dizaines de milliers de soldats campent dans les Virunga et alentour. Des factions, de sinistres factions qui s’entretuent quand elles ne s’en prennent pas aux paysans pauvres de la région. Schématiquement, trois groupes sont présents. D’abord l’armée nationale congolaise, si on peut appeler ainsi cette milice. Puis les ignobles Interhamwe, milice génocidaire hutue – du Rwanda voisin – repliée là après avoir découpé à la machette 800 000 Tutsi en 1994. Enfin, les troupes d’un soudard congolais, rebelle tutsi qui prend prétexte de la présence des Hutus haïs pour mener ses affaires.

Tragique ? Tout cela dépasse nos pauvres mots habituels. En plus des trafics et du braconnage, omniprésents, la faune sauvage des Virunga voit disparaître la forêt dense qui est son univers. Car le charbon de bois est devenue une industrie qui pèserait cent fois plus que l’écotourisme lié aux gorilles de montagne. En 2006, le commerce du charbon de bois aurait rapporté plus de 30 millions de dollars, contre 300 000 pour le tourisme. Voilà pourquoi votre soeur est muette, et la forêt en perdition.

Et pourtant ! Au milieu de ce merdier sans nom, les rangers qui surveillent le parc restent. Des dizaines d’entre eux ont été assassinés. Mais ils restent. Je les vois comme de grands humains, je les sais attachés à la vie sauvage, malgré l’horreur absolue des conditions locales. Qu’on me permette de saluer la très noble figure de l’un d’entre eux, Paulin Ngobobo. Menacé dans sa vie, il est pour le moment caché à Kinshasa, en attendant une improbable éclaircie. Une poignée d’étrangers tentent eux aussi l’impossible, parmi lesquels Robert Muir, de la Société zoologique de Francfort. Ce dernier cherche et trouve (peut-être) des solutions pour réduire la pression sur la grande forêt magique (ici, en anglais).

C’est dans ce pandémonium géant que l’okapi a trouvé un petit espace. Oui, je sais, comme bonne nouvelle, on devrait pouvoir faire mieux. Je vais donc chercher. Mais de vous à moi, n’est-ce pas tout de même réconfortant ?

Beau comme un jury anglais (neuf femmes, trois hommes)

Celle-là est aussi incroyable que superbe. Si incroyable qu’on se pince. Et si belle qu’on relit trois fois le même article (ici, mais en anglais). Voilà en quelques mots : un tribunal anglais vient de donner raison à des ecowarriors, des écoguerriers aussi décidés que valeureux. Le mieux est que je vous raconte le contexte, comme on dit.

Le voici : la centrale thermique de Kingsnorth, située dans le Kent, a été construite entre 1963 et 1973. Elle peut fonctionner au fuel, mais dans la réalité, elle aura essentiellement utilisé du charbon, combustible désastreux du point de vue climatique. Les émissions de gaz carbonique de ces vieilles centrales sont en effet colossales. Celle-là devrait arrêter ses activités en 2015, mais dès 2012, l’opérateur E.ON UK prévoit de lancer sur le site deux nouvelles centrales au charbon, les premières ouvertes en Grande-Bretagne depuis 1986. À croire la propagande officielle, ces installations permettraient évidemment de réduire les émissions de CO2 de manière miraculeuse.

La suite ? Cela devient marrant. Une coalition se forme contre Kingsnorth 2, qui regroupe à la fois des groupes écologistes – Greenpeace, par exemple – et chrétiens, comme Christian Aid. Le 8 octobre 2007, 5 de Greenpeace se changent en alpinistes qu’ils sont, et se mettent à escalader la cheminée de Kingsnorth 1, qui fait tout de même 200 mètres de haut. Je vous donne leur nom, car ils le méritent : Huw Williams, 41 ans; Ben Stewart, 34 ans; Kevin Drake, 44 ans; Will Rose, 29 ans; Emily Hall, 34 ans.

Arrivés là-haut, ils se mettent à peindre. Leur intention est d’écrire sans détour : « Gordon, bin it ! » en lettres géantes. Soit : « Gordon, jette-la à la poubelle ». Gordon, c’est le prénom du pauvre gars qui a remplacé Tony Blair 10 Downing Street, le Premier ministre, quoi. La poubelle désigne le lieu où doivent être placées les centrales à charbon. Mais les écologistes sont rattrapés en pleine action par une cruelle injonction de la Haute Cour, et descendent avant d’avoir terminé. Un seul mot a été peint, qui peut paraître bizarre, surtout vu de loin : « Gordon ».

La suite est attendue : la direction de Kingsnorth porte plainte, et réclame aux hooligans 35 000 livres, soit environ 42 000 euros, pour les frais de nettoyage de sa cheminée. Le procès, qui aura duré huit jours, vient de se dérouler en grande pompe, et sa conclusion est, elle, stupéfiante. James Hansen, l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la crise climatique, est en effet venu des États-Unis pour apporter un soutien enthousiaste et raisonné aux barbouilleurs. L’homme, qui a eu maille à partir pendant des années avec l’administration Bush, avait au préalable déclaré : « En face de telles menaces [ liées au changement climatique ], c’est une folie de proposer une nouvelle génération de centrales basées sur l’usage du charbon, qui est le plus polluant, le plus sale de tous les combustibles fossiles. Nous avons besoin d’un moratoire sur la construction de ces centrales, et devons parvenir à fermer les anciennes au cours des deux prochaines décennies ».

Pas si mal, non ? J’abrège. D’autres témoins sont venus soutenir les peintres du dimanche dont le directeur de The Ecologist, Zac Goldsmith, et le tribunal, en son immense sagesse, a décidé de relaxer purement et simplement les prévenus. Au nom, accrochez-vous au bord extrême de ce blog, d’un droit supérieur à celui de la propriété. Les cinq voyous, ont estimé les juges avaient a lawful excuse pour agir comme ils l’ont fait. C’est-à-dire une excuse légitime ! La menace de chaos climatique justifiait, au yeux du jury – 9 femmes, trois hommes – une action décidée contre l’entreprise.

Vous imaginez, je pense, les cris d’orfraie des officiels du ministère de l’Énergie et des responsables de la centrale. Et de Gordon, qui se fout bien davantage du climat que des mauvais sondages actuels, qui l’enterrent vivant. Je ne dirai pas que c’est une incitation à la désobéissance tous azimuts, mais d’un autre côté, cela y ressemblerait presque. Voilà qui peut donner quelques idées, pour sûr. Il y a tant à faire par chez nous.

Alerte rouge en Isère (et partout ailleurs)

Le week-end passé, j’ai parlé de biocarburants et de pesticides au beau festival de l’Albenc, près de Grenoble. Sous une pluie effarante. Depuis douze ans, une poignée de passionnés de l’association Espace Nature Isère organisent dans les premiers jours de septembre ce qui est devenu un grand rendez-vous régional. Près de 25 000 personnes s’y retrouvent, autour de valeurs qui sont les miennes, plus ou moins bien sûr.

J’y ai évidemment croisé Jean-François Noblet, qui a toujours multiplié le nombre de casquettes posées sur sa tête. Il s’occupe du festival depuis les origines, et de mille autres choses. Moi, je l’aime beaucoup, Noblet. Cofondateur de l’association Frapna dans l’après 68, il a zigzagué, mais en maintenant intacte une flamme qui ne trompe guère lorsqu’on la voit de près. C’est celle de la nature sauvage, des bêtes, de l’écologie de terrain. Noblet a été copieusement conspué lorsqu’il a accepté de travailler pour un certain Alain Carignon – funeste homme de droite lourdement condamné pour corruption -, lorsque celui-ci dirigeait le conseil général de l’Isère.

Qu’était allé faire Noblet dans cette galère ? Ce n’est pas le lieu d’en discuter. Ce qui est certain, c’est que Jean-François a pu créer – et maintenir jusqu’à aujourd’hui, sous la direction des socialistes – un outil sans équivalent, à ma connaissance du moins. Un vrai service de l’environnement, adossé au Conseil général de l’Isère, doté de moyens matériels, qu’il dirige avec Arnaud Callec. Après tout, grâce lui soit rendue.

Parlant avec lui, j’ai découvert une brochure extraordinaire publiée conjointement par son service public et la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Il s’agit d’une « liste rouge des vertébrés de l’Isère ». Vous allez voir, c’est simple. Une liste rouge est un classement scientifique du statut des espèces vivantes en un lieu donné. Une espèce peut être par exemple classée vulnérable ou bien en danger critique d’extinction ou encore, et c’est le pire, éteinte.

À l’échelle de l’Isère, un premier inventaire de la liste rouge a pu être fait en 1995, suivi d’un autre en 2007. La brochure qui vient d’être publiée, passionnante à plus d’un titre, permet de comparer, à douze ans de distance, la situation de la vie sauvage dans le département. Et ? Et c’est atroce, je ne vois pas quel autre mot choisir. 117 espèces d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens et de reptiles figuraient dans la liste de 1995. Ils sont aujourd’hui 152. 152 ! 35 espèces de plus en seulement douze années, parmi lesquelles la rainette verte, le lézard ocellé, et quantité d’oiseaux prodigieux, dont certains doivent être considérés comme disparus de l’Isère. Au milieu, inévitablement, quelques chiffres qui apparaîtront comme un « progrès ».

Ce comptage a pour moi toutes les apparences d’une tragédie. Car justement, l’Isère agit, à la différence de tant d’autres départements indolents. Le Conseil général a ainsi acheté 5 400 hectares d’espaces naturels dits sensibles, ce qui n’est pas rien, croyez-moi. Et pourtant, et partout, une irrésistible régression. Car il est d’autres chiffres, qui accablent. Dans la seule agglomération de Grenoble, en dix années, 3 400 hectares d’espaces naturels ont disparu. Chaque année, dans le département, 1 000 hectares de terres agricoles sont urbanisés. Dans la région du Grésivaudan, 50 % des forêts alluviales et des zones humides ont été détruites au cours des vingt dernières années. Comme le notent les auteurs de la brochure, « la destruction des milieux naturels s’accélère ».

Morale de cette sombre histoire : même en Isère, département de belles montagnes et de nobles rivières, la crise écologique continue à dévaster les espaces comme les espèces. Et c’est bien de cela que le Grenelle de l’environnement, en octobre passé, aurait dû discuter en priorité absolue. C’est cela que France Nature Environnement, la Fondation Hulot, le WWF, Greenpeace auraient dû jeter sur la table en hurlant. Mais comme on commence à le savoir, ils ont préféré un compromis qui ressemble à s’y méprendre à une grossière compromission.

Je l’ai écrit sans plaisir (ici même), le mouvement de protection de la nature, né il y a quarante ans, est dans une impasse historique. Il fait semblant de croire que la continuation des vieilles méthodes permettra de régler je ne sais quels problèmes. Peut-être ceux de quelques individus ou de telle micro-bureaucratie, oui peut-être. Mais on ne luttera pas contre la crise écologique, qui n’épargne évidemment pas la France, en mangeant des petits fours dans les salons ministériels ou en s’installant dans les bureaux du Parlement européen. Il faudra, il faudrait en tout cas se battre. Et avec de toutes nouvelles idées en tête, pour commencer. Ce n’est pas ce que j’appellerais une cause gagnée.

Une réponse de Fabrice Nicolino (à Jean-Paul Besset)

(Ce texte ne se comprend sans celui qui le précède, et qui est une lettre publique adressée à l’auteur de ce blog par Jean-Paul Besset. En somme, il faut lire les deux, et même un troisième, à l’origine du tout. Si on veut. Si on peut. On a le droit de passer son tour).

Cher Jean-Paul,

Évacuons pour commencer les quelques piques que tu m’adresses, cela permettra de mieux parler du reste. Dans le texte critique que j’ai écrit sur votre initiative électorale, j’ai pris soin de ne pas viser ta personne. Je ne le regrette évidemment pas, mais je dois constater que tel n’est pas ton cas. Sous les éloges, l’allusion. Et je n’aime pas cela, je l’avoue.

Je reconnais ne pas être sûr que tu parles de moi à propos de cette « odeur des croisades et du sang » qui t’irrite tant. Mais si tel devait être le cas, tu m’auras mal lu. Très mal lu. Je me bats précisément pour éviter les croisades et le sang. Ou en limiter les horribles impacts. Et je serais étonné que tu l’ignores encore après les dizaines ou peut-être centaines d’heures d’échanges que nous avons eues ensemble.

Je pourrai continuer, car ta lettre, pardonne-moi, me paraît pleine de dépit, en partie tourné contre moi. Je ne prends qu’un exemple, un seul, car j’ai d’autres choses plus cruciales à te dire. Je serais homme à « seulement vitupérer l’époque, à dénoncer sans combattre » ? Car là, Jean-Paul, il n’y a plus de doute : c’est bien moi qui suis la cible. Eh bien, je te réponds. Deux choses. La première, c’est qu’il n’y a rien de plus urgent que de tenter de comprendre ce qui nous arrive. L’activité intellectuelle n’est pas nécessaire : elle est proprement vitale au point où nous sommes rendus. Cette activité, je la mène, publiquement et sans concessions il est vrai. Je donne des coups, il m’arrive d’en recevoir, tout est en ordre. Encore faut-il ne pas sombrer dans la ridicule opposition de pacotille entre ceux qui mettraient les mains dans le cambouis et ceux qui conserveraient leurs gants beurre frais.

J’éprouve une certaine gêne à le dire, à te le dire, mais je n’ai jamais distingué la parole de l’action. Il se trouve que je l’ai prouvé non pas une, mais cent fois et plus dans ma vie. Depuis les origines. Et même aujourd’hui, sache pour ton information visiblement défaillante que je mène des actions autres qu’intellectuelles dans les domaines qui ont de l’importance pour moi. Mais dois-je monter sur les toits avec un mégaphone pour le clamer ? Mais dois-je demander la médaille ? Mais dois-je souhaiter des applaudissements ?

Jean-Paul, je change ici de registre. Et reviens au fond de la querelle. Franchement ! Franchement, c’est tout ? Il y aurait donc des vilains qui reprocheraient aux courageux leur engagement concret ? Qui se draperaient dans leur pureté révolutionnaire pour mieux cacher leur impuissance ? Mais Jean-Paul, ta montre retarde de quelques décennies, au moins ! Nous ne sommes pas en train de revivre le schisme entre mencheviki et bolcheviki de 1903 ! Je sais, et je sais que tu le sais, qu’il n’y a pas de projet révolutionnaire existant. Aucun. Mais je sais, et tu sais que nous sommes dans une situation sans aucun précédent répertorié depuis que l’homme a commencé son aventure sur cette terre. Ce que vous proposez, avec Cohn-Bendit et Bové, c’est précisément de détourner l’énergie commune, pendant un temps immensément long – compte-tenu de l’état du monde – vers un pur et simple radotage électoral. N’y aurait-il pas, caché dans le paysage, comme l’ombre d’un problème ?

Je l’ai écrit (ici-même) : nous avons, tous, la pesante habitude de voir le présent comme l’avenir avec les yeux du passé. Les guerres sont souvent perdues parce qu’elles ne sont pas pensées d’une manière neuve et audacieuse. Or en la circonstance, nous avons le besoin foudroyant de penser le neuf, de mesurer le sens du moindre de nos actes, de relier entre eux les fils invisibles d’une crise infernale, globale, angoissante. Peut-être l’issue sera-t-elle tragique. Comme je ne suis pas devin, je ne tranche pas. Mais en tout cas, il est certain que nous devons rompre avec nos paresseuses habitudes. Et quoi de plus absurde que de rééditer – des élections européennes ! – ce qui, à l’évidence, n’aura servi à rien dans le passé ?

Vous êtes, tu es Jean-Paul, dans un remake de tout ce qui a déjà été mené depuis quarante ans. Et tu ne supportes pas qu’on vienne te le dire sans détour. Mais c’est un fait : vous avez fait un hold-up sur l’écologie en vous auto-instituant les représentants de la société au pénible Grenelle de l’automne dernier. Ce n’est pas un hasard si tu n’y consacres que de très vagues commentaires. Car en effet, après vous être emparé des chaises disponibles, vous avez transformé Borloo and co en partenaires d’une farce complète dont il n’est rien sorti. Dont il ne sortira rien, et non pas pour la raison que Borloo est ce qu’il est – il l’est, certes -, mais parce qu’on n’inverse pas des tendances historiques planétaires en se réunissant à Paris avec des gens sans aucun pouvoir sur la marche réelle du monde. Vous vous êtes copieusement assis sur ce que pourtant, en d’autres occasions, vous appelez volontiers la démocratie.

Rien n’a été discuté réellement avant. Et nul n’a osé affronter la critique après. Votre club existe parce que la pensée vraie est (presque) inexistante. Mais de grâce, Jean-Paul, ne fais pas semblant de croire que vous seriez des réformistes sincères et entreprenants. En 1928, l’écrivain roumain Panaït Istrati est en Russie soviétique, et à la différence des aveugles du moment, il voit et comprend tout. Sur place, il se plaint à ses interprètes, signale le nombre des mendiants, souvent des enfants. Alors, on lui fait cette remarque : « Mais, camarade Istrati, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs ! ». Et Istrati, magnifique comme si souvent dans sa courte vie : « Bon, je vois bien les oeufs cassés, mais où est l’omelette ? ».

Eh bien moi, Fabrice Nicolino ton ami, je te le demande : où sont les réformes ? Qu’avez-vous gagné à ces belles discussions de salon avec Borloo and co ? Et qu’avons-nous tous perdu, alors qu’il reste si peu de temps utile ? Je vais te dire une chose que je juge grave. Mais grave pour de vrai. J’ai honte de ce que vous n’avez pas fait. Oui, honte. Il y avait au moins un dossier où je vous attendais, où je vous espérais de toutes mes forces. C’est celui des biocarburants. Il était facile, il eût été facile de lancer l’Alliance pour la planète, Hulot et tous autres dans une bataille claire et publique, une dénonciation de ce crime contre les hommes, le climat, les forêts.

Il eût été facile de réclamer au moins, pour le moins, la fin des subventions publiques françaises à cette monstruosité. J’en aurais été fier pour notre famille écologiste. J’en ai affreusement honte, aujourd’hui que meurent des êtres, tout là-bas, où jamais les députés européens n’iront traîner leur téléphone portable. Tu vois bien, malgré cette colère qui me noue le coeur, combien je suis prêt dès maintenant et sans condition à toute action digne de ce nom. Sans attendre je ne sais quelle élucubration sur la fin du monde, dont tu sembles penser que je me délecte à l’avance.

Non, Jean-Paul, non ! Je crois les choses plus simples que cela. L’opposition, qui existe, est entre qui regarde les vieux films et qui cherche de nouvelles images. Malgré ma véhémence, que j’assume bien sûr, je sais ou crois savoir qui tu es. Un homme honnête. Un excellent homme qui croit ce qu’il dit et ce qu’il fait. Laisse-moi t’écrire que tu te trompes. Et que votre initiative malheureuse nous fait perdre du temps et de l’énergie. Quelle tristesse !

PS 1 : Je réponds rapidement à l’ajout qui figure à la fin de ta lettre. Cohn-Bendit. L’homme m’est sympathique, à la vérité. Mais le responsable politique a en effet montré un nombre incalculable de fois qu’au fond il soutenait ce monde et ses objectifs. À la marge, certes, il lui arrive de critiquer tel ou tel aspect dérisoire de la destruction de la vie sur terre. Il n’y a pas lieu, je le maintiens, de chercher parmi 10 000 propos de même nature pour confirmer une telle évidence. Et ce serait injuste ? Je préfère en rire, car j’ai besoin de détente.

PS 2 : Quant à la cantine des députés, tu m’auras une fois de plus mal compris. Mais c’est de ma faute, j’en  conviens. J’ai voulu dire, et je le redis, que tant qu’à se ridiculiser à Strasbourg, il serait préférable qu’au moins les repas y soient bons. Si tu as cru que je sous-entendais autre chose, tu t’es trompé. Je n’accuse personne d’aller à la soupe. En tout état de cause, pas toi.

PS 3 : Enfin, où as-tu pris que je considérais la politique comme une « déviation catastrophique » ? Dans ta seule tête, je le crains. La politique a un sens, qui peut être extrêmement positif, mais elle n’est qu’une petite activité des hommes. Et à elle seule, contrairement à ce que toi et d’autres semblez croire, elle ne peut en aucun cas nous permettre de faire face à une tragédie aussi multiforme que celle dans laquelle nous sommes plongés. Voilà.

Une réponse à Fabrice Nicolino (par Jean-Paul Besset)

La lettre qui suit m’a été adressée le 1er septembre à la suite d’un texte paru le 24 août 2008 sur ce blog (ici). J’y attaquais un homme qui demeure un ami, Jean-Paul Besset, devenu « bras doit » de Nicolas Hulot, et qui se présente aux prochaines élections européennes de 2009 en compagnie de Dany Cohn-Bendit, José Bové et probablement des Verts et des militants associatifs. Je publie sans problème le courrier de Jean-Paul, auquel je réponds dans la foulée (dans un article séparé), car je le crois nécessaire. Voici.

Fabrice,

Contrairement aux affidés des chapelles nombrilistes, je n’ai que peu de goût pour les déchirures ivres d’outrances et de sentences, surtout quand elles s’appliquent aux gens que je respecte pour leurs parcours et leurs convictions, et que j’aime pour ce qu’ils sont, même s’ils ne sont pas moi. Non, décidément, je n’aime pas du tout l’odeur des croisades et du sang dont parfois des plumes alertes se laissent aller à tracer le chemin.

Il y a manifestement désaccord entre nous, Fabrice, et ce n’est pas la fin du monde. Identifions-le calmement si tu veux bien, comme une différence plutôt que de l’ériger en frontière du bien et du mal.

Le désaccord tient à la chose « politique » et, comme nous le savons tous les deux, il ne date pas d’aujourd’hui.

Tu considères « cette petite activité des humains que l’on appelle la politique » comme une déviation catastrophique. Pourquoi ? Parce que la politique, ses stupres et ses lucres, détournerait les peuples de la prise de conscience et, pardi, de la révolte. C’est un point de vue que les grands nihilistes de l’histoire ont brillamment exprimé du fond douillet de leur cabinet.

Je pense exactement le contraire: malgré les faiblesses et les ridicules qui s’attachent à toute entreprise humaine, l’action politique constitue la meilleure forme que la civilisation a su mettre en oeuvre pour s’arracher collectivement aux diktats du malheur. Qu’elle produise parfois des monstres et qu’elle conduise souvent à des impasses, je te le concède aisément mais, à ma connaissance, on n’a pas mieux en magasin: elle demeure une voie incontournable de cheminement et de décision démocratique.

C’est un chemin inconfortable, difficile, instable, qui s’applique à une réalité non rectiligne, faite d’aspérités, et qui, de surcroît, se parcourt avec des gens réellement existant, donc imparfaits. C’est à ce fil du rasoir auquel, petits pas après petits pas, je me consacre depuis quelques temps, auprès de Hulot, des associations, des négociateurs du Grenelle de l’environnement, et maintenant auprès des promoteurs d’un rassemblement des écologistes pour les élections européennes, espérant que celui-ci produira un sursaut bénéfique dans les consciences. On peut s’en gausser et trouver que ça manque de panache révolutionnaire mais j’ai la « naïveté » de croire que ces récentes actions – éminemment politiques même si elles sont non affiliées -, dont je ne suis qu’un modeste artisan, ont permis quelque peu de faire bouger les lignes au sein de la société. Et qu’il est temps de traduire politiquement cette avancée, de l’introduire électoralement dans le champ des rapports de force idéologiques et sociaux.

Car vois-tu Fabrice, je suis comme toi obsédé par la menace d’effondrement qui pèse sur notre communauté humaine. Alors je cherche, avec d’autres, avec des milliers d’autres qui se retroussent les manches et qui vont au cambouis (je sais que tu en connais plusieurs et que tu ne les méprises pas), à ouvrir des pistes, à créer des issues, à rassembler des énergies. Je ne suis sûr de rien, peut-être tout cela est-il vain, mais, en conscience, je ne peux me résoudre à seulement vitupérer l’époque, à dénoncer sans combattre.

Sinon quoi ? Attendre avec gourmandise le chaos final ? Déconsidérer systématiquement toute démarche transitoire, réformiste, au nom du grand tout qui n’aura jamais lieu ? Espérer la révolte massive qui balaiera miraculeusement le vieux monde ? Et, pour patienter et s’occuper un peu, trier les bons des méchants, dresser la liste des traîtres et des renégats ?

Tu as choisi la voie de la vigilance critique et tu l’exerces avec force. Tes deux derniers ouvrages sur les pesticides et les agro carburants sont d’une formidable utilité publique. Nous avons besoin de gens comme toi, de leur intelligence de la vie, de leur sensibilité aux autres, de leur talent acide. Il faut écrire des livres, ouvrir des blogs, mener la bataille intellectuelle. Sans doute l’action politique est-elle moins flamboyante et plus perturbante, avec ses compromis face à la complexité des choses, en prise aux heurts du réel. Mais est-ce seulement avec le Verbe que l’on « renversera la table » ?

Fabrice, je te le dis très amicalement: de la vigilance critique à la posture de l’imprécateur, il n’y a qu’un pas qu’il me serait insupportable de te voir franchir. Même si tu nous malmènes, ta place est parmi nous, dans le corps à corps avec la société, pas au tribunal dans le rôle autoproclamé du procureur.

Jean-Paul Besset

Deux remarques subsidiaires qui devraient t’alerter: primo, ta charge contre Daniel Cohn-Bendit est injuste, comment peut-on exécuter qui que ce soit avec cette phrase stupéfiante: « les preuves en sont si massives que je ne les cherche pas ». Secundo, le sous-entendu sur la bonne soupe des cantines bruxelloises vers laquelle se précipiteraient les (potentiels) élus écolos est indigne de toi.