Faut-il renoncer à la viande ? (un chat paru dans Le Monde)

Cela tombe excellemment bien, car j’ai de moins en moins de temps. Je vous mets ci-dessous le texte d’un chat – une discussion avec les internautes – organisé par le journal Le Monde, vendredi passé. Voilà comment ça se passe. Un journaliste vous appelle à l’heure prévue, au téléphone, et vous lit des questions d’internautes. Vous, vous causez dans l’appareil, en essayant de ne pas parler trop vite, car il y a quelqu’un, qui est d’ailleurs quelqu’une, qui tape à la vitesse du son vos réponses. Au bout d’une heure, c’est fini, et tant mieux, car vous avez envie de boire une bière. Le journaliste prépare pendant deux ou trois heures la discussion, qui est ensuite mise en ligne. Comme dans la version qui suit.

L’intégralité du débat avec Fabrice Nicolino, auteur de Bidoche, vendredi 28 janvier 2011

Auteur de « Bidoche », Fabrice Nicolino prépare actuellement un livre sur l’état du mouvement écologiste en France, à paraître en mars 2011 (éditions LLL).

François François : Qu’est-ce qui a changé depuis la sortie de votre livre « Bidoche », il y a un an ?
Fabrice Nicolino : Depuis, j’ai été frappé par le fait que les questions que je me posais dans le livre arrivaient au bon moment. Juste après, en décembre 2009, il y a eu le sommet sur le climat à Copenhague et on a vu à ce moment-là apparaitre un début d’opposition organisée à la surconsommation de viande, notamment au travers des déclarations de l’ancien Beatle Paul Mc Cartney et aussi au travers d’une déclaration symbolique de grève de la consommation de viande, lancée par une dizaine de personnalités françaises, dont les écologistes Jean-Paul Besset et Yves Cochet.

L’industrie de la viande a pris très au sérieux cette affaire. Il y a des documents internes que j’ai pu lire des industriels de la viande qui mettent en garde la profession. Ils semblent inquiets et certains estiment que ça pourrait être une menace plus grande que la crise de la vache folle il y a 20 ans.

DDE : Que pensez-vous du livre de Jonathan Safran Foer – Faut-il manger des animaux ? – N’est-il pas un peu extrême et trop « américain » dans sa pensée, ce qui rend ses arguments faciles à contrer par le lobby de la viande français ?

J’ai juste commencé à le lire, il est donc difficile d’en parler. La seule chose évidente c’est que c’est en effet un livre américain qui parle de l’Amérique, où les conditions de l’élevage sont un peu différentes de celles qu’on connait en Europe.

Lyly : La situation européenne diffère beaucoup de la situation américaine, donc ne devrait-on pas parler de ce qui cloche chez nous ? Agriculture intensive, utilisation de pesticides, etc

La différence entre les systèmes américains et européen est un différence de degré et non pas de nature. Je crois que le système industriel de la viande est largement un système planétaire. Même s’il n’existe pas en France des porcheries aussi géantes que dans certains Etats américains où peuvent être réunis plusieurs dizaines de milliers de porcs.

Ce qu’il faut retenir c’est que c’est un seule et même système. La région Bretagne en France est un lieu de très haute concentration de l’élevage industriel avec des centaines de « fermes » où sont traités – et mal traités – des millions d’animaux d’élevage, notamment les poulets et les porcs mais aussi à un degré moindre les bovins.

Jack : Concernant le bien-être animal, la France fait-elle figure de frein, notamment contre les réformes au niveau européen ?

Oui. La France freine des quatre fers. Pour résumer il y a une alliance historique en France qui date de l’après-guerre entre l’Etat, le ministère de l’agriculture, l’INRA, la grande industrie, des laboratoires et des scientifiques qui appartiennent, ou pas, à l’INRA. Il existe en France un modèle industriel de l’agriculture qui pour des raisons de rentabilités évidentes refuse de prendre en compte la question essentielle du bien-être animal, qu’on peut aussi formuler par la souffrance animale.

Il y a des scientifiques en France réputés qui travaillent directement avec l’industrie de la viande et qui par leurs travaux, souvent financés par l’industrie elle-même tentent de nier tous les problèmes liés à la souffrance des animaux.

Par exemple, la question symbolique du foie gras. C’est une institution dite gastronomique en France. On a pas le droit d’y toucher et il faut savoir que la France représente à elle plus de 90 % des exportations de foie gras. L’Union Européenne et ses experts, qui travaillent sur la question du bien-être animal ont établi à de nombreuses reprises l’extrême souffrance des canards et des oies chez lesquels on fabrique un foie malade qu’on appelle donc le foie gras.

Guest : On entend souvent qu’il est possible de se passer de viande. Pourtant, les alternatives semblent plutôt contraignantes au quotidien. Cela implique notamment d’avoir un régime alimentaire différent des autres et donc souvent très limité. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas végétarien. Je mange très peu de viande néanmoins. Ce que je sais c’est que manger nettement moins de viande est meilleur pour la santé humaine et ce que j’ai constaté au cours de mon travail c’est que les végétariens se portent très bien. Tous ceux avec qui j’ai pu parler disent qu’il est relativement facile de se passer de viande et de maintenir une excellente santé physique.

Don Diègue : Pour un homme ayant une activité sédentaire (bureau), y a-t-il une quantité de viande hebdomadaire recommandée par les nutritionnistes ?

Non. C’est un sujet très polémique car les industriels de la viande ont intérêt – et ont des moyens pour ça – à nous faire consommer beaucoup de viande. Dans le même temps il existe un très grand nombre d’études, parues dans les plus grandes revues scientifiques sur la planète, qui démontrent qu’en Occident, l’Europe en tête mais également dans un nombre croissant de pays émergents, le niveau de consommation de viande entraîne des problèmes de santé publique très graves. Il y a des peuves scientifiques qui montrent des liens entre une forte consommation de viande rouge et des maladies lourdes telles que les maladies cardio-vasculaires, certaines formes de cancers, l’obésité, le diabète…

Il y a l’étude du professeur Colin Campbell, considéré comme l’un des plus grands nutritionnistes vivants. Il a mené un étude sur un quart de siècle appelée l’étude chinoise, en relation donc avec les autorités chinoises. Il a comparé l’alimentation dans un canton chinois et aux Etats-Unis. Son résultat, c’est que les Chinois mangent essentiellement une nourriture végétale avec très peu de viande et les Américains au contraire beaucoup de produits carnés. Chez les chinois on trouve un certain nombre de maladies associées à la pauvreté (la tuberculose, des maladies respiratoires…) mais ils sont très largement à l’abri des maladies qu’on trouve chez les Américains. L’explication centrale serait le taux de cholestérol qui serait relié directement à la consommation de viande.

Ebene : N’y a t-il pas « quelque chose » de symbolique dans la viande ? Dès que l’on commence à en parler (même sans parler de végétarisme), le débat se ferme… C’est le mot réduction (qui passe pas mal pour le Co2) ou le mot viande ?

C’est vrai mais c’est parce que c’est aussi un débat anthropologique. Il plonge ses racines au plus profond de l’histoire humaine. Il faut comprendre qu’il y a un conpagnonnage entre l’homme et les animaux domestiques qui date de 10 000 ans. L’animal domestique a longtemps été divinisé. Des animaux comme la vache ont été considérés comme des dieux. C’est très profond.

L’animal avait un rôle éminent et puis il y a eu une rupture mentale et historique très importante au 17e siècle. C’est une date arbitraire mais à cette époque en France il y a eu un phénomène très important : le fameux discours de la méthode de Descartes. Descartes y parle des animaux et, pour la première fois à ma connaissance, un intellectuel écrit que les animaux sont des machines. Des machines très complexes mais des machines quand même. Descartes n’est évidemment pas responsable de tout ce qui a suivi mais c’est vrai que la vision mécanique des animaux les prive d’une âme. Il est fondateur d’une nouvelle vision des animaux qui elle va nous conduire à l’élevage industriel et d’une certaine façon, à la barbarie dans nos relations avec les animaux.

Henry delf : Les défenseurs des animaux français ne sont-ils pas condamnés à entendre des écolos et politiques français qu’ils ne sont pas des bons défenseurs des humains ? Que pensez-vous de leurs arguments selon lesquels on devrait renoncer à l’exploitation des animaux, comme on a mis fin à l’esclavagisme, au sexisme…

Je pense que l’élevage industriel et cette barbarie organisée contre les animaux ont des effets sur la psyché des humains. C’est faire sauter des digues dans les esprits des hommes. Exercer de la barbarie sur des animaux, c’est préparer le terrain à la barbarie contre les humains. Le parallèle avec l’esclavagisme ou le sexisme me paraît raisonnable. Au fond, quand on connait l’Histoire, on voit la façon dont les hommes ont nié le caratère d’homme aux esclaves. On se souvient des polémiques, lors de la conquête par les Espagnols de l’Amérique centrale, sur le fait de savoir si les Indiens avaient une âme. Cette polémique a éclatée car, si les Indiens étaient dotés d’une âme, alors on ne pouvait pas les surexploiter jusqu’à la mort comme ça a été le cas dans l’actuel Pérou avec les mines d’argent et les Incas. La même question a été posée aux hommes, en tant que genre, dans leur relation avec les femmes. En France, on a contesté le droit des femmes à voter jusqu’en 1946. C’est la même chose sous des formes différentes. Changer les animaux en machine c’est permettre de les traiter comme de la marchandise.

2514 : Si on suite votre raisonnement sur la barbarie, peut-on en conclure que les urbains sont définitivement plus évolués que les agriculteurs, tortionnaires d’animaux ?

Pour suivre ce raisonnement je dirais l’inverse. Nous déléguons l’élevage industriel et l’abattage des animaux à des gens dont nous ne voulons rien savoir. C’est vraiment « cachez ces abattoirs que nous ne saurions voir ». J’y vois la marque d’une hypocrisie sans nom qui m’indigne. Je pense qu’il faudrait au moins que tous les consommateurs de viande sachent la vérité sur l’élevage et l’abattage des animaux.

Robin : Pour vous, est-ce le fait de tuer et de manger les animaux qui est barbare, ou bien seulement l’élevage industriel ?

C’est une question ouverte qui est très importante mais sans réponse définitive. Je dirais que l’élevage industriel est globalement une barbarie et je suis pour sa disparition pure et simple. Maintenant la question de savoir si le fait de manger de la viande s’apparente à la barbarie, c’est devenu pour moi une question dont j’ignore la réponse.

G Said : La critique de la viande a-t-elle le moindre relais parmi les politiques français ? Droite et gauche sont-ils différents ? Trouvez vous aussi que les écolos continuent de ne pas aller sur ce terrain, pourtant intéressant, et snobent les défenseurs des animaux ?

Oui, la classe politique française en général récuse toute interrogation sur le sort des animaux. Droite et gauche confondus. Même dans les milieux de l’écologie politique tels qu’Europe Ecologie, à quelques exceptions près, personne ne s’intéresse à ces questions. D’abord par indifférence mais aussi par peur qu’on accuse ceux qui prendraient la défense des animaux de se désintéresser du sort des humains. Alors que les deux questions sont intimement liées.

Il y a quelques personnalités au Parlement, à droite comme à gauche, Yves Cochet par exemple, mais c’est rarissime. Il y a surtout des lobbies, tels que l’ « association des amis du cochon ». Qui cachent en fait une défense de l’élevage industriel. Ce qui domine c’est le soutien à l’élevage industriel sous toutes ses formes.

Sébastien : Le SNIV, le syndicat de l’industrie de la viande, a diffusé une lettre ouverte suite à la couverture des Inrocks sur le livre de Jonathan Safran Foer. Le SNIV en appelle au président Sarkozy pour venir défendre le modèle alimentaire français. Est-ce vraiment un modèle à suivre ?

C’est du pipeau. C’est une blague. C’est une pure propagande commerciale et industrielle. Il faut faire croire qu’il existe un modèle français raisonnable, gastronomique, pour maintenir les parts de marché de l’industrie française de la viande. C’est de la publicité.

En cuisine, il y a de plus en plus de chefs qui se tournent vers la viande biologique, qui certe coûte cher mais dont le cahier des charges impose un certain nombre de règles meilleures pour les animaux : des considérations de durée de la vie, l’espace accordé à l’animal, son alimentation, la possibilité d’être en extérieur et non pas enfermé dans des lieux sans lumière.

Tuer des animaux pour les manger c’est une choses, les maltraiter pendant la durée de leur vie sur terre c’en est une autre. De plus en plus de chefs donc se tournent vers ça mais aussi vers les plantes et l’alimentation végétale. C ‘est un phénomène de fond et non pas conjoncturel à mon avis.

Robin : Avec l’augmentation de pouvoir d’achat des Chinois et autres, le problème de l’élevage industriel risque de s’aggraver, non ? Ils veulent manger plus de viande. Mais pourquoi ?

C’est aussi une question très importante car le modèle alimentaire occidental et donc français basé sur une forte consommation de viande n’est pas un modèle généralisable. C’est impossible pour des raisons physiques et objectives.

Produire de la viande, sur le plan énergétique, c’est une folie. Pourquoi ? Parce que pour obtenir une calorie animale, il faut utiliser entre 7 et 9 calories végétales (le boeuf est celui qui nécessite le plus de calories – avec 9, le porc 7, le poulet descendant à 3 calories, selon un scientifique de l’Inra, ndlr) . L’animal est un très mauvais transformateur d’énergie. Il faut des quantité phénoménales de végétaux pour nourrir les animaux qui vont ensuite nous nourrir. En Europe et en France donc, 60 % des surfaces agricoles sont déjà utilisées pour les animaux. Soit sous la forme de paturage soit sous la forme de céréales pour les alimenter.

Les terres agricoles dans le monde sont limitées. On ne peut pas espérer augmenter massivement leur surface. Or dans un pays comme la Chine, sur fond d’hyper-croissance, il existe entre 150 et 200 millions de personnes qui disposent d’un pouvoir d’achat leur permettant de consommer de la viande. Quand on va aujourd’hui en Chine, et qu’on est invité à déjeuner par exemple dans une famille de la classe moyenne urbaine, il y asur la table, fatalement, entre 5 et 10 plats de viande car c’est un signe extérieur de richesse. Un signe de distinction sociale et c’est un mouvement qui semble irrépressible.

Seulement cela pose un problème insoluble. Personne ne sait où on pourra trouver les céréales qui permettraient de nourrir le bétail, chinois notamment. Pour cela, il faut importer des millions et des millions de tonnes de céréales qui font défaut au marché mondial actuel pour nourrir les humains.

Il y a de fait et de plus en plus une concurrence tragique entre l’obligation de nourrir les humains et l’envie de nourrir les animaux pour permettre à la fraction riche de l’humanité de consommer de la viande. On devra peut-être choisir entre nourrir les hommes ou les animaux.

Sur l’anarchie (Pour Laurent et tous autres [éventuellement] intéressés)

Je réponds ici en vrac, et en bien peu de lignes, à des interrogations qui ne cessent de renaître sur Planète sans visa. Souvent gentiment, parfois de manière comminatoire, on me demande mon avis. On m’interpelle, on me soumet des arguments, des questions, on souhaiterait que je réponde à tout et au reste. Je laisse de côté ceux qui pensent ainsi me coincer, et démontrer je ne sais quoi à mon encontre. Je ne peux rien pour eux, ils ne peuvent rien contre moi. Si j’étais à leur place, ce qu’à Dieu ne plaise, je passerais mon chemin. Il y a tant de belles choses à faire !

Quant aux autres, que je considère comme des lecteurs, et avec qui j’entretiens, fût-ce à distance, des relations de compagnonnage et de fidélité, je leur dirai simplement la vérité. En premier lieu, je n’ai pas le temps. Matériellement parlant, ce rendez-vous me prend du temps et de l’énergie. Bien moins qu’à une autre époque, mais encore beaucoup. J’en suis ravi, évidemment, mais c’est un fait. Or le temps nous est à tous compté. Et je réalise bien des choses dont je n’ai aucune raison de parler ici. En somme, je fais rigoureusement ce que je peux. Et si je ne réponds pas à vos attentes, j’en suis désolé, mais c’est inévitable. Chacun à sa place, comme il peut, et pas au-delà.

Il est un autre point que j’ai déjà abordé et qui reste central. Je n’ai réellement rien d’un gourou, et j’ai toujours détesté l’autorité, la hiérarchie, les chefs. À un point qui devrait faire peur à M. Mélenchon et à ses amis, qui me bassinent ici jusqu’à plus soif. Je ne crois pas à l’anarchie en tant que système politique, à mon grand regret. Mais j’aime follement, et depuis ma jeunesse – malgré mes contradictions, nombreuses – cette admirable philosophie de la liberté. Même si l’écologie est et restera la seule grande affaire politique de ma vie. Disons que je suis un écologiste fervent, et que je combats comme je peux, chemin faisant, toute soumission à l’autorité. Je vois que ce trait si pesant, fort bien décrit jadis par Stanley Milgram, est l’un des ressorts les plus puissants des catastrophes provoquées par l’homme. Chacun doit donc penser, aidé de ses lectures, encouragé par ses rencontres, mais en restant ce qu’il est. Pour ma part, j’ai la claire conscience et le vif contentement de n’être qu’un atome de la vie, tourneboulé comme nous tous par des forces incommensurables. Je suis un écologiste habité, éclairé de l’intérieur, par ce grand rêve humain qui signifie la vraie liberté. L’anarchie, oui.

Quand les gaziers américains flippent (sur Gasland)

J’ai piqué cette information piquante à Owni et à Sylvain Lapoix, en les remerciant.

Les gaziers US s’inquiètent de la nomination de Gasland aux Oscars !

 par Sylvain Lapoix Le janvier 25, 2011

Après avoir opposé les acteurs Tommy Lee Jones et Marc Ruffalo, le nouvel Eldorado des gaz de schiste voit désormais s’affronter les géants américains des hydracarbures… et l’académie des Oscars !

Suite à la nomination du film de Josh Fox, Gasland, pour le prix du meilleur documentaire de la 83è cérémonie, America’s Natural Gas Alliance (le lobby de l’industrie gazière américaine) a fait part de sa préoccupation :

Cette nomination est particulièrement perturbante car le gaz naturel est extrait quotidiennement et en toute sécurité à travers le pays et représente un potentiel fantastique pour le développement du secteur des énergies propres dans notre pays.

Les propos du vice-président exécutif de l’ANGA, Tom Amontree, masquent mal la panique des industriels face à l’engouement rencontré par le film qui mobilise à travers les Etats-Unis et au Canada un mouvement de protestation s’appuyant grandement sur l’enquête de son réalisateur. Au moment de la sortie du documentaire aux Etats-Unis, les industriels avaient même tenté de lancer une contre-campagne sous la forme d’un contre documentaire reprenant le style « film indépendant caméra à l’épaule » de l’original.

Une tentative parmi d’autres de contrer l’argumentaire développé par le film, comme le réalisateur Josh Fox l’avait confié à OWNIpolitics à l’occasion d’une interview exclusive.

Retrouvez tous nos articles sur les gaz de schiste sur OWNI.fr et OWNIpolitics.com ainsi que nos brèves sur le sujet en suivant OWNIlive.com.

À propos de l’auteur

Journaliste politique engagé et un brin utopiste, j’ai intégré 22mars le 1er septembre où je contribue à OWNI.fr et édite le site OWNIpolitics.com. Au compteur, 3 ans sur le web politique et éco chez Marianne, des piges pour Capital, La vie du rail ou encore Electron libre, je traite de tous les sujets qui me semblent dignes d’être portés sur la place publique, des transports aux retraites en passant par l’écologie. Je débats d’actu et d’idées sur Twitter et pars régulièrement explorer des bouts d’Europe en train et en autostop, un Blaise Cendrars en poche, et en évitant les conversations sur le foot.

Sur le même sujet

Et pourquoi pas Jean-Louis Borloo (Arrest him) ?

Et si on faisait un concours doté d’un prix véritable ? Et s’il s’agissait de tenter d’arrêter l’un de nos politiciens favoris ? Allez, je vous raconte : il existe en Grande-Bretagne un jeu qui fait fureur – au moins sur le Net – et qui s’appelle Arrest Blair (ici). Les règles en sont strictes. Évidemment, toute violence est proscrite. Pour gagner le quart du pot existant au moment où quelqu’un estime avoir réussi, il faut avoir essayé, symboliquement, une interpellation de Tony Blair, ancien Premier ministre, pour crimes contre la paix. Ce charmant homme a lancé son pays dans l’invasion de l’Irak en mentant, tel un arracheur de dents, sur l’existence d’armes de destruction massive dans l’arsenal de Saddam Hussein. Il faut également des témoignages et des traces écrites ou filmées dans la presse. Ce qui me semble assez juste. L’émulation est saine.

Moi, je crois que l’on s’amuserait bien en France si l’on savait faire de même avec quelques-uns de nos préférés. Je pense immédiatement à Jean-Louis Borloo, que les écologistes officiels et de salon ont propulsé sur la scène médiatique depuis le si funeste Grenelle de l’Environnement. Il en est bien d’autres, y compris des dames, mais Borloo me plaît décidément. Ministre de l’Écologie, officiellement en première ligne dans la lutte contre la crise climatique, il a signé le 1er mars 2010 des autorisations d’exploration en vue d’exploiter en France des gaz de schistes. Des dizaines de milliers de km2 sont concernés, et si les marchands, en cheville avec nos damnés politiques, parviennent à leurs fins, c’en sera fini, bien sûr de la loi de 2005 sur l’énergie. Laquelle prévoit de diviser par quatre au moins nos émissions de gaz à effet de serre.

Le triomphe des gaz de schistes, voulu et contresigné par Borloo, signifierait évidemment la fin de ces promesses qui n’engagent que ceux qui les croient. Et même la fin de toute négociation internationale, car si un pays riche comme la France augmente massivement ses émissions, tout autre pays se sentira autorisé à le faire. Je crois pouvoir écrire que la signature de Borloo qualifie un crime écologique. Et je suggère donc respectueusement à qui en aurait le temps et l’envie de se pencher sur la création d’un site Internet sur le modèle de nos amis british. Tiré du Blues parlé du syndicat, adapté de Woody Guthrie par Béranger : « Enfin ce que je vous en dis…Prenez-le comme vous voulez ! Mais faites-le ».

Un excellent article sur les gaz de schistes

Paraît ce vendredi à Paris un excellent article sur les gaz de schistes. C’est dans le Monde Magazine, et j’essaie de vous mettre le tout. Techniquement, c’est pour moi limite, et s’il y a des bavures, je décline toute responsabilité. On y parle, voyez comme je sais faire le paon, de Planète sans visa. Mais ce n’est tout de même pas pour cela qu’il est bon. D’ailleurs, achetez ce journal, car ce sera plus tard un collector, vous pouvez (raisonnablement) m’en croire.

LARZAC
C?A SENT LE GAZ
LE NOUVEAU COMBAT DE JOSE? BOVE?

La France serait riche d’immenses re?serves de gaz naturel emprisonne?
dans la roche, le gaz de schiste. L’Etat a autorise? des forages d’exploration
autour des Ce?vennes –au grand dam du de?pute? europe?en e?cologiste.

par Laurent Carpentier

Le bruit est descendu du plateau du Larzac, il a de?vale? les flancs du causse, franchi la Dourbie et puis, de valle?e en valle?e, il a traverse? les campagnes ce?venoles, l’Arde?che et la Dro?me, si bien que, le 20 de?cembre, ils e?taient plus de trois cents a? envahir la petite salle polyvalente de Saint-Jean-du-Bruel, en Aveyron.Paysans, militants, e?piciers ou e?lus des communes alentour sont venus chercher des e?claircissements face a? cette nouvelle menace qui plane aujourd’hui sur leurs te?tes : le gaz de schiste. Trois petites signatures du ministre de l’e?poque, Jean-Louis Borloo, pourtant de?clare? champion des e?nergies renouvelables, au bas d’arre?te?s autorisant de?but mars 2010 la recherche de ces hydrocarbures sur de vastes territoires du Sud-Est, auront suffi a? mettre le feu aux poudres.

Le gaz de schiste? Du gaz naturel qui, contrairement a? celui que l’on extrait en ge?ne?ral, comme a? Lacq, ne se trouve pas concentre? au sein de vastes poches souterraines ou? il suffit d’aller le pomper, mais disse?mine? dans les argiles tre?s compactes datant du lias (200 millions d’anne?es) ou du carbonife?re (350millions d’anne?es). Longtemps sa capture a semble? un re?ve complique? ou trop one?reux mais la rare?faction des re?serves en hydrocarbures a pousse? les inge?nieurs a? forcer le destin. Le principe est simple: apre?s avoir fore? verticalement, on pe?ne?tre horizontalement les schistes, dans lesquels on envoie a? forte pression des millions de litres d’eau et de sable pour ouvrir la roche d’ou? l’on va extraire le gaz. On appelle cela la «fracturation hydraulique».

Et cette technologie est la cle? a? la fois ge?niale et monstrueuse d’une re?volution e?nerge?tique: «On estimait jusqu’a? pre?sent qu’on avait du pe?trole pour quarante ans et du gaz pour soixante ans. On se projetait de?ja? dans une socie?te? post-e?nergies fossiles,expliquait dans les colonnes du Monde du 30juillet 2010 le PDG de GDF-Suez, Ge?rard Mestrallet. Si l’on a du gaz pour plus de cent vingt ans, alors il pourrait devenir l’e?nergie centrale et propre du XXIe sie?cle. » Centrale, sans doute; propre, seulement si on compare le gaz avec le charbon. La perspective de ce nouvel eldorado est en fait l’assurance que le monde va oublier toutes ses bonnes re?solutions sur les e?missions de gaz a? effet de serre. Qu’importe la gueule de bois pourvu qu’on ait l’ivresse !

Voici de?ja? dix ans que les Etats-Unis se sont lance?s dans l’aventure. En 2009, ils sont devenus gra?ce a? cela le premier producteur mondial de gaz devant la Russie… transformant au passage leur pays en gruye?re. Car chaque puits ne peut supporter gue?re plus d’une quinzaine de fracturations par forage, d’ou? ces images incroyables de vastes e?tendues de terres transforme?es en taupinie?res… et ze?bre?es de routes pour que les camions puissent par centaines acheminer l’eau ou emporter le gaz.

Mais il y a pire. Car, pour casser la roche et laisser ensuite filtrer le gaz, les industriels ont mis dans leurs tuyaux –traversant terres arables et nappes phre?atiques– des adjuvants chimiques. Et le re?sultat est effrayant. Josh Fox e?tait metteur en sce?ne de the?a?tre lorsque les industriels sont venus proposer a? son pe?re et a? ses voisins de Pennsylvanie de creuser leurs terres en que?te de cette nouvelle manne. Pour comprendre, il a pris une came?ra et parcouru les Etats-Unis d’est en ouest et du nord au sud, collectant les te?moignages. Le re?sultat est saisissant. Prime? lors du ce?le?bre festival ame?ricain de cine?ma de Sundance, le documentaire, Gasland, sort cette semaine en Grande-Bretagne.

On y voit un homme qui, en plac?ant simplement un briquet devant le robinet de son e?vier, de?clenche une grande flamme lorsque, entre deux arrive?es d’eau, du gaz s’en e?chappe… On y de?couvre des terres de?vaste?es, des eaux empoisonne?es, des gens malades. Car la plus grande opacite? re?gne sur les adjuvants que les inge?nieurs pe?troliers ont mis dans leur cocktail hydraulique: ils re?pugnent a? en donner la recette, se barricadant derrie?re le « secret industriel ». Au point qu’en 2010, l’Etat de New York s’est prononce? pour un moratoire arre?tant tout type d’exploration du gaz de schiste.

Au pied du Larzac, la salle des fe?tes de Saint-Jean-du-Bruel est archicomble. De me?moire de militant, cela faisait longtemps qu’on n’avait vu un tel rassemblement de pre?ts-a?-en-de?coudre. «Geler les autorisations de prospection est un pre?alable; le
moratoire, un minimum: on stoppe tout parce qu’on ne sait rien !»,marte?le l’orateur. Une sorte de ferveur flotte dans l’air. De celles, solennelles, qui pre?ce?dent les combats, teinte?es de de?termination, d’angoisse et de plaisir d’e?tre a? nouveau ensemble. Un gars d’Ale?s prend la parole: « Oui pour une action non violente… mais de?termine?e. La dernie?re fois,pour le barrage, on a quand me?me du? bru?ler quelques bulldozers. » Applaudissements.

Caussenards, Ce?venols, ils sont tous venus a? l’appel de Jean-Marie Juanaberria, 50 vaches allaitantes, enfant du pays et d’un pe?re basque, carrure de rugbyman, qui a convoque? la re?union. Le boulanger et l’e?picier sont descendus de Sauclie?res. Le patron de la conserverie de pa?te? a glisse? son obole dans la caisse commune. Les spe?le?ologues, la socie?te? de pe?che, la Confe?de?ration paysanne, chacun y va de son inquie?tude et de sa de?termination. Et le maire de Nant – qui en est aussi le garagiste – exprime en prive? son indignation. Il a eu beau appeler la pre?fecture et la direction re?gionale de l’environnement, de l’ame?nagement et du logement, il n’a rec?u aucune re?ponse:«Quand vous e?tes un e?lu, que les gens vous posent des questions et que vous ne savez rien, vous passez pour un incapable, et c?a – comment dire?– c’est tre?s de?sagre?able. »

De?ja? on lance l’ide?e de monter une coordination –«Ici et maintenant»–; d’organiser un jumelage avec une de ces villes de la valle?e du Saint-Laurent au Que?bec en proie a? la me?me menace et a? la me?me mobilisation, ou avec les Indiens de l’Equateur qui refusent qu’on puise le pe?trole qui dort sous leurs pieds. «Parce qu’une technique est possible, parce qu’elle est utilisable, doit-on pour autant l’utiliser?, demande Jose? Bove? a? l’assemble?e. On nous dit que nos besoins en gaz vont doubler dans les vingt ans a? venir: une manie?re d’imposer un choix e?nerge?tique en disant qu’on n’apas le choix. Mais si on continue de raisonner uniquement en termes de croissance, on ne s’en sortirajamais… »

L’homme du Larzac, l’alter-paysan, le pourfendeur de la malbouffe, l’arracheur volontaire d’OGM, est ici chez lui… Et cette histoire de gaz de schiste a de quoi le piquer au vif. Aussi, pourquoi avoir choisi ces hautes terres de re?volte pour lancer en France leur exploration? Par le plus grand des hasards, parce que c’est la? qu’il y a le plus d’espoir de trouver des re?serves importantes? Be?tement, parce qu’elles sont moins peuple?es que d’autres? Ou, comme le fantasment certains, parce que le camp militaire doit justement fermer dans deux ans et qu’utiliser ses sous-sols top secret a? l’abri des regards pourrait e?tre une sacre?e opportunite??

De chez Jose? Bove? –qui a cesse? l’e?levage depuis qu’il est devenu de?pute? europe?en–, le regard embrasse a? perte de vue les terres grandioses et de?sole?es des causses. «Les hydroge?ologues le disent: le Larzac est le cha?teau d’eau du sud de la France. C’est un sous-sol tre?s mal connu, un relief karstique qui est comme un gruye?re, tout ce que tu laisses tomber par terre descend imme?diatement dans le sous-sol… Je ne vois pas comment on pourrait faire ainsi pe?ter nos ressources en eau. »<; L’homme est calme et attentif. Il remplit sa bouffarde, fermant a? moitie? son œil droit pour concentrer son attention sur un ve?hicule qui longe le camp en contrebas. «La campagne, c’est le lieu le moins discret qui soit. La premie?re estafette ou bagnole un peu bizarre qui passe, les gars seront pre?venus. Un truc qui arrive de l’exte?rieur en milieu rural, cela se sait imme?diatement. On l’a vu pour les OGM, on les a toujours trouve?s. Il y a toujours quelqu’un qui savait, pre?venait… »

« C’est marrant parce que tout cela arrive quarante ans quasiment jour pour jour apre?s l’annonce de l’extension du camp militaire du Larzac a? l’automne 1970. Et rien ne semble avoir change? depuis dans le fonctionnement de l’Etat, poursuit-il. A l’e?poque, les gens avaient appris du jour au lendemain qu’ils allaient devoir partir sans que jamais on ne les ait consulte?s. Aujourd’hui, si quelques journalistes et personnes a? l’affu?t n’avaient donne? l’alerte, on se retrouverait avec des forages un peu partout sans pouvoir rien y faire. Me?me chose avec les OGM: l’autorisation de mise en culture s’est faite en novembre 1997 sans aucun de?bat… Les gens vont dire: c’est Borloo ou c’est Sarkozy, mais je suis persuade? que le premier n’a pas compris ce qu’il signait et que le second ne sait me?me pas de quoi nous parlons… Enfin pas encore. Nous sommes aux mains d’une logique administrative quasi autonome. Il n’y a eu aucun de?bat public ni me?me, a? ma connaissance, de discussion interministe?rielle sur la question. On se retrouve devant le fait accompli par la gra?ce des arcanes de l’administration. »

Grande Arche de la De?fense. Paroi nord. 29 e e?tage. Bureau 25. 6m2au sol. Une photo du ge?ne?ral de Gaulle e?pingle?e au mur,une Marianne de Delacroix franchissant les barricades au-dessus de l’ordinateur. C’est ici que, le 8 avril 2008, Martin Schuepbach –l’homme par qui le scandale arrive–, patron de Schuepbach Energy LLC, «Explorations and solutions in clean energy », estvenu de Dallas (Texas) de?poser la premie?re demande de permis d’exploration sur le bureau de Charles Lamiraux, ge?ologue de formation, «Responsable exploration France» a? la direction ge?ne?rale de l’e?nergie et du climat.

«A? LA FRANC?AISE»

Ce dernier s’insurge: « On est dans l’e?motionnel absolu sans base concre?te. Il n’y a pas plus transparent que ces proce?dures officielles: apre?s le de?po?t de la demande, il y a eu rapport de la Drire [la direction re?gionale de l’industrie et de la recherche et de l’environnement],consultation des services locaux, du pre?fet de la Dro?me, qui e?tait pre?fet centralisateur pour les trois dossiers de Monte?limar, Nant et Villeneuve-de-Berg. Juge?es recevables sur la forme, les demandes ont e?te? ouvertes a? la concurrence pendant 90 jours, au dernier desquels Total s’est mis sur les rangs. Pour montrer sa solvabilite?, M.Schuepbach s’est associe? a? Suez, et Total a obtenu le permis de Monte?limar… Jose? Bove?, de toute fac?on, il est contre tout. Il faut qu’il fasse parler de lui, alors force?ment… »

Dro?le d’homme, cheveux gris, mi-longs et raides tire?s en arrie?re, since?re et courtois, Charles Lamiraux se re?gale. « Je suis a? quatre ans de la retraite. Une vie de travail dans l’ombre et la?, d’un seul coup, je me retrouve au milieu d’une re?volution e?nerge?tique qui bat en bre?che une ide?e rec?ue: en France on n’a pas de pe?trole. J’avoue que c’est excitant. »Sur un petit carnet a? spirale, il a commence? de noter ses arguments afin de ne pas e?tre pris au de?pourvu. Un forage va utiliser 15millions de litres d’eau pour fracturer la roche ? «Les Franc?ais en de?pensent deux fois plus chaque anne?e pour laver leurs voitures. »Les nuisances environnementales ? «La fracturation hydraulique, on la pratique de?ja?. Et je peux vous assurer qu’en surface on ne voit rien, on n’entend rien. » La composition des additifs qui seront utilise?s dans les sous-sols ? « Des proppants–des adjuvants qu’on trouve dans les glaces et le dentifrice. »Les informations qui nous viennent des Etats-Unis, le gaz dans les robinets, les eaux empoisonne?es ? « C’est parce que c’est mal fait. Nous on va faire c?a a? la franc?aise, pas a? l’ame?ricaine. »

C’est donc c?a, notre secret : nous travaillons «a? la franc?aise». On aimerait e?tre rassure?. Le proble?me c’est que les techniques de fracturation sont loin d’e?tre une spe?cialite? locale. Au point que Total a juge? ne?cessaire, pour se mettre dans la course, de cre?er un joint-venture avec une grosse socie?te? ame?ricaine, Chesapeake Energy, pionnie?re dans le secteur, et que GDF-Suez a fait appel aux services d’une autre compagnie made in USA, Dale.

«IRRESPONSABILITE? POLITIQUE»

Bah, on ne va pas jouer les rabat-joie. Depuis l’Arche de la De?fense, le ciel semble limpide et les solutions droites comme les couloirs de l’administration de l’e?nergie. «Peut-e?tre qu’on pourra me?me cre?er un label de qualite? !,sourit le bon soldat Lamiraux avant d’ajouter, mi-nai?f, mi-face?tieux : « L’acce?s aux matie?res premie?res est une priorite? de l’Union europe?enne, et je suis paye? pour promouvoir la ressource. Mais c?a va, j’ai la sante?… Et puis les vraies de?cisions industrielles, avec enque?tes publiques – c?a c’est de l’artillerie lourde–, viendront plus tard. Dans cinq ans. Pour l’instant, je vous le re?pe?te, on n’en est qu’au stade de l’exploration. »
«POUR LA LUTTE CONTRE
LE RE?CHAUFFEMENT,C’EST
MACHINE ARRIE?RE TOUTE ! »
FABRICE NICOLINO, JOURNALISTE

« On ne me fera pas croire qu’une telle information ne remonte pas au ministre ! La ve?rite? c’est qu’ils ont fait c?a dans la discre?tion parce qu’ils avaient peur de mettre le feu aux poudres. » Fabrice Nicolino est journaliste et e?crivain. Sur son blog, Plane?te sans visa, il pourfend les ennemis de la nature et tient la comptabilite? pre?cise de ces petits mensonges quotidiens qui cachent la ve?rite? environnementale. C’est lui qui a alerte? Jose? Bove? lorsqu’il a de?couvert l’existence des permis d’exploration de gaz de schiste. « Un cas de flagrant de?lit d’irresponsabilite? politique. Face a? la crise climatique, la France a voulu donner des lec?ons au monde entier. Ce qui a abouti a? la loi du 13 juillet 2005 sur l’e?nergie qui implique que nous re?duisions par quatre sinon par cinq nos e?missions d’ici a? 2050. La? c’est machine arrie?re toute ! Avec le gaz de schiste, la loi ne sera pas seulement viole?e, elle sera un bout de papier au fond d’une poubelle… »

Car il n’y a pas que les Causses ou les Ce?vennes dans la mire des pe?troliers. Des permis d’exploration pour le Quercy – Cahors, Brive, Agen –, pour la re?gion Rho?ne-Alpes etla Provence sont en pre?paration. Le Bassin parisien lui-me?me est depuis longtemps dans la cible. Non pas cette fois pour du gaz mais pour du pe?trole de schiste (la technique et les conse?quences sont les me?mes). Une e?tude de l’Institut franc?ais du pe?trole estime en effet que ses sous-sols en rece?leraient quelque 60 a? 100 milliards de barils. Soit, dans sa fourchette haute, le montant actuel des re?serves prouve?es du Kowei?t.

Suffisamment en tout cas pour que Julien Balkany, le jeune fre?re du maire de Levallois, ait persuade? le groupe texan Toreador Resources, dont il est devenu vice-pre?sident, d’installer son sie?ge a? Paris, et des investisseurs ame?ricains comme le pe?trolier Hess d’investir des millions de dollars pour partir a? la chasse au tre?sor. Suffisamment pour que, au moment me?me ou? la re?volte commence a? gronder dans le Midi, a? l’Assemble?e, le de?pute? UMP de l’Oise Franc?ois-Michel Gonnot pose une question au gouvernement: «Aujourd’hui, les demandes de permis de recherche de gisements se multiplient en France. Le gouvernement se doit de les autoriser. Il n’y a pas de raison que la France se prive d’e?ventuels gisements qui lui permettraient de trouver des ressources gazie?res nouvelles dont notre territoire manque cruellement. »

Suffisamment pour que, partout en Europe, les lobbies s’agitent pour soutenir cette «e?nergie du futur» dont on vante force?ment l’aspect «propre» et «alternatif». Au Parlement europe?en, les e?lus verts ont ainsi failli laisser passer sans comprendre une proposition de de?le?gue?s –principalement polonais, dont le pays est en premie?re ligne dans l’exploration de gaz de schiste– appelant la Commission a? «soutenir financie?rement les programmes de recherche pertinents visant a? renforcer les activite?s de de?veloppement technologique portant sur l’extraction de gaz naturel a? partir de sources alternatives». Les grandes manœuvres ont commence?.

«C’EST ENCORE PRE?MATURE?»

On peut toujours penser que personne n’a se?rieusement envie de transformer les vignobles champenois en terre a? derricks et qu’au fond ces nouvelles re?serves d’hydrocarbures sont d’abord le moteur d’une revalorisation spe?culative des entreprises pe?trolie?res – je suis assis sur tant de millions de barils, donc je vaux tant. En attendant, rachats et acquisitions, investissements, prises de participations, permis d’exploration a? tout-va : un grand Yalta plane?taire des couches se?dimentaires du lias et du carbonife?re est en marche. La question n’est de?ja? plus de savoir si on va les exploiter, mais ou? elles seront exploite?es.

Chez Total – qui, avec le permis de Monte?limar, a conquis des droits pour cinq ans sur une large por-
tion du territoire franc?ais –, on avoue e?tre un peu pris de court par la leve?e de boucliers de Saint-Jean-du-Bruel. «Tout c?a est tre?s pre?mature?. Nous, nous en sommes encore a? nous demander si c’est seulement un sujet, sourit off the record un de ses spe?cialistes. Il n’est me?me pas encore prouve? que nous trouvions du gaz… Et si c’est le cas, il faudra encore prouver que son extraction est e?conomiquement rentable. Apre?s, oui, la question de son acceptation par les populations locales va devenir la question-cle?. Et elle va demander une pe?dagogie que nous n’avons pas encore de?ploye?e.»

L’acceptabilite? sociale des forages est en effet fondamentale dans une Europe dense?ment peuple?e et qui, au fond, ne regroupe que 5% des ressources mondiales estime?es en gaz de schiste. Pour Total, fouiller les schistes argentins du Neuquen – ou? la question sociale serait marginale – est beaucoup plus simple qu’affronter l’ire des populations franc?aises si tel e?tait le cas. Les zones du Larzac et des Ce?vennes –attribue?es a? Schuepbach et GDF-Suez– font en l’occurrence office de tests : si cela passe ici, cela passera partout en France.

A Saint-Jean-du-Bruel, alors que dehors la gele?e de l’hiver rigoureux a recouvert les routes, Jose? Bove? tente, dans la salle polyvalente surchauffe?e, de faire descendre un peu la fie?vre militante : «Eh les gars, si vous voyez des gens de GDF, avant de leur crever les pneus, demandez-leur d’abordpourquoi ils sont la?. »