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Jacques Attali, grand menteur et pauvre fanfaron

J’ai une dent contre Jacques Attali, et je ne l’ai jamais caché. J’ai plus d’une dent contre cet exécrable humain depuis l’an 1992. Cette année-là, j’ai réalisé une longue et difficile enquête sur un des grands projets mitterrandiens. Pour bien comprendre, il faut revenir au Bicentenaire de la Révolution française, en 1989. Les flonflons étaient là, mais notre Roi d’alors entendait montrer qu’il aimait les pauvres du monde. Ne fêtait-t-on pas l’égalité et la fraternité universelles ? Un geste suffisait et le monarque aux petits pieds disposait en ce temps d’un scribe supposément intelligent et diligent. Jacques Attali, l’homme qui ne dort qu’une poignée d’heures chaque nuit.

Attali inventa une ignoble fumisterie, qui consistait en un don généreux de la République française, de manière à financer une « étude de  faisabilité », prélude aux Douze Travaux d’Hercule. Le but affiché était d’endiguer les fleuves du Bangladesh. Le reste est  dans mon texte, que vous lirez bien plus bas. Vous pouvez lire ou passer votre chemin, mais j’ai encore un commentaire à vous faire. Ci-dessous, vous trouverez un portrait de Jacques Attali paru ces jours-ci dans le supplément hebdomadaire du Monde, M le magazine.

L’auteur du texte, Laurent Télo, me cite dans cette affaire du Bangladesh, après avoir interrogé l’hydrologue Gaston Dumas, personnage central de mon enquête. C’est sidérant, car ainsi que vous le verrez sans doute, Attali ment, MENT avec un aplomb sans comparaison possible. Il ose répondre, à propos de ce qui n’est resté qu’un – funeste – projet : « Le programme que j’ai lancé au Bangladesh il y a trente ans a sauvé la vie de dizaines de millions de gens. Allez au Bangladesh et vous verrez comment on parle de moi. »

Le programme n’a jamais vu le jour. Il était irréalisable, et par ailleurs, vicié dès le départ pour les incroyables raisons que vous découvrirez. En cette occurrence, Attali joue – et a joué – avec le destin de millions de pauvres d’un des pays les plus pauvres du monde. Ce n’est plus un mensonge, c’est une infamie. Mais le monsieur n’est-il pas le symptôme – un symptôme parmi tant d’autres – d’un monde malade autant qu’exténué ? Ses « amis » Hubert Védrine et Érik Orsenna – que j’ai d’ailleurs conchiés ici même – sont-ils d’une nature très différente ?

S’il fallait faire un procès à un Attali – et Dieu sait qu’il le faudrait -, il viserait en réalité et en bloc la misérable génération politique qui a permis à Mitterrand, homme profondément de droite, de s’emparer d’un espoir collectif pour en faire un plan de carrière privé. Et ne venez pas me chanter l’abolition de la peine de mort. Non ! En 1981, la France ne montrait pas la noblesse de l’esprit, car elle était désespérément à la traîne de quantité de nations censément « arriérées ». Le Venezuela l’avait interdite dès 1863 !

Non, je vous le dis, il n’y a rien à faire ou à espérer d’eux. Écrivant cela, vous vous doutez bien que ce n’est pas pour me rapprocher, fût-ce d’un micron, de la droite ou de l’extrême-droite. Ce que je crois, ce dont je suis certain, c’est que notre temps de convulsions et de crise écologique planétaire commande de créer de nouvelles formes politiques. Si l’avenir nous sourit – sait-on jamais -, c’est dans les poubelles que nous trouverons la mine perpétuellement satisfaite – les ai-je bien baisés ? – de monsieur Attali et de ses clones.

Vous trouverez ci-dessous l’article du Monde Magazine. Puis mon enquête de 1992. Je sais que le tout est bien trop long pour les adorateurs des articles de trois phrases, ceux qu’on trouve par milliers sur le Net. Mais je m’en fous à un point considérable.

 

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M le magazine du Monde | • Mis à jour le
Economiste, homme d’affaires, romancier, oracle, metteur en scène, cet infatigable de 72 ans flirte avec le pouvoir depuis l’ère Mitterrand, a tout fait, tout vu. Et il a construit sa propre légende.

Par Laurent Telo

Et Attali créa Attali

 

Mauvaise nouvelle des étoiles, l’Attali n’est pas seulement un ordinateur cosmique. Il est aussi un être humain. On a des preuves. D’abord, il a désigné cette vilaine cicatrice sur son front – pas de doute, c’était bien du sang coagulé. Ensuite, il a prononcé deux phrases curieuses qui n’auraient pu l’être par un cyborg préprogrammé. L’une, comico-imparfaite : « Je suis tombé en me levant » ; l’autre, à la banalité médicalement assistée : « Et en plus, j’ai la grippe. » On est un peu déçu, on l’avait pris pour une manière de perfection protoplasmique kryptonienne venue d’au-delà du temps.

« Je ne sais pas ce que vous allez écrire sur lui, mais ne loupez pas l’essentiel : il est hors du commun. » Hubert Védrine

On avait trop écouté ses copains. « Il est une émulsion faite de composants liquides non miscibles, inachevée et donc en mouvement. » (Hubert Védrine). « Il a épousé son temps et lui a fait des enfants. » (André Bercoff, journaliste). « Je ne le définirai plus. Je ne sais plus ce qu’il est. » (Robert Badinter). Védrine a bien insisté, ne jamais sous-estimer l’ampleur du phénomène : « Je ne sais pas ce que vous allez écrire sur lui, mais ne loupez pas l’essentiel : il est hors du commun. »

Après un rapide calcul, on peut estimer que la planète Terre a accueilli, au cours de son histoire, environ 110 milliards d’êtres humains de type standard, mais qu’elle a dû s’arrêter net, le 1er novembre 1943, devant le cinquième élément : Jacques Attali. ENA, major de l’X : son père voulait en faire un Prix Nobel d’économie. Cependant, des Nobel, on ne retient pas toujours le nom. Trente ans bien calé au box-office mondial des élites les plus influentes, c’est mieux.

Pour avoir une chance d’appréhender la prodigalité de son intellect, on va faire appel à une personne dans le public, tenez, Jean-Michel Hua, normalien fort sympathique, qui a travaillé avec Attali il y a quelques années et ne s’en est toujours pas remis : « On avait un rendez-vous avec un gros fonds d’investissement. Pour préparer l’entrevue, j’avais rédigé un topo fourni sur une feuille A4. Dans la voiture, Jacques lit la feuille en trente secondes chrono. Pas plus. Je vous jure. Et il parle d’autre chose. Je suis un peu dépité, je me dis qu’il a d’autres soucis en tête. Et devant notre interlocuteur, il ressort l’intégralité de la feuille A4. Mot pour mot. Je vous jure. »

67 livres, 1 000 chroniques, une ONG, une banque…

L’aubaine, c’est qu’Attali ne réserve pas ses dons à un unique champ d’étude. Son érudition télescopique chemine sans effort sur un plateau géant de Trivial Pursuit. On constate peut-être une légère faiblesse sur le camembert orange – « sports et loisirs » – mais comme, question ego, il a un Zlatan dans chaque jambe… Pour le reste : économiste, oracle, historien, futurologue, romancier… Attali a tellement de couvre-chefs qu’il peut se montrer par tous les temps sur tous les supports médiatiques existants ou en devenir. En promotion continuelle ; le soleil ne se couche jamais sur l’empire Attali. « Il a besoin d’être omniscient, concède Bercoff. Ce besoin de reconnaissance maximale, c’est la clé. » Et c’est assez banal, finalement. Ce qui l’est moins, ce sont ses statistiques de décathlonien : Attali est l’auteur de 67 ouvrages, de plus de 1 000 chroniques dans L’Express, écume le monde en conférencier, dirige une ONG, une banque d’affaires, a écrit des chansons pour Barbara, a reçu Coluche en short à son mariage, collectionne les sabliers pour retenir le temps, dort quatre heures par nuit comme Napoléon, sort à peine du bureau de François Hollande, etc.

image: http://s2.lemde.fr/image/2016/08/26/644×0/4988461_6_7161_jacques-attali-et-son-fils-jeremie-en-juin_26477fb1200fa605ec2be7ea456bd788.jpgJacques Attali et son fils Jérémie en juin 2016 au domaine de Sceaux, lors des répétitions de « La Bohème » de Puccini, qu’il met en scène.

Jacques Attali et son fils Jérémie en juin 2016 au domaine de Sceaux, lors des répétitions de « La Bohème » de Puccini, qu’il met en scène. Gaël Turpo pour M Le magazine du Monde

CV en mouvement perpétuel : « D’ici la rentrée, je vais terminer un essai sur un comparatif entre la pensée juive et la pensée grecque. Je travaille sur un roman, un chagrin d’amour. Je prépare un essai sur le retour de la crise économique, une pièce de théâtre et un très gros essai, une histoire de l’architecture, ce qui n’a jamais été fait. J’ai envie d’écrire sur le sourire et je me lance… » 72 ans, mais pas fossile. « Il est reconnu, il pourrait se contenter de gérer, analyse Jean-Michel Darrois, avocat et ami de toujours. Non, il continue à prendre des risques. »

Justement, pour essayer de prendre pied sur le manège enchanteur de son actualité ébouriffante, on a choisi les répétitions de La Bohème de Puccini, qu’il met en scène dans le cadre du festival Opéra en plein air. La musique, c’est son hobby. Mais attention, un hobby attalien ; pour La Bohème, il s’est « amusé » à écrire la biographie fictionnelle de chaque choriste. Ça fait du monde. En juin, au domaine de Sceaux, bientôt la première, il porte une grande écharpe avec un as de cœur brodé – ce qui n’a sans doute aucune signification – ; Anne Gravoin, l’épouse de Manuel Valls, dirige l’orchestre ; tout cela est très chic. Attali fait de grands gestes et des phrases lyriques : « Cet opéra, c’est formidable, c’est la série “Friends” dans la misère. Regardez l’importance du clown. Ah ! J’y trouve un plaisir biologique. »

« L’intelligence de mon frère est au-dessus [de celle de Kasparov]. L’anxiété métaphysique de Jacques est le pendant naturel de son intelligence. » Bernard Attali, frère jumeau de Jacques

Comme il a l’air un peu fatigué, à cause des répétitions, on va discuter avec la directrice artistique, Noémie Benizri : « Nous sommes très heureux d’avoir Jacques Attali qui succède à Arielle Dombasle. Il participe bénévolement et… Non, n’écrivez pas ça. Je ne suis pas sûre qu’il veuille que ça se sache. » Z’êtes sûre ? Elle est déjà partie vérifier. Attali revient fissa : « Oui, vous pouvez l’écrire. » En définitive, la mise en scène, c’est son truc, à Attali. De La Bohème et de lui-même. C’est bien connu, les modestes sont des hypocrites. Scénographie épurée ou à la Robert Hossein, Attali a choisi, il parle de lui avec la discrétion d’un cor de chasse.

C’est même congénital : Bernard Attali, son frère jumeau, n’a besoin que de quelques secondes pour nous raconter : « Je suis devenu très pote avec Kasparov. J’ai été dans un tournoi d’échecs à Cannes. J’ai été le Français qui lui a résisté le plus longtemps. […] Mais l’intelligence de mon frère est au-dessus [de celle de Kasparov, NDLR]. » Il ajoute : « L’anxiété métaphysique de Jacques est le pendant naturel de son intelligence. Je ne le vois serein qu’avec ses enfants. » L’odyssée attalienne est mystérieuse, extravagante et messianique : « J’ai plus de devoirs que les autres. J’essaie de faire en sorte que le monde soit moins mauvais qu’il n’était avant moi. » Décollage immédiat.

Le Premier Jour, il gouverna la France

Enfin presque. Quand il rencontre François Mitterrand pour la première fois, en 1966, dans un cabaret parisien, Jacques Attali promène à son bras une certaine Miss France 1965. Mais si, voyons, pourquoi pas. C’est vrai que s’il fait déjà preuve d’une spiritualité irrésistible, il a aussi une tête de périscope avec ses grosses lunettes et ses cheveux tout aplatis sur le dessus. La belle finira aux oubliettes, François et « Périscope » sont tombés amoureux. C’est la genèse attalienne, le début du reste, peut-être même un moment d’euphorie qui ne reviendra jamais.

De gauche à droite, André Labarrère, François Mitterrand, Laurent Cathala, Paul Quilès (en bas) et Jacques Attali, lors d’un meeting du Parti socialiste à Alfortville (Val-de-Marne), en janvier 1980.

De gauche à droite, André Labarrère, François Mitterrand, Laurent Cathala, Paul Quilès (en bas) et Jacques Attali, lors d’un meeting du Parti socialiste à Alfortville (Val-de-Marne), en janvier 1980. Jacques Cuinières/Roger-Viollet

La pensée spacieuse d’Attali stimule Mitterrand sur des sujets bien plus vastes que la stratégie électoraliste du PS. Directeur de campagne présidentielle en 1974, stratège économique de la victoire de 1981, Attali devient, à l’Elysée, conseiller spécial. « Jacques avait dix idées à la minute, se souvient Jack Lang, et le président pouvait puiser dans ce puits sans fond. L’idée de la Grande Bibliothèque, c’est lui. »

Mais Attali à la cour de l’Elysée, c’est aussi un peu Agnan, le fayot du Petit Nicolas. Il est toujours assis au premier rang, lève le doigt sans arrêt, l’autre main cramponnée sur la brosse à reluire. Selon le personnel de l’Elysée, avec qui « il n’était pas très sympa, Attali voulait tout savoir. Alors il n’avait aucune retenue, il allait fouiller dans le bureau du président, raconte Paulette Decraene, une des quatre secrétaires particulières de Mitterrand. Il nous sollicitait sans répit pour connaître son emploi du temps. Et puis la proximité entre les deux hommes n’était pas celle que Jacques Attali raconte. »

« Une fois à l’Elysée, le président s’est lassé assez vite. Car Attali n’était pas très discret. C’est toujours lui qui avait dit, qui avait fait. » Paulette Decraene, une secrétaire de Mitterrand

Tout est une question de point de vue. Vue de la cellule diplomatique de l’Elysée : « Jacques a occupé une place essentielle, bien sûr, insiste Hubert Védrine. Mais jamais unique, contrairement à ce que les gens croyaient. » Vue de la cellule économique : « Son rôle était important, mais n’était pas celui qu’il prétend avoir eu, affirme le haut fonctionnaire Alain Boublil. Jacques était plus un témoin et un chasseur de têtes pour le président [il a recruté le couple Hollande-Royal, NDLR] qu’un acteur opérationnel. » Vue de l’escalier de service : « Une fois à l’Elysée, le président s’est lassé assez vite, poursuit Decraene. Car Attali n’était pas très discret. C’est toujours lui qui avait dit, qui avait fait. Il avait le bon contact avec la presse et se donnait souvent le beau rôle. »

En fait, en 1993, Attali, déguisé en scribe sous la table du président, publie Verbatim, chronique fleuve des grandes heures élyséennes. Enorme succès de librairie congloméré en trois tomes, scandale de même échelle. Publications de notes confidentielles, auto-attribution d’écrits rédigés par d’autres, inexactitudes en pagaille… Fallait oser. « Agnan » fait bien de toujours garder ses lunettes.

Jacques Attali, alors conseiller spécial de François Mitterrand, en 1982 à l’Elysée.

Jacques Attali, alors conseiller spécial de François Mitterrand, en 1982 à l’Elysée. Jean-Pierre Couderc/Roger-Viollet

En 1993 toujours, il se retrouve entortillé dans une autre affaire. Depuis deux ans, il dirige la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), dont il a eu l’idée, évidemment, pour favoriser la transition en douceur des pays de l’Est à l’économie de marché. Mais il avait sûrement été mal habitué. Du marbre à 1 million d’euros sur les murs du siège londonien, l’utilisation des avions de la République française…

« Mitterrand, très agacé, considérait qu’en tant que président de banque, son train de vie était trop luxueux et trop dispendieux, raconte Michel Charasse. Et que les réflexions de nos partenaires étrangers à ce sujet nuisaient à la réputation de la France. Attali fait partie de ces gens qui ont un certain mépris à l’égard de l’argent du contribuable. »

Blitz médiatique, accusation de gestion douteuse.« Il y a eu une enquête approfondie et j’ai reçu un quitus total, rétorque-t-il. Mais dans cette histoire, dès le départ, je savais que j’avais le monde entier contre moi. » Il fallait au moins ça pour déstabiliser Attali qui démissionne, mazouté, la même année. Mais au fond, il s’en fiche. Faisant fi d’une médiocrité quotidienne asphyxiante, il s’est mué en rêve, s’est envolé très haut, le long des nimbes éthérés de la galaxie attalienne.

Le Deuxième Jour, il prédit l’avenir

Comme Paco Rabanne, mais en mieux. Quand Attali nous a reçus, le 16 juin à 15 heures, dans un tout petit bureau aux lignes utilitaires avec moins que rien de mobilier, il avait l’œil morne et mi-clos, comme la chouette avant la sieste. C’était, bien sûr, un subterfuge. « Vous verrez, il paraît ailleurs, insaisissable, nous avait prévenus Jean-Michel Hua. On ne l’a jamais tout entier pour soi. » On était surtout paniqué en repensant à la phrase de Marc Guillaume, pourtant brillant économiste : « Quand je suis avec lui, j’essaie de parler à toute allure pour qu’il ne s’ennuie pas trop. » L’entretien a duré une grosse heure, quand même. Il n’est pas méga-sympa, pas odieux non plus, légèrement soupe au lait. Il délivre des messages personnalisés : « Aujourd’hui, le monde est fondé sur l’ironie sceptique des médias qui attachent de l’importance à l’anecdote et pas au fond. »

En réalité, pour traduire l’Attali, il suffit de mettre des mots compliqués les uns à côté des autres. Gourou technophile mégalomaniaque post-identitaire universel. L’Attali s’affranchit des émotions simples, raisonne à mille ans, escamote les limites des possibles, pourfend l’obscurantisme de la déréliction idéologique, manigance de grandes percées transversales interdisciplinaires… Oui, on s’emballe, mais l’Attali est contagieux. Il faut dire qu’il porte des jumelles et regarde le futur bien en face avec des yeux dans le dos.

Jacques Attali sur François Hollande, le 1er mars 2015, TV5 Monde :

Même le « petit personnel » est hypnotisé : « Le jour où on m’a changé une hanche, j’ai pensé à Attali, se souvient Paulette Decraene. Dans son livre L’Ordre cannibale [une réflexion sur l’économie de la maladie parue en 1979, NDLR], il avait prévu qu’on puisse tout changer dans le corps humain. » Iconoclasme de principe qui annonce le nomadisme, Internet, l’e-book et même Airbnb. La yaourtière et le théorème d’Archimède étaient déjà pris. Il y a même du rabiot pour plus tard : on payera un impôt pour avoir le droit de respirer de l’air pur, un gouvernement mondial nous dirigera, on portera des montres fournisseuses de médicaments.

« Beaucoup de mes livres sont des références incontournables et mondiales. » Jacques Attali

Attali annonce la fin du monde depuis qu’il a 10 ans. Il veut le sauver depuis qu’il en a 11. Cette ambivalence féconde est même devenue un fonds de commerce prospère. Il procède en deux épisodes, comme dans Independence Day, mais sans les Martiens. 1 : je promets l’apocalypse. La dernière prévision date d’il y a un mois : « Une grosse crise mondiale est devant nous parce que l’état de la dette internationale est gigantesque. Tous les nuages arrivent sur la Chine, les Etats-Unis, sur la divergence franco-allemande. La situation est cataclysmique. » 2 : vous trouverez la solution des problèmes et un poster détachable de la vision du paradis attalien pour 25 euros chez votre libraire, comme Sept Leçons de vie, survivre aux crises (2010).

Jacques Attali se voit régulièrement confier des commissions par les présidents de la République. Ici, en 2008, il remet un rapport sur la croissance à Nicolas Sarkozy.

Jacques Attali se voit régulièrement confier des commissions par les présidents de la République. Ici, en 2008, il remet un rapport sur la croissance à Nicolas Sarkozy. Sébastien Calvet / Divergence

Attali déteste qu’on dise de lui que c’est un illuminé, il est imprégné de l’idée que tout cela est son affaire : « Beaucoup de mes livres sont des références incontournables et mondiales. Une brève histoire de l’avenir [Fayard, 2009] a donné lieu à deux expositions dont une au Louvre. Mes décorations sont entassées dans un vase. J’ai refusé d’être ministre, d’être candidat à l’Académie française… » Quand il regarde en bas, il doit avoir le vertige.

Mais Attali sait ce qui est bon pour nous. Il ne se passe pas cinq ans sans qu’il soit chargé d’une nouvelle commission. Celle de la « réforme de l’enseignement supérieur » sous Jospin, celle sur « l’économie positive » commandée par Hollande, et la plus célèbre, la Commission pour la libération de la croissance française, dite Commission Attali, sous Sarkozy (la fameuse qui réclamait la libéralisation des taxis).

« Il doit être quelqu’un d’assez malheureux. Il doit penser qu’il n’a pas eu la destinée correspondant à la valeur qu’il se prêtait. » Michel Charasse, ministre de François Mitterrand

C’était inévitable, il a menacé de se présenter à la prochaine élection présidentielle si ses idées programmatiques n’étaient pas appliquées. Mais la vie est mal faite. « Je fais partie des gens qui sauraient faire le job. Mais si je me présentais, je ferais 1 %. » Comme le dit Charasse, « il doit être quelqu’un d’assez malheureux. Il doit penser qu’il n’a pas eu la destinée correspondant à la valeur qu’il se prêtait. » L’avocat William Bourdon, membre de la commission sur l’économie positive, assure : « Il a cette croyance un peu divine que le mouvement des idées triomphera un jour. Mais avant, il y a de quoi se jeter par la fenêtre. »

Attali préfère largement le porte-à-porte. Il passe sa vie dans les ministères à prêcher sa bonne parole. Et puis il est toujours fasciné par le pouvoir. « J’ai l’impression qu’à certains moments j’ai de l’influence sur le président. » Comme d’hab’, après tout. Il a, le premier, senti sur son vaste front le souffle frais du vent puissant du changement : Emmanuel Macron, le marcheur infatigable de la troisième gauche, vice-rapporteur prépubère de la Commission Attali en 2008. « Il est pratiquement là où j’en étais à son âge, analyse Attali. Mais à mon époque, tout était plus facile. » Non… « Sauf que j’avais déjà publié cinq ou six livres. » Ouf.

Le Troisième Jour, il sauva le (tiers-) monde gratuitement

Mais pas que… Jacques a dit : « Je trouve mon bonheur dans le fait de rendre d’autres gens heureux. C’est pour ça que j’ai créé quatre institutions internationales. » 1979, l’air du temps est à l’humanitaire, Attali a une idée. Bien avant le sac de riz Kouchner, il s’embarque pour le Vietnam afin de rapatrier des boat people. Une B. A. majuscule et un bon coup de pub pour le Parti socialiste de Mitterrand. Erreur de débutant, Attali se fait piquer la vedette à l’arrivée à Paris par un prometteur cacique du PS : Laurent Fabius, qui capte habilement les caméras. Le genre de désagrément qui ne se reproduira jamais plus. Par exemple, quand on clique sur sa bio officielle, on lit : « En 1979, il imagine et fonde l’ONG Action internationale contre la faim. » Sauf que, sur la page « historique » de l’organisation, il n’est même pas mentionné. Encore un coup de Fabius ? Marek Halter, estampillé, lui, fondateur officiel, remet le sablier d’Attali à l’heure : « C’est injuste qu’il ne soit pas mentionné, il a participé à l’aventure. Mais on n’est jamais non plus tout seul. Il y avait BHL, Françoise Giroud, Guy Sorman, etc. S’il dit qu’il a eu l’idée d’origine, c’est sans doute vrai… Mais il n’a pas eu de rôle opérationnel. »

« Le programme que j’ai lancé au Bangladesh il y a trente ans a sauvé la vie de dizaines de millions de gens. Allez au Bangladesh et vous verrez comment on parle de moi. » Jacques Attali

Dix ans plus tard, le Bangladesh, emblème de la pauvreté mondiale, vient de subir l’inondation du siècle. Le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna, trois mastodontes fluviaux, se sont déchaînés : 2 000 morts, des dizaines de villages engloutis, des millions de sans-abri. L’occasion rêvée d’entonner un cocorico international. Car Attali a une idée. Domestiquer les fleuves en construisant 3 500 kilomètres de digues. Une ambition à ridiculiser le canal de Suez et la Grande Muraille de Chine réunis. « Le programme que j’ai lancé au Bangladesh il y a trente ans a sauvé la vie de dizaines de millions de gens, explique-t-il aujourd’hui. Allez au Bangladesh et vous verrez comment on parle de moi. J’ai vraiment créé les conditions de sauver la capitale et tous les habitants des rivières. En levant 3,5 milliards de dollars en quelques semaines. »

Quand on lui lit ce commentaire, Paul Dumas, hydrographe dépêché à l’époque par la France pour mener à bien le projet, semble interloqué : « Il a voulu faire une blague ? Non ? Ah bon ? Pas possible… Mais il n’est responsable d’aucune digue et n’a sauvé aucun Bangladais. La France voulait absolument que ce projet dément aboutisse. Il y a eu une étude totalement factice. Le projet était irréalisable. »

L’histoire de Dumas au Bangladesh serait trop longue à raconter. Pour résumer, il sera empêché de partir du pays s’il n’appose pas au préalable sa signature au bas de l’étude de faisabilité réclamée ardemment par Attali. Il rapporte tout ça dans un livre, Les Digues de la honte, passé plutôt inaperçu. On rappelle Attali pour quelques précisions : « On a quand même fait les digues qui protègent la ville de Dacca. Ce sont d’énormes blocs de pierre qui créent des limites pour que les fleuves ne débordent pas trop. »

Digue ou bloc, c’est surtout le fond de l’affaire qui effraie un peu. Le journaliste Fabrice Nicolino a publié en novembre 1992 une longue enquête sur les digues attaliennes.« Les fonds ont surtout servi à payer des bureaux d’études français en mal de commandes, qui ont orienté leurs rapports pour rendre le projet crédible et faire passer Attali pour un grand humaniste. Mais rien n’a été fait. Un procès aurait dû avoir lieu. J’avais essayé de rencontrer Jacques Attali à maintes reprises. En vain. »

La digue, la digue… En tout cas, Attali est passé entre les gouttes du Brahmapoutre pour s’en aller faire un petit tour à la BERD. Où il bétonne, cette fois, son carnet d’adresses déjà très international et finit d’édifier l’imposant circuit hydraulique de son usine unipersonnelle, l’activité A valorisant la B et la C, réciproquement, et où l’image de marque est une source d’énergie précieuse qui fait fonctionner l’ensemble. A ce titre, il existe un secteur attalien où, à l’inverse de tous les autres, il vaut mieux en savoir un minimum, c’est sa banque d’affaires, A & A (Attali & Associés). Apporteur d’affaires dans des deals très secrets, fusions-acquisitions, conseiller du CAC 40, membre d’une foultitude de conseils d’administration, 2,5 millions d’euros de chiffre d’affaires… A vrai dire, on a du mal à s’y retrouver.

Jacques Attali avec Emmanuel Macron en 2008 :  « Il est pratiquement là où j’en étais à son âge », dit-il du ministre de l’économie.

Jacques Attali avec Emmanuel Macron en 2008 :  « Il est pratiquement là où j’en étais à son âge », dit-il du ministre de l’économie. Pascal Sittler/Rea

Heureusement, il y a des pépites. Il préside par exemple le conseil de surveillance de Louvre Alliance, une boîte de conseil au business poétique : « Louvre Alliance propose une rive d’actions libérée de toute arrogance, plus proche du service ou de l’accompagnement que de la délivrance présomptueuse de certitudes. » Si c’est pas du Attali tout craché, ça. Ce genre de préceptes, il les prodigue au bout du monde, dans des conférences dont les tarifs peuvent grimper jusqu’à 45 000 euros. « Ma règle, c’est trois conférences non rémunérées pour une rémunérée. Je me fais payer quand ma conférence peut avoir un impact commercial pour l’entreprise. » C’est à peu près pareil pour tous les grands de ce monde. Trois gentils à l’œil pour un méchant facturé plein pot.

Attardons-nous un instant sur Denis Sassou-Nguesso, à la tête du Congo depuis les années 1990. Très méchant, Sassou. « J’ai été à l’origine de sa rencontre avec Attali, en mai 1998, raconte Serge Berrebi, homme d’affaires qui a beaucoup bourlingué en Afrique. Dans nos discussions, le niveau de rémunération d’Attali tournait autour de 10 millions de francs par an. Je pensais qu’il pouvait aider à relever le pays après la guerre civile. J’ai été naïf. Il n’a rien fait. Son intervention fut purement commerciale. Sassou était avide de relais extérieurs et de proximité avec des personnalités françaises. Là, Attali lui a été utile. » L’intéressé nie « tout contrat. On devait peut-être les conseiller sur la réduction de la dette mais ça ne s’est pas fait ».

Au hasard de la presse, on peut lire aussi qu’Attali conseille le président kazakh Noursoultan Nazarbaev (Mediapart), réélu en 2015 avec 97,7 % des voix. Ou encore le vice-prince héritier saoudien, Mohamed ben Salman (Le Monde).« Il est vrai que je connais bien les deux, mais je ne les conseille pas », précise Jacques Attali. Toujours une question de point de vue. « Son rapport à l’argent est effrayant, assure Jean Glavany. Quand j’étais ministre de l’agriculture, il m’a écrit une lettre où il m’a demandé un recours gracieux pour le plus gros agriculteur français qui avait triché sur la prime PAC. Des primes en millions d’euros. Je lui avais écrit : “Pas toi, Jacques, pas ça.” »

« Ma règle c’est : toute lettre que j’écris, tout e-mail que j’envoie doit pouvoir paraître le jour même dans “Le Canard enchaîné”. » Jacques Attali

Quelquefois, quand même, Attali n’est vraiment pas prudent. Il est mis en examen en 2001 pour recel d’abus de biens sociaux et trafic d’influence. La justice française le poursuit pour avoir reçu 200 000 dollars d’une société du marchand d’armes Pierre Falcone pour une étude sur le microcrédit, « un habillage permettant de dissimuler la rémunération par Jacques Attali de son influence », selon l’ordonnance de renvoi du tribunal correctionnel. Il sera relaxé en 2009, au bénéfice du doute.

Depuis, Attali s’impose un nouveau précepte vertueux : « Ma règle c’est : toute lettre que j’écris, tout e-mail que j’envoie doit pouvoir paraître le jour même dans Le Canard enchaîné. » Il a dû dire Le Canard au pif, mais c’est quand même un sacré coup de chance. Parce que l’un de ses trois meilleurs amis, avec Jean-Michel Darrois et Erik Orsenna, l’académicien, « c’est, dit-il, Nicolas Brimo », qui se trouve être administrateur du… Canard enchaîné.

Pas grave, Jacques Attali a changé. Tout en force intérieure et en lyrisme intime, il s’est arrondi, il est devenu proche de Matthieu Ricard, le VRP français du bouddhisme transfrontalier. Dans les réunions, il faut lui demander de hausser la voix tellement il murmure très lentement en scrutant son nouvel horizon. Jacques a dit : « Je suis moins impatient et certainement plus tolérant avec les autres. Dans la rue, les gens sont très gentils : “C’est bien ce que vous faites, continuez.” Je ressens comme une vibration positive autour de moi. » Bon, bien sûr, l’Attali transcendantal a écrit son guide : Devenir soi (Fayard, 2014).

Le Quatrième Jour, il créa une nouvelle nouvelle économie

En 2004, Raphaël Palti, PDG prospère d’Altavia, entreprise de marketing, invite Jacques Attali à déjeuner au Coq de la maison blanche, à Saint-Ouen. « Soucieux de l’image et de la réputation qu’il avait sur son rapport à l’argent, je lui ai demandé : “Mais de quoi vivez-vous ?”Sa réponse fut : “Je vis du produit de l’écriture de mes livres [7 millions d’exemplaires vendus, selon ses chiffres] et gagne de l’argent avec ma société de conseil en fusion-acquisition ; quant à Planet, c’est du bénévolat.” Cela s’est passé les yeux dans les yeux et j’ai été convaincu. »

Palti est toujours membre du conseil d’administration de Planet Finance, la « grande machine mondiale du microcrédit » chargée, depuis 1999, sur une idée originale de Mohamed Yunus, Prix Nobel de la paix 2006, de sauver les séquestrés de la pauvreté en leur donnant accès aux services financiers usuels. Permettre, par exemple, à une communauté de femmes au Ghana de devenir entrepreneuses. Là, Palti se sent « vraiment utile ». Pour bâillonner les mauvais esprits, il ajoute même : « Il lui est arrivé de perdre de l’argent dans des business. C’est un excellent président et sans doute un très mauvais directeur général. Magouiller, c’est sûrement pas son truc. »

Jacques Attali, ici au Festival de Cannes 2011 avec Carole Bouquet, soigne ses relations dans le milieu de la culture.

Jacques Attali, ici au Festival de Cannes 2011 avec Carole Bouquet, soigne ses relations dans le milieu de la culture. Papix / Bureau233

Attali a un cœur d’artichaut humanitaire mais aussi le sens aigu de l’instant décisif où il faut prendre la vague pour monétiser l’ensemble. A l’époque, le créneau porteur du microcrédit n’est pas encore embouteillé. Alors Attali met le paquet, convoque ses potes people, Carole Bouquet ou Aure Atika, et ses copains très solvables du CAC 40. Il a même tenté de rallier à sa cause Maria Nowak, la pionnière du microcrédit avec l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie). Mais Maria Nowak n’est ni people ni cotée en Bourse : « Il m’a dit que ce serait intéressant de venir car il y avait des stars [Michel Rocard, Rachida Dati, des présidents de banque, NDLR]. Et alors ? Avec Jacques Attali, la com prend souvent le pas sur la réalité. »

« Sa vision confine à l’idéalisme voire à la naïveté, c’est ce que j’aime chez lui. Après, Planet Finance est toujours à la limite de la rupture. » Joël Plain, membre du conseil d’administration de Planet Finance

Pourtant Planet Finance a de quoi impressionner : 80 pays concernés, 1 000 employés. « Nous soutenons plus de 10 millions d’entrepreneurs. » Attali exagère toujours un peu. Depuis quelques années, le microcrédit, ce n’est plus trop maxi-l’éclate. Planet Finance a enregistré 1 million d’euros de pertes en 2015 – soit à peu près autant que les années précédentes. Plusieurs filiales ont cessé d’émettre. Des donateurs se sont lassés. Mais les petits soucis du quotidien, ce n’est pas trop son problème. Planet Finance, c’est l’œuvre du bien et de sa vie. Joël Pain, membre du conseil d’administration : « Sa vision confine à l’idéalisme voire à la naïveté, c’est ce que j’aime chez lui. Après, Planet Finance est toujours à la limite de la rupture. C’est le énième risque de redressement judiciaire. Il faut toujours une nouvelle opération pour relancer la machine. Mais ça ne se cassera pas la figure. Sauf si Jacques s’en va. » Pour ne rien arranger, il paraît que le microcrédit crée des effets pervers. Esther Duflo, professeure au Collège de France et conseillère de Barack Obama, a même dit : « Je ne pense pas que le microcrédit ait aidé qui que ce soit à sortir de la pauvreté. »

« Jacques Attali (ici, en juin 2016) travaille de façon impressionnante. Plusieurs heures par jour et par nuit », dit de lui son ami l’avocat Jean-Michel Darrois.

« Jacques Attali (ici, en juin 2016) travaille de façon impressionnante. Plusieurs heures par jour et par nuit », dit de lui son ami l’avocat Jean-Michel Darrois. Gaël Turpo pour M Le magazine du Monde

Ce genre de débat, c’est la guigne. Pour Attali, il valait donc mieux sortir de ce guêpier potentiel. Il a rebaptisé sa boîte Positive Planet, a changé de concept – on parle désormais d’économie positive – et transféré les fonds de l’un à l’autre à la va-vite. Loïc Hennekinne, collaborateur d’Attali et ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, a claqué la porte. « Le groupe Positive Planet, dans son ensemble, va très bien, positive Attali. Certaines entités ont connu des difficultés liées au retard de certains bailleurs qui sont pour l’essentiel réglées grâce au travail formidable de nos équipes. »

Mais Attali, c’est comme un grand enfant, il accélère quand les autres préfèrent freiner. Donc va pour un nouveau joujou inspirant, cette économie positive dont la définition et l’avenir doré ont encore du mal à être mesurés. Mais là, attention, il est motivé comme jamais. Il a levé 800 000 euros de fonds lors d’un gala au dernier Festival de Cannes, il rêve d’une entrée en Bourse dans quatre ou cinq ans. Il a lancé un forum au Havre (dont Le Monde est partenaire), qu’il imagine devenir assez rapidement le Davos de l’économie positive. Le grand jeu, quoi. Salman Rushdie, invité vedette de l’événement qui se tiendra du 13 au 17 septembre, parviendra-t-il à éclipser Attali ?

Les Jours 5, 6 et 7, il contempla son œuvre

Et puis il prend des congés payés. Mais attention, des vacances attaliennes, pas la formule glandouille avec les mots fléchés force 2. « Il est cool tout en continuant à travailler de façon impressionnante. Plusieurs heures par jour et par nuit, raconte Jean-Michel Darrois, avec qui il a partagé la promiscuité d’un bateau. Il lit beaucoup de revues mathématiques. » Pour percer à jour le théorème de la complétude impossible ? Darrois n’est pas peu fier de révéler qu’ils jouent ensemble « au baccalauréat. Et quand il perd, ça peut arriver contre ma femme, il n’est pas content ». Attali, soudain pâle comme une étoile du crépuscule ?

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Vous trouverez ci-dessous la longue enquête que j’ai consacrée en 1992 à la sordide affaire des digues du Bangladesh, parue alors dans le mensuel Politis sous le titre Les digues de la honte. C’est long, certes, mais le seul travail de fond que vous trouverez sur le sujet. Je crois pouvoir dire que cela vaut la peine d’y passer un moment.
 

À LA FIN DU MOIS D’AOÛT 1988, L’EAU MONTE partout au Bangladesh. Beaucoup plus que d’habitude. À Dinajpur vers le 25, à Bogra le 28, à Dhaka, la capitale, le 31. C’est l’inondation du siècle, la pire de mémoire d’homme. Gonflés par les pluies de mousson, les trois grands fleuves du pays – le Gange, la Jamuna, la Meghna – et des dizaines d’autres rivières recouvrent plus de la moitié du pays pendant un mois. Trente millions de personnes sont sans abri, des villages disparaissent à jamais. Entre mille cinq cents et deux mille Bangladeshis meurent.

Pour la première fois à ce point, Dhaka a les pieds dans l’eau. Et Gulshan, le quartier des ambassades, comme les autres, ce qui ne va pas manquer d’avoir des conséquences. Les diplomates et la bourgeoisie locale n’en reviennent pas. Danièle Mitterrand, en visite sur place, est effarée par ce qu’elle voit. Rentrée à Paris, elle fait à son mari le récit de l’apocalypse.

Cela tombe bien. François Mitterrand met en effet la dernière main au discours qu’il doit prononcer à l’Assemblée nationale des Nations Unies le 29 septembre 1988. Il décroche son téléphone et demande à un de ses conseillers une note qu’il souhaite intégrer à son texte. À New-York, à la tribune, le président français se fait solennel : « Le développement passe par le lancement de grands projets d’intérêt mondial capables de mobiliser les énergies au service de telle ou telle région blessée par la nature ou la folie des hommes. L’exemple de la stabilisation des fleuves qui inondent le Bangladesh, à l’origine d’une impressionnante catastrophe, fournirait la juste matière d’un premier projet de ce genre. La France, pour sa part, est prête à y contribuer ».

C’est ainsi que naît le grand projet d’aide française au Bangladesh. Outre l’exceptionnelle crue de l’automne 1988, un autre événement va favoriser sa mise au point : le Bicentenaire de la Révolution française et le Sommet de l’Arche, qui doit réunir, du 14 au 16 juillet 1989, les pays les plus industrialisés. François Mitterrand est convaincu qu’il faut y annoncer une mesure spectaculaire, démontrant que le Nord, et singulièrement la France, n’a pas renoncé à aider le Sud. D’autant plus que les critiques se développent contre les fastes d’une fête d’où les pauvres de la planète seront exclus.

Jacques Attali sera l’homme clé ce de dossier. Le « sherpa » du Président ne faillit pas à sa réputation de rapidité. C’est, dit la légende dorée, en « une seconde » que l’idée de digues au Bangladesh naît dans le cerveau fertile d’Attali. Ce doit être, selon lui, « l’équivalent de Suez ou de Panama au XIXème siècle » (Le Monde du 22 mai 1990). D’ailleurs, insiste-t-il (Le Monde du 4 mai 1991), « notre monde a besoin de cathédrales à construire. Et si on n’a pas de rêves fous et réalisables, le monde va périr dans le quotidien et l’ennui ». Dès octobre 1988, il devient le messager personnel du Président auprès du Bangladesh et des institutions internationales, dont la Banque Mondiale et la Communauté européenne.

Le 1er décembre, il est à Dhaka avec des représentants de sociétés d’ingénierie françaises et quelques fonctionnaires. Joël Maurice, un ingénieur des Ponts venu du ministère de l’Équipement, assure le suivi administratif du dossier. Les bureaux d’études, de leur côté, commencent à rêver à haute voix. La perspective de grands travaux a en effet de quoi intéresser ces entreprises fragiles, perpétuellement à la recherche de marchés extérieurs.

L’ingénieur Bernard Goguel, responsable du Bureau Coyne et Bellier, se souvient parfaitement du climat de l’époque : « Au début décembre 1988, j’ai été approché par mon président, qui m’a dit : “Je reviens d’un voyage avec Attali, il y a un coup formidable à faire, il faut faire une proposition d’urgence”. On ne savait pas trop où on mettait les pieds, mais il fallait foncer. Il y avait une forte incitation du gouvernement à aller nous promener, nous les bureaux d’études, en Extrême-Orient. On pourrait résumer les choses ainsi : ce n’est plus l’Afrique qui compte, c’est l’Asie. Probablement n’y serions-nous pas allés de nous-mêmes. Mais j’ai senti qu’avec Attali et Maurice, on avait affaire à des gens en phase avec les échéances politiques. C’est très important, car une étude technique n’a de valeur que si elle est soutenue par des décisions politiques ».

Quelques jours après le retour de Jacques Attali à Paris, une première réunion de travail rassemble à Lyon cinq bureaux d’études français. « On a été étonnés de voir arriver le BCEOM (Bureau central d’équipement d’outre-mer), raconte Bernard Goguel, parce qu’ils n’avaient pas été du voyage au Bangladesh. C’est Joël Maurice qui les avait prévenus et conviés, ce qui n’a pas plu à tout le monde ». Ce qu’un autre participant, moins diplomatiquement, explique ainsi : « Le BCEOM n’a pas de vraes références en matière de crues, mais son capital appartient en partie à l’État, via le ministère de la Coopération et la Caisse centrale de coopération. Il était clair que le BCEOM était le poulain de l’État ».

En janvier 1989, le gouvernement français annonce qu’il paiera une coûteuse « étude de préfaisabilité pour le contrôle des inondations au Bangladesh ». Il choisit, pour le réaliser, les cinq bureaux de la réunion de Lyon : EDF-International, Coyne et Bellier, le BCEOM, la Compagnie générale du Rhône (CNR) et la Sogreah. Les sociétés françaises constituent alors le FEC (French Engineering Consortium). C’est pour elles une divine surprise, car elles savent que le client français est pressé et que l’étude, coûte que coûte, doit être remise fin mai. Le marché a été conclu sans appel d’offres, de gré à gré, et elles devinent sans peine que d’autres contrats suivront. Si la volonté politique se maintient, le Bangladesh deviendra un Eldorado.

C’est le premier dérapage de cette affaire. Pour des raisons strictement politiques, aggravées par un calendrier serré, la France a fait confiance à des ingénieurs dont l’intérêt bien compris est de retenir les méthodes les plus lourdes et les plus coûteuses. Joël Maurice ne conteste pas la précipitation. « C’était clair, il fallait déboucher avant le Sommet de l’Arche, dit-il. Pendant près d’un an, j’étais une sorte de secrétaire général d’un groupe qui se réunissait tous les mois dans le bureau de Jacques Attali. L’étude, plus j’y pense, et plus je me dis qu’elle a été faite en un temps record. Début décembre 19988, nous découvrions le problème, et le 31 mai 1989, nous remettions l’étude de Dhaka aux Bangladeshis. Si l’on songe que l’ordre effectif a été donné en janvier et que l’étude proprement dite a débuté en février, on mesure notre rapidité. Tout a été payé par le gouvernement français, soit un don total de vingt-cinq millions de francs qui n’a d’ailleurs pas été totalement dépensé ».

La somme est néanmoins énorme pour une étude menée au pas de charge. Les ingénieurs se relaient sur place, le plus souvent sans connaître le pays et ses étonnantes particularités physiques. Henri Garros-Berthet, par exemple, chargé de la déterminante partie « Hydrologie » de l’étude, ne consacre qu’une seule visite sur le terrain et n’a pu observer le fleuve Jamuna qu’à l’étiage. « Nous avons travaillé là-bas trois mois environ, dit-il, de février à mi-mai, avec deux ingénieurs bangladeshis. Pour ma part, j’y ai passé environ un mois et demi, à collecter des documents et à faire mouliner des ordinateurs. Je n’ai pas, je dois le dire, de connaissance personnelle, du déroulement d’une crue ».

Le 31 mai 1989 – chose promise, chose due -, le FEC remet son étude. C’est une mallette bleue, lourde de dix kilos de documents. « Chaque société, admet Bernard Goguel, a eu la tentation de rajouter de la paperasse pour montrer qu’elle avait travaillé. C’est néanmoins une bonne étude, mais si nous avions eu un an et demi pour la réaliser, comme c’est la règle, elle aurait probablement coûté de 15 à 20 % moins cher. Et nous aurions évité des doublons , quelques duplications ou contradictions ».

Bonne étude ? Les ingénieurs proposent de bouleverser les conditions de vie du pays en endiguant massivement les trois fleuves du Bangladesh. Selon les variantes, de 3 300 à 4 000 km de digues d’une hauteur de 4,50 m à 7,40m seraient construites sur vingt ans, pour un coût de cinq à dix milliards de dollars. Dans ce pays sans pierre, il faudrait importer une grande partie des matériaux de construction, les engins de travaux publics et les ingénieurs. Dans ce pays sans terre, où la concentration atteint couramment plus d’un millier d’habitants au km2, 20 000 hectares seraient repris aux paysans et 180 000 personnes – c’est le chiffre des aménageurs, très sous-estimé – seraient expropriées.

L’étude française, payée rappelons-le sur fonds publics, n’est pas, malgré certaines apparences, une farce. Elle ne comporte pourtant aucune étude d’impact du gigantesque ouvrage. Rien. « Nous en étions à l’avant-projet, explique Joël Maurice. Et à ce stade, nous avions intégré l’environnement autant qu’on le pouvait ». Précisément, c’est dans le cadre de cet avant-projet que les experts auraient dû examiner les diverses solutions permettant de lutter contre les crues. Or seul l’endiguement a été étudié. « Nous n’avons pas travaillé sur d’autres possibilités, précise Joël Maurice, car ça nous paraissait une réponse appropriée au problème posé. Mais peut-être nous sommes-nous trompés ». Une modestie tardive, et qui ne répond pas à toutes les questions.

Le rapport français est ainsi muet sur une dimension essentielle du problème : la gestion régionale de l’eau. Le Bangladesh fait partie d’un bassin qui comprend  aussi une partie du territoire de l’Inde, du Népal, du Bhoutan et de la Chine (le Tibet). Maîtriser le cours de fleuves comme le Gange ou la Jamuna, dont la plus grande partie coule hors du Bangladesh, est impossible sans une coopération régionale. L’explication de cette aberration est simple. Il y a eu veto indien. New Delhi a fait savoir d’emblée à Jacques Attali qu’il n’était pas question pour l’Inde d’être associée à la lutte contre les crues de son voisin. Entre les deux pays, la guerre de l’eau depuis que l’Inde a construit le barrage de Farraka sur le Gange, à 17 kilomètres de la frontière. Le Bangladesh l’accuse régulièrement de détourner l’eau du fleuve à son unique profit.

Jacques Attali devait-il, dans ces conditions, donner le feu vert à une étude aussi lourde de conséquences ? « Politiquement, reconnaît Bernard Goguel, il n’était pas question d’aller chercher des solutions techniques hors du Bangladesh. Nous le savions, c’était la règle du jeu ». Autre question taboue : la corruption. En 1986, le très libéral The Economist décerna au Bangladesh le titre disputé de «  pays le plus corrompu du monde ». C’est un pays où tout s’achète, du moindre policier jusqu’au ministre. « Même les renseignements techniques se paient, renchérit Bernard Goguel. En moyenne, il faut compter, quel que soit l’objet d’une transaction, de 5 à 8 % de bakchich. En deux ans, le plus petit responsable a de quoi payer des études à ses enfants ». De 1981 à 1988, les dépenses militaires ont augmenté de 73 % en termes réels tandis que celles pour l’éducation baissaient de 15 %. « Il était clair, affirme Joël Maurice, que lorsque Jacques Attali a rencontré les autorités du Bangladesh, celles-ci ne demandaient pas un cachet d’aspirine, mais une protection structurelle ». On le comprend d’autant mieux que le dictateur d’alors, le général Ershad, voyait dans l’aide française l’occasion de fructueuses combines pour lui-même et ses fidèles.

Les élites urbaines, les rares industriels et les paysans riches du pays ont fait bloc derrière le dictateur. En partie pour les mêmes raisons, en partie pour assurer une protection durable de leurs biens. « Il existe au Bangladesh, dit Barry Dalal-Clayton, de l’Institut international pour l’environnement et le développement, un lobby, avec des soutiens politiques au plus haut niveau, en faveur de l’endiguement des principales rivières du pays ».

Quant au peuple misérable des campagnes, nul n’a songé à le consulter. Le Service civil international (SCI), une active ONG dirigée au Bangladesh par Mujibul Huq Dulu, a lancé en 1987 un programme de développement en faveur des habitants de la Jamuna, la « rivière qui danse », comme l’appellent les paysans. Ceux-ci y vivent sur des chars, des bancs de sable et de limon, que la Jamuna remodèle sans cesse, obligeant les habitants à déménager. Les plus vieux hameaux n’ont pas vingt ans.

Dans la zone où intervient le SCI, 1 500 000 personnes sont installées, dans un peu moins de 1200 villages. Le plan français les concerne au plus haut point, car en cas d’endiguement généralisé, ils devront soit trouver d’autres terres – mais il n’y en a pas – soit mourir. Les digues feront fatalement monter le niveau des eaux au-desus de leurs terres actuelles. « Les gens qui vivent sur la Jamuna depuis des générations ont des droits, affirme Mujibul Huq Dulu. Nous nous opposerons à ce projet par tous les moyens. S’il le faut, nous briserons les digues. Nous sommes prêts à déclencher une guerre civile ».

Mujibul, malgré des visites répétées à l’ambassade de France à Dhaka, n’a jamais pu obtenir la moindre copie du plan français. Dans une requête auprès du tribunal international de l’eau, à Amsterdam, le SCI écrit que « la construction des digues entraînerait le départ forcé de plus de cinq millions de personnes qui vivent le long du fleuve ou sur ses îles ».

Cette indifférence pour le sort des pauvres était, paradoxalement, l’une des conditions du succès du plan français. Car les inondations ne sont pas perçues de la même manière selon qu’on vit à Dhaka, dans un bureau climatisé, ou sur un banc de sable toujours à la merci des flots. Le paysan a, du reste, deux mots pour nommer les inondations. Le premier, barsha, désigne les crues régulières et bienfaitrices de la saison humide ; le second, bonna, s’applique aux catastrophes qui dévastent de temps à autre le Bangladesh. « Pour le commun des mortels bangladais, estime Pierre-Alain Baud, bon connaisseur du pays, les crues représentent un phénomène naturel, heureusement régulier, touchant caque année et très normalement une bonne partie du pays, une pause dans le travail agricole quand le limon charrié de l’Himalaya fertilise la terre bangladaise, et l’occasion pour les familles de se réunir grâce aux bateaux qui traversent alors le pays dans tous les sens… ».

Plus que le limon encore, les algues apportées par les crues jouent un rôle irremplaçable d’engrais naturel. Capables de fixer l’azote atmosphérique, elles le restituent aux jeunes pousses de riz en se décomposant. Sans leur apport, les paysans seraient contraints d’utiliser d’énormes quantités de produits chimiques, dangereux pour l’écosystème. Mais ils n’en ont de toute façon pas les moyens.

Le plus éclairant bienfait des crues, c’est qu’elles permettent une véritable explosion du nombre de poissons. Les échanges d’eau entre le lit des fleuves et les zones inondées sont cruciaux pour la ponte des œufs et le nourrissage des jeunes. Dix millions de personnes, au Bangladesh, vivent directement de la pêche et pas moins de 80% des protéines animales de l’alimentation proviennent du poisson. Que se passera-t-il en cas d’endiguement ? On le sait d’autant mieux que des digues existent déjà dans certaines régions. Construits au cours des trente dernières années, leur utilité est fort contestée.

Des experts bangladeshis estiment par exemple qu’elles ont souvent aggravé les effets des crues, notamment en 1988. D’autres, réunis en 1989 à Dhaka par le Bangladesh Agricultural Research Council, ont noté une « réduction drastique » des prises de poisson et de la diversité des ressources piscicoles après la construction des digues. Le Bangladesh est en outre un pays féodal, où la masse des paysans s’oppose en permanence aux propriétaires terriens. « Quand une terre émerge, explique Bernard Kervyn, qui a passé près de neuf ans dans les villages bangladeshis pour « Frères des hommes », les paysans se précipitent, mettent quelques vaches et plantent. Au moment de la récolte, il n’est pas rare de voir débarquer les hommes de main des propriétaires terriens. Parfois de véritables  armadas de centaines de petits bateaux et de milliers d’hommes armés. Ils volent le gain et le bétail, brûlent les maisons. De cela, les experts ne parlent jamais. Quand, par extraordinaire, ils pénètrent dans un village, ils s’entretiennent avec celui qui parle anglais. Et c’est le propriétaire du coin ».

Le plan français apparaît donc comme une prise de position dans la guerre sociale qui déchire le Bangladesh. Si les paysans riches s’y déclarent à ce point favorables, c’est qu’ils sont les seuls à pouvoir irriguer de manière industrielle, les seuls à avoir besoin d’une protection permanente. À l’abri des digues, ils pourraient massivement utiliser des engrais chimiques, augmenter à la fois leurs rendements et leur richesse. À terme, ils détiendraient le seul pouvoir qu’ils n’aient pas encore, le pouvoir de l’eau. Les digues seraient en effet équipées d’un système de clapets et de vannes permettant une circulation contrôlée de l’eau. Il n’y a ni mystère ni suspense : derrière le robinet, on retrouverait le propriétaire ou ses mercenaires. « Ce système, estime Bernard Kervyn, ne peut qu’aviver les tensions sociales dans les villages bangladeshis ».

Au risque de la provocation, on peut se demander pourquoi la crue de 1988 a suscité une telle émotion. Cette crue était, pour la plupart des experts, de type centennal. Statistiquement, elle ne revient qu’une ou deux fois par siècle, et celle d’il y a quatre ans a été remarquablement surmontée par les paysans bangladeshis. Au printemps 1989, une équipe américaine menée par un professeur de Harvard, Peter Rogers, remit à l’Agence américaine pour le développement international (USAID) une étude aux conclusions radicalement différentes. Les Américains n’étaient pas, il est vrai, ligotés par des impératifs commerciaux.

Leur plan consiste, pour l’essentiel, à vivre avec les crues, jugées non seulement inévitables, mais largement bénéfiques. Il s’agirait d’instituer un réseau d’alerte efficace et de s’appuyer sur la population locale pour surélever maisons et bâtiments. Le dossier français est-il au moins techniquement irréprochable ? Loin s’en faut. « Comment domestiquer une rivière aussi large que le Pas-de-Calais, qui bouge de plusieurs centaines de mètres en une année, dévastant tout sur son passage ? » se demande le journaliste anglais Fred Pearce.

Tout le problème est là. Les rivières du Bangladesh ont des lits mobiles, sans cesse mouvants. En 200 ans, par exemple, l’embouchure du Gange a bougé de 250 km. « Nous avons construit un hôpital dans le nord du pays, se souvient Bernard Kervyn. Il était à l’époque à 12 km du fleuve. Il est aujourd’hui à quelques centaines de mètres… ». Nul ne sait, nul ne peut savoir comment se comporteraient des fleuves ainsi corsetés.

Cela n’entame pas l’optimisme de Joël Maurice. « On sait traiter ces problèmes, assure-t-il, par la similitude, comme on dit dans notre jargon d’ingénieurs. Techniquement, le seul problème est celui des épis de béton qu’il faudra placer à des intervalles réguliers. Mais c’est à la portée des ingénieurs. Il faut investir, c’est tout. »

Gaston Dumas, un hydrologue réputé, porte un regard sans aménité sur l’étude française de préfaisabilité. « Le texte, dans sa partie hydrologique, amène à se poser de graves questions. Son niveau général est proche de la compilation des livres de vulgarisation trouvés en librairie à Dhaka. Aucune référence n’est faite aux grandes études du passé, notamment celles de Sogreah-Italconsult, Nedeco ou Ieco, ce qui est incompréhensible. J’ai constaté en de nombreux endroits des débits soit erronés soit surévalués, parfois de 30 % pour les grands cours d’eau. Ces données sont incompatibles avec les lois élémentaires de l’hydraulique. Sur certaines sections de fleuves, on remarque la disparition inexplicable de débits de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes, soit une valeur supérieure à la totalité des cours d’eau français en crues simultanées. C’est tout simplement incroyable. Jusqu’aux règles élémentaires de la morphologie du lit des cours d’eau, qui semblent parfaitement ignorées ».

L’étude française a-t-elle seulement été bâclée ? Seule une commission d’enquête indépendante permettrait d’y voir clair. Le témoignage accablant de Gaston Dumas, dont on lira plus loin le détail (voir « L’Affaire Dumas ») est d’ores et déjà un début de réponse. « Les ingénieurs ? s’indigne Bernard Kervyn. Ils ne font que passer et coûtent cinquante mille francs par mois dans un pays où une famille de huit personnes se débrouille, dans le même temps, avec cent francs. Les Français de l’ambassade, de leur côté, ne sortent pas de leurs bureaux et ne connaissent rien du Bangladesh, c’est une horreur ! J’aurais aimé que Jacques Attali, avant de s’agiter à la télévision, vienne ici non pas s’informer auprès des paysans – ne rêvons pas -, mais au moins discuter avec les Hollandais et les Danois qui travaillent sérieusement sur ces questions depuis des années ».

Post-scriptum : Au somment de l’Arche à Paris, en juillet 1989, les sept pays les plus riches de la planète décidèrent de confier à la Banque Mondiale la coordination de l’aide au Bangladesh. Au cours d’une réunion à Londres, en décembre de la même année, cette dernière décida le lancement d’un plan d’études et de projets pilotes régionaux sur cinq ans, pour un montant total de 146 millions de dollars. C’est un compromis entre les positions japonaise, américaine et française, mais l’influence de l’étude de 1989 reste déterminante. À partir de ce moment, la France n’est néanmoins plus le seul maître à bord, et doit partager avec d’autres partenaires, dont l’Allemagne, le Danemark et les Pays-Bas, responsabilités et chantiers.

Pour autant, le projet d’endiguement global n’est nullement abandonné, et un lobby actif continue en France de le soutenir. « Début 1993, viendront les études d’avant-projets sommaires, déclare en mai 1991 Paul Granet, ancien ministre, alors président de la Compagnie nationale du Rhône (CNR). Puis les études d’exécution et la sélection des entreprises par appel d’offres, avant d’aborder concrètement la réalisation des ouvrages de protection. Mais rien ne permet de penser que la faisabilité du projet soit remise en question ».

ATTALI : UN HOMME PRESSÉ (Encadré)

Jacques Attali n’a pas beaucoup de temps. Politis, a téléphone ou faxé une vingtaine de fois à son secrétariat pour obtenir un entretien, et en a finalement obtenu deux. Le premier, le 17 septembre 1992, le second le 30. Les deux ont été annulés à la dernière minute, sans explication. Nous ne pouvons que vivement le regretter. Jacques Attali exerce désormais sa vive intelligence dans le cadre de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) et réserve ses fulgurantes idées aux citoyens de l’Est européen. Le Bangladesh est loin.

L’AFFAIRE DUMAS 
Gaston Dumas part pour une mission d’expertise au Bangladesh le 25 octobre 1990. Choisi par la Caisse centrale de coopération économique (CCCE) – c’est-à-dire l’État – pour sa très grande expérience professionnelle, il doit rester trois mois dans le pays et définir, puis calculer les paramètres hydrologiques permettant une protection contre les crues. Hydrologue, Gaston Dumas a dirigé dans le cadre de l’ONU, de 1964 à 1966, une étude sur le delta du Bangladesh, la plus importante jamais entreprise. Pendant ces deux années, près de 400 personnes, disposant d’une vingtaine de bateaux, ont réalisé des millions de mesures hydrométriques. C’est dire sa compétence et sa connaissance du pays.

Lorsqu’il revient au Bangladesh vingt-cinq ans plus tard, le service hydrologique bangladeshi qu’il avait contribué à créer existe toujours. C’est la seule bonne surprise du séjour. Sitôt arrivé, Gaston Dumas constate qu’il n’a pas les moyens de travailler. Il ne dispose que d’un minuscule bureau provisoire, n’a pas de voiture – celle qui lui était destinée sert à d’autres fins -, pas davantage de micro-ordinateur. Les rapports sont d’emblée exécrables avec Jean-Marie Lacombe, le résident à Dhaka du bureau d’études qui paie sa mission, le BCEOM.

Peu à peu, Dumas est amené à s’interroger sur le sérieux de l’étude de préfaisabilité financée en 1989 par le gouvernement français (voir les 4 articles précédents). Malgré ses demandes répétées, il ne peut obtenir les données informatiques ayant servi de base à l’étude. À peine si l’on consent à lui envoyer à Dhaka une disquette sans intérêt. « Je ne comprends pas, écrit-il dans un fax du 20 novembre 1990 adressé en France à un responsable du BCEOM, pourquoi l’analyse des niveaux d’eau (fondamentale) n’apparaît nulle part, non plus que celle des précipitations journalières (l’analyse commence à quarante-huit heures). J’aimerais avoir les éléments correspondants ». Il ne les aura jamais.

« Ce ne pouvait être qu’une politique délibérée pour me priver de toute information sérieuse », estime-t-il aujourd’hui. En s’appuyant sur des éléments de son travail de 1966, en récoltant à ses frais des données en dehors de son temps de travail, sur un ordinateur prêté, Gaston Dumas progresse néanmoins. Il ne fait bientôt plus de doute pour lui que l’étude de préfaisabilité présente des carences vertigineuses et que beaucoup de ses chiffres sont faux. « Personne ne pensait, dit Gaston Dumas, que j’allais remettre en cause cette Bible en collectant de nouveau toutes les données avec l’aide de mes deux adjoints bangladeshis, et en dehors de toute voie officielle ».

À son retour en France en février 1991, devant les opacités manifestes de sa mission, Gaston Dumas propose sa démission. Dans une lettre au BCEOM, il précise que « si nous nous apercevons, après l’étude [celle qu’il mène à l’époque] que certains ouvrages de protection contre les crues, par exemple des endiguements, ne peuvent jouer leur rôle par suite de la disproportion entre le débit des lits majeurs et celui des mineurs de certaines sections des cours d’eau, il sera difficile de redresser la situation (…). Dans l’obligation d’effectuer une tâche incomplète, [il ne veut pas] être accusé ultérieurement d’avoir négligé la partie hydrologique [qu’il] estime la plus importante ». À la suite d’une réunion au siège de la CCCE à Paris le 13 février, en présence de Joël Maurice, il accepte néanmoins une nouvelle mission de trois mois, « à condition d’avoir un soutien logistique digne de ce nom ».

Sur place, bien au contraire, tout se gâte. L’homme du BCEOM à Dhaka, Jean-Marie Lacombe, ne supporte plus les critiques de Gaston Dumas. Il va jusqu’à bloquer l’envoi en France par fax de certains éléments du rapport de l’hydrologue. Utilisant un moyen détourné, celui-ci adresse le 9 avril une lettre à un responsable du BCEOM : « Il n’y a plus de communication entre Agropolis [l’un des sièges du BCEOM] et moi-même parce que Jean-Marie Lacombe bloque l’envoi de fax. Cette situation qui se prolonge nous conduit à l’échec. J’attache une grande importance à votre intervention rapide et à ce que des situations de cet ordre, trop fréquentes dans le passé, ne se reproduisent pas à l’avenir ».

Cette lettre reste sans réponse. Plutôt curieux de la part d’un bureau d’études rétribué sur fonds publics. Entre-temps, le 3 avril, un autre hydrologue, dépêché par le BCEOM, est arrivé à Dhaka. Guy Chevereau est loin d’avoir les connaissances de Gaston Dumas en matière de crues deltaïques, mais il est vrai que sa mission est tout autre. « J’ai été envoyé là-bas, admet-il volontiers, pour “virer” Dumas. L’un de mes responsables m’avait dit : “Dumas pédale dans la choucroute”. Il n’avait pas la formation de statisticien nécessaire. Dumas, c’est la vieille école. Or là, on avait besoin d’analyser des données, pas d’aller sur le terrain. »

Version confirmée par Bernard Lemoine, chef du département « Aménagement et développement rural » au BCEOM : « Il y a des experts qui paraissent compétents dans le contexte français et qui se révèlent incompétents dans le contexte bangladeshi. Il n’a pas fait le travail qu’on lui demandait, et il a été remplacé ». On ne s’étonnera pas que la version de Dumas soit toute différente. Selon lui, Guy Chevereau, mandaté sans ordre écrit pour lui reprendre la responsabilité de l’étude, l’a totalement modifiée sur des points fondamentaux. « Mon analyse des débits et mes mises en garde sévères ont disparu de ce nouveau rapport. De même que mon analyse pluviométrique. Tout a été remplacé par des données soit fausses, soit hautement discutables de l’étude de préfaisabilité de 1989. L’essentiel, semble-t-il, était de ne pas toucher à cette sacro-sainte étude ».

Gaston Dumas va plus loin encore. « A-t-on voulu se servir de ma réputation et de ma signature ? Le BCEOM m’a demandé à Dhaka d’approuver ce nouveau rapport, de le signer et de le parapher page à page, ce que j’ai bien entendu refusé. Quelques jours plus tard, le BCEOM décidait d’abréger ma mission. Son agent à Dhaka, Jean-Marie Lacombe, qui devait s’occuper des formalités, détenait mon passeport et mon billet d’avion. Le 16 mai, j’ai failli en venir aux mains avec lui, car il prétendait échanger ces pièces contre des lettres de reconnaissance concernant mon rapport de mission. Il a fallu que je demande la protection officielle du consulat de France pour en sortir. En trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais connu de telles méthodes ».

Définitivement de retour en France, Gaston Dumas adresse le 27 mai 1991 une lettre cinglante à Joël Maurice, le représentant de la CCCE [donc l’État]. « Je me suis aperçu, mais un peu tard, que mes références professionnelles ont servi d’appât. J’ai appris que [le BCEOM] n’avait plus besoin de mon expérience pour rester au Bangladesh une fois introduit, car il suffit de satisfaire la vénalité des décideurs, coutumiers pour chaque projet, de faire monter une ou deux fois les enchères, par des simulacres techniques. Cette étude a des chances d’être acceptée avec le temps, ne serait-ce qu’après une modification de forme ( …). Les conséquences à moyen terme d’équipements mal conçus peuvent être graves et nous ne pouvons, à mon avis, faire l’économie d’une étude hydrologique sérieuse et selon une méthodologie précise (…), je ne veux pas être mêlé à une étude captieuse dont le but est de couvrir l’étude de préfaisabilité antérieure, “rassurer” le client français et servir d’introduction auprès du client bangladeshi.
»Prenant le risque de ne pas percevoir mes frais de mission, je désire que les responsables bangladeshis soient avisés par voie officielle que je n’ai pas participé à la rédaction du rapport transmis par le BCEOM »
.

Joël Maurice se contente d’une réponse empruntée, regrettant que la mission de Gaston Dumas « n’ait pu se dérouler et produire des effets selon le programme initialement prévu ». Il ne demande pas à rencontrer l’hydrologue et ne cherche pas à en savoir davantage sur ces graves accusations. « C’est un problème, dit aujourd’hui Joël Maurice, entre un bureau d’études et son salarié. Si monsieur Dumas a été remplacé au Bangladesh, c’est qu’il ne fournissait pas le travail demandé dans les délais convenus. Je constate qu’il a commencé à porter des accusations après avoir eu des problèmes avec son employeur ».

Gaston Dumas, quant à lui, se pose de nombreuses questions. Pourquoi la CCCE n’a-t-elle tenté aucune clarification de ce lourd dossier après son retour en France ? Pourquoi n’a-t-elle pas tenu compte de ses mises en garde et propositions techniques ? Pourquoi ce pesant silence ?

PS du mercredi 8 avril 2009 : Comme je viens de retaper de texte de 1992, je suis encore sous le coup d’une certaine émotion. L’État, la gauche au pouvoir, notre immense Jacques Attali ont donc couvert de leur autorité cette incroyable histoire des digues du Bangladesh. De vous à moi, pensez-vous que les choses ont changé ? L’affaire des contrats signés par Bernard Kouchner avec Omar Bongo et Denis Sassou Nguesso  n’est-elle pas dans le droit fil de ce qui précède ? Mais bien au-delà, je reste obsédé par ceci : pourquoi tant d’indifférence ? Pourquoi les opinions du Nord se moquent-elles à ce point de ce qui se passe en leur nom au Sud ? Pourquoi ce si pesant silence (bis repetita) ?

Avis à ceux qui soutiennent encore les Verts (et Cormand)

Quand on aime, on ne compte pas. Aussi bien, je refuse de faire le tri parmi les lecteurs de Planète sans visa. Il s’en trouve nécessairement qui ont leur carte à Europe-Écologie-Les Verts, et je suis ravi de leurs visites ici. Ce qui suit ne leur fera pas forcément plaisir, mais on commence à me connaître, n’est-ce pas ?

Alors voilà. Une ribambelle de gentilles dames et de charmants damoiseaux se sont vendus à piètre prix au pouvoir en place : Placé bien sûr – qui n’aurait-il sacrifié en riant ? -, Emmanuelle Cosse – elle vante désormais dans les gazettes un impossible « Hollande écologiste » -, Barbara Pompili, qui ne s’arrêtera pas de sitôt sur la piste de sa dégringolade. Et puis, il y a tous les autres admirables, qui espéraient tant une récompense de la part des socialos : François de Rugy, François-Michel Lambert, Jean-Luc Bennahmias. Je dois dire sérieusement à tous merci. Le spectacle de leur reptation m’aura amené aux lèvres, et plus d’une fois, un rire que je dois qualifier de gargantuesque. On prétend sauver le monde et l’humanité, et puis on tend la sébile pour y récupérer un centime d’euro. C’est vraiment du bon théâtre.

Mais ce n’est pas de cela que je souhaitais vous parler. Je viens de lire un article du Nouvel Obs sur la destinée de plusieurs chefaillons des Verts depuis vingt-cinq ans, et bien qu’il soit médiocre, il m’a intéressé. Figurez-vous qu’on y parle du petit nouveau, David Cormand, promu secrétaire national d’EELV après le départ précipité de madame Cosse vers les ors ministériels. De vous à moi, je savais déjà Cormand apparatchik. Il fut l’homme de Placé – total respect -, puis celui de Duflot, ce qui suppose de grandes, fortes, belles et sincères convictions. En 2004, Cormand était déjà porte-flingue et il a joué un rôle intéressant dans le flingage politique de Gilles Lemaire, qui était en cette année-là le secrétaire national des Verts, et l’un des moins baroques. Que dit donc de lui l’Obs (n°2685, page 66) ? Je vous recopie mot pour mot la citation :

« Plus de dix ans après, Gilles Lemaire ne s’est pas remis de la “fraude massive” lors du vote interne au “pôle écolo”. Un graphologue avait même été convoqué pour constater la manœuvre. Dans son mail de démission, il la raconte par le menu et accuse David Cormand, le nouveau secrétaire national, de “crime contre la démocratie”. Rien que ça ». C’est entre les douces mains de David Cormand que ce parti indéfendable poursuit sa noble route. Les sacs vomitoires ne sont pas fournis.

Bruno Retailleau, Iznogoud du bocage

Publié par Charlie-Hebdo je ne sais plus quand, mais il n’y a guère

Le nouveau président de la région Pays de Loire compare tranquillement les zadistes de Notre-Dame-des-Landes à des terroristes islamistes. Et réclame leur évacuation par la force. Au fusil ou au canon ?

Attention, histoire vraie. Un jour, Bruno Retailleau est tout petit, et il se fait tellement chier dans son bled de Vendée qu’il attend l’arrivée de Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon, seigneur local. Papa Retailleau et grand-papa Retailleau ont été maires du patelin familial, Saint-Malô-du-Bois, 1500 âmes entre les mains du curé et de son évêque. Bruno, qui voit grand, fait le pèlerinage au Puy-du-Fou, et le 2 août 1978 – il a encore 17 ans -, se jette sur de Villiers pour le remercier de son œuvre. Villiers, en extase, en épectase peut-être, le presse contre son cœur.

Retailleau entre alors dans la grande parade du Puy-du-Fou : il est cavalier, metteur en scène de la Cinéscénie, ponte adjoint de la grande radio villiériste Alouette, puis même président de la société qui gère le Grand Parcours et le parc d’attractions, avec ses deux millions de visiteurs par an. Retailleau sourit de son franc sourire chrétien, mais dans son ombre ricane la face mahométane d’un Iznogoud du bocage. Il veut la place du boss.

Villiers, qui le tient officiellement pour un fils, semble ne rien voir venir, ce qui n’est pas loin de distraire. Bruno, catho tendance socquettes blanches et pull noué autour du cou, devient un politique, tendance népotisme impeccable politique. En 1988, il est conseiller général, en 2004, sénateur. Bien entendu, dès qu’il est possible, il entre au glorieux Mouvement pour la France, le parti d’archidroite créé en 1994 par Villiers.

Tout va au mieux. Entre Villiers et Bruno, il y aura au total 30 ans d’embrassades goulues. Mais vers 2008-2009, Villiers commence à sentir le vieux pâté vendéen. Il se chope un cancer de l’œil et n’a plus la vista – hi hi. Il préside le conseil général de Vendée depuis une vingtaine d’années, et même les patrons locaux, qui lui doivent tant, tordent le nez. Bruno, dont il a enfin aperçu les crocs rayant le parquet, l’emmerde de plus en plus. En 2009, la même année que son cancer, Villiers lourde Bruno du Puy-du-Fou et pique une crise d’hystérie auprès d’un Fillon alors Premier ministre. Il est question de refiler un secrétariat d’État à Frère Bruno, mais Villiers obtient qu’il ne reçoive pas le cadeau dont il rêvait tant. L’enfant de chœur de Saint-Malô-du-Bois rêve le soir venu de kalachnikov avant de réciter trois Pater Noster.

En 2010, Villiers père les plombs et démissionne de la présidence du conseil général vendéen. Le sot croit qu’on va se prosterner pour qu’il revienne, mais c’est plutôt raté. Bruno-le-preux lui pique sa place de président du conseil général. Villiers, qui s’est fait chaudement baiser, pleure, mais c’est trop tard. La suite est quelconque. Retailleau cherche des idées, mais n’arrive pas à en formuler une seule. Dans un désopilant numéro sur vidéo, il vante la nécessité des routes, qui feraient surgir par un coup de baguette magique des emplois (www.dailymotion.com/video/x38nlhn_bruno-retailleau-envisage-un-nouveau-plan-routier-pour-la-region_news). On dirait du Georges Pompidou en 1969.

Parallèlement, Bruno se déchaîne naturellement contre le mariage homo, car enfin, Dieu a beau être partout, faudrait pas en profiter. Mais il lâche discrètement le morceau, accusé par les purs et durs de la Manif pour tous de baisser sa culotte consacrée à Jésus. Et d’oublier ses envolées. L’explication est simple : recentré, il a désormais des ambitions chez Les Républicains de Sarkozy. En 2011, il fonde le Cercle des Vendéens de Paris, avec les braves patrons de Système U, de Fleury-Michon, la croûte du Figaro Ivan Rioufol, l’ancienne gloire de Schneider Pineau-Valencienne. Mot d’ordre des aventuriers : « Nous sommes en quelque sorte des Vendéens de l’émigration ».

Le lobbying marche. En 2014, Bruno devient Grand Manitou des sénateurs UMP, et il décroche la timbale en devenant en décembre 2015 président du Conseil régional des Pays de Loire. En abandonnant sa si chère Vendée natale ? Villiers, qui ne loupe pas une occasion de lui chier dans les bottes, pond un énième communiqué sur ce pauvre Bruno : « Il avait juré fidélité aux Vendéens : “la Vendée d’abord”. Aujourd’hui, c’est “la Carrière d’abord” ». Emballé par sa sainte haine catholique, il conclut : « Trahir un jour, trahir toujours ». Shakespeare, revu par Dario Moreno.

Entre-temps, Bruno a rencontré un paquet d’anges fourchus. Il en est sûr, les zadistes de Notre-Dame-des-Landes sont des djihadistes. Tout plein d’une charitable onction, il déclare le 12 octobre passé sur Europe 1 : « Ce que les Français doivent savoir c’est que Notre-Dame-des-Landes est le territoire perdu de la République (…) On se croirait à Damas ou alors à Mossoul. C’est incroyable ». Et comme il réclame chaque jour davantage une évacuation par la force de la ZAD, on n’attend plus que ses derniers conseils avisés. M-16, Kalach, Famas, eau bénite ?

Stéphane Le Foll et l’éternelle vérole des pesticides

Il y a neuf ans ces jours-ci, j’ai publié un livre avec mon ami François Veillerette (Pesticides, révélations sur un scandale français, chez Fayard). Il s’est étonnamment bien vendu, bien que je ne dispose d’aucun chiffre précis, arrêté. Entre 30 000 et 40 000 exemplaires, je crois. François comme moi sommes fiers de ce livre, qui nous a coûté pas mal de sueur. Je me souviens fort bien de notre rencontre avec celui qui allait devenir notre éditeur, Henri Trubert. Nous étions réunis un soir – d’hiver, me semble-t-il – dans son bureau : François bien sûr, Henri bien sûr, moi bien sûr, et Thierry Jaccaud, le rédacteur-en-chef de L’Écologiste, qui nous introduisait chez Fayard.

Je ne connaissais pas Henri, mais je lui ai parlé franchement. Faire un livre sur les pesticides ne nous convenait pas. Nous voulions le clash, l’accusation flamberge au vent, et même courir le risque d’un ou plusieurs procès. S’il ne sentait pas le projet – et ses risques -, eh bien, il n’avait qu’à le dire à ce stade, car notre détermination était totale. Il s’agissait pour nous de décrire un système en partie criminel. Nous citerions des noms, nous ne nous jouerions pas les gens bien élevés, car bien élevé, je ne l’étais pas. Je dis je, car je ne peux parler ici que de moi. Je ne suis réellement pas bien élevé.

En mars 2007, donc, le livre est sorti et il a fait du bruit et il a fait du bien. Encore aujourd’hui, je pense qu’il a marqué un territoire. Je doute qu’on puisse redescendre en-dessous et oublier, fût-ce une seconde, que les pesticides sont d’incroyables poisons chimiques de synthèse, imposés par des pouvoirs politiques aux ordres, faibles et stupides, inconscients. Et achetés ? Dans certains cas, j’en suis convaincu, bien que ne disposant pas des preuves qui valent devant un tribunal.

Six mois après la parution, le granguignolesque Grenelle de l’Environnement, décrété par un Sarkozy aussi manipulateur et limité qu’il a toujours été. J’ai fait la critique radicale de ce vilain show ici même, en temps réel – ce que je préfère, et de loin – et notamment parce qu’il a été le théâtre d’une farce atroce (ici). Les ONG présentes dans une commission s’étaient hâtées de triompher, car Borloo  venait d’annoncer la diminution de l’usage des pesticides de 50 % en dix ans. Avant que Sarkozy, dûment rappelé à l’ordre par la FNSEA, ne donne la bonne version de l’annonce : on diminuerait la consommation des pesticides de 50 % en dix ans, oui. Mais à la condition que cela soit possible. Et, ainsi qu’on a vu, cela n’a pas été possible.

J’ai critiqué à l’époque François Veillerette et son Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), devenu Générations Futures. Je précise qu’il reste un ami cher, ainsi que Nadine Lauverjat, qui le seconde, et que j’embrasse au passage. Seulement, quelque chose ne tourne pas rond. La bagarre contre les pesticides, en France, passe par Générations Futures (ici), et elle est sur le point de devenir ridicule. Pourquoi ? Mais parce que la France s’est dotée en 2009 d’un plan Écophyto1, armé d’un budget de 40 millions d’euros par an. Il s’agissait comme à vu, à la suite du Grenelle, de diminuer de 50 % l’usage des pesticides d’ici 2018. Sans préciser d’ailleurs, preuve de la malhonnêteté intrinsèque du projet, s’il s’agissait d’un tonnage général, du poids de matière active, des pesticides jugés les plus inquiétants, etc.

Or donc, un flou dissimulant une embrouille. Les pesticides ne se sont jamais aussi bien portés chez nous. En 2013, augmentation de 9,2%. En 2014, de 9,4%. En 2015, on ne sait pas. Dans un monde un peu mieux fait, où l’on tiendrait l’argent public pour la prunelle de nos yeux à tous, les guignolos à la manœuvre auraient été chassés -restons poli – à coups de balai. Mais dans celui-ci, Stéphane Le Foll, notre ministre de l’Agriculture, a été autorisé à lancer le plan Écophyto2, avec 71 millions d’euros à claquer chaque année. Avec les mêmes acteurs, voyez-vous : les chambres d’agriculture, la FNSEA. La FNSEA ! Ces gens ne manquent pas d’un humour singulier, car qui est le patron de la FNSEA ? Xavier Beulin, gros céréalier de la Beauce, mais aussi P-DG de la holding agro-industrielle Avril (ils avaient honte de leur nom précédent, Sofiprotéol). Chiffre d’affaires d’Avril en 2014 : 6,5 milliards d’euros, dont une partie sous la forme de vente de …pesticides. Ah, ah, ah !

Le Foll. Si j’écrivais ce que je pense de cet homme, je passerais devant un tribunal, et j’y serais condamné. Ce serait justice, car on ne doit pas injurier quelqu’un, du moins publiquement. Que dire ? Cette créature de Hollande – il a été son factotum pendant onze années, quand notre bon président était Premier secrétaire du PS et en tirait les innombrables ficelles – est devenu salarié permanent du Parti socialiste dès 1991. Sans Hollande, il le serait resté. Avec lui, le voilà devenu ministre et porte-parole. On le voit à la télé. J’espère que cela lui plaît. Dans quatorze petits mois, tout sera en effet terminé.

Qui se souviendra de lui ? Moi. Le monsieur se donne des airs, et promeut en vaines paroles l’agro-écologie quand dans le même temps et par ses actes, il défend la Ferme des 1000 vaches et les pesticides. Les pesticides ? Eh oui ! Comme il a dealé – notez que le résultat politicien n’est pas fameux – avec la FNSEA de Beulin, il n’a plus rien à refuser à l’agro-industrie. Et d’ailleurs, il n’a pas hésité à envoyer une lettre aux députés. Lesquels discutaient ces jours-ci d’une éventuelle interdiction des pesticides néonicotinoïdes tueurs d’abeilles dans le cadre de la Loi Biodiversité. Dans cette lettre – quelle fourberie, quand même ! – il demandait aux élus de ne surtout pas voter cette interdiction. Laquelle a finalement été obtenue de justesse, avec prise d’effet en 2018.

Voilà en tout cas la situation, et elle est insupportable. Le Foll est un pur et simple bureaucrate du PS, qui fait où on lui dit de faire. Mais le charmant garçon, comme tant d’autres aussi valeureux que lui, aimerait en plus qu’on l’aime. Eh bien, pas ici. Ni aujourd’hui ni jamais. Comme on disait et comme on ne dit plus : il a choisi son camp. Et c’est celui des salopards. Dernière interrogation : l’association Générations Futures ne gagnerait-elle pas à se poser de nouvelles questions ? Quand un combat si ardent échoue d’une manière aussi totale, je crois que le moment est venu de la remise en cause. Comment faire reculer vraiment le poison des pesticides ? Comment ne pas demeurer l’alibi d’un système prompt à tout digérer au profit de son équilibre final ? Oui, que faire ?