Archives pour la catégorie Politique

Hollande et la haine (bonhomme) du vivant

Mais quel président ! Dieu du ciel, quel petit personnage ! Je vous invite à lire l’entretien que François Hollande a donné au Chasseur français de novembre. Merci à Raymond Faure de m’en avoir adressé la copie, que vous lirez ci-dessous. Peut-être est-ce un peu en désordre, et je plaide de toute façon coupable, car j’atteins vite mes capacités techniques. N’importe, non ?

Le fond de l’affaire est tragicomique. Notre président est là en campagne électorale, et adresse tous les mamours du monde au million de chasseurs français, dont la plupart enverront bouler, quoi qu’il arrive, les candidats de notre maître provisoire. Or donc, on apprend de la bouche élyséenne que les chasseurs aiment et protègent la nature et que les zadistes ont fait de la France un « terrain d’exercice de groupes venus de loin et qui contestent l’idée même de progrès ». Tout est rose, dans le propos présidentiel, aussi rose que la peau des cochons industriels farcis d’antibiotiques. Le système agro-alimentaire est parfait, c’est la saison des cèpes, notre vin est somptueux, etc. Ses conseillers lui ont inspiré les réponses les plus imbéciles qui soient, mais à la vérité, ce sont visiblement celles qui viennent spontanément aux lèvres de Hollande. Pouah !

Une mention pour sa diatribe contre les Loups. L’espèce est protégée – dommage, hein ? -, mais comme ce vilain animal se multiplie et s’attaque aux moutons – ce que ne font pas les abattoirs, n’est-ce pas ? -, eh bien, il faut buter les surnuméraires. On a compris que l’heure du massacre avait une nouvelle fois résonné dans les campagnes, et que la tuerie serait menée à son terme grâce à l’aide professionnelle des chasseurs. Voilà un type qui demain, se lancera dans des discours pareillement préfabriqués sur la biodiversité et la crise climatique. Jocrisse, va !

Un dernier point personnel : lorsque j’étais sur mon lit d’hôpital, après avoir reçu trois balles des frères Kouachi, j’ai reçu un appel téléphonique de François Hollande. J’avais envisagé de le voir, mais d’évidence dans un moment d’égarement, car je n’ai évidemment rien à lui dire. Et au fond de moi, je ne suis pas peu fier d’avoir été si peu considéré par nos Excellences après la fusillade du 7 janvier 2015. Je ne suis pas aveugle : quantité d’officiels se sont succédé auprès des rescapés de Charlie. Ou se sont montrés en compagnie des survivants debout du journal. Pour ma part, j’ai été – heureusement – épargné. Le coup de fil présidentiel a sans doute été suggéré en une sorte de rattrapage par quelque conseiller se pensant avisé. Mais moi, je les avise tous que je ne ferai jamais partie de leur monde, fût-ce à la marge.

Comment je vais ? Je crois bien avoir perdu mon sens de l’équilibre, car je me suis étalé dans les grandes largeurs, à deux reprises. Ça fait mal ? Eh bien oui. Mes amitiés à vous tous. Vraies.

 

Chasseur Français nov. 2015 (1)Chasseur Français nov. 2015 (2)Chasseur Français nov. 2015 (3)Chasseur Français nov. 2015 (6)Chasseur Français nov. 2015 (4)Chasseur Français nov. 2015 (9)Chasseur Français nov. 2015 (7)Chasseur Français nov. 2015 (8)Chasseur Français nov. 2015 (5)

 

 

 

 

 

 

Du vent et surtout plein de fric

Ah là là, ne me parlez plus d’éoliennes, les amis. J’ai écrit l’article qui suit, paru dans Charlie Hebdo voici trois semaines, et j’ai reçu pas mal de plaintes en retour. Pour être juste, également des mots de soutien, à peu près aussi nombreux. Mais il me reste un goût d’amertume, car enfin, j’ai eu la vilaine impression d’un pénible remake de ces années où il fallait appartenir à un camp. Nombre de mes critiques me reprochent explicitement d’être passé de je ne sais quel côté de je ne sais quelle barricade. Extrait représentatif : « Je te tutoie car nous avons mené des combats communs et j’avais l’impression que nous étions du même camp ».

Je mentirais en disant que cela ne m’atteint pas. Mais je suis décidé à continuer, car quel crime ai-je commis ? D’abord, ainsi que je l’ai expliqué à un de mes contempteurs, Claudio, qui s’exprime quelquefois ici, je suis parti d’une info du Syndicat des énergies renouvelables (SER), que j’ai estimée fausse. Et elle l’est. Ensuite, j’ai fait un court papier dans lequel j’ai présenté une facette de l’éolien que ses défenseurs refusent de voir : la place grandissante de l’industrie la plus lourde et les magouilles dont sont les victimes  de simples gens souvent sans défense. Lesquels sont soutenus par une Fédération Environnement Durable (FED), de droite, avec laquelle je ne dois guère partager grand-chose. Ai-je écrit qu’ils étaient merveilleux, et que je les soutenais de tout cœur ? Nullement. J’ai écrit que ses 1057 associations avaient des histoires extraordinaire à raconter, qui disent comment circule le pouvoir réel, et au détriment de qui.

C’était déjà trop. J’aurais dû, d’emblée, écrire au feutre rouge que FED est un rassemblement de salopards et que les éoliennes sont notre bel avenir à tous. Seulement non, on aura frappé à une mauvaise porte. Le soutien de certains aux éoliennes me semble un avatar de l’idéologie progressiste qui aura tant fait de mal. Puisqu’elles sont mues par le vent, elles tournent le dos au nucléaire et nous prépare un monde heureux où les énergies renouvelables seront reines. Et que dans ces conditions, il faut serrer les rangs, malgré qu’on en ait. Mais il se trouve que je ne crois plus aux contes de fée.

En résumé, on peut soutenir l’idée des éoliennes – c’est mon cas, sans réserve – et critiquer durement la manière dont leur développement se fait. La place d’Alstom, d’EDF et d’Areva dans le tableau dit bien que l’on assiste à une expropriation en bonne et due forme. Il ne s’agit plus, s’il s’est jamais agi, de défendre une énergie décentralisée, adaptée aux besoins modestes de petites communautés humaines, mais de remplir les poches des Grands de l’énergie en augmentant encore leur puissance. Je prends le pari : l’essor prodigieux des éoliennes ne permettra en aucune façon de réduire notre consommation énergétique, manière pourtant essentielle de lutte contre le dérèglement climatique. Tout au contraire, cet essor permettra d’offrir aux pauvres couillons que nous resterons tous, davantage de possibilités de gaspiller l’électricité. Nous assistons déjà à un empilement de nucléaire, de pétrole, de gaz, d’hydroélectricité, de solaire et de…vent. Non ?En bref, l’énergie éolienne est aussi un rapport social et ce que promeut le modèle actuel signifie toujours plus de contrôle et toujours moins de liberté pour chacun d’entre nous.

J’ajoute encore deux détails. Il y a 25 ans, j’ai mouillé ma chemise, au-delà du raisonnable, pour les riverains de l’infernale décharge de Montchanin, en Saône-et-Loire.Tous les pouvoirs étaient coalisés contre les victimes d’un cauchemar. Le ministre de l’Environnement était un certain Brice Lalonde, que j’ai eu la joie de pouvoir malmener au cours d’une réunion publique houleuse. La petite ville était socialiste depuis 1906, et le maire avait pourtant imposé au pied des jardins une décharge industrielle ultradangereuse où étaient entassées, quand je m’y suis rendu en 1989, la bagatelle d’un million de tonnes d’ordures. J’ai vite compris que l’association locale était tenue par des gens de droite, dont mon si cher Pierre Barrellon. Était-ce une raison pour les laisser crever sur place ? Je n’ai jamais eu avec eux la moindre discussion politique générale, et c’est tant mieux. Ils étaient formidables, ils se battaient, ils avaient raison. Je pense que c’est la même chose dans beaucoup d’endroits où des truands de l’énergie tentent d’imposer à des communautés tranquilles la cohabitation avec des mâts de 130 mètres de haut.

Bien sûr, Claudio Rumolino, bien sûr qu’il existe des PME de l’éolien qui ne partagent pas nécessairement les vues du Syndicat des énergies renouvelables (SER). Mais leur silence devant la main-mise en cours me paraît devoir les disqualifier.

PS : J’ajoute, et franchement, cela me fait sourire, que mes nombreux critiques attaquent un texte riquiqui qui n’a jamais prétendu faire un point général sur les éoliennes. Ce n’était qu’un maigre article, mais il m’aura appris beaucoup. Et voilà donc ce papier, paru dans Charlie :

 

————————–

Les éoliennes ? On est très loin des rêves de Reiser il y a quarante ans. Au lieu de l’autonomie énergétique pour tous, Areva, EDF, Total, Alstom ont fait main basse sur le pactole. Ça rapporte et ça ment. Beaucoup.

C’est pas tout à fait du vent, mais ça rafraîchit. Selon un audacieux communiqué de Syndicat des énergies renouvelables (SER), « la France vient de franchir le cap des 10 000 mégawatts éoliens raccordés au réseau (…)  Le parc éolien français permet d’alimenter en électricité un peu plus de 6 millions de foyers, soit plus que (…) la population de la région Ile-de-France ».
Les communicants du SER sont d’habiles filous, car tout est vrai, bien que tout soit faux. Le premier mouvement est simpliste, mais permet d’entuber le journaliste feignasse : 10 000 mégawatts, mazette, c’est du lourd ! Le deuxième est là pour achever le gogo : 6 millions de foyers, c’est au moins 13 millions de personnes ! Rien à dire, sauf que c’est bidon. En 2014, la production électrique nette, en France, a atteint 540,6 Terawattheure (TWh), dont 17 TWh grâce aux éoliennes. 3,1 % du total.
Sans entrer dans les détails, il faut ajouter qu’aucun foyer n’est alimenté directement par les éoliennes, car des problèmes techniques – à commencer par les facéties du vent – interdisent une production en continu. Dans l’état actuel, l’électricité éolienne est donc un tout petit complément. Ben alors, pourquoi ce grand bluff du SER ? Parce qu’il lui faut épater le monde, et chaque jour un peu plus. Tu vas voir, ami lecteur, ça vaut le dérangement. Les éoliennes, même si ça ne ressemble pas, c’est comme une vache à lait. Le marché atteint environ trois milliards d’euros  par an et le parc installé dépasse 5 000  grosses éoliennes, chiffre qui pourrait doubler d’ici quelques années seulement. Qui dirige le SER ? Jean-Louis Bal, qui a fait ses nobles classes dans le public – il dirigeait le service des Énergies renouvelables à l’ADEME, l’Agence de l’environnement – avant de mettre son carnet d’adresses au service de l’industrie.
Et quelle industrie ! On trouve au conseil d’administration du SER une magnifique bande de philanthropes : EDF et Areva, mais aussi Alstom – les turbines du délirant barrage des Trois Gorges, c’est elle -, la Compagnie nationale du Rhône – les gros barrages dégueu de chez nous – , Total et Sofiprotéol-Avril pour les nécrocarburants. Ce très puissant lobby a comme on se doute de nombreux amis dans les ministères de gauche comme de droite. Et il a réussi un tour de force qui n’est pas à la portée d’un débutant. Via une obscure « contribution au service public de l’électricité » (CSPE), ponctionnée sur les factures d’électricité, EDF achète sur ordre la production éolienne à un prix deux fois supérieur à celui du marché. Qui paie pour la grande industrie ? Nous, patate. Compter 5 ou 6 milliards d’euros chaque année selon les grands teigneux de la Fédération environnement durable (FED).
Cette dernière (http://environnementdurable.net) est peut-être bien de droite et elle a le grand malheur d’être soutenue par le vieux Giscard, ce qui est bien chiant. Mais ses 1057 associations ont souvent des histoires hallucinantes à raconter. Notamment à propos de ces armées de commerciaux déchaînés par l’appât du gain, qui font le tour de France en toutes saisons pour appâter de nouveaux candidats. Et il s’en trouve aisément, car les mieux organisés de ceux qui louent leurs terrains peuvent empocher jusqu’à 100 000 euros par an. Hum.
On reviendra sur ce dossier démentiel, mais il faut encore parler de la corruption, qui accompagne gentiment les installations de mâts pouvant atteindre 130 mètres de haut. Dans son rapport de 2013 publié à l’été 2014, le Service central de prévention de la corruption (SCPC) notait sans emphase : « Le développement de l’activité éolienne semble s’accompagner de nombreux cas de prise illégale d’intérêts impliquant des élus locaux ». La combine est simple : un maire rural fait voter le principe d’un parc éolien, et comme par extraordinaire, on le retrouve ensuite sur des terrains appartenant à lui-même ou à ses proches. Depuis dix ans, les condamnations d’élus pleuvent, mais tout le monde s’en fout. C’est si bon, le fric.
Je t’entends mal ? L’écologie, dans tout ça ? Avec Alstom, Areva et Total ? Je vois que tu es blagueur.

François Hollande, en Majesté de l’imbécillité

Mon livre Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture commence fort bien sa route, et je sais ce que je vous dois, lecteurs et amis de Planète sans visa. Puis-je insister ? Les premiers jours sont décisifs. Autrement dit, si – et j’insiste sur le si – vous avez envie de lire ce texte, le mieux serait maintenant. Voyez.

Grâce à Marie-Josée, qui m’envoie sans cesse de très pertinentes informations, j’ai pu lire l’entretien ci-dessous avec François Hollande, notre président, daté de février. C’est lamentable de la première à la dernière ligne. Nous sommes gouvernés par un imbécile. Écrivant cela, je sais bien que Hollande a sa part d’intelligence, comme quiconque. Mais comment définir quelqu’un qui ne voit rien ? Un aveugle ? Certes, mais pourquoi accabler les aveugles, qui « voient » souvent bien mieux que les autres ? Lui, notre président, préfère regarder ailleurs, ce qui le désigne comme un pauvre homme. Est-ce que je le plains ? Quand même pas. Il est surtout pitoyable. Extrait : « Jamais je n’accuserai l’agriculture d’être à l’origine du réchauffement de la planète ». Comme si une seule personne sensée accusait l’agriculture d’une responsabilité globale ! Ce truc, car c’est un bas truc politicien, lui permet de disqualifier un adversaire imaginaire de manière à mieux étouffer les critiques réels de l’industrialisation de l’agriculture. Bah !

Lundi 23 février 2015 | interview

François Hollande : « Il faut produire plus et produire mieux »

Dans une interview à Agra Presse, le président de la République affirme clairement qu’il est possible de concilier une agriculture compétitive et les impératifs écologiques. Il veut, pour cela notamment, lancer une « stratégie de recherche agricole » et assouplir les contraintes qui s’imposent aux exploitants. Il annonce que « les mesures concernant la pénibilité ne seront pas applicables en 2015 et, à partir de 2016, une approche plus collective et forfaitaire sera privilégiée. »

L’année 2015 est marquée par l’impératif écologique lié au sommet de Paris sur le réchauffement climatique. Quelle mission supplémentaire demandez-vous à l’agriculture d’assumer sur la question environnementale ?

J’invite les agriculteurs à se saisir pleinement des enjeux de la conférence sur le climat. Qu’ils ne considèrent pas l’accord qui en sortira comme comportant des nouvelles contraintes mais comme offrant des opportunités supplémentaires pour promouvoir l’agriculture française. J’ai d’ailleurs veillé à ce que les spécificités du secteur agricole soient reconnues dans la plate-forme du Conseil européen pour la préparation de cette conférence. Notre agriculture, qui est déjà soucieuse de ses émissions de gaz à effet de serre, peut se mobiliser encore davantage pour stocker davantage de carbone dans les sols, conduire une sélection génétique pour produire des plantes plus résistantes à la sécheresse, traiter davantage les déchets agricoles avec la méthanisation.

« Nous avons besoin de réserves et d’équipements qui permettent d’approvisionner en eau nos territoires. »

Jamais je n’accuserai l’agriculture d’être à l’origine du réchauffement de la planète. Mais j’ajouterai toujours que l’agriculture peut contribuer à sa diminution. Il faut produire plus et produire mieux, c’est le sens de la stratégie d’agroécologie proposé par Stéphane Le Foll.

Les agriculteurs ne comprennent pas les procès qui leur sont faits, par exemple dans des cas emblématiques comme le barrage de Sivens ou la ferme des 1 000 vaches. Quelle est votre position sur ce type de dossier ?

Ma volonté est d’éviter des affrontements. Ces conflits ne servent ni la cause de l’agriculture ni la cause de l’écologie. Nous avons besoin de structures agricoles qui, notamment en matière d’élevage, accueillent des regroupements. Mais nous n’avons pas besoin d’usine d’élevage. Ce serait la pire des images pour l’agriculture française. Donc il doit y avoir un équilibre. Les agriculteurs y sont attachés et ils ne veulent pas se faire imposer un modèle industriel qui ne serait pas le leur.

Sur les barrages et l’approvisionnement en eau, la question n’intéresse pas uniquement les agriculteurs. Elle est posée à l’ensemble des territoires qui connaissent des risques de sécheresse. Nous avons besoin de réserves et d’équipements qui permettent d’approvisionner en eau nos territoires. Pas simplement l’espace rural. Encore faut-il que les projets soient à la bonne taille, sur les meilleurs lieux et qu’ils puissent avoir été concertés pour qu’ils ne soient pas contestés. Il est paradoxal d’attendre qu’un équipement soit presque en chantier pour le bloquer. Et que surviennent en plus des débordements de violence comme à Sivens. À la suite de ce drame, j’ai pris deux décisions. La première consiste à améliorer les conditions du débat public pour ce type d’investissements ; la deuxième vise à réduire les délais. On ne peut pas avoir des projets qui sont décidés à l’année N et qui s’exécutent à l’année N+10, dans la colère et la frustration.

Ne faudrait-il pas davantage de régulation des marchés pour permettre aux agriculteurs de mieux répondre aux exigences environnementales ?

D’abord, la France a obtenu en 2013 une renégociation de la Pac qui était, à bien des égards, inespérée. Autant en ce qui concerne sa place dans le budget européen que ses modalités d’application. Nous avons pu renforcer la régulation des marchés, augmenter le couplage des aides tout en introduisant le verdissement. Mais face à des cours de plus en plus volatiles et qui sont insupportables pour beaucoup de producteurs, nous devons, à crédits constants, réguler davantage. Les pouvoirs de la Commission européenne ont été renforcés, elle doit s’en saisir. J’ai donc écrit au président (de la Commission européenne) Jean-Claude Juncker pour que des mesures de gestion des marchés soient prises. L’Europe doit adopter rapidement une décision concernant le stockage privé pour la viande porcine pour redresser des cours particulièrement bas et pour compenser les effets de l’embargo russe. C’est la pérennité de nombreuses exploitations qui est en cause.

« J’ai écrit au président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker pour que des mesures de gestion des marchés soient prises. »

À ce sujet, après l’accord de Minsk, s’il est respecté, peut-on espérer une prochaine levée de l’embargo russe ?

Depuis plusieurs semaines, j’ai engagé des démarches auprès des autorités russes pour une levée progressive de cet embargo. Si je m’engage autant pour la paix en Ukraine, c’est bien sûr pour que nous en terminions avec une guerre qui a déjà fait plus de 5 000 morts. Mais c’est aussi pour que nous retrouvions des relations amicales et commerciales avec la Russie. J’ai l’espoir que si l’accord de Minsk se confirme – mais nous avons beaucoup d’incertitudes dans cette période – nous puissions aller très vite vers une reprise de nos échanges.

Plusieurs pays très compétitifs comme les Etats Unis misent sur des systèmes assurantiels pour le revenu de leurs exploitants. La France ne devrait-elle pas faire un effort plus important dans cette direction ?

Oui. Face à la volatilité des prix, aux désordres climatiques, nous avons besoin de donner aux agriculteurs de la stabilité. Notamment par des mécanismes d’assurance. Mais je ne veux pas laisser les agriculteurs seuls face à des opérateurs privés au risque de les voir supporter encore des charges supplémentaires. Dès la campagne 2015-2016, un « contrat socle » leur sera proposé à un prix abordable grâce à la participation de l’Etat. C’est une solution nécessaire pour diffuser les systèmes assurantiels. L’objectif, c’est une mutualisation des risques. Les producteurs de grandes cultures ont été les pionniers dans ce domaine. Nous devons donc travailler à ce que cette garantie puisse être élargie sans que cela n’affaiblisse les exploitations qui y ont déjà eu recours. Au-delà de 2020, la question des assurances devra être traitée sur un plan européen, par la PAC. Une des conclusions de la Conférence de Paris sur le climat pourrait porter, justement, sur des systèmes assurantiels sur le plan mondial et régional.

Sur les questions environnementales, les agriculteurs ont le sentiment que la France sur-transpose de manière excessive les réglementations européennes. Ne pensez-vous pas que c’est effectivement le cas ?

« Au-delà de 2020, la question des assurances devra être traitée sur un plan européen, par la PAC.»

Elle l’a trop fait dans le passé. Elle a ajouté des contrôles aux contrôles et alourdi les charges des exploitants. Or les formalités administratives ont aussi un coût financier. D’où l’ouverture de trois chantiers par le gouvernement : le premier concerne l’environnement et la simplification des règles. Je pense notamment à la définition des cours d’eau mais aussi au régime des installations classées. Un alignement des dossiers d’étude d’impact sur ceux de nos principaux partenaires européens signifiera moins de papiers, des décisions plus rapides, des délais de recours raccourcis. Ainsi, pour les élevages de volailles, le seuil à partir duquel l’autorisation sera nécessaire passera de 30 000 à 40 000 dès juin prochain. Le second chantier a trait à la réglementation sur le travail. Les mesures concernant la pénibilité ne seront de fait pas applicables en 2015 et, à partir de 2016, une approche plus collective et forfaitaire sera privilégiée. En ce qui concerne l’apprentissage des mineurs, des simplifications seront apportées dès le mois de mai.

« Les mesures concernant la pénibilité ne seront de fait pas applicables en 2015 et, à partir de 2016, une approche plus collective et forfaitaire sera privilégiée. »

Le troisième chantier concerne les contrôles pour stabiliser les règles, privilégier les contrôles sur pièces par rapport aux contrôles sur place, favoriser la concertation entre administrations et réaliser sans armes les contrôles sur les exploitations.

…et en ce qui concerne les nitrates ?

Concernant les nitrates, j’ai demandé aux ministres de l’Écologie et de l’Agriculture de revoir les extensions de zones vulnérables par rapport à ce qui était prévu en juin. Précisons que ce n’est pas parce qu’un territoire est classé en zone vulnérable qu’il est impossible à une exploitation agricole de travailler. L’exemple m’est souvent donné de l’Allemagne dont l’intégralité du territoire est classée en zones vulnérables mais dont l’agriculture est tout de même compétitive.

Plutôt que de subir de nouvelles réglementations en matière d’environnement, les agriculteurs demandent surtout des alternatives technologiques et scientifiques. Ne devrait-on pas amplifier nos efforts de recherche en matière agricole ?

Oui. Nous avons l’obligation d’investir davantage dans la recherche. Je veux faire de l’innovation un principe fondamental pour notre agriculture. Nous mobiliserons nos centres de recherche qui sont reconnus sur le plan mondial, l’Inra, l’Irstea, le Cirad. Et nous ferons en sorte de mieux diffuser ces innovations. Les agriculteurs seront eux-mêmes associés à ces travaux et à leur application.

« Concernant les nitrates, j’ai demandé aux ministres de l’Ecologie et de l’Agriculture de revoir les extensions de zones vulnérables par rapport à ce qui était prévu en juin. »

Dans cet esprit, je veux proposer une stratégie de recherche agricole qui mettra l’accent à la fois sur la compétitivité et sur l’environnement. Elle établira un lien entre les organismes de recherche, l’industrie française et les professionnels de l’agriculture. L’agriculture de demain, c’est l’agroécologie qui va mobiliser aussi bien l’agronomie que la robotique, le bio-contrôle, les biotechnologies et le numérique. C’est aussi favoriser des démarches plus collectives comme les groupements d’intérêt économique et écologique prévus par la loi pour l’avenir de l’agriculture. Savoir que l’agriculture est un domaine d’avenir sur le plan technologique, c’est aussi, pour les agriculteurs, une fierté et une reconnaissance pour ce qu’ils font déjà. Ils expérimentent, ils inventent, ils innovent. Jusqu’à présent, la politique agricole était une combinaison de soutiens aux produits, de compensation des handicaps, de régulation des marchés. Il y aura un nouveau volet dans la politique agricole : il portera sur la recherche et le développement des nouvelles technologies.

« Au-delà de 2020, la question des assurances devra être traitée sur un plan européen, par la PAC. »

L’an dernier vous aviez eu un discours très encourageant à l’égard des biotechnologies et des OGM en particulier. Depuis, il ne s’est pas passé grand-chose hormis une directive européenne qui permet à tout pays membre de l’UE de prohiber les OGM sur son sol.

La réalité, c’est que les consommateurs, qu’ils soient français ou européens, sont hostiles aux OGM qui existent aujourd’hui. Ils les considèrent, à tort ou à raison, comme n’apportant pas d’avantages réels mais comportant au contraire des risques pour l’environnement. C’est pour cela que ce sujet constitue l’une de nos lignes rouges dans la négociation commerciale entre l’Europe et les Etats-Unis. Mais dans la lutte contre le réchauffement climatique, les biotechnologies peuvent nous permettre d’être plus sobres dans la consommation énergétique, de stocker davantage de carbone, de développer de nouvelles méthodes de production. C’est pourquoi notre pays doit poursuivre son effort de recherche publique sur les biotechnologies, ce qui suppose que les chercheurs français puissent faire leur travail en toute sérénité et conserver une expertise sur ces technologies, de manière à éviter leur mauvais usage, voire dénoncer ceux qui les instrumentalisent. L’objectif est d’intégrer les avancées de la science dans le travail agricole. Le Haut Conseil des Biotechnologies sera un lieu utile pour faire partager ces enjeux à l’ensemble des acteurs.

Les temps sont difficiles pour les agriculteurs. A la veille du Salon de l’agriculture, que pouvez-vous leur dire pour les encourager, si ce n’est les rassurer ?

« L’objectif est d’intégrer les avancées de la science dans le travail agricole. »

D’abord, je suis conscient que pour beaucoup de ceux qui vont participer au Salon, en exposant leurs animaux et en mettant en valeur leurs produits, c’est une période très difficile qu’ils traversent. Je pense aux éleveurs, aux producteurs de fruits et légumes, et même aux céréaliers qui ont connu des baisses de cours tout à fait défavorables à leurs exploitations. Et, pour autant, ils tiennent bon. Ces agriculteurs attendent aussi des actes des pouvoirs publics. D’abord, le pacte de responsabilité s’appliquera cette année à l’agriculture française. Ensuite, 2015 sera largement consacrée à la mise en œuvre de la nouvelle politique agricole commune qui va augmenter les compensations dans les zones difficiles.

« Les distributeurs ne peuvent pas demander en permanence des rabais à leurs fournisseurs pour abaisser encore les prix. »

Enfin, pour les éleveurs, la France déploiera tous ses efforts pour lever des restrictions là où elles existent, supprimer les embargos qui n’ont pas de fondement sanitaire.

Pour les agriculteurs qui sont les plus fragiles, des solutions immédiates seront apportées pour alléger leurs charges et leur permettre de passer ce cap.

Mais je ne voudrais pas que cette conjoncture préoccupante nous fasse oublier que la filière agroalimentaire française est performante, dynamique, qu’elle continue à créer de l’emploi, qu’elle est excédentaire sur le plan commercial. Nous allons démontrer encore une fois notre exceptionnel rayonnement en matière agricole lors de l’exposition universelle de Milan.

Les distributeurs devraient-ils être plus souples à l’égard de leurs fournisseurs agricoles et agroalimentaires ?

Les distributeurs bénéficient du CICE (1), ils ont eu les aides du pacte de responsabilité, il ne faudrait pas qu’ils essaient de les toucher deux fois : une fois parce qu’ils sont employeurs et une autre fois parce qu’ils sont acheteurs. Ils ne peuvent pas demander en permanence des rabais à leurs fournisseurs pour abaisser encore les prix. J’ai demandé au gouvernement de veiller à ces compléments de marge et de favoriser des relations contractuelles plus équilibrées entre la distribution et l’agriculture.

(1) Crédit d’impôt Compétitivité emploi

François Hollande appelle les agriculteurs à s’engager dans l’agroécologie

DANS un échange écrit entre la FNSEA et la présidence de la république et diffusé via Actuagri, François Hollande appelle les agriculteurs à s’engager sur la voie de l’agroécologie « pour une agriculture compétitive » et « moins gourmande » en énergie et en pesticides. « On n’avancera pas si l’on ne réconcilie pas l’économie et l’écologie », affirme le président de la République selon des propos rapportés par l’AFP ; « l’enjeu, c’est de tirer parti de la science et des technologies pour valoriser les ressources rares et pour recourir à des produits moins nocifs ; c’est la définition même de l’agroécologie », explique le président de la République. « Les agriculteurs ont déjà fait de grands efforts en matière de respect de l’environnement » mais « je souhaite que se diffusent les bonnes pratiques pour une agriculture compétitive tout en étant moins gourmande en énergies et en produits phytosanitaires », ajoute François Hollande.

HERVÉ PLAGNOL

À propos de l’homme providentiel

Amis et lecteurs, prenez ce texte comme un prolongement du précédent. Je crois comprendre que mes références au destin de De Gaulle ont pu troubler certains. Je m’explique donc un peu mieux. Suis-je devenu un adepte du fameux « homme providentiel » dans les bras duquel il fait si bon se blottir ? Pas exactement.

Personnellement, intérieurement, définitivement, je vomis toutes les hiérarchies et commandements, le pouvoir, en fait l’Autorité elle-même. Mais je dois ajouter que je ne fais pas de ce sentiment si net une politique. Non – hélas, mille fois hélas -, je ne pense pas que les sociétés humaines puissent vivre d’une manière telle que les structures autoritaires en deviendraient sans objet.

Concernant de Gaulle, je constate d’abord les faits. En juin 40, la presque totalité des courants politiques, estomaqués par la violence de la défaite, ont accepté de facto la fin de la République. Et si j’écris la presque totalité, c’est parce que les staliniens – que je honnis, Dieu sait -, demandaient eux la reparution légale de l’Humanité aux nazis pour la simple raison que Staline et Hitler avaient fait accord en 1939 sur le dos de la liberté. Le fameux pacte germano-soviétique rendait l’URSS et l’Allemagne nazie alliées. Au reste, alors que les plans d’invasion de l’URSS avançaient à grand pas dans le plus grand secret – d’août 40 à juin 41 – le pays stalinien exportait massivement des matières premières en Allemagne, qui lui permirent de parachever ses conquêtes depuis la Pologne jusqu’à la France. Et de réussir dans un premier temps l’écrasement de … l’Union soviétique.

Il n’y avait donc, à l’été 1940, aucune structure appelant à la résistance et à la guerre au fascisme. Sauf de Gaulle, ridicule en son petit clocher londonien. Qui avait osé défier l’ordre qui était le sien – il est très vite condamné à mort par Vichy et tous ses biens sont saisis – pour lancer la poignée de braves autour de lui dans une aventure sans esprit de retour. D’un côté, je rejette de mon âme le galonné, qui est tout de même à l’époque général de brigade. De l’autre, j’admire le rebelle.

Mais allons donc au-delà. Certaines des plus belles manifestations de la liberté humaine ont connu, elles aussi, cette personnalisation de leur gloire. C’est le cas de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, demeurée dans l’Histoire comme la Makhnovchtchina, du nom ce qu’il faut bien appeler son chef, Nestor Ivanovitch Makhno. Cette armée paysanne aurait atteint 50 000 combattants au plus fort de son action, en 1920, et on la tient généralement pour anarchiste. Anarchiste ? Avec un chef ? Eh oui. De même dans l’Espagne de 1936, où le mouvement libertaire, si puissant dans l’Aragon et en Catalogne, sera incarné – et de quelle manière ! – par Buenaventura Durruti.

Bien entendu, cela ne fait pas des membres de ces glorieux mouvements des marionnettes. Ni de Makhno et Durruti des autocrates. Et cela vaut également pour de Gaulle. À mon sens, il faut comprendre la relation entre ce dernier et la résistance sur le terrain sous l’angle de la dialectique. La résistance humaine, sur le territoire français, a grandement aidé de Gaulle, élevé dans l’antisémitisme ordinaire et le mépris de la République à changer. Le changement, voici le mot clé. De Gaulle, entouré dans un premier temps par des membres de l’extrême droite, acceptera ensuite près de lui des républicains sincères et divers gens de gauche. Comment se serait-il comporté à la Libération sans ce formidable élan de milliers d’êtres exaltés ? Je ne le sais, évidemment, mais je me pose la question. J’ai écrit ici, au reste, un article consacré à l’extraordinaire Daniel Cordier (ici), qui montre le destin d’un jeune fasciste – lui – vers la résistance la plus pure qui se puisse concevoir.

De son côté, de Gaulle aura représenté pendant des mois et des années l’espoir. Et je crois devoir écrire l’Espoir. La psychologie des humains, telle que je la comprend du moins, est comme dopée, en tout cas modifiée, lorsqu’elle peut projeter sur un être vivant le tableau infiniment divers de ses rêves et de ses attentes. L’impossible finit alors par devenir une vraie perspective. Dans le plus noir des trous, un frisson de lumière se glisse et fait espérer le jour. C’est ainsi, je crois. Je n’aime pas ça, mais je crois signaler un fait.

Charger l’homme du poids de la Providence, je crois que c’est fou. Abandonner son autonomie, sa volonté, sa liberté, je crois que c’est suicidaire. Mais accepter cette perpétuelle tentation des hommes, je pense que c’est sage. Pour ce qui concerne la crise écologique, je gage que nous gagnerons du temps – c’est l’élément décisif – si peut surgir une figure autour de laquelle agréger nos forces. Je me répète : sans abdiquer. Sans renoncer une seconde à défendre notre point de vue entier. Mais en jugeant sans levée de boucliers ce qu’apporte à tous le destin d’un seul.

Vous me direz ce que vous en pensez, j’imagine. Soyez certains, amis et lecteurs, que je serai toujours du côté de la liberté et de la révolte.

Ce juin 40 qui nous pend au nez

Amis et lecteurs, je suis en train de lire un livre de très grande qualité. Il s’agit en fait d’une série bien connue de certains, qui s’étend sur des milliers de pages. Dans La grande histoire des Français sous l’occupation, Henri Amouroux raconte en huit tomes la période qui court  de 1939 à 1945. Le tout a paru chez Robert Laffont à partir de 1976.

Je ne suis pas très fier, car j’ai soigneusement éviter de lire Amouroux lorsque j’étais jeune. À partir de mes quinze ans – 1970 – et pendant plus de dix ans, je n’ai cru qu’en la révolution sociale, qui redistribuerait toutes les cartes. Et sauverait au passage la planète de la destruction. Enfant, je suis entré dans l’incandescence par le souvenir de la Résistance antifasciste. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment cela m’a été transmis, car mon père Bernard, ouvrier communiste, est mort quand j’avais huit ans. Or il est le seul qui ait pu me faire entrer dans le panthéon des héros nommés Maurice Fingercwajg, Spartaco Fontano, Marcel Rajman ou encore Միսաք Մանուշյան, c’est-à-dire Missak Manouchian.

Amouroux était pour moi un homme de droite, ce qui reste vrai. Qui trouvait quantité d’excuses à Pétain et à son régime, ce qui reste vrai. D’une certaine manière, j’avais donc raison de laisser cela à tous ceux, très nombreux, qui auraient rêvé d’une réconciliation entre Pétain et de Gaulle sur fond de Marseillaise. Moi, je ne voyais qu’une  chose : quelques-uns s’étaient levés quand la plupart se vautraient. L’ignominie antisémite de Vichy continue de me raidir, et je ressens toujours l’envie immédiate d’une extrême violence contre qui défend ce temps maudit. Mais je me contiens. Désormais, je me contiens.

Reste que la somme d’Amouroux est passionnante, car il donne à voir ce que, justement, je ne souhaitais pas voir il y a quarante ans. Je pourrais aisément vous fournir 150 exemples, mais évidemment, ce n’est pas le lieu. En revanche, une grande question, qui relie l’an 40 et la crise écologique, me poursuit. Et celle-là, vous allez y avoir droit.

Juin 1940 marque un effondrement de la France tel que beaucoup, aujourd’hui encore, le jugent sans équivalent dans l’Histoire du pays. Les Allemands se jouent alors de nos magnifiques fortifications de la ligne Maginot, et occupent une à une des centaines de villes françaises. Le 22, après ce qu’il faut appeler une déroute, cette vieille baderne de Pétain accepte de signer un honteux armistice, dans cette clairière de Rethondes (Oise) où l’armée impériale allemande avait admis sa défaite le 11 novembre 1918, après quatre années de combats atroces.

On ne refait pas l’histoire. Amouroux excelle à montrer l’affaissement des consciences, sur fond d’exode et de rationnement, dès les premiers mois de l’occupation nazie. Je suis bien d’accord avec lui, qui intitule son tome 2 : Quarante millions de pétainistes. Au cours de l’abominable été 1940, il ne fait guère de doute à mes yeux que la très grande majorité des Français célébraient Pétain comme un sauveur. Et même comme le Sauveur. Mais les responsables ? Mais la classe politique ? Mais les soi-disant élites intellectuelles et morales ? Personne ne parlera. Personne n’agira. Sauf de Gaulle, à Londres, entouré d’une poignée de personnes totalement inconnues en France.

Personne. C’est vertigineux. Et ça l’est d’autant que c’est la République qu’on abat. Non pas celle, sociale et révolutionnaire, dont j’aurai tant rêvé. Mais bel et bien leur République. Celle, faussement bonhomme, qui leur a garanti pendant des générations prébendes et pensions. Tous ces journalistes, avocats, dentistes, médecins, politiciens, polytechniciens, flics et tous autres, qui forment dit-on l’ossature d’une société, son cadre hiérarchique, ont laissé crever sans broncher celle que les fascistes, si nombreux en ce temps, nommaient La Gueuse.

Si je parle ainsi de la mort de la République, c’est qu’il s’est agi d’un assassinat pur et simple. Le 10 juillet 1940, dans ce Vichy de carton-pâte, Laval et ses sbires ont installé des sièges qui copient grossièrement la disposition de la Chambre des députés. Où ? Dans la grande salle du Casino – en italien, il casino est un bordel – de Vichy. Que la fête commence ! La proposition de loi est limpide : le Parlement disparaît de facto et tous les pouvoirs, y compris constituants, sont accordés à un vieillard de 84 ans, Pétain. La victoire des vieilles droites françaises annonce le Statut des Juifs du 3 octobre, première infamie d’un régime qui les collectionnera.

649 parlementaires – députés et sénateurs – votent, dont 569 acceptent le coup d’État. Les communistes, virés de leurs postes après le pacte germano-soviétique de 1939, ne sont pas de la partie. Mais à peu près la moitié des 569 sont considérés de gauche. Seuls 80 refusent de donner les clés de la France à Pétain, dont Blum. Au total, le bilan est accablant, car aucun de ces derniers n’exprimera clairement le refus de se soumettre à un maréchal d’extrême droite, qui a déjà accepté le principe de la collaboration avec les nazis.

Je me répète sans plaisir : personne. Personne n’aura été à la hauteur de cette tragédie. Sauf de Gaulle, je me répète encore, mais que nul ne soutient à ce moment, ni même ne comprend. Y a-t-il matière à réfléchir ? Et comment ! Je regarde la pénible comédie en cours autour de la crise écologique avec les yeux d’un réfractaire, d’un refuznik de l’ordre pétainiste de 1940. Et je vois qu’il n’y aura personne, cette fois non plus, pour éclairer un chemin encore bien plus ténébreux que celui de la dernière Guerre mondiale. Un de Gaulle, à la puissance dix, qui serait la seule efficace ? Peut-être. Peut-être.

Mais en tout cas, ceux qui, d’un bout à l’autre du spectre – quel mot bien trouvé – prétendent guider l’avenir sont des fantoches. Parfaitement incapables de mobiliser en nous ce qui fut grand dans l’aventure de la Résistance, et que l’on peut nommer vaillance. Ou surpassement de soi. Surpassement de cette minuscule enveloppe de chair, d’os et d’âme que nous avons héritée, et qui est notre seul viatique. Tous, et je dis bien tous – de Le Pen à Mélenchon, passant par tous ces pompeux cornichons appelés Sarkozy, Hollande et tant d’autres – ne font que s’agiter sans que rien de neuf ne surgisse de leurs dérisoires palabres. Or, qu’y a-t-il de plus radicalement neuf que la crise écologique ?

Je l’ai déjà écrit : nous devons grouper nos maigres forces. Échanger, fortifier les nœuds qui nous lient et nous rapprochent, préparer le terrain intellectuel, moral et psychique pour des épreuves qui seront d’autant plus dures qu’elles le sont déjà. Mais pour d’autres que nous, ailleurs, perdus dans la lointaine brume de notre indifférence. De grandes batailles ont d’ores et déjà été perdues. Mais la guerre où nous sommes de toute façon sera longue, et consumera des forces aujourd’hui invisibles, mais puissantes. Celles de la vie. Cette guerre-là peut être gagnée. À condition de se lever.