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Visite guidée au grand Salon du nucléaire

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 22 octobre 2014

Charlie ne pouvait pas louper le premier Salon mondial du nucléaire, au Bourget. Dans les travées, des bateleurs de foire, des Chinois, des lunettes 3-D, des Russes, des forces d’action rapide, des directeurs de com’, du champagne, des ingénieurs des Mines et une infinité de conneries.

Il pleut sur le matin. Pas assez pour se plaindre, ce qu’il faut pour admirer l’asphalte mouillé du grand, de l’immense, de l’interminable parking du parc des expositions du Bourget (Seine-Saint-Denis). Les portières claquent sur de grosses bagnoles sombres où dominent BMW, Mercedes, Peugeot. Tout un peuple de cadres encravatés, souvent costumés de noir, se met à trottiner. 90 % de mecs, mais aussi quelques nanas aux jambes fines, qui tirent des valoches à roulette. On parle en français, en anglais, en pétaouchnokais dans des téléphones portables qui chopent de temps en temps une gouttelette. Les flics sont omniprésents. Le vieux Giscard a fait une apparition la veille, Valls est annoncé tout à l’heure.

Les Russes, les Chinois et les Japonais

N’importe, et en avant ! En avant vers la porte monumentale 2S46, celle qui touche la 1W12. Un premier contrôle de sécurité, fait comme il se doit par des Blacks à oreillette et chemise blanche.  Un deuxième à l’entrée proprement dite, façon aéroport cette fois. Détecteur métallique, rayons X et petite frayeur autour d’un canif pour éplucher les pommes. Un panneau souhaite Bienvenue dans nombre de langues, dont un improbable Tervetuloa finnois. On y est enfin.

C’est le premier salon mondial dédié à l’industrie nucléaire. Le premier World Nuclear Exhibition (WNE), pour rester dans le ton, qui ne supporte pas la langue française. Ils sont – à peu près – tous là. Le Russe Rosatom, les Chinois et les Japonais, les Américains et les Allemands, les Argentins et les Anglais. Même les Roumains de l’Agentia Nucleara si pentru Deseuri Radioactive ont leur espace. Au total, près de 500 stands, pour l’essentiel bien de chez nous, il est vrai. Selon les chiffres des organisateurs, la seule filière française représenterait 2 500 entreprises. Avec un poids public écrasant – Areva, 45 000 salariés, plus de 90 % de capital public ; CEA, 15 000 salariés, 100 % ; EDF, 158 000 salariés, 85 %.

Un petit tour au Panel discussion s’impose. C’est là, au fond du salon, que se succèdent des sortes de blablas institutionnels arbitrés par des journalistes acquis à la cause. On y cause preparing the future, et Christophe Behar, grand ponte du CEA, se livre sans le savoir à une imitation parfaite du vieux Yasser Arafat lisant un texte en angliche. Un Black lui succède, William Magwood, de l’Agence du nucléaire auprès de l’OCDE. C’est moins marrant, quoique : « Il est important de reconnaître que l’avenir commence aujourd’hui ». Ou encore : « Il est impossible de penser à l’avenir sans penser à la sécurité ».

Plus tard, sur le stand du CEA, Xavier Clément – directeur de la com’ en personne – explique pourquoi « les Installations nucléaires de base sont conçues pour résister ». Chacune est dotée de personnels d’intervention formés localement à la sûreté, et le tout est validé par la loi, sous le contrôle sourcilleux des préfectures. On croit comprendre que l’accident grave ne passera pas. Chez le copain Areva – 60 % du capital appartient au CEA -, Alexandre Thébault chante à la gloire des groupes FINA, pour Force d’intervention nationale Areva.

La sûreté dans l’ADN

C’est du sérieux, car « il y a un règlement d’accident adapté à chaque situation ». Avec des radiologues, des agents de sûreté, des pompiers près à se jeter dans le premier feu nucléaire rencontré. Attention les yeux, amis sceptiques, « il existe deux exercices par an dits de “crise nationale”, mais encore beaucoup d’autres sur les sites locaux ». Fukushima a-t-il changé la donne ? Quand même pas, car « la sûreté fait partie de notre ADN », conclut Thébault, qui ajoute : « Allez donc voir EDF, ils vous parleront de leurs FARN ».

Les fameuses Forces d’action rapide du nucléaire, ou FARN, ont été lancées en fanfare par EDF après la cata japonaise de 2011. L’idée de Thébault est donc excellente. Vite, au vaste stand d’EDF, principal sponsor du salon, où circulent des volées d’hôtes et d’hôtesses endimanchés. Quinze minutes plus tard, un semblant de responsable arrive, qui ne saurait malheureusement parler d’un éventuel accident ou des FARN :  « Ah dommage! je ne m’occupe pas de ces questions. Il faudrait appeler Alison ou bien Carole, au 01 40 42 44… ».

Funeste impasse, mais on n’a pas le temps s’ennuyer, car on vient d’être happé par l’excellent bateleur Sébastien Farin, responsable de la com’ à l’Andra, en charge de la gestion des déchets nucléaires. Il est convaincu, foutument sympathique, et serait presque convaincant. L’enterrement de déchets sous l’argile de la Meuse – le si fameux projet Cigéo – n’est « pas un enfouissement, mais un stockage » à 500 mètres de profondeur. Certes, « on doit faire la démonstration de sûreté sur un million d’années », mais que sont les siècles pour un géologue ? Il « faut changer de référentiel » et admettre que, rapporté à l’âge de la Terre – 4, 6 milliards d’années -, ce million-là ne pèse pas davantage qu’une minute pour un humain normal. L’argile de Meuse étant stable depuis 140 millions d’années, où serait le danger ? « Ce serait mieux sans doute de garder en mémoire le site, mais je vais vous dire : ce site est conçu pour être oublié. On l’oubliera ».

Plus chiant tu meurs

Joie, soulagement, un souci de moins. Un autre Panel discussion a commencé, qu’on prend en route. Quel dommage ! Sylvain Granger, archiponte d’EDF, parle démantèlement des anciennes installations. On s’endort sur les épaules de Tignous, le dessinateur de ces pages, bercé par expressions « fonds de pension », « portefeuille d’actifs », « opérateurs nucléaires », « fardeau du démantèlement ». Plus chiant paraît difficile. On échoue en sortant au stand Jacomex, où l’on place la main gauche dans la boîte à gants qui permet de manipuler les pires poisons, avant de serrer celle de Tignous, qui a fait la même chose de son côté. Alentour, le champagne commence à sortir ses bulles sur les étals les plus riches. On se faufile, on se fait passer pour un exhibitor, un exposant un peu paumé, on boit sec.

Ça cause entre pros, entre grands professionnels qui évoquent le « vrai problème de l’amélioration de la qualité des bétons », ou la production de valves en Chine. La véritable puissance du nucléaire, par-delà les grandioses vitrines d’Areva et d’EDF, se situe dans les milliers de PME qui fabriquent le matos de base. À la vérité, la diversité des stands fait toucher du doigt ce que représente réellement le lobby nucléaire. Ici des robots, des armoires électriques, des combinaisons étanches, là des pas de vis géants, des cuves et robinets admirablement usinés, des filtres et bouchons, des joints toriques métalliques, des chariots, jusqu’à des turbines. Chez Oreka solutions, une boîte miniature créée par Luc Ardellier, un ancien d’Areva, le capital appartient au CEA, à Areva bien sûr, et à la Banque publique d’investissement (BPIFrance), fondée en 2012, par Ayrault, Royal et leurs petits amis socialistes. Pour l’essentiel, Oreka commercialise un programme informatique voué au démantèlement des vieilleries nucléaires.

Bien au-delà de ces minuscules entreprises, qui a jamais entendu parler de Daher, équipementier installé dans la Drôme, et qui emploie près de 8000 personnes dans le monde ? Vieux de 150 ans, Daher fabrique des vannes pour les nouveaux réacteurs EPR. Et commerce avec les Russes – technologie Vver – et les Américains de Westinghouse. Nul ne sait ou presque que la boîte se charge d’emballer et de transporter une partie des déchets nucléaires français. On a intérêt à avoir une grande confiance dans l’initiative privée, car, raconte un responsable de Daher, « on va chercher des déchets, on les caractérise, on les trie, et on propose par exemple à EDF une solution clés en mains ».

Le logiciel était un euphémisme

Pour le même prix, visite virtuelle d’une opération de conditionnement de déchets, avec des lunettes 3-D. On a l’air fin, surtout Tignous il est vrai. Le démonstrateur Daher actionne son boîtier magique et fait bouger un mannequin vidéo au-dessus des fosses où s’entassent les fûts. C’est sensationnel, et totalement flippant. Partout dans le salon, partout dans le nucléaire, l’heure est à la simulation, au virtuel, à la mise en scène sur écran glacé. Les logiciels sont indispensables à la mise à distance de l’horreur toujours possible, équivalents des formes euphémistiques dans les langues des régimes totalitaires.
La réalité reste toute proche. L’homme de Daher : « Dans cette cellule que vous voyez, les opérateurs ont réclamé des systèmes d’évacuation des fumées. Parce qu’on découpait des déchets à la scie ou avec des torches à plasma. Et pour qu’ils ne soient plus incommodés, on a installé deux systèmes de ventilation ». De la fumée. De la fumée de déchets radioactifs, dans la France heureuse de 2014. L’image remet d’aplomb.

Et les étrangers ? Chez Rosatom le Russe, on attend en vain le grand responsable, qui a pourtant promis de venir. Chez les Japonais de Mitsubishi, associés à Areva pour la construction de quatre réacteurs en Turquie, euphorie. Fuskushima ? C’est du passé, même si l’opérateur TEPCO, grand responsable du désastre de 2011, a sagement préféré rester à la maison. Les Chinois de la China Power Investment Corporation et du China Huaneng Group, très gros producteurs d’électricité, sont unanimes. Un cadre s’exprimant dans un sabir à base d’anglais instable livre une vérité répétée sur tous les tons : le gouvernement est conscient des risques et saura faire face à tous les problèmes de sécurité. Y fait déjà face, excellemment.

Pendant ce temps, au Panel discussion, une nouvelle session commence. Au micro, un certain Pierre-Marie Abadie, tout nouveau chef de l’Andra, qui décompte donc le temps en millions d’années. Abadie est l’un des vrais patrons – discrets – de l’approvisionnement énergétique en France. Ingénieur des Mines, il était directeur de l’Énergie au ministère de l’Écologie en 2010, quand étaient instruits les dossiers d’exploitation des gaz de schiste, qui ont mis le feu à la plaine. Et rien d’étonnant, car c’est lui qui a tout préparé et tout signé, laissant à Borloo, le ministre d’alors, le soin de parapher pour la forme. Comme tout cela est éclairant. Comme tout cela est rassurant. Non ?

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Du côté des anti (encadré)
Le mouvement antinucléaire français reste faible, malgré quelques réussites, comme la chaîne humaine entre Lyon et Avignon – 60 000 participants – réunie au printemps 2012. La tenue du salon WNE aurait dû lever les foules, mais elles sont restées sagement devant leurs écrans plasma. Le 11 octobre, Attac, Les Amis de la Terre et le Réseau sortir du nucléaire (www.sortirdunucleaire.org) ont organisé à Paris une très maigre manifestation de 500 personnes contre « le Salon qui tue », rappelant l’urgence d’une « sortie du nucléaire et d’une véritable transition énergétique ». Sans grande illusion, mais pour maintenir tout de même la flamme, Sortir du nucléaire affirme : « Non contente d’avoir déjà contaminé de nombreuses régions du globe, l’industrie nucléaire française [tente à l’occasion du salon WNE] d’exporter son modèle industriel mortifère ».

Les frères ennemis de L’Observatoire du nucléaire, menés par Stéphane Lhomme (http://observ.nucleaire.free.fr) préfèrent voir dans l’événement « les derniers soubresauts d’une industrie finissante ». Et Lhomme d’asséner : « La vérité est que la production nucléaire a bel et bien baissé entre 2001 (2653 Twh) et 2012 (2461 Twh) ». Selon lui, « pendant que la production nucléaire déclinait, la production électrique issue des autres énergies a effectivement progressé, en particulier celle des énergies renouvelables, ce qui démontre que le nucléaire n’est absolument pas attractif pour les énergéticiens ».

Adios à Proglio (encadré)
Henri Proglio a fait son dernier discours de patron d’EDF au Salon du nucléaire, le 14 octobre. Le pote à Chirac, le pote à Sarkozy, le (presque) pote à Hollande, vient d’être remplacé par celui qui dirigeait le groupe Thalès, Jean-Bernard Lévy.

Il est bien trop tôt pour tirer des conclusions de cette surprise – Proglio, promu par Sarkozy à EDF, a longtemps pensé qu’il sauverait sa tête -, mais il n’est pas interdit de signaler trois bricoles. Le lobby nucléaire conserve une mainmise complète sur le gouvernement Valls. Hollande avait promis de ramener de 75 % à 50 % la part du nucléaire électrique en France à l’horizon 2025. Sur le papier, la loi de transition énergétique, qui vient d’être votée, confirme l’engagement présidentiel.

Mais en vérité, le lobby nucléaire a encore une fois gagné la partie, avec le soutien tout de même surprenant de Placé et de la direction d’Europe Écologie Les Verts. Car la loi maintient pour l’avenir le niveau actuel de puissance nucléaire. En théorie, le passage à 50 % pourrait conduire à l’arrêt de vingt réacteurs sur les 58 en activité, mais le scénario qui se dessine est tout autre.

En jonglant avec la production de chacun des réacteurs, les patrons du nucléaire espèrent bien sauvegarder la totalité du parc, « amélioré » par les centrales de nouvelle génération EPR. Et voilà que Ségolène Royal laisse même planer le doute sur la fermeture de Fessenheim en 2017.  Tout change, mais rien ne bouge.

En vadrouille sur les routes du nucléaire

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 3 septembre 2014

Faut bien dégager les déchets nucléaires, pas vrai ? Un rapport officiel chiffre à 777 000 par an les transports de matières radioactives en France. À Drancy comme ailleurs, il vaut mieux croire les mensonges sur la sécurité.

Hé ben, pas grave. Lundi 23 décembre 2013, cadeau anticipé de Noël pour les habitants de Drancy (Seine-Saint-Denis) : un wagon déraille en pleine gare de triage. Le menu problème, c’est qu’il est chargé de déchets nucléaires. Tête du maire UDI de Drancy, Jean-Christophe Lagarde : « Qu’on n’attende pas qu’il y ait des morts pour que ces wagons dégagent ! ». Et d’ajouter qu’en cas d’accident grave, « trente mille personnes sont en danger de mort ».

Et c’est d’autant moins grave que la préfecture de Saint-Denis affirme aussitôt qu’il s’agit d’un simple incident technique, sans conséquence sur la sécurité : « Tous les relevés de radioactivité effectués par les pompiers sont négatifs ». Sauf  que quinze jours plus tard, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) annonce avoir retrouvé des traces de radioactivité dans le wagon accidenté. D’où vient-elle ? Mystère et boule de gomme. Les « colis » de déchets nucléaires sont intacts, et supposément étanches. On n’en saura jamais plus.

L’ASN, agence publique créée par une loi de 2006 est en charge de la sécurité collective, et publie sans arrêt des rapports. Le tout dernier, qui date de quelques jours, mérite le détour (1). On y apprend en sursautant que 777 000 transports de matières radioactives ont lieu chaque année en France. Pas de panique, pas encore. Il s’agit d’un fourre-tout géant qui mêle produits radio-pharmaceutiques  envoyés dans les hostos, convoyage d’appareils de détection du plomb, et tout ce qui touche bien sûr à l’industrie nucléaire proprement dite.

Au total, la bagatelle de 430 000 transports – 55 % du total – concerne la détection du plomb dans les peintures. L’industrie nucléaire ne représente « que » 12 % des 980 000 colis et 3 % de la totalité des transports, dont 60 % par la route et 30 % par une combinaison route, mer et rail. Le tout implique évidemment des milliers de possibilités d’accidents comme celui de Drancy. L’uranium naturel piqué au Niger débarque ainsi à Sète, celui volé ailleurs au Havre, les centrales nucléaires envoient leurs innombrables déchets à La Hague, le nitrate d’uranyle rejoint Pierrelatte, le MOX – un combustible – file de Marcoule, etc.

Une évidence saute aux yeux : l’enquête de l’ASN est biaisée, car elle repose essentiellement sur un questionnaire adressé « à un grand nombre de détenteurs ou de transporteurs de substances radioactives ». En français précis, « un grand nombre » ne signifie pas grand-chose. Et les autres ? Et les oublis, volontaires ou non, dans les réponses ? Une approximation précédente du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) fixait à 400 000 le nombre de « colis » radioactifs annuels circulant en France, soit moins de la moitié des chiffres de l’ASN.

Les problèmes ne s’arrêtent pas là. Pour la CriiRad (http://www.criirad.org), le grand labo (vraiment) indépendant, les estimations de l’ASN ne sont pas seulement sous-évaluées. Dès le 30 mai 2012, dans un courrier adressé à Marisol Touraine, ministre de la Santé, la CriiRad réclamait « la baisse des limites réglementaires », et rappelait que, selon ses mesures, les cheminots sont exposés « à leur insu, à des flux de rayonnements gamma et de neutrons tout à fait inacceptables ».

Et bien entendu, pas question d’ennuyer si peu que ce soit le grand pouvoir caché qu’est l’armée française. On apprend en janvier 2012 (2) qu’un accident pour le coup renversant s’est produit le 9 juin 2010. Un semi-remorque de transport de munitions nucléaires termine alors un voyage de 600 km sur les routes de France, qui l’a conduit par Bourges, Lyon, Mâcon, Orange. Juste avant d’entrer dans la base militaire d’Istres (Bouches-du-Rhône), le camion, qui roulait à 72 km/h, au lieu d’une limite imposée de 30 km/h, se couche sur la route. Trois soldats sont blessés. Des officiers de sécurité nucléaire et du renseignement militaire bouclent la zone et empêchent la diffusion de la nouvelle, qui sera connue fortuitement, 15 mois plus tard.

Y a-t-il une morale ? Oui, il faut dare-dare changer de planète. Si on trouve.

(1) http://www.asn.fr/Informer/Actualites/Enquete-de-l-ASN-sur-les-flux-de-transport-de-substances-radioactives
(2) http://www.reporterre.net/spip.php?article2474

Les tripatouillages des EPR chinois

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 9 juillet 2014

Pauvre Areva ! Pauvre EDF ! Nos deux clampins du nucléaire tentent de faire croire que leur nouveau réacteur est une merveille. Malgré les fiascos finlandais et normand. Mais en Chine, plus personne ne répond sur la sécurité des deux EPR en cours de construction. C’est la merde.


Où trouver plus grands voyous que dans le nucléaire ? Avant d’aborder l’abominable dossier des réacteurs chinois, un passage par la France, où Luc Oursel, patron d’Areva, a confié ses malheurs au grand journal des vieux cadres et des archiretraités de droite, c’est-à-dire Le Figaro. Areva est un groupe public dans une panade telle que, si l’État ne laissait pas filer les déficits, ce serait la faillite, la fermeture des crédits, le chômage de masse. Mais précisons, tant ça fait plaisir : un gros trou de 2,5 milliards d’euros en 2011, suivi d’un petit trou de 99 millions en 2012, précédant un moyen trou de 494 millions en 2013.

Donc, Oursel dans ses œuvres. Le 30 juin, il déclare au quotidien précité : « Mon discours de vérité ne doit pas se réduire aux épreuves et aux incertitudes. Il faut donner un sens aux efforts demandés et inspirer confiance en l’avenir ». Ben mon colon, si c’est pas du beau français, ça y ressemble. La vérité est qu’Areva a décidé de tout miser sur les réacteurs nouveaux, qu’on appelle EPR. Comme le Rafale de cet excellent M. Dassault, au reste proprio du Figaro, c’est très cher et ça ne se vend pas. La seule différence, c’est qu’EPR, en plus, ne marche pas.

On résume. Il existe en Europe deux vitrines pour les VRP du nucléaire. Deux prototypes en cours de construction, l’un en Finlande et l’autre en Normandie. Le résultat est délirant, les retards se comptent en années, les surcoûts en milliards d’euros. Sans exagération, c’est la Bérézina. En Normandie, à Flamanville, de nouvelles malfaçons dans le béton – avec des trous de 42 centimètres de diamètre – viennent d’être révélées par Le Canard, mais on s’en fout, car on est les meilleurs.

Reste la Chine. Areva y tripatouille du nucléaire depuis plus de vingt ans et emploie sur place – cocorico ! – 2 600 personnes. Mais son grand rêve futuriste s’appelle, là-bas aussi, EPR, dont deux réacteurs sont en cours d’achèvement à Taishan (province du Guangdong, à 160 kilomètres de Hong Kong). Dès qu’on emmerde Areva – et EDF, qui supervise les travaux – sur les désastres finlandais et normand, les communicants sortent la carte chinoise, et prétendent que dans ce beau pays sans casse-couilles, tout va bien et de mieux en mieux. Sauf que c’est un très gros mensonge. Et qui le dit ?

Bloomberg, une agence d’infos spécialisée dans le conseil financier aux transnationales, connue dans le monde entier. Deux journalistes, Tara Patel et Benjamin Haas ont interrogé le directeur des relations internationales de notre glorieuse Autorité de sûreté nucléaire (ASN), un certain Stéphane Pailler. Lequel leur a aussitôt balancé  : « Il n’est pas toujours très facile de savoir ce qui se passe sur le site de Taishan ». Ajoutant pour les sourdingues : « Nous n’avons pas de relations régulières avec les Chinois sur le contrôle de l’EPR comme c’est le cas avec les Finlandais ». Traduit de la novlangue, cela signifie que les Chinetoques planquent ce qui pourrait faire désordre.

Ce qui fait désordre, gros désordre. D’autant que ce n’est que le début. La bureaucratie chinoise en charge de la sécurité nucléaire, National Nuclear Safety Administration, refuse de répondre à la moindre question, tandis que les Français, essaient de rassurer. Un Hervé Machenaud, vice-président d’EDF, jure ses grands dieux qu’il « existe en Chine un contrôle réel, indépendant, qui marche au moins aussi bien que dans d’autres pays ».

Le problème est très simple : sans EPR, EDF et Areva coulent. Les deux prototypes chinois sont les seuls qui permettent d’entretenir l’espoir, et dans ces conditions, faut-il croire Machenaud ? Sur le chantier normand d’EPR, où l’on croise des trous de 42 cm, il y a eu 140 inspections depuis 2007, sans compter des centaines de courriers de l’ASN et deux arrêts de chantier. À Taishan, riante contrée d’un pays totalitaire où l’information est surveillée par le parti, rien.

Rien. Le dernier commentaire sur la sécurité publié sur le site internet du site EPR chinois date de 2009. On se fout de nous, mais grave.

Les oubliés de notre bombe nucléaire

 Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 30 avril 2014

Les anciens du plateau d’Albion, au contact des missiles nucléaires, se ramassent des cancers rares. Et avant eux, les prolos de Brest, les nomades de Reggane, les ploucs d’In Eker, les couillons de Moruroa. L’armée a inventé la bombe française 100 % propre. Mieux que le nuage de Tchernobyl arrêté aux frontières.

Le dogme rend con, car le dogme est très con. Or l’armée française est une grande spécialiste, qui a réussi à faire du nucléaire militaire une affaire définitivement propre. Témoin la pathétique histoire des missiles du plateau d’Albion (entre Alpes-de-Haute-Provence, Vaucluse, et Drôme), qui a abrité, entre 1971 et 1996, une base de lancement de missiles nucléaires.

Selon une enquête solide du Parisien (21 avril), des dizaines de vétérans du lieu sont les victimes de maladies gravissimes, dont des cancers rares. Un ancien commando interrogé par l’Obs (le 23) raconte comment il a travaillé sur place, sans aucune protection, et comment ses os sont devenus du verre. Ce n’est pas drôle, contrairement à la suite. L’armée, interrogée par Le Parisien prétend que les seules traces de radioactivité retrouvées sur place « ne mettent en évidence que des radioéléments soit d’origine naturelle, soit provenant des retombées des essais nucléaires de 1950 et de la catastrophe de Tchernobyl. »

Le déni, franc et massif, n’est pas une première. La dinguerie des irradiés de l’Île-Longue, rendue publique au printemps 2013, raconte exactement la même chose. On résume : entre 1972 et 1996, des prolos de l’arsenal de Brest ont travaillé au contact direct des têtes nucléaires équipant les missiles des sous-marins nucléaires lanceurs d’engin (SNLE). Sans la moindre protection, car juraient les galonnés, elles n’émettaient pas la moindre radioactivité. Là encore, les maladies graves, de la leucémie au cancer (http://www.asso-henri-pezerat.org, puis Brest) sont au rendez-vous, mais il y a une différence de taille, qui s’appelle la CGT. À Brest, des syndicalistes à l’ancienne ont pris l’affaire à bras-le-corps, et acculé l’armée à payer des pensions. Saisie, la Sécu a reconnu dans certains cas l’existence de maladies professionnelles. Et pour quatre cobayes, la faute inexcusable – l’armée savait qu’il existait un risque, et n’a rien foutu – a été retenue.

Cela ne l’empêche pas de nier publiquement, car telle le scorpion de la fable, c’est sa nature. On rappellera à la saine jeunesse, sans remonter à Mathusalem, que notre bombe a déjà fait de nombreux dégâts, dès les années soixante. Les quatre premiers essais, aériens, commencent en 1960 à Reggane, dans un Sahara alors français. Selon des sources algériennes, des milliers d’habitants de la région souffrent des conséquences de la radioactivité. Les 13 essais suivants, souterrains, se déroulent à In Ecker, au nord de Tamanrasset, et au moins l’un deux, au nom de code Béryl, foire le 1er mai 1962. Des nuées radioactives se répandent sur la centaine de personnes présentes, dont le ministre des Armées, Pierre Messmer et celui de la Recherche scientifique, Gaston Palewski. Ce dernier mourra d’une leucémie, jurant qu’elle est liée aux retombées de Béryl. Au total, jusqu’à 5000 personnes auraient été irradiées.

Idem, ibidem, ad nauseam à Moruroa, en Polynésie dite française, où 138 essais nucléaires souterrains ont eu lieu entre 1966 et 1995. La loi du pioupiou Hervé Morin – quand il était ministre de la Défense -, a créé en 2010 une commission d’indemnisation (Civen) qui n’a reconnu qu’une poignée de cas sur des centaines de dossiers déposés. Toujours au nom de la même raison d’État : la radioactivité française ne tue pas.

Et demain Valduc ? C’est dans ce centre secret situé en Côte d’Or, à 45 km au nord de Dijon, que l’on assemble depuis un demi-siècle nos bombes nucléaires. Sans conséquence aucune sur la santé des centaines de prolos de l’usine, cela va de soi. Mais en réalité, et les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est plus que probable que leur santé est gravement détériorée. Impossible pour l’heure d’en savoir plus sur Valduc, mais une étude parue en 2004 dans la revue Journal of Atmospheric Chemistry révèle une pollution très grave. Les lichens analysés sous le vent de Valduc contenaient alors 1 000 fois la dose « normale » de tritium, un isotope radioactif de l’hydrogène.

Combien de malades à Valduc et ailleurs ? Secret-Défense.

EDF et Areva dans un bateau, tous les deux tombent à l’eau

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 12  mars 2014

C’est un vrai naufrage, mais il ne faut pas le dire, car le nucléaire, c’est la France. Du côté d’Areva, les chantiers apocalyptiques du réacteur EPR. Du côté d’EDF, 300 milliards d’euros à trouver. Il va falloir qu’on paie.

Grande, grande mais grande folie. Areva, notre si beau champion du nucléaire est dans une telle panade que si l’État n’obligeait pas la société française à garantir son avenir, elle fermerait ses portes. Comme on ne trouvera pas cela dans les journaux sérieux – ceux qui croquent les 50 millions de pub annuelle d’Areva -, Charlie se dévoue une fois encore.

Premier point, Areva perd du fric, le nôtre, car la boîte est censée nous appartenir. En 2011, coulage net de 2,5 milliards d’euros. Pas grave, dit l’autre, ça va s’arranger. En 2012, de nouveau, une perte de 99 millions d’euros. Pas grave, dit l’autre, qui est le patron en titre, Luc Oursel, ça va s’arranger. Le directeur financier Pierre Aubouin, avance l’hypothèse d’un bénéfice en 2013. Pas mal tenté, mais gravement foiré : les chiffres viennent de tomber, et la perte est de 494 millions d’euros l’an passé.

Que se passe-t-il ? Rappelons qu’Areva la bâtisseuse ne se contente pas de faire suer le burnous dans les mines d’uranium du Niger. Elle conçoit, fabrique et livre des réacteurs tout neufs. Et la période est pour elle cruciale, car son seul avenir concevable s’appelle EPR, pour Evolutionary Power Reactor. Finies les vieilleries, l’EPR va bouffer tous les marchés. Il est plus puissant, plus sûr, produit 22 % d’électricité en plus qu’un réacteur classique pour la même quantité de combustible nucléaire, et tout cela est normal, car l’EPR exprime le génie technique français.

Sur le papier. Dans la réalité, le bordel est complet. Il existe pour l’heure deux prototypes d’EPR en vitrine européenne, que l’on essaie tant bien que mal de terminer pour convaincre les gogos d’en acheter pour chez eux. Le premier, en Finlande, devait être livré en 2009, après une première pierre posée en 2005. On ne peut pas raconter le feuilleton, mais les dernières nouvelles ne peuvent que remplir d’allégresse un cœur antinucléaire.

Après l’annonce de multiples retards, la compagnie d’électricité finlandaise Teollisuuden Voima (TVO) vient d’avouer, début mars, qu’elle ne pouvait plus espérer d’Areva une date d’ouverture. 2018 ? Possible, pas certain. Les presque dix ans de retard ne sont pas perdus pour tout le monde, car l’EPR finlandais, qui devait coûter 3,2 milliards d’euros, pourrait atteindre, voire dépasser 9 milliards à l’arrivée. Tête des petits génies d’Areva.

Le deuxième EPR européen est en construction à Flamanville, dans notre belle Normandie. Les malfaçons y sont si nombreuses et massives que le chantier, lancé en 2007, a pris quatre années de retard, passant de 3,3 milliards d’euros à 8 milliards et plus. Le réacteur fonctionnera-t-il en 2016, comme promis, ou en 2017, comme l’assurent certains, ou encore plus tard ? En décembre dernier, Mediapart a révélé une énième mise en garde de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), pointant de « nombreuses non-conformités » qui devraient exploser un peu plus les délais.

Reste l’EPR chinois, commencé le dernier, mais qui devrait, sur le papier encore, ouvrir cette année. Il a connu son lot de problèmes, mais mystérieusement, tout irait bien. Le Figaro (7 octobre 2010), qui ne dit jamais du mal du nucléaire, se demande si les autorités de contrôle chinoises – la NNSA – ne seraient pas beaucoup plus coulantes qu’en Europe.
Résumons : tout va bien. Areva dilapide notre bas de laine en Finlande et en Normandie, et mise tout ce qui reste sur la corruption des bureaucrates chinois. Si ça ne marche pas, il n’y a plus rien. Plus de fric, plus aucun projet, et des concurrents attirés par l’odeur du sang : les Coréens de Kepco, les Amerloques de Westinghouse Electric Corporation, les Japs d’Hitachi alliés à General Electric.

Comme si tout cela ne suffisait pas, on commence à craindre un « peak uranium », sur le modèle du fameux pic du pétrole. Une étude parue dans Science of The Total Environment (The end of cheap uranium) inquiète pour de vrai les nucléocrates. L’auteur, Michael Dittmar, est un physicien, qui travaille à l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (Cern), à Genève. Son propos est simple : pour de multiples raisons, le temps de l’uranium (relativement) bon marché, c’est fini. Dès 2015, des tensions pourraient préparer des « sorties du nucléaire involontaires et peut-être chaotiques, avec des baisses de tension, des pannes d’électricité, voire pire encore ».

Areva, qui sait à quoi s’en tenir, prospecte loin de ses terres impériales du Niger, et tente en ce moment d’ouvrir des mines d’uranium au Nunavut, près de Baker Lake, en plein territoire des Inuit de l’Arctique américain. Une grande bagarre a commencé là-bas, dont on reparlera. Une certitude : sans Hollande et Ayrault, Areva serait dans le coma.

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Les 300 milliards d’EDF

S’il vous plait, ne pas confondre EDF et Areva. Les deux sont des entreprises nationales, mais la première distribue une électricité fabriquée – pour l’essentiel – dans des centrales nucléaires fabriquées par la seconde ou ses prédécesseurs. Vu ? Donc, comme raconté à côté, Areva coule. Eh ben, EDF aussi, mais d’une autre façon.

La boîte se retrouve avec un parc vieillissant de centrales prévues, au départ, pour durer trente ans. Or la moyenne de leur âge est de 29 ans, et bien que la durée légale soit désormais de quarante ans, cela ne suffit pas. Idéalement, il faudrait passer au nouveau réacteur EPR, mais vu ses retards colossaux, EDF préfère miser sur un lobbying qui permettrait de rafistoler et maintenir les vieilleries jusqu’à cinquante ou même soixante ans.

Seulement, la remise à niveau de la sécurité de telles installations, de manière à gagner dix ans, coûterait 100 milliards d’euros. Pour la reconstruction des 19 centrales actuelles, il faut rajouter 200 milliards, répartis sur 50 ans, ce qui est pure démence.

Qui le dit ? Un document interne d’EDF, publié par le Journal du Dimanche. L’addition est loin d’être complète, car nul ne sait combien coûterait la déconstruction des centrales débranchées. Pour mémoire, le démantèlement du surgénérateur de Creys-Malville – Superphénix -, arrêté en 1997, n’est toujours pas terminé, et pourrait coûter entre deux et trois milliards d’euros à l’arrivée, si arrivée il y a. Flipper sa race n’a pas de prix.