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Le nucléaire fait la manche

Ce papier a été publié par Charlie Hebdo le 3 décembre 2014

Ils nous avaient promis la Lune et le cul de la crémière. Les voilà qui font faillite, et comme l’État est derrière, nous aussi. Pas d’argent pour les gosses, les malades ou l’air pur, mais Hollande cherche deux milliards pour renflouer Areva la désastreuse.

C’est là qu’on rigole : le nucléaire français est dans une merde si noire que plus personne ne peut l’ignorer. Titre en une du quotidien qu’on appelle « de référence », Le Monde, le 20 novembre : « Les échecs à répétition d’Areva menacent la filière nucléaire française ». Areva, monstre public de 45 000 salariés – l’État en possède 87 % -, ne cesse de perdre de l’argent. Plus de trois milliards d’euros pour les seules années 2011, 2012, 2013. L’an 2014 devrait s’achever sur une baisse de 10 % du chiffre d’affaires et plus d’un milliard d’euros de perte sèche.

Qui lit en vrai Charlie sait cela depuis longtemps, et l’on excusera cette autocitation du 9 juillet dernier : « Areva est un groupe public dans une panade telle que, si l’État ne laissait pas filer les déficits, ce serait la faillite, la fermeture des crédits, le chômage de masse ». Mais reprenons dans l’ordre. Le 18 novembre, Areva avoue sans fard que ça va très mal, annonçant qu’elle suspend pour 2015 et 2016 la publication très attendue de ses perspectives financières. La Bourse, qui n’apprécie guère la vision nocturne, assassine le cours d’Areva, qui chute de 15 % en une séance.

On ne sait plus qui accuser, mais une évidence s’impose : les nouveaux réacteurs EPR, censés remplacer les vieux clous, sont des inventions du Diable. Les deux prototypes européens en construction font rire la communauté mondiale du nucléaire. Celui d’Olkiluoto, en Finlande, sera fini dans le meilleur des cas en 2018, avec la bagatelle de 9 ans de retard, et une facture qui sera passée de trois milliards d’euros à environ neuf. Le second, à Flamanville (Manche), n’a pour l’heure que cinq ans de retard, et si l’on en croit les nucléocrates, pourrait fonctionner en 2017. Son coût atteindra ou dépassera les neuf milliards d’euros, soit au moins trois fois plus que ce qui était juré-promis en 2007.

Face à un tel merdier, que faire ? Il n’y a plus un sou en caisse, rien pour les pauvres, les chômeurs, les handicapés, les autistes, les banlieues, les gamins, la beauté du monde et les papillons, mais il y en aura toujours pour le nucléaire, cette surpuissance. L’État – MM. Hollande et tous autres socialistes en peau de lapin -, envisage sérieusement de sortir deux milliards d’euros de sa boîte à malice. Ou bien de créer une « structure de défaisance » sur le modèle éprouvé du Crédit Lyonnais failli. On y jetterait aux oubliettes tout ce qui peut nuire au chiffre d’affaires d’Areva.

Reste une troisième possibilité : une noble intervention d’EDF, client essentiel d’Areva, qui pourrait augmenter sa présence dans le capital de cette dernière. Rappelons pour l’occasion qu’Areva construit des réacteurs nucléaires qu’EDF – autre mastodonte public – exploite pour la grande joie des chargeurs de téléphones portables. Conscient qu’EDF et Areva sont dans le même bateau, Hollande vient de nommer à la tête de ces entreprises publiques deux copains de régiment, ou presque. Philippe Varin – Areva – et Jean-Bernard Lévy – EDF – sont en effet ingénieurs des Mines – la caste des castes – et issus de la même promotion de Polytechnique, en 1973.

Faut-il vraiment rappeler que le nucléaire est une très grossière arnaque ? Certes oui, les ingénieurs et techniciens qui ont lancé cette grande folie étaient sûrs d’eux. La France, dépourvue de pétrole, allait conquérir une place à part grâce à l’énergie de l’atome. Mais pourquoi les politiques ont-ils été aussi cons ? Mille excuses pour la longueur des citations, mais il s’agit de la grandeur de la France, amis lecteurs. Ne mégotons pas.

Le sénateur communiste Arthur Ramette, le 10 juillet 1952, quand bat encore le cœur de notre grand Staline à tous : « En Union soviétique, la désintégration de l’atome permet de faire sauter les monts du Tourgaï, et les eaux des fleuves Obi et Ienisseï, se perdant jusqu’alors dans les mers glaciales, arroseront et fertiliseront l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, l’Asie centrale, brûlés par le soleil ». Chirac soi-même, le 8 septembre 1975, raccompagnant sur les marches de l’hôtel Matignon notre grand ami de l’époque, Saddam Hussein : « L’accord de coopération nucléaire est au point. Nous l’avons même complètement conclu ». Giscard, en janvier 1980, à propos de Superphénix, définitivement arrêté en 1997 : « Avec ce type de réacteurs et ses réserves en uranium, la France disposera d’autant d’énergie que l’Arabie Saoudite avec tout son pétrole ».

Chevènement, alors socialiste « de gauche » et ministre de l’Industrie, le 6 octobre 1981 : « Si nous voulons l’emporter sur nos concurrents étrangers, les Mexicains, par exemple, doivent savoir que nous poursuivons nos efforts dans le domaine nucléaire ».  En janvier 1984, Laurent Fabius, ministre de l’Industrie lui aussi : le surgénérateur [de Superphénix] est «  parmi les technologies en gestation, l’une des plus prometteuses en termes d’indépendance ». Le 16 décembre 2009, Geneviève Fioraso, actuelle sous-ministre à l’Enseignement supérieur : « Je trouve dommageable qu’en période de reprise du marché mondial, la France, où l’expertise est la plus solide, et qui, avec le développement du nucléaire, a conduit depuis des années une politique de diversification énergétique très forte, se trouve en situation de faiblesse ».

Rebelote : pourquoi ? Mais parce que le nucléaire est désormais inexpugnable, sauf à changer de direction, ce qui s’appellerait une révolution. L’agence américaine de notation Standard and Poor’s, dont Charlie se contretape – mais pas eux, nos maîtres – vient de dégrader sans façon Areva. Notre fleuron du nucléaire va devoir faire très gaffe avant de lancer des emprunts à long terme, car il est désormais considéré comme un « émetteur spéculatif ». Le nucléaire : leur merde, notre fric.

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ENCADRÉ

Le syndrome de la Rolls

Faut-il être nigaud ? Nos géniaux ingénieurs du nucléaire sont fiers d’avoir inventé un machin invendable, l’EPR., dans la lignée des Rafale et des Concorde. Si Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, n’avait pas perdu tant de temps à se faire plumer dans l’affaire Uramin, elle aurait peut-être songé à arrêter les frais de l’EPR. Car en effet, c’est le cauchemar. Dès 2009, Abu Dhabi refuse la technologie EPR et fait « perdre » à la France le « contrat du siècle », portant sur quatre centrales et plus de 20 milliards de dollars. Les émirs ont préféré la robuste technologie, bien meilleur marché, du Coréen Kepco. Honte.

Depuis, les échecs n’ont pas cessé, et le dernier date d’octobre : l’Afrique du Sud a signé avec la Russie de Poutine pour la construction d’un parc nucléaire d’au moins 40 milliards d’euros. Pour la France atomique, une pure horreur. Et l’avenir est encore plus sombre, qui s’écrira en chinois. Dans un rapport publié il y a quelques jours, l’économiste en chef de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) Fatih Birol, écrit sobrement : « La Chine est le marché du nucléaire civil le plus prometteur. Il produira près de 50% de l’énergie atomique d’ici 2040 (…). C’est un processus naturel de changement d’architecture de l’ordre énergétique mondial ».

Hollande est bien l’homme de la situation

Je vous ai dit hier ce que je pensais de Ségolène Royal. Grâce à Luce Lapin (son indispensable blog), que j’embrasse au passage, il me faut féliciter le père de ses enfants, François Hollande. Mais regardez cette image renversante, qui date d’hier.

 

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On voit sur cette photo hideuse notre président de gauche en entretien privé avec le dictateur du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaiev. Je vous passe les détails, que vous connaissez ou pouvez imaginer. Le pays est plein d’uranium, de pétrole, de charbon, de fer, et son taux de croissance est de 7 % par an. Nazarbaiev règne sans partage depuis 1990, soit avant même la chute définitive de cette maudite Union des républiques socialistes soviétiques. Bien entendu, il a été lui-même dirigeant du parti communiste, avant d’imposer sa dictature personnelle, qui dure depuis un quart de siècle. Chez ce brave garçon, on torture tranquillement tous ceux ce qui pourraient gêner la corruption de masse, qui fait enfler chaque jour les comptes secrets du maître et de ses valets.

Pour en revenir à Hollande, on notera – je noterai – trois choses. Un, comme la Royal, il s’exhibe sans manières avec de la fourrure. Je gage que, cette fois, il pourrait bien s’agir de loups, car on en tire beaucoup au beau pays de ces grands salauds. Deux, il est atrocement ridicule, et réussit à nous faire encore un peu plus honte.Un exploit. Trois, il se comporte comme une pute. Attention ! J’emploie ce mot à contre-cœur, piégé que je suis par l’usage de certains mots. Il va de soi que je ne vise pas celles qui vendent leur corps. C’est Hollande, que j’entends insulter. Il ne vend certes pas son corps, mais c’est pis : il a fourgué ce qui lui restait d’âme à un tortionnaire de bas étage. Pour quelques tonnes d’uranium qui seront cramées dans nos centrales nucléaires avant, peut-être, de vitrifier tout ou partie de la France. Le dégoût.

 

 

Mickey, Pif le chien et les drones du nucléaire

Franchement, les cons. Les tristes cons. Les sinistres scientistes. Les pauvres cloches, pourtant censées nous garantir une énergie bon marché, pour l’éternité ou presque. Comme vous savez probablement, des drones survolent sans cesse, depuis quelques semaines, nos centrales nucléaires (ici)? Peut-être s’agit-il de Pif le chien et de ses amis. Ou de Mickey et Donald admirant le paysage. Seulement, nul ne sait.

Autrement dit, il pourrait s’agir de gros vilains. De djihadistes souhaitant anéantir la puissance de notre si grandiose pays. Ou de communistes sortis de la naphtaline, voulant abattre, avec soixante ans de retard, une citadelle impérialiste. Dans tous les cas de figure, l’épisode démontre une fois encore l’extrême irresponsabilité des hommes du nucléaire. Ils ont réussi, grâce à un coup de force oligarchique, à imposer leur terreur nucléaire et ses 58 réacteurs. Ils sont désespérément incapables de nous protéger des effets possibles de leur folie, autre nom du pouvoir concentré. Je les maudis.

Visite guidée au grand Salon du nucléaire

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 22 octobre 2014

Charlie ne pouvait pas louper le premier Salon mondial du nucléaire, au Bourget. Dans les travées, des bateleurs de foire, des Chinois, des lunettes 3-D, des Russes, des forces d’action rapide, des directeurs de com’, du champagne, des ingénieurs des Mines et une infinité de conneries.

Il pleut sur le matin. Pas assez pour se plaindre, ce qu’il faut pour admirer l’asphalte mouillé du grand, de l’immense, de l’interminable parking du parc des expositions du Bourget (Seine-Saint-Denis). Les portières claquent sur de grosses bagnoles sombres où dominent BMW, Mercedes, Peugeot. Tout un peuple de cadres encravatés, souvent costumés de noir, se met à trottiner. 90 % de mecs, mais aussi quelques nanas aux jambes fines, qui tirent des valoches à roulette. On parle en français, en anglais, en pétaouchnokais dans des téléphones portables qui chopent de temps en temps une gouttelette. Les flics sont omniprésents. Le vieux Giscard a fait une apparition la veille, Valls est annoncé tout à l’heure.

Les Russes, les Chinois et les Japonais

N’importe, et en avant ! En avant vers la porte monumentale 2S46, celle qui touche la 1W12. Un premier contrôle de sécurité, fait comme il se doit par des Blacks à oreillette et chemise blanche.  Un deuxième à l’entrée proprement dite, façon aéroport cette fois. Détecteur métallique, rayons X et petite frayeur autour d’un canif pour éplucher les pommes. Un panneau souhaite Bienvenue dans nombre de langues, dont un improbable Tervetuloa finnois. On y est enfin.

C’est le premier salon mondial dédié à l’industrie nucléaire. Le premier World Nuclear Exhibition (WNE), pour rester dans le ton, qui ne supporte pas la langue française. Ils sont – à peu près – tous là. Le Russe Rosatom, les Chinois et les Japonais, les Américains et les Allemands, les Argentins et les Anglais. Même les Roumains de l’Agentia Nucleara si pentru Deseuri Radioactive ont leur espace. Au total, près de 500 stands, pour l’essentiel bien de chez nous, il est vrai. Selon les chiffres des organisateurs, la seule filière française représenterait 2 500 entreprises. Avec un poids public écrasant – Areva, 45 000 salariés, plus de 90 % de capital public ; CEA, 15 000 salariés, 100 % ; EDF, 158 000 salariés, 85 %.

Un petit tour au Panel discussion s’impose. C’est là, au fond du salon, que se succèdent des sortes de blablas institutionnels arbitrés par des journalistes acquis à la cause. On y cause preparing the future, et Christophe Behar, grand ponte du CEA, se livre sans le savoir à une imitation parfaite du vieux Yasser Arafat lisant un texte en angliche. Un Black lui succède, William Magwood, de l’Agence du nucléaire auprès de l’OCDE. C’est moins marrant, quoique : « Il est important de reconnaître que l’avenir commence aujourd’hui ». Ou encore : « Il est impossible de penser à l’avenir sans penser à la sécurité ».

Plus tard, sur le stand du CEA, Xavier Clément – directeur de la com’ en personne – explique pourquoi « les Installations nucléaires de base sont conçues pour résister ». Chacune est dotée de personnels d’intervention formés localement à la sûreté, et le tout est validé par la loi, sous le contrôle sourcilleux des préfectures. On croit comprendre que l’accident grave ne passera pas. Chez le copain Areva – 60 % du capital appartient au CEA -, Alexandre Thébault chante à la gloire des groupes FINA, pour Force d’intervention nationale Areva.

La sûreté dans l’ADN

C’est du sérieux, car « il y a un règlement d’accident adapté à chaque situation ». Avec des radiologues, des agents de sûreté, des pompiers près à se jeter dans le premier feu nucléaire rencontré. Attention les yeux, amis sceptiques, « il existe deux exercices par an dits de “crise nationale”, mais encore beaucoup d’autres sur les sites locaux ». Fukushima a-t-il changé la donne ? Quand même pas, car « la sûreté fait partie de notre ADN », conclut Thébault, qui ajoute : « Allez donc voir EDF, ils vous parleront de leurs FARN ».

Les fameuses Forces d’action rapide du nucléaire, ou FARN, ont été lancées en fanfare par EDF après la cata japonaise de 2011. L’idée de Thébault est donc excellente. Vite, au vaste stand d’EDF, principal sponsor du salon, où circulent des volées d’hôtes et d’hôtesses endimanchés. Quinze minutes plus tard, un semblant de responsable arrive, qui ne saurait malheureusement parler d’un éventuel accident ou des FARN :  « Ah dommage! je ne m’occupe pas de ces questions. Il faudrait appeler Alison ou bien Carole, au 01 40 42 44… ».

Funeste impasse, mais on n’a pas le temps s’ennuyer, car on vient d’être happé par l’excellent bateleur Sébastien Farin, responsable de la com’ à l’Andra, en charge de la gestion des déchets nucléaires. Il est convaincu, foutument sympathique, et serait presque convaincant. L’enterrement de déchets sous l’argile de la Meuse – le si fameux projet Cigéo – n’est « pas un enfouissement, mais un stockage » à 500 mètres de profondeur. Certes, « on doit faire la démonstration de sûreté sur un million d’années », mais que sont les siècles pour un géologue ? Il « faut changer de référentiel » et admettre que, rapporté à l’âge de la Terre – 4, 6 milliards d’années -, ce million-là ne pèse pas davantage qu’une minute pour un humain normal. L’argile de Meuse étant stable depuis 140 millions d’années, où serait le danger ? « Ce serait mieux sans doute de garder en mémoire le site, mais je vais vous dire : ce site est conçu pour être oublié. On l’oubliera ».

Plus chiant tu meurs

Joie, soulagement, un souci de moins. Un autre Panel discussion a commencé, qu’on prend en route. Quel dommage ! Sylvain Granger, archiponte d’EDF, parle démantèlement des anciennes installations. On s’endort sur les épaules de Tignous, le dessinateur de ces pages, bercé par expressions « fonds de pension », « portefeuille d’actifs », « opérateurs nucléaires », « fardeau du démantèlement ». Plus chiant paraît difficile. On échoue en sortant au stand Jacomex, où l’on place la main gauche dans la boîte à gants qui permet de manipuler les pires poisons, avant de serrer celle de Tignous, qui a fait la même chose de son côté. Alentour, le champagne commence à sortir ses bulles sur les étals les plus riches. On se faufile, on se fait passer pour un exhibitor, un exposant un peu paumé, on boit sec.

Ça cause entre pros, entre grands professionnels qui évoquent le « vrai problème de l’amélioration de la qualité des bétons », ou la production de valves en Chine. La véritable puissance du nucléaire, par-delà les grandioses vitrines d’Areva et d’EDF, se situe dans les milliers de PME qui fabriquent le matos de base. À la vérité, la diversité des stands fait toucher du doigt ce que représente réellement le lobby nucléaire. Ici des robots, des armoires électriques, des combinaisons étanches, là des pas de vis géants, des cuves et robinets admirablement usinés, des filtres et bouchons, des joints toriques métalliques, des chariots, jusqu’à des turbines. Chez Oreka solutions, une boîte miniature créée par Luc Ardellier, un ancien d’Areva, le capital appartient au CEA, à Areva bien sûr, et à la Banque publique d’investissement (BPIFrance), fondée en 2012, par Ayrault, Royal et leurs petits amis socialistes. Pour l’essentiel, Oreka commercialise un programme informatique voué au démantèlement des vieilleries nucléaires.

Bien au-delà de ces minuscules entreprises, qui a jamais entendu parler de Daher, équipementier installé dans la Drôme, et qui emploie près de 8000 personnes dans le monde ? Vieux de 150 ans, Daher fabrique des vannes pour les nouveaux réacteurs EPR. Et commerce avec les Russes – technologie Vver – et les Américains de Westinghouse. Nul ne sait ou presque que la boîte se charge d’emballer et de transporter une partie des déchets nucléaires français. On a intérêt à avoir une grande confiance dans l’initiative privée, car, raconte un responsable de Daher, « on va chercher des déchets, on les caractérise, on les trie, et on propose par exemple à EDF une solution clés en mains ».

Le logiciel était un euphémisme

Pour le même prix, visite virtuelle d’une opération de conditionnement de déchets, avec des lunettes 3-D. On a l’air fin, surtout Tignous il est vrai. Le démonstrateur Daher actionne son boîtier magique et fait bouger un mannequin vidéo au-dessus des fosses où s’entassent les fûts. C’est sensationnel, et totalement flippant. Partout dans le salon, partout dans le nucléaire, l’heure est à la simulation, au virtuel, à la mise en scène sur écran glacé. Les logiciels sont indispensables à la mise à distance de l’horreur toujours possible, équivalents des formes euphémistiques dans les langues des régimes totalitaires.
La réalité reste toute proche. L’homme de Daher : « Dans cette cellule que vous voyez, les opérateurs ont réclamé des systèmes d’évacuation des fumées. Parce qu’on découpait des déchets à la scie ou avec des torches à plasma. Et pour qu’ils ne soient plus incommodés, on a installé deux systèmes de ventilation ». De la fumée. De la fumée de déchets radioactifs, dans la France heureuse de 2014. L’image remet d’aplomb.

Et les étrangers ? Chez Rosatom le Russe, on attend en vain le grand responsable, qui a pourtant promis de venir. Chez les Japonais de Mitsubishi, associés à Areva pour la construction de quatre réacteurs en Turquie, euphorie. Fuskushima ? C’est du passé, même si l’opérateur TEPCO, grand responsable du désastre de 2011, a sagement préféré rester à la maison. Les Chinois de la China Power Investment Corporation et du China Huaneng Group, très gros producteurs d’électricité, sont unanimes. Un cadre s’exprimant dans un sabir à base d’anglais instable livre une vérité répétée sur tous les tons : le gouvernement est conscient des risques et saura faire face à tous les problèmes de sécurité. Y fait déjà face, excellemment.

Pendant ce temps, au Panel discussion, une nouvelle session commence. Au micro, un certain Pierre-Marie Abadie, tout nouveau chef de l’Andra, qui décompte donc le temps en millions d’années. Abadie est l’un des vrais patrons – discrets – de l’approvisionnement énergétique en France. Ingénieur des Mines, il était directeur de l’Énergie au ministère de l’Écologie en 2010, quand étaient instruits les dossiers d’exploitation des gaz de schiste, qui ont mis le feu à la plaine. Et rien d’étonnant, car c’est lui qui a tout préparé et tout signé, laissant à Borloo, le ministre d’alors, le soin de parapher pour la forme. Comme tout cela est éclairant. Comme tout cela est rassurant. Non ?

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Du côté des anti (encadré)
Le mouvement antinucléaire français reste faible, malgré quelques réussites, comme la chaîne humaine entre Lyon et Avignon – 60 000 participants – réunie au printemps 2012. La tenue du salon WNE aurait dû lever les foules, mais elles sont restées sagement devant leurs écrans plasma. Le 11 octobre, Attac, Les Amis de la Terre et le Réseau sortir du nucléaire (www.sortirdunucleaire.org) ont organisé à Paris une très maigre manifestation de 500 personnes contre « le Salon qui tue », rappelant l’urgence d’une « sortie du nucléaire et d’une véritable transition énergétique ». Sans grande illusion, mais pour maintenir tout de même la flamme, Sortir du nucléaire affirme : « Non contente d’avoir déjà contaminé de nombreuses régions du globe, l’industrie nucléaire française [tente à l’occasion du salon WNE] d’exporter son modèle industriel mortifère ».

Les frères ennemis de L’Observatoire du nucléaire, menés par Stéphane Lhomme (http://observ.nucleaire.free.fr) préfèrent voir dans l’événement « les derniers soubresauts d’une industrie finissante ». Et Lhomme d’asséner : « La vérité est que la production nucléaire a bel et bien baissé entre 2001 (2653 Twh) et 2012 (2461 Twh) ». Selon lui, « pendant que la production nucléaire déclinait, la production électrique issue des autres énergies a effectivement progressé, en particulier celle des énergies renouvelables, ce qui démontre que le nucléaire n’est absolument pas attractif pour les énergéticiens ».

Adios à Proglio (encadré)
Henri Proglio a fait son dernier discours de patron d’EDF au Salon du nucléaire, le 14 octobre. Le pote à Chirac, le pote à Sarkozy, le (presque) pote à Hollande, vient d’être remplacé par celui qui dirigeait le groupe Thalès, Jean-Bernard Lévy.

Il est bien trop tôt pour tirer des conclusions de cette surprise – Proglio, promu par Sarkozy à EDF, a longtemps pensé qu’il sauverait sa tête -, mais il n’est pas interdit de signaler trois bricoles. Le lobby nucléaire conserve une mainmise complète sur le gouvernement Valls. Hollande avait promis de ramener de 75 % à 50 % la part du nucléaire électrique en France à l’horizon 2025. Sur le papier, la loi de transition énergétique, qui vient d’être votée, confirme l’engagement présidentiel.

Mais en vérité, le lobby nucléaire a encore une fois gagné la partie, avec le soutien tout de même surprenant de Placé et de la direction d’Europe Écologie Les Verts. Car la loi maintient pour l’avenir le niveau actuel de puissance nucléaire. En théorie, le passage à 50 % pourrait conduire à l’arrêt de vingt réacteurs sur les 58 en activité, mais le scénario qui se dessine est tout autre.

En jonglant avec la production de chacun des réacteurs, les patrons du nucléaire espèrent bien sauvegarder la totalité du parc, « amélioré » par les centrales de nouvelle génération EPR. Et voilà que Ségolène Royal laisse même planer le doute sur la fermeture de Fessenheim en 2017.  Tout change, mais rien ne bouge.

En vadrouille sur les routes du nucléaire

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 3 septembre 2014

Faut bien dégager les déchets nucléaires, pas vrai ? Un rapport officiel chiffre à 777 000 par an les transports de matières radioactives en France. À Drancy comme ailleurs, il vaut mieux croire les mensonges sur la sécurité.

Hé ben, pas grave. Lundi 23 décembre 2013, cadeau anticipé de Noël pour les habitants de Drancy (Seine-Saint-Denis) : un wagon déraille en pleine gare de triage. Le menu problème, c’est qu’il est chargé de déchets nucléaires. Tête du maire UDI de Drancy, Jean-Christophe Lagarde : « Qu’on n’attende pas qu’il y ait des morts pour que ces wagons dégagent ! ». Et d’ajouter qu’en cas d’accident grave, « trente mille personnes sont en danger de mort ».

Et c’est d’autant moins grave que la préfecture de Saint-Denis affirme aussitôt qu’il s’agit d’un simple incident technique, sans conséquence sur la sécurité : « Tous les relevés de radioactivité effectués par les pompiers sont négatifs ». Sauf  que quinze jours plus tard, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) annonce avoir retrouvé des traces de radioactivité dans le wagon accidenté. D’où vient-elle ? Mystère et boule de gomme. Les « colis » de déchets nucléaires sont intacts, et supposément étanches. On n’en saura jamais plus.

L’ASN, agence publique créée par une loi de 2006 est en charge de la sécurité collective, et publie sans arrêt des rapports. Le tout dernier, qui date de quelques jours, mérite le détour (1). On y apprend en sursautant que 777 000 transports de matières radioactives ont lieu chaque année en France. Pas de panique, pas encore. Il s’agit d’un fourre-tout géant qui mêle produits radio-pharmaceutiques  envoyés dans les hostos, convoyage d’appareils de détection du plomb, et tout ce qui touche bien sûr à l’industrie nucléaire proprement dite.

Au total, la bagatelle de 430 000 transports – 55 % du total – concerne la détection du plomb dans les peintures. L’industrie nucléaire ne représente « que » 12 % des 980 000 colis et 3 % de la totalité des transports, dont 60 % par la route et 30 % par une combinaison route, mer et rail. Le tout implique évidemment des milliers de possibilités d’accidents comme celui de Drancy. L’uranium naturel piqué au Niger débarque ainsi à Sète, celui volé ailleurs au Havre, les centrales nucléaires envoient leurs innombrables déchets à La Hague, le nitrate d’uranyle rejoint Pierrelatte, le MOX – un combustible – file de Marcoule, etc.

Une évidence saute aux yeux : l’enquête de l’ASN est biaisée, car elle repose essentiellement sur un questionnaire adressé « à un grand nombre de détenteurs ou de transporteurs de substances radioactives ». En français précis, « un grand nombre » ne signifie pas grand-chose. Et les autres ? Et les oublis, volontaires ou non, dans les réponses ? Une approximation précédente du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) fixait à 400 000 le nombre de « colis » radioactifs annuels circulant en France, soit moins de la moitié des chiffres de l’ASN.

Les problèmes ne s’arrêtent pas là. Pour la CriiRad (http://www.criirad.org), le grand labo (vraiment) indépendant, les estimations de l’ASN ne sont pas seulement sous-évaluées. Dès le 30 mai 2012, dans un courrier adressé à Marisol Touraine, ministre de la Santé, la CriiRad réclamait « la baisse des limites réglementaires », et rappelait que, selon ses mesures, les cheminots sont exposés « à leur insu, à des flux de rayonnements gamma et de neutrons tout à fait inacceptables ».

Et bien entendu, pas question d’ennuyer si peu que ce soit le grand pouvoir caché qu’est l’armée française. On apprend en janvier 2012 (2) qu’un accident pour le coup renversant s’est produit le 9 juin 2010. Un semi-remorque de transport de munitions nucléaires termine alors un voyage de 600 km sur les routes de France, qui l’a conduit par Bourges, Lyon, Mâcon, Orange. Juste avant d’entrer dans la base militaire d’Istres (Bouches-du-Rhône), le camion, qui roulait à 72 km/h, au lieu d’une limite imposée de 30 km/h, se couche sur la route. Trois soldats sont blessés. Des officiers de sécurité nucléaire et du renseignement militaire bouclent la zone et empêchent la diffusion de la nouvelle, qui sera connue fortuitement, 15 mois plus tard.

Y a-t-il une morale ? Oui, il faut dare-dare changer de planète. Si on trouve.

(1) http://www.asn.fr/Informer/Actualites/Enquete-de-l-ASN-sur-les-flux-de-transport-de-substances-radioactives
(2) http://www.reporterre.net/spip.php?article2474