Archives de catégorie : Chasse

Giscard à la chasse (morituri te salutant)

Vous le savez, Giscard vient de mourir à l’âge de 94 ans. Un lecteur me remet en mémoire ce texte, publié ici en 2013. Ma foi, cela se lit toujours. Le voici.

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Amis lecteurs, c’est une première : je partage avec vous un article du journal Le Figaro, charmant quotidien aux mains d’un marchand d’armes. Et comme cela tombe bien ! Ce qui suit est en effet consacré à la chasse, telle que vue par l’un de nos grands chasseurs, Valéry Giscard d’Estaing. Je dois préciser pour les plus jeunes d’entre vous que Giscard a bel et bien existé. La preuve, c’est qu’il continue à tuer.

Cet homme renversant de sottise pseudo-aristocratique, confit dans un absurde sentiment de supériorité, a été président de notre pauvre République entre 1974 et 1981. Que reste-t-il ? Rien. Peut-être la photo jaunie, dans des collections anciennes, de Giscard invitant les éboueurs du quartier à partager son petit-déjeuner de l’Élysée. Tout le reste n’aura servi à rien, tout le reste n’est déjà plus qu’un infime tas de poussière sur les étagères du passé.

Si je vous offre sans rechigner le morceau de bravoure qui suit, c’est parce qu’il éclaire un pan de notre ténébreuse psyché. Pourquoi le mal ? Pourquoi la tuerie ? Pourquoi ces plaisirs si malsains ? Je n’en sais rien. Mais sous couvert de la grotesque personne de Giscard, cette interrogation lancinante m’arrache un sourire. J’espère qu’il en sera de même pour vous.

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Entretien paru dans Le Figaro du 3 novembre 20013

INTERVIEW – Poil ou plume, chasses présidentielles ou safaris privés, l’ancien président de la République a toujours revendiqué sa passion pour la chasse.

LE FIGARO. – Que signifiela chasse pour vous?

Valéry GISCARD D’ESTAING. – La chasse a été la première activité de l’homme. En France, c’était à l’origine un privilège féodal, qui a été aboli à la Révolution. Depuis, le nombre de chasseurs se compte par millions, c’est un sport national bien plus étendu que le foot. Une activité profondément ancrée dans l’humanité, un vaste monde.

Quelles sont vos chasses à vous?

Elles ont été diverses. J’ai d’abord eu le privilège de participer aux chasses présidentielles, à Rambouillet, à Chambord et à Marly. Le général de Gaulle ne chassait pas, mais, par tradition, il participait à la dernière battue, et j’en ai suivi quelques-unes avec lui.

J’ai aussi toujours chassé avec des amis, en France, pour le plaisir. Je continue d’ailleurs : je ne sais pas pourquoi on a écrit que je n’ai pas renouvelé mon permis de chasse, c’est inexact. Je traque des petits animaux, des perdreaux, des faisans. Je regrette d’ailleurs que les perdreaux gris, qui étaient par excellence le gibier français, aient disparu, à cause des pesticides. Je chasse parfois le cerf, animal emblématique dans tous les pays d’Europe. On doit pour cela attendre la saison du brame, sinon ils se terrent et on ne les voit pas. Si l’on veut rencontrer de grands cerfs, il faut se rendre dans les pays de l’Est, comme la Pologne, ce que j’ai fait régulièrement. Pour les grands animaux comme le buffle, l’éléphant ou les grandes antilopes, je suis beaucoup allé en Afrique, au Cameroun, au Gabon, au Kenya, en Tanzanie, dans les anciennes colonies françaises et anglaises. Mais j’ai cessé un jour, car ma fille, lorsqu’elle était petite, me le reprochait.

Quel plaisir de poursuivre ainsi un animal?

Chasser est un sport, on peut marcher des dizaines de kilomètres en pistant un animal. Mais le vrai plaisir est celui procuré par la nature. La chasse est souvent une solitude, et on se retrouve parfois seul face à la forêt. En Afrique, j’ai vu la planète telle qu’elle devait être depuis les origines. C’est vrai que le chasseur est dans une relation étrange avec les animaux : on ne tue plus pour la nourriture, l’industrie s’en charge désormais. Alors quand un grand animal tombe, on éprouve une sensation de nostalgie, une émotion triste. Tous les chasseurs connaissent ce sentiment curieux.

Vous avez tous les «anti»contre vous désormais.

L’espèce humaine s’urbanise de plus en plus, elle ne comprend plus la chasse. Nous sommes dans un monde où les «anti» font beaucoup de bruit, même s’ils ne représentent pas grand-chose. J’ai tout de même l’impression que les jeunes de la campagne continuent d’aimer et de pratiquer la chasse.

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Ci-dessous le lien de l’article :

http://www.lefigaro.fr/culture/2013/11/03/03004-20131103ARTFIG00028-valery-giscard-d-estaing-la-chasse-est-souvent-une-solitude.php?m_i=SfVSkXuiONQhJw10LxLszEl4WacUfSfkFAgfRIo0bZOuxfISl

Algues vertes et grands journalistes

Il est grand temps de parler d’Inès Léraud, que je connais assez pour dire qu’elle est formidable, est journaliste. Installée en Bretagne pendant des années, elle a publié une BD qui (a) fait fureur,  Algues vertes (l’histoire interdite), parue aux éditions Delcourt. Avec le dessinateur Pierre van Hove, qui donne au texte une force supplémentaire.

Bien entendu, c’est le récit de cinquante ans de mensonges d’État, dont tous les représentants ont nié l’évidence : l’élevage industriel et concentrationnaire est le responsable de ces amas d’algues côtières qui, en se décomposant sur le rivage, polluent, menacent et tuent.

Inès est désormais tricarde en Bretagne, où l’agriculture intensive et l’industrie alimentaire liée sont la loi. Mais elles ne sont pas seules. Que feraient-elles sans le soutien des grands médias régionaux ? L’exemple du Télégramme illustre à la perfection la porosité extrême entre intérêts économiques, médiatiques, politiques. Ce quotidien, basé à Morlaix, est une institution dirigée par Hubert Coudurier, et c’est justement de lui que l’on va donner des nouvelles.

Un petit montage filmé, sur YouTube, permet de comprendre bien des choses qu’on ne lira jamais sur le journal (2). Le 11 juin, Coudurier invite Thierry Burlot sur la chaîne du Télégramme, Tébeo. Qui est Burlot ? Le vice-président de la région Bretagne, ancien socialo devenu proche de Le Drian, ministre de Macron. Il est en charge des questions d’environnement et préside même l’Office français de la biodiversité.

Que vont pouvoir se dire ces puissants ? Coudurier attaque bille en tête : « Vous n’avez pas le sentiment que les questions d’environnement sont devenues taboues, qu’on ne peut plus rien dire ? ». C’est un poil obscur, mais Coudurier précise en citant la BD d’Inès, présentée comme « très polémique », avec « des relents complotistes ». Et pour finir, se moque ouvertement de celle qui, selon lui, présenterait les « dîners celtiques » comme autant de rendez-vous de « groupes de pression », alors qu’il ne s’agirait que de « dîners amicaux ».

Avant de poursuivre, que sont donc ces repas d’amis, sur le modèle de ceux du Siècle à Paris ? Eh bien, les Bretons « qui comptent », en toute innocence bien sûr, se retrouvent depuis 2007 pour ripailler. Le premier dîner a eu lieu chez Vincent Bolloré, Breton sémillant qu’on ne présente plus. Et les autres – cinq fois par an – ont lieu souvent chez Fauchon, à Paris, haut-lieu de la misère sociale. Sont présents des patrons, des politiques – François de Rugy a son rond de serviette, Le Drian en est -, des journalistes en vue, dont Coudurier, des « syndicalistes » de la FNSEA.

Que répond Burlot ? Au premier abord, ce garçon est désopilant. Moins à la réflexion, car il affirme que les algues vertes sont, pour les écologistes, du « pain bénit ». Il ne faudrait pas pousser ce fantaisiste pour énoncer qu’ils en sont les vrais responsables. On verra comment le même se ridiculise en niant l’existence de pressions du lobby agro-industriel, puis se ravisant le lendemain, reconnaîtra qu’elles existent, mais qu’évidemment, en chevalier blanc de l’intérêt public, il n’y a pas cédé.

Difficile de comprendre, dans ces conditions, pourquoi le collectif de journalistes Kelaouiñ (kelaouin@protonmail.com) a réuni la signature de 500 journalistes, dont plus de 200 en Bretagne, à l’appui d’un texte adressé à Loïg Chesnais-Girard, président de la région (3). On y lit : « La lettre que vous avez sous les yeux est l’expression spontanée et déterminée de journalistes qui s’organisent pour faire la lumière sur toutes les zones d’ombre qui entourent l’agro-industrie bretonne, et contourner les murs qui barrent l’information des citoyens. Cette initiative a reçu le soutien enthousiaste de confrères et consœurs, de Bretagne et d’ailleurs, qui y ont apposé leur signature. D’autres n’ont pu le faire, craignant pour leur emploi. Une autocensure qui témoigne d’une loi du silence que nous ne pouvons plus tolérer ».

Est-ce assez clair, confrère Coudurier ?

(2) youtube.com/watch?v=y6_R80FQ4UI

(3) blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/250520/lettre-la-presidence-de-la-region-bretagne-pour-le-respect-de-la-liberte-dinformer-sur

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Ce brave ours qui arrose les fiers Ariégeois

C’est cocasse, car c’est à la fois un secret bien gardé, bien qu’il soit de polichinelle pour ceux qui suivent le dossier. L’ours des Pyrénées est-il bien le responsable de toutes les attaques qui entraînent des indemnisations d’État ? Les associations Ferus (ferus.fr) et Pays de l’ours (paysdelours.com) révèlent l’existence d’un tour de passe-passe croquignolet (1).

Le 7 avril 2020, le préfet de la région Occitanie publie le bilan des « dommages d’ours sur le massif des Pyrénées françaises ». Le texte est net : « Au total, 1173 animaux et 36 ruches ont été imputés directement à l’ours ». Ce communiqué, public, est repris par la presse, mais pas celui du 15 mai, pour la raison simple qu’il reste dans les tiroirs de la préfecture.

Or le second est une copie (presque) conforme du premier, qu’il rectifie radicalement en notant : « C’est donc 562 animaux et 36 ruches qui ont été indemnisés lorsque l’ours est ou semble responsable du dommage ». Du simple au double. Et ce n’est pas tout. Cette fois, on écrit sans gêne ou presque : « De plus, 447 animaux de dossiers indéterminés ont été indemnisés suite à la prise en compte des éléments de contexte local ».

Contexte local ? Ferus et les autres ne l’expliquent pas, mais Charlie va tenter d’apporter sa contribution. Le texte préfectoral – le deuxième – livre ce qui pourrait bien être un indice de taille :

« Les départements des Pyrénées-Orientales, de l’Aude et des Pyrénées-Atlantiques restent peu ou pas concernés par les dommages liés à l’ours brun alors que 82% des dossiers du massif ont été réalisés dans le département de l’Ariège ».

Mazette, quel ours ! Alors qu’il est désormais présent, grâce à des naissances, d’un bout à l’autre du massif pyrénéen, l’animal ne commettrait ses méfaits que dans le seul département de l’Ariège, probablement pour ennuyer les gros durs de la gâchette locale (2), fortement soutenus par une classe politique locale que l’on qualifiera d’insolite et parfois distrayante.L’ours, cet ami des nécessiteux.

(1) ferus.fr/actualite/connaitrons-nous-un-jour-le-vrai-bilan-des-degats-dours-dans-les-pyrenees

(2) deux minutes hilarantes : youtube.com/watch?v=pPc7kaOu1ck

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Et si on se poussait un peu pour le Loup ?

C’est pas tous les jours dimanche. Le grand naturaliste drômois Roger Mathieu vient d’écrire « Les loups de France », livre accessible gratuitement (1). Évidemment, il est excellent. Parmi les nombreuses questions abordées – dont celles sur les conditions de son retour en France ou la possibilité d’attaques sur l’homme -, plusieurs ont trait à la cohabitation. Un loup adulte a besoin de 20 sangliers par an. Qu’il trouvera sous quantité de formes, depuis la marmotte, le lièvre, le castor, le renard, jusqu’aux délicieux cuissots de brebis, ce qui fâche – on le comprend sans peine – les éleveurs. Même si, comme le rappelle un proverbe géorgien cité par Mathieu, « le mouton a toujours eu peur du loup, mais c’est le berger qui l’a mangé ».

Il y aurait autour de 500 loups en France, peut-être 600. L’État, quels que soient ses représentants, entend limiter leur nombre et d’empêcher toute installation à l’ouest du Rhône. Les protecteurs pensent en termes de biodiversité, d’habitats favorables et de limitation des dégâts sur les animaux domestiques.

Tout le livre de Mathieu est raisonnable, qui n’écarte pas même la possibilité de tirs sur des loups problématiques. Mais nos maîtres s’en foutent et accordent des dérogations à tire larigot qui permettent de buter « légalement » une espèce pourtant protégée. Encore un mot sur les innombrables anomalies du système d’indemnisation des attaques, ce mystère français qui intrigue tant nos voisins européens. Visiblement, le Loup est aussi un bon gagneur.

(1) drive.google.com/file/d/1rQa_SIZt75ph2EMmuucd2qdM3MNWu1y8/view

Les djihadistes de la pêche bretonne

Qui oserait écrire sur Facebook et sous son nom : « Ça fait que commencer ! Daech va venir vous voir, bande de bâtards ! ». Qui ? Un certain Emmanuel N., pêcheur breton de son état, qui glisse amoureusement ce complément : « Fdp [fils de pute], suceur de cailloux, enculeur d’arbres, allé acheter des dents pour manger du flippeur le requin et de la baleine, c trop bon à manger. A bonne entendeur bande de chien de fils de chien, ta mère la pute crevard, vaut mieux pas que je vs voit. Fdp, fdp et enfants de putin ».

Mignon. Un peu répétitif, un peu déjà vu, mais vraiment mignon comme tout, cher Emmanuel. Le monsieur semble mécontent, mais pourquoi, dites ? L’affaire commence début août. Une équipe de Sea Shepherd lance un zodiac semi rigide, le Clémentine, à l’assaut des vagues bretonnes. Rappelons que Sea Shepherd (seashepherd.fr) est une association de combat créée et présidée par le Canadien Paul Watson. Ses équipes, ses bateaux vont au contact des écumeurs des mers, prenant de grands risques pour la sauvegarde des requins et baleines, mais aussi des phoques, des thons, et bien sûr des dauphins.

Début août, donc, la Bretagne. Le 30 – et ce n’est qu’un exemple -, ceux du Clémentine filment à distance un navire qui remonte dans ses filets dormants cinq dauphins, tous morts bien sûr puisque ces mammifères ont besoin de respirer en surface. Selon les estimations de Sea Shepherd, 10 000 dauphins et cétacés seraient ainsi tués sur les côtes françaises. « Nous sommes les seuls témoins de cette tuerie à grande échelle perpétuée au large, à l’abri des regards », expliquent les activistes.

D’où ce léger courroux des pêcheurs de dauphins. Lesquels ont créé un groupe Facebook sobrement appelé « Contre Sea Shepherd ». Il n’y a pas que l’ami Emmanuel. Citons parmi les poètes Alex P., qui prévient ses amis : « Le zod [le zodiac Clémentine] est à port la forêt à côté de la gendarmerie maritime. Bon défoulement ». À quoi Jean-Christophe C. répond : « Fo les couler ». Damien F. renchérit : « Je vais aller le mettre au fond celui là » et le plus aimable de tous, Jacques T. prévient : « Le premier que je trouve à bord est décapité ». Que des beaux projets, que des saintes idées.

Est-ce tout ? Point. Les pêcheurs si sympathiques publient aussi une photo de Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd en France. Et d’origine marocaine. Commentaire de Miroslav Z., bon Français comme son nom l’indique : « A-t-elle son visa en règle quand même. Quand tu vois sa gueule… ».

Le Comité national des pêches, qui ressemble tant à une FNSEA des mers, a pondu un communiqué très éclairant sur lui-même : « Depuis trois ans, l’ONG Sea Shepherd harcèle les pêcheurs français dans le golfe de Gascogne, pour filmer des captures accidentelles de mammifères marins. Ce harcèlement continu, souvent de nuit, au moyen d’un zodiac se rapprochant très rapidement des navires de pêche est dangereux ».

Lamya : « Ces gens, qui nous ont traité d’abordeurs, terme lourd en mer, mentent comme des arracheurs de dents. Nous avons constamment respecté les règles maritimes, à commencer par les distances de sécurité. Et la gendarmerie maritime l’a d’ailleurs reconnu. La vérité, c’est qu’ils se sentent les propriétaires des mers. S’ils entendent privatiser l’océan, qu’ils le disent clairement. Ce que révèle hélas cette histoire, c’est que même les petits bateaux de pêche, qui sont des centaines dans le golfe de Gascogne, font partie du problème. Car ils ont le droit de placer des kilomètres de filets dans les zones d’habitats du dauphin, ce qui conduit nécessairement au massacre. Mais en Australie, non ».

Non ? Non. Sur les côtes de l’île-continent, le dauphin est réellement protégé, et les pêcheurs, sous risque de perdre leur licence, n’ont pas le droit de poser des filets dans les zones habitées par ces animaux. Sea Shepherd a déposé plainte pour diffamation contre le comité des pêches. Et pour apologie du terrorisme contre les braves pêcheurs du groupe Facebook. Sûr qu’on va leur tirer les oreilles.

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Le Sri Lanka veut plus de nos cadavres

Bien fait pour notre gueule à tous. Qu’est donc le Sri Lanka ? L’ancienne Ceylan aux senteurs de rêve est une larme posée sur l’Océan indien, face au continent asiatique, face à l’Inde. Un très, très beau pays de 23 millions d’habitants, hélas divisé jusqu’au crime le plus abject entre Tamouls – 18 % -, majoritairement hindouistes, et Cinghalais – 75% -, essentiellement bouddhistes. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

L’an passé, le Sri Lanka demande gentiment à l’Angleterre de reprendre une centaine de containers d’ordures diverses. Des déchets médicaux, des matelas, des plastiques, des rebus dangereux non identifiés. L’ensemble puait atrocement, ce qui finit par attirer l’attention, ballots que sont les envoyeurs.

Une plainte du Centre for Environmental Justice (CEJ) précisait (1) : « Also, population will be exposed to several health risks due to the pathogens in the clinic or other waste found in the imported waste. This could also have negative impacts on the biodiversity ». Sans surprise, risques pour la santé et la biodiversité.

Et tout repartit donc vers Boris Johnson, après des renvois similaires venus du Cambodge, des Philippines, d’Indonésie, de Malaisie à destination du continent américain. Cette fois, le Sri Lanka veut retourner, après décision de justice, 242 containers qui débordent de restes de morgues anglaises, y compris de corps humains, qu’on ne pouvait d’évidence cramer ou enterrer au Royaume-Uni, ce grand pays dépourvu de cimetières. Et nous là-dedans ? On préfère les grands espaces africains.

(1) indianexpress.com/article/explained/explained-why-sri-lanka-is-sending-back-waste-to-the-uk-6912941/

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Les vers de terre sont des Amish

Ça prend la forme d’une étude scientifique de plus, intitulée « Residues of currently used pesticides in soils and earthworms: A silent threat? » (1). Ce qui veut dire : « Résidus de pesticides couramment utilisés, dans les sols et dans les vers de terre, une menace silencieuse ? ».

Que dit-elle ? Trois fois rien, cent fois plus : ses auteurs ont travaillé sur une plaine céréalière proche de Chizé (Deux-Sèvres), qui se situe non loin d’une célèbre station du CNRS. Et recherché les restes de 33 pesticides dans 180 échantillons de sol et 155 vers de terre au total. Premier constat d’ambiance : 100% des sols analysés et 92% des vers de terre contenaient au moins un pesticide.

Beaucoup plus dérangeant : les espaces semi-naturels, les haies, les champs traités, les cultures bio étaient contaminés. Dans 40% des cas, les chercheurs ont retrouvé une mixture de plus de dix pesticides différents, et les quatre substances les plus présentes sont l’herbicide diflufenican, l’insecticide imidaclopride, les fongicides boscalid et époxiconazole.

Détaillons, cela vaut la peine. Il n’y a pas de données chez l’homme pour le premier, le diflufenican. Chez le chien et les rongeurs, il est toxique pour le foie. Et probablement pour leur ADN. L’imidaclopride est la matière active du Gaucho massacreur d’abeilles. C’est un néonicotinoïde. Le boscalid est un SDHI, extrêmement dangereux (2) et l’époxiconazole a été retiré du marché l’an passé à cause de ses effets de perturbation endocrinienne.

Au moment où ces mots sont écrits, l’Assemblée nationale, après un petit tour devant le Sénat, s’apprête à voter une seconde fois pour le retour des néonicotinoïdes interdits depuis une loi de 2016, à l’usage de la betterave industrielle. Si ces gens étaient autre chose que des idéologues, nul doute qu’ils s’intéresseraient aux études scientifiques (3). N’accusent-ils pas les protecteurs des écosystèmes d’être des obscurantistes ? Des Amish adorateurs de la bougie, pour reprendre le mot de ce pauvre président si peu savant ?

(1) sciencedirect.com/science/article/pii/S0167880920303534

(2) J’ai consacré au sujet « Le crime est presque parfait (LLL).

(3) cnrs.fr/fr/neonicotinoides-malgre-le-moratoire-de-lue-un-risque-persiste-pour-les-abeilles

Dupond-Moretti, le beauf de Cabu

On n’insulte pas, du moins en public. Et c’est justifié, mais parfois rageant, comme dans le cas du ministre de la Justice Dupond-Moretti. Car on le traiterait volontiers de gros con. Mais comme on sait se tenir, contentons-nous de dire qu’il est une parfaite illustration du personnage créé par Cabu. Le fameux beauf. Cherchez pas, c’est lui.

Au motif qu’il sait aligner une plaidoirie et terroriser par la gueulante huissiers de justice et présidents de tribunaux, il se croit le meilleur. L’un des meilleurs. Et une petite cour, y compris médiatique, l’entretient dans l’illusion. Dupond-Moretti, c’est l’encanaillement à deux balles. Mais bon, en ce cas, pourquoi parler de lui ? Parce qu’il a commis une préface à un livre du pathétique Willy Schraen, président de la fédération nationale de la chasse, et superbeauf lui-même.

Si vous voulez savoir qui est Schraen, lisez plutôt cela. On n’est plus très loin d’un discours de guerre civile. Il parle volontiers de ces « “Khmers verts” qui pensent que l’homme vaut moins qu’un phoque ». Ou encore : « Les combats de coqs auxquels il a assisté dès l’âge de 4 ans avec son pépé. « Je l’ai regardé pendant des heures installer des aiguilles de 10 à 12 centimètres qui remplaçaient les ergots coupés. C’était la sortie du dimanche, les gens pariaient. » Le sang ? Les cris des bêtes ? « Un coq qui meurt, c’est pas un drame. Ils sont bons à manger, leur chair est meilleure que celle du poulet. »

Cet homme obtient tout de Macron via le lobbyiste Thierry Coste, qui embrasse notre président devant les caméras sans seulement se gêner. Extrait d’un édito de Schraen en décembre 2018, dans la revue qu’il dirige : « Les engagements du Chef de l’État, confirmés encore il y a quelques jours, vont nous permettre de chasser les oies en février. Je sais que vous êtes nombreux à douter de cela après 20 ans de promesses et de déception, mais nous sommes enfin prêts ».

Bon, je me suis éloigné de Dupond-Moretti pour mieux y revenir. Dans sa préface, celui qui est censé incarner l’esprit de justice en France, écrit : « Ce livre, les ayatollahs de l’écologie s’en serviront pour allumer le barbecue où ils cuiront leurs steaks de soja ». Eux, c’est-à-dire nous, nous sommes les intolérants, les ayatollahs, comme il dit. Et lui, la déesse Thémis, insensible aux cajoleries et aux pressions. Tartufe, va !

Et il ajoute pour montrer à quel point il est équanime : « Ils veulent que nous ayons honte d’être chasseur, (…) nous culpabiliser d’être ce que nous sommes, car nous sommes aussi notre passion. Et depuis trop longtemps nous refusons de nous défendre, convaincus sans doute que l’intolérance et l’absurde ne méritent pas de réponse ». Cela paraît un poil cinglé, non ?

Dupond-Moretti, ignare sans l’ombre d’un doute, mais surtout de mauvaise foi, entend oublier comment le monde de la chasse est parvenu à se faire entendre des politiques. Par le biais jadis du parti Chasse, pêche, nature et traditions. Par un lobbying furieux ensuite, qui permet à 1,1 million de chasseurs de faire la loi dans un pays qui ne supporte plus les coups de fusil sur des animaux artificialisés pour leur plaisir. Retenez ce chiffre : 1,1 million ! Dans la France de 1945, qui ne comptait que 39 millions d’habitants, ils étaient 1,8 million. Et encore 2,2 millions en 1975. Âge moyen en 2020 : autour de 55 ans, et seulement…2,2 % de femmes…

Surtout, n’écoutez pas les fariboles de Schraen et Dupond-Moretti, et leurs odes à une ruralité de pacotille. Il n’y a pas 8% de paysans chez les chasseurs, quand les cadres et professions libérales approchent des 40%. Mais qu’importe la vérité à un ministre de la Justice, aux temps d’Emmanuel Macron ? On croit ne pas pouvoir tomber plus bas, mais on se trompe.

Pierre Pfeffer est mort

Bien sûr, je vous souhaite le meilleur pour 2017. Ô combien. Votre présence ici m’est toujours un immense plaisir. Mais je ne peux oublier ce jour une affreuse nouvelle : Pierre Pfeffer est mort le 29 décembre 2016. C’était un grand zoologiste, et c’était un homme merveilleux. Parmi les souvenirs que j’emporte de lui, il y a le Pfeffer résistant antinazi, devenu sniper pour la raison qu’il tirait très bien. Et son premier voyage vers la Côte d’Ivoire, en bateau, qui le conduirait à vivre à l’africaine, avec une Africaine, et à chasser l’éléphant devenu fou à la demande des villageois. Il aimait tant l’Afrique ! L’Afrique, les Africains, les animaux. À mes yeux, sans l’ombre d’un doute, il demeure un personnage légendaire. Le voilà sur l’autre rive, suivant probablement la piste d’un animal inconnu des vivants. L’âme peut saigner. Elle saigne.

Ci-dessous, un entretien qu’il m’avait accordé au début de 2003.

 

 

« Sans l’éléphant, l’Afrique ne serait plus l’Afrique »

 

Pierre Pfeffer, l’un de nos plus grands zoologistes, est dans une colère noire. Cet admirable connaisseur de l’éléphant a reçu Terre Sauvage pour dénoncer les manoeuvres et manigances qui ont permis la reprise partielle du commerce de l’ivoire. Et pour clamer ce qu’il considère comme une évidence : l’éléphant est une chance, une chance pour l’Afrique, mais aussi pour les Africains.

 

Terre Sauvage : Pierre Pfeffer, votre premier souvenir d’un éléphant ?

 

Pierre Pfeffer : J’ai découvert l’Afrique avant d’être scientifique. Après un passage dans la Résistance, je suis resté quelque temps dans l’armée, et puis je l’ai quittée. Parmi mes copains de l’époque, il y a avait un Ivoirien, et un jour, il m’a dit : « viens donc en Afrique ! ». Depuis tout gosse, j’avais la passion de la nature et des animaux, et j’ai décidé de m’embarquer.

 

Terre Sauvage : Vous voulez dire au sens propre ?

 

P.P : C’est cela. J’ai travaillé sur un bateau pour payer mon voyage. J’étais en quatrième classe et je servais au bar des troisièmes. Nous étions en 1950, et je me suis retrouvé dans un village de l’ouest du pays, en pleine forêt. J’ai vécu comme cela environ dix-huit mois, en passant de village en village. Je chassais…

 

TS : Vous chassiez ?

 

PP : Je chassais, oui. Comme les Africains n’avaient pas le droit de posséder un fusil, ils me demandaient de chasser pour eux, surtout des antilopes et des buffles, un peu ce qu’ils voulaient. Je vivais avec eux, c’était vraiment très sympa, j’ai beaucoup aimé. Mais au bout d’un certain temps, je me suis dit, moi qui adorais les animaux, que je n’allais pas passer ma vie à tirer sur eux. Alors, je suis retourné en France reprendre mes études.

 

TS : Après avoir rencontré l’éléphant ?

 

P.P : Oui, mais pour dire la vérité, je l’ai mal vu et j’ai été un peu déçu. En 1950, il y avait encore autour de 16 millions d’hectares de forêt en Côte d’Ivoire, contre moins d’un million aujourd’hui. Dans ces villages de forêt où je vivais, l’éléphant était à la fois un animal que l’on craignait et un animal qu’on voulait s’approprier, pour sa viande. La toute première fois, mon guide a crié : « Éléphant, éléphant ! ». Mais moi, je ne voyais rien du tout, rien. Alors le pisteur est passé derrière moi, a pris ma tête dans ses mains, et l’a orientée vers le haut, un peu comme un phare (rires). Je regardais trop bas, au niveau d’un être humain ! Ce que j’ai vu, c’était un peu de peau grise et un oeil qui regardait. L’éléphant, pour moi, au début, c’était cela : des fragments, des morceaux de peau grise à travers les feuilles et les branches. J’étais très étonné de voir la façon dont ils se déplaçaient, dans un silence total. Vous étiez là, à cinq ou six mètres d’un ou plusieurs éléphants, et puis d’un coup plus rien ! Ils étaient partis, dans un silence total, comme des fantômes.

 

» Des années plus tard, je me suis réellement intéressé aux éléphants dans le nord de la République centrafricaine, où il y en avait énormément. On en en voyait partout, et comme c’était dans des zones qui mêlaient forêt et savane, on pouvait les observer facilement et longuement. Et dans ces conditions, on ne peut qu’être stupéfait par leurs comportements. Osons le mot : il y a d’étonnantes similitudes avec notre espèce. Dans leurs mimiques, dans l’intensité de leurs communications entre eux. Ils se parlent tout le temps, ils sont en contact permanent, notamment par le barrissement. Et il faut voir la façon dont ils s’occupent de leurs jeunes ! Les femelles les entourent, les aident à marcher, les protègent immédiatement et collectivement en cas de danger.Vraiment, c’est étonnant !

» En 1970, quand a explosé cette demande d’ivoire dans le monde, on a commencé à voir partout en Afrique des éléphants blessés, qui clopinaient. Je me souviens d’un groupe, d’une file d’éléphants guidés par une grande femelle, qui marchaient tout doucement et qui s’arrêtaient interminablement toutes les quelques dizaines de mètres. Quand la femelle est arrivée vers nous, j’ai vu qu’elle avait une énorme plaie à l’épaule, qui saignait, comme un trou ! On voyait sur les chemins des éléphanteaux orphelins, des cadavres avec des défenses enlevées. Je me suis dit : non, c’est impossible. C’est à ce moment-là que j’ai lancé mon combat en faveur des éléphants. Comment détruire une espèce pareille pour fabriquer des babioles qui finiront dans un tiroir ?

 

TS : Pendant près de vint ans, le massacre des éléphants s’est poursuivi, jusqu’à menacer l’espèce. On a parlé, je crois, de deux millions d’éléphants tués. Et puis en 1989, au cours d’une conférence internationale qui s’est tenue à Lausanne, et où vous avez joué un rôle de premier plan, le commerce de l’ivoire a été interdit. Quelle victoire !

 

P.P : En effet, mais je voudrais insister sur l’engagement de mes amis africains. Sur les 30 pays africains représentés à Lausanne, 26 ont voté pour l’arrêt du commerce, et un 27ème, le Gabon, s’est rallié trois semaines plus tard. Mais c’était avant que les Japonais et les Zimbabwéens n’imposent le vote secret. Avant que ne commencent les tractations de couloir et les arrangements.

 

TS : Que voulez-vous dire ?

 

P.P : En 1992 comme en 1994, au cours des deux conférences successives de la Cites (voir encadré), les Africains sont parvenus à empêcher la reprise du commerce de l’ivoire, malgré les pressions. Mais au cours de la conférence d’Harare de 1996, au Zimbabwe, les magouilles, pour parler clairement, ont commencé. Et elles ont conduit à la réouverture, soi-disant à titre expérimental, du commerce de l’ivoire. Qui se traduit depuis par la mise à mort de plusieurs milliers d’éléphants chaque année et de véritables guerres locales menées par des braconniers puissamment armés, qui tuent de nombreux gardes. Et ces magouilles n’ont plus cessé depuis, comme on l’a vu en novembre 2002, à Santiago du Chili, au cours de la dernière conférence de la Cites.

 

TS : Que s’est-il passé ?

 

P.P : On a autorisé trois pays, le Botswana, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe à exporter leurs stocks d’ivoire, constitués, officiellement du moins, sur des animaux morts de maladie ou au cours d’opérations antibraconnage. On parle à chaque fois d’une vente unique et sans lendemain, mais fort curieusement, les stocks se renouvellent sans cesse, et on peut parier qu’à la prochaine conférence internationale, on aura encore un « stock unique » d’ivoire à écouler. On parle beaucoup de protection des éléphants, mais la protection passe toujours au second plan. On sait depuis 1840 au moins que le le commerce de l’ivoire se traduit toujours par le déclin de l’éléphant. Dès que le commerce s’arrête, les populations augmentent, dès qu’il reprend, les populations déclinent. On le sait ! A la moindre incitation, le braconnage reprend. Et c’est ce qui se passe en ce moment en Afrique.

 

T.S : Mais pourquoi laisse-t-on faire, dans ce cas ?

 

P.P : Pour des raisons purement politiques. On assiste dans les conférences internationales à des marchandages du genre : si vous ne nous embêtez pas sur le thon ou la baleine, alors, on ne vous embêtera pas sur le guépard ou la panthère. Il se trouve que l’Afrique du Sud est aussi riche à elle seule que le reste de l’Afrique subsaharienne, et politiquement, c’est un pays d’une importance décisive. Tout le monde veut avoir de bonnes relations avec elle ! Les États-Unis ont fait une pression incroyable pour empêcher la conférence de Santiago d’adopter la proposition du Kenya et de l’Inde de maintenir une interdiction totale du commerce de l’ivoire. Je ne veux pas donner de nom, mais un haut responsable américain a pris son téléphone et appelé plusieurs gouvernements d’Europe – leurs délégués à la Cites – pour leur dire : surtout, ne soutenez pas cette position ! Or j’ai très bien connu ce monsieur en Afrique, où il s’occupait d’éléphants et luttait avec des moyens très durs contre le braconnage. Figurez-vous qu’il a tué des Africains ! Dès qu’ils entraient dans la zone d’un parc national, ceux qu’il appelait des braconniers, mais qui n’étaient la plupart du temps que des pêcheurs qui venaient là de toute éternité, étaient tués ! Avant la Cites, je lui ai envoyé un mel pour lui dire : franchement, ce n’était pas la peine de tuer de pauvres Africains pour ensuite réclamer la reprise du commerce de l’ivoire. Bien entendu, il ne m’a pas répondu.

 

TS : Mais c’est épouvantable !

 

P.P : Oui. Je suis conseiller scientifique d’une fondation pour la protection de la faune sauvage en Tanzanie, dont le président n’est autre que M. Giscard d’Estaing, et les deux co-présidents George Bush père et l’actuel président de la Tanzanie. Vous vous doutez bien que nous avons tout tenté pour sensibiliser George Bush père à la question de l’ivoire. Eh bien, dans la délégation américaine à Santiago, en tant qu’éminence grise, il y avait un monsieur dont je tairai également le nom, et qui est très proche de M. Bush, C’est un grand chasseur, qui va régulièrement au Botswana et en Afrique du Sud. L’été dernier, il a été vu là-bas avec le général Schwarzkopf, l’ancien chef d’état-major de la Guerre du Golfe, et ils ont tiré chacun un lion ! Évidemment, il a soutenu à fond la position sud-africaine : or il ne pouvait pas ignorer les conséquences d’une éventuelle reprise du commerce de l’ivoire.

 

TS : La position américaine a-t-elle été décisive ?

 

P.P : En tout cas, très importante. Un délégué africain m’a dit à propos d’un autre délégué africain qui avait eu une attitude curieuse à Santiago : « Mais comment, vous ne savez pas ? Il est invité chaque année chez les Américains, par le Safari Club International ! ». Et il faudrait parler également du Japon, qui est le seul pays à pouvoir importer légalement les stocks d’ivoire africain, et qui est donc le grand bénéficiaire de la reprise partielle du commerce. Des amis africains m’ont expliqué le sens de certains votes par le fait, entre autres, que le Japon avait payé le déplacement de délégations africaines ! Pour vous dire la vérité, le secrétariat de la Cites, à l’exception d’une personne, me semble acquis aux marchands d’ivoire.

 

T.S : Le secrétariat de la Cites, cette institution internationale chargée de la protection de la faune et de la flore mondiales ?

 

P.P : C’est ainsi ! Le secrétariat avait naguère institué un système par lequel les marchands d’ivoire versaient un pourcentage – « contribution proportionnelle aux quantités d’ivoire importées », je cite ! – à la Cites. C’est comme si les médecins des hôpitaux passaient un accord avec les Pompes funèbres et touchaient un pourcentage en fonction du nombre de cadavres !

 

T.S : En ce cas, l’Europe n’aurait-elle pas dû et pu jouer un rôle de contrepoids ?

 

P.P : L’été dernier, j’ai eu la stupéfaction de découvrir que la France, qui avait joué un rôle essentiel dans l’interdiction du commerce de l’ivoire en 1989, allait soutenir la position sud-africaine. Elle a fini par changer d’avis in extremis, à la suite notamment de différentes interventions, mais au cours d’une réunion au ministère de l’Ecologie à Paris, l’une de ses responsables m’a servi toutes sortes de lieux communs du genre : M. Pfeffer, il y a 720 millions d’Africains dans l’Afrique subsaharienne, vous pensez bien qu’il n’y a plus de place pour les éléphants, etc. J’ai répondu : mais en ce cas, il n’y a plus de place pour le reste non plus, et je ne vois pas ce que nous faisons tous là !

 

T.S : En effet. Mais que répondez-vous sur le fond du dossier ?

 

P.P : Je suis prêt à emmener qui veut dans des zones où il y a à l’évidence de la place pour les éléphants, mais d’où ils ont disparu après avoir été massacrés. Et ils n’ont été remplacés ni par des éleveurs, ni par des cultivateurs. A la fin des années 60, il y avait 2 500 000 éléphants dans toute l’Afrique. Peut-être n’y a-t-il plus la place pour autant d’animaux aujourd’hui, mais il pourrait, c’est sûr, y en avoir 1 500 000. Or, il n’en reste selon mes propres estimations qu’entre 320 et 340 000. Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je précise que je n’ai rien contre le fait que les Africains tuent des éléphants pour les manger. D’ailleurs, les massacres des années 70 ont fait perdre énormément aux populations d’Afrique. En République centrafricaine, on estimait à 120 000 le nombre d’éléphants il y a trente ans. Une étude avait montré qu’il arrivait sur le marché de Bangui, chaque année, l’équivalent de 500 éléphants, 4 000 bufles et 200 000 antilopes. C’était une ressource en viande régulière et très importante. Mais elle a été perdue, car il ne reste sans doute que 8 000 éléphants. Le ministre des Eaux et Forêts, dans une interview à la radio, a reconnu que le pays, en sacrifiant ses éléphants, avait perdu l’équivalent de 175 000 têtes de bétail. On pourrait, avec 1 500 000 éléphants, en prélever 3% chaque année sans problème, ce qui offrirait des milliers de tonnes de viande aux populations locales. N’oubliez pas, de toute façon, que partout où la pluviosité dépasse 900 mm, la mouche tsétsé empêche l’élevage. Dans ces savanes et forêts humides, seule la faune sauvage, immunisée, peut vivre, et le massacre des éléphants a été et reste une absurdité, y compris sur le plan économique !

 

T.S Vous prenez tout le monde à contrepied. Ce que vous dites, c’est que loin d’être un handicap ou une gêne, les éléphants seraient donc une aide précieuse pour les populations africaines ?

 

P.P : Et comment ! C’est un producteur de viande formidable : il mange tout. Des branches, des écorces, des racines, et il n’a pas besoin de pâturages, comme le bétail. Il s’adapte à tous le milieux, des confins du désert jusqu’au coeur de la forêt humide. Il n’a pas de maladies, en tout cas pas d’épizooties, et il a une vigueur extraordinaire. On parle beaucoup de conflits avec les paysans, mais je vais vous dire : en général, en cas de problème avec des éléphants, il suffit d’en tuer un pour que les autres ne reviennent pas avant au moins un an. Au Gabon, on a fait une étude sur la responsabilité des animaux dans les dégâts aux cultures. Eh bien, l’éléphant ne vient qu’en cinquième place ! Le premier, c’est l’aulacode, ce rongeur que les Africains appellent agouti. Il est vrai qu’un dégât d’éléphant, c’est spectaculaire : quand il s’en prend à un bananier, ça se voit. Les aulacodes se contentent de grignoter, mais ils sont beaucoup plus nombreux. 50% des dégâts dans les plantations sont de leur fait. Le fait d’animaux dont on ne parle jamais et qu’on ne connaît même pas !

 

T.S : Un dernier mot : que faut-il faire ?

 

P.P : Mais à la limite, rien ! Dès qu’on commence à ficher la paix à l’éléphant, l’accroissement de sa population atteint de 5 à 7% par an. Pour sauver un animal comme le rhinocéros, il faut se donner beaucoup de mal, mais pour l’éléphant, non. Il n’y a même pas besoin de volonté politique : il suffit, il suffirait d’arrêter le commerce de l’ivoire. Mais en attendant, on est en train de piller et de détruire une ressource africaine absolument exceptionnelle. L’éléphant disparu, l’Afrique ne serait plus l’Afrique.