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En défense de Pierre Rabhi

Personne n’est obligé de lire, car je vais ici même clamer mon amitié, mon respect, mon affection pour Pierre Rabhi. Vous me direz qu’il n’a plus besoin de moi, et c’est un peu vrai. Il est désormais partout, célébré comme peu de vedettes le sont, et ses livres s’arrachent en librairie. Il n’empêche, car j’ai des choses à dire. En réalité, tout est venu d’une halte d’une heure dans la gare d’une ville moyenne. Comme j’avais ce temps devant moi, j’ai commencé à feuilleter livres et revues avant de tomber sur la Revue du Crieur n°5, éditée conjointement par les éditions La Découverte et Mediapart. Il s’agit d’un magazine d’enquêtes sur la culture et les idées. Honte à moi, c’était la première fois que je mettais le nez dedans.

Or, la tenant en mains, je constate qu’un long article est consacré à Pierre Rabhi, sous la plume de Jade Lindgaard. Cela se présente comme une enquête, mais ça ne l’est pas, ce qui n’est après tout pas le plus embêtant. Car un texte, quel que soit son statut, peut être passionnant. Celui-là est désolant. Je n’en ferai pas la critique totale, qui me mènerait trop loin, et je me contente de quelques points saillants.

Je vois bien que l’auteure est embarrassée, qui oscille entre la réprobation radicale du personnage – ce qu’attend sa revue et, au-delà, cette opinion de la gauche défunte à laquelle elle appartient – et une certaine compréhension, qu’elle paraît partager au moins un peu. Mais cela donne à l’arrivée un pur et simple galimatias dans lequel Pierre est accusé tout à la fois d’être naïf au mieux, « antimoderne », « bête de scène », « communicant redoutable », plaisant compagnon de la jet set mondiale,  et plein d’une « appétence pour le luxe »; mais aussi d’offrir un « antidote au découragement et au défaitisme ».

Dans le détail, c’est assez affreux, car on ne voit pas quand et comment Pierre a pu parler de lui-même au cours de cette supposée « enquête ». Je gage qu’il n’y a guère participé, et le seul travail de terrain qui apparaît consiste en une visite – au sein d’un groupe – du hameau des Buis, non loin de la ferme de Pierre en Ardèche, où a été créé par sa fille Sophie une école. Il s’agit de maisons bioclimatiques où vivent des familles et des retraités.

L’évidence est que « l’enquête » repose sur une base absurde. Rabhi étant pour l’essentiel absent, restent des personnages qui ne sauraient le représenter, surtout dans le cadre d’un jugement global sur une personne de cette importance. Or le mari de Sophie Rabhi, Laurent Bouquet, semble bien prendre la place du grand absent. Il est longuement interrogé et sert à plusieurs pages des sentences dont on aimerait saisir le rapport avec le sujet de ce long texte. Serait-il un porte-parole ? Absolument pas. Et lui demander quantité de choses annexes ne permet pas d’en savoir si peu que ce soit sur le personnage pourtant central de l’histoire.

Au passage, je trouve déplorable – je reste mesuré – que l’auteure se sente obligée, à des fins évidentes de disqualification, d’utiliser des faits résolument périphériques. Ainsi apprend-on que le premier mari de Sophie Rabhi a été condamné en 2004 pour « abus sur mineure ». Ainsi découvre-t-on que l’un des fils de Pierre a pris la défense de l’infâme Alain Soral sur Internet. Quel rapport avec Pierre ? Aucun, mais cela crée une ambiance.

Pour l »auteure, il ne fait pas de doute que Pierre a créé quantité de structures formant une « galaxie Rabhi », dont un lecteur ordinaire conclura que le défenseur de la sobriété n’est en vérité qu’un ruffian. Moi qui m’honore de bien connaître Pierre, je sais à quel point tout cela est grotesque. Le texte est si mal documenté qu’à mon sens, il n’aurait pas dû pouvoir être publié sous cette forme, mais il l’a été.

Au plan politique, la revue accuse Pierre ne pas être sur la même ligne qu’elle, ni plus ni moins. Il ne serait pas anticapitaliste, il ne serait « ni de gauche ni de droite », il aurait figurez-vous exprimé ses doutes – ses doutes ! – sur le mariage pour tous, et serait contre la procréation médicalement assistée. C’est comme si l’on hissait une banderole de 100 mètres de long et 50 mètres de large pour dire que Pierre est un réactionnaire, au fond un homme de droite, décidément opposé au progrès, ce vrai mantra du Crieur.

Mazette, j’en rirais presque. Moi, j’ai aimé immédiatement Pierre, dès mes premiers échanges, et j’ai appelé à voter pour lui dès la présidentielle de 2002. Et dans un journal – Politis – qui n’était pas loin d’être aux antipodes. Il faut avoir l’esprit singulièrement tourné pour ne pas même voir la différence existant entre la politique et la culture. La politique, c’est cette activité humaine si restreinte – mais si lourde de conséquences – qui consiste à dire ce qu’il faut faire. Plus rarement à tenter de le faire. C’est fort loin de marcher à chaque fois, et si je voulais être méchant, je pourrais par exemple faire le bilan complet de ce que la gauche dont se réclame Le Crieur a réussi et surtout raté depuis un siècle. Et pourquoi – ce n’est qu’un tout petit exemple – elle est passée de l’adoration d’une classe ouvrière imaginaire au désintérêt total pour les prolos de chair et d’os. Mais passons, n’est-ce pas ?

La politique, donc. Et puis la culture, au sens anthropologique. Les fondements, les soubassements, les valeurs profondes sur lesquels repose l’édifice, y compris politique. Pierre, qui n’a pas besoin de moi pour se défendre, est un magnifique déconstructeur. Il détruit le socle. Il s’attaque aux pierres d’angle du monde perdu qui est le nôtre. Il clame la pauvreté désormais obligatoire, il clame la solidarité concrète – pas celle des rituelles proclamations « de gauche » – entre le Nord et le Sud, il clame l’immensité de l’esprit, contre deux siècles de délire matériel -, il clame la musique, il clame le bonheur inouï d’un potager bien tenu.

En somme, il prépare avec les forces qui sont les siennes d’autres semailles que celles du siècle passé, gauche et extrême-gauches comprises. Nul ne sait ce qui viendra, mais d’évidence, Pierre met en mouvement des dizaines de milliers d’êtres que le discours politique n’atteint plus. Et l’on voudrait le faire passer pour le profiteur d’un système qu’il aurait créé ? Mais c’est déshonorant ! Pierre Rabhi est un prophète, à qui il ne sera jamais demandé de se transformer en activiste. Moi, qui me considère comme un combattant de l’écologie, moi qui appelle à bouger, à hurler, à monter sur les plus hautes des barricades, je tiens Pierre pour un frère. Vouloir opposer son être et la bagarre écologique et sociale, c’est comme nier le pouce parce qu’on disposerait d’un petit doigt. Il y a mieux à faire que de calomnier.

Trump fait monter le prix du somnifère

 

Amis lecteurs, trumpistes et non-trumpistes, je vous livre ci-dessous le billet que j’ai écrit vers 14 heures pour le site de Charlie, et qui y est encore visible. Il est court, comme vous verrez, et ne contient donc pas les méandres habituels de ma pensée. Mais enfin, il dit quelque chose que je pense. J’en ai réellement marre des  sérénades et des lamentations. Je viens de lire un papier de Reporterre, dont le titre m’a fait sursauter : « Trump, candidat de l’anti-écologie ». Par Dieu, Clinton ne l’était-elle pas, elle qui était la candidate des transnationales, moteur essentiel de la crise climatique ? Comme je suis fatigué, je ne vais pas plus loin. Mais mon point de vue essentiel, le voici : nous avons grand besoin d’un point de vue écologiste sur la marche du monde. Indépendant des modes, des truismes, des habitudes de pensée. C’est urgent, cela brûle même. Assez de jérémiades : Trump est ce qu’il est, mais Clinton tout autant. Au passage, la question du Tafta – et du Ceta – est un sujet-clé, car son sabordage rendrait un immense service à nous tous. Allez-y de vos commentaires.

 


Le billet de Charlie sur son site :

 

Comme il n’est pas encore intronisé, ce ne peut être considéré comme injure à chef d’État : Trump est un gros empaffé, et le restera. Dans le domaine si décisif de la crise écologique, il va probablement frapper très fort. Ainsi qu’on sait peut-être, il ne croit pas au dérèglement climatique, ce qui risque quand même de plomber l’ambiance à Marrakech, où se déroule en ce moment le 22e épisode des sommets climatiques internationaux. Royal et Fabius passeront moins à la télé.

Répétons : ce gros empaffé – bis – n’en a rien à foutre de rien. Mais est-ce bien une raison pour tout à fait regretter Clinton ? Cette si Grande Dame, défendue par tant de si Braves Gens, était pieds et poings liés au pied du big business américain et se demandait ces derniers temps comment se tirer du bourbier du Tafta, ce projet de traité commercial avec l’Europe. La pauvrette était coincée entre, d’un côté, ses supporters des transnationales et, de l’autre, la révolte de plus en plus vive d’une Amérique qui ne croit plus à la mondialisation.

Trump, ce gros empaffé – ter -, vole au secours des altermondialistes et, s’il tient parole, flinguera le Tafta à la hache et au couteau, comme il aimerait faire avec les Mexicains et les musulmans. Est-ce à dire, docteur, qu’on a mal au fion et qu’il n’y a pas de remède ? Certains jours, oui. Certains matins, on ferme les volets, on se bouffe un somnifère et on oublie le monde.

En Équateur, les Indiens se noient dans le pétrole

Paru dans Charlie y a pas si longtemps

Soit Rafael Correa, président de l’Équateur et grand pote de l’écologiste Mélenchon. Il vient de lancer des forages pétroliers dans un parc national où vivaient jusque-là, tant bien que mal, des Indiens Huaorani. La mort des Fils du jaguar est au programme.

L’Équateur. Reconnaissons qu’on ne sait pas où c’est, et apprenons. C’est un pays d’Amérique du Sud, moitié moins grand que la France, avec une partie le long du Pacifique, une deuxième dans les Andes et une troisième en forêt tropicale amazonienne. Avec environ 45 % de métis – la famille du président en place Correa -, 10 % de noirs et de mulâtres, 15 % de blancs d’origine espagnole et européenne, 30 % d’Indiens. Avant d’expliquer pourquoi et comment les Indiens se font enfler une fois encore, il faut et il convient de parler del presidente.

En 2006, surprenant le monde, Rafael Correa devient président, à la tête d’une coalition mêlant gauche et extrême gauche, chrétiens et cathos proches de la « théologie de la libération », écologistes et mouvement indigéniste. Il est depuis au pouvoir après une troisième élection confortable en 2013. Il est aussi le héros nouveau de Jean-Luc Mélenchon, notre jefe à nous. Hugo Rafael Chávez Frías, le Vénézuélien, a cassé sa pipe en 2013 et sa pâle copie Maduro a aussitôt plongé le pays dans une crise historique. D’où Correa, un mec impeccable, qui ne cesse de parler de « révolution citoyenne », expression que Mélenchon reprend partout où il passe.

Correa est également, et tout comme Mélenchon, un écologiste virulent. La preuve par les Yasuni, mais il va falloir résumer, accrochez-vous au bastingage. En 2007, Correa propose de ne pas exploiter le pétrole planqué sous le parc national Yasuni – où vivent notamment des Indiens Huaorani -. en échange d’une contribution mondiale équivalant à la moitié de ce que le pétrole pourrait rapporter. Soit 3,6 milliards de dollars. Mais seulement 13 millions sont vraiment trouvés, et 116 millions promis. C’était loin d’être con : si le Nord cousu d’or souhaite lutter contre le dérèglement climatique, il peut et doit payer la note de la non-exploitation. Mais c’est ensuite que tout s’est gâté.

Le fric n’arrivant pas, Correa trépigne. En 2013, il déclare : « Le monde nous a lâchés », et obtient de son Parlement un vote autorisant les forages dans le parc Yasuni, réserve de biosphère de l’Unesco. Que crèvent donc les 696 espèces d’oiseaux, les 2 274 d’arbres, les 382 de poissons, les 169 de mammifères. Et voilà qu’on apprend ces derniers jours que les travaux ont finalement commencé. Commentaire avisé du crétin vice-président de l’Équateur, Jorge Glas, présent sur place : « Ici se trouve la nouvelle richesse du pays, nous battrons le record national de production pétrolière ».

Tête des Indiens Huaorani, dont une partie continue de refuser le contact avec notre monde et ses verroteries et maintient des traditions de nomadisme, de chasse et de cueillette. Au total, le peuple Huaorani ne compterait plus que 2 400 membres, mais il s’est toujours battu pour ses droits et son territoire, obtenant in extremis en 1990 la propriété collective de 6 125,6 km² de forêt primaire. Cette dernière est pour eux un foyer, lieu de tous les commencements, Grand Protecteur par excellence. Les Huaorani, profondément attachés à leur cosmogonie, se voient comme des fils du jaguar (1) : comment pourraient-ils admettre les engins, les machines, les routes, la destruction de leur monde ?

Ailleurs en Équateur, les Indiens kichwa du village de Sarayaku savent ce qui attend les Huaorani, car les transnationales du pétrole sont à l’œuvre chez eux depuis près de trente ans. Ainsi qu’on se doute, c’est la désolation, faite de routes et de déforestation, de puits de pompage dont s’échappent chaque jour des millions de litres de déchets toxiques non traités.

Ce que révèle une fois de plus l’affaire de Yasuni, c’est l’incapacité de la gauche dite radicale à respecter ceux qui ne veulent pas monter à bord, en route vers le progrès radieux. Quant à la crise climatique, rions plutôt. Le Venezuela chaviste entend bien exploiter les sables bitumineux de l’Orénoque, et Correa détruire à jamais l’Amazonie équatorienne à l’aide désintéressée des transnationales du pétrole. On attend d’une seconde à l’autre un appel de Mélenchon en faveur des Huaorani.

 

Ces « écologistes » qui flinguent les peuples

Paru dans Charlie y a pas longtemps

Le WWF et deux autres structures du même genre sont accusés par l’ONU de préférer la « protection » des réserves à la protection des humains. Patron du WWF en France ? Un ancien ministre de Hollande, Pascal Canfin.

Franchement, les boules. Je ne savais pas qu’il existe un Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits des populations autochtones. En l’occurrence, une : Victoria Tauli-Corpuz. Cette fille appartient à un peuple des Philippines qu’on appelle Igorot, et c’est une combattante. Elle a notamment aidé des paysans pauvres, du temps de ce salaud de Ferdinand Marcos, à bagarrer contre un projet de barrage sur la rivière Chico, finalement abandonné en 1980.

Si je parle de cela, c’est que Tauli-Corpuz est une véritable écologiste, ce qui donne tout son sens à ce qui suit. Un congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) vient de s’achever à Hawaï et la dame en a profité pour lâcher une bombe : d’importantes associations de protection de la nature violent allègrement les droits des peuples autochtones et soutiennent divers projets qui aboutissent à chasser de leurs terres ancestrales des populations pauvres. Qui finissent – c’est moi qui le précise – au bordel ou dans les bidonvilles. Tout cela, bien entendu, au nom de la protection des écosystèmes.

Tauli-Corpuz n’a cité aucun nom au cours de son intervention, mais a confié en marge qu’elle visait dans son rapport à l’ONU, non encore publié, trois grandes boutiques : Wildlife Conservation Society (WCS), Conservation International (CI) et le WWF. L’affaire n’est pas exactement nouvelle, et j’en ai déjà parlé ici, mais il faut y revenir. En 2004, la prestigieuse revue américaine WorldWatch publiait un article renversant (1), sous le titre : « Un défi pour les conservationnistes ».

L’auteur, Mac Chapin, y montrait ce que sont devenues les grands business de la protection de la nature, dont le WWF et Conservation International. Si le mot business s’impose, c’est que ces transnationales brassent des centaines de millions d’euros par an, et qu’elles sont cul et chemise avec la grande industrie et les États les plus corrompus de la planète. Leurs pontes, payés dans les 400 à 500 000 euros par an, vivent d’ailleurs comme des PD-G.

Chapin rappelle au passage que la presse mexicaine, il y a près de quinze ans, a accusé les bonnes gens de Conservation International de vouloir faire expulser par les flics locaux des Indiens vivant dans la forêt Lacandone. Dans le Chiapas, dans l’épicentre de la révolte zapatiste contre Mexico ! Le texte de Chapin a fait à l’époque grand bruit, et puis a été oublié.

Plus près de nous, si j’ose écrire, l’association Survival attaque depuis des années le WWF, documents à l’appui, et l’accuse de financer au Cameroun des brigades qui s’en prennent aux Pygmées baka. Survival : « Les Baka n’ont ni consenti à la création de zones protégées sur leur territoire, ni accepté les lois qui les criminalisent et les assimilent à des braconniers parce qu’ils chassent pour se nourrir. Ils subissent harcèlement, coups et torture et nombreux sont ceux qui dénoncent des morts parmi eux ».

C’est d’autant plus dingue et rageant que de nombreux travaux démontrent que les peuples autochtones sont les mieux placés pour protéger les territoires dont ils tirent leur subsistance. Ceux qui détruisent à coup de bull et de tronçonneuses sont justement les copains des « conservationnistes ». Lesquels ont visiblement pris des cours de com, car le patron du WWF, Marc Lambertini a aussitôt déclamé : « Le rapport de madame Tauli-Corpuz est un importante contribution à l’avancée des bonnes pratiques en matière de droits des autochtones ». Et tous d’affirmer la main sur le cœur que les cas dénoncés sont « de la vieille histoire ». Tauli-Corpuz, qui n’est pas née de la dernière pluie, assure de son côté que tout continue comme avant sur le terrain.

Le directeur du WWF en France est l’ancien sous-ministre Pascal Canfin, en charge du « développement » entre 2012 et 2014. Je lui rappelle que l’Agence française de développement (AFD), dont il avait la tutelle, a financé en Éthiopie l’un des barrages sur l’Omo, qui a détruit la vie de milliers de Daasanach et de Muguji. On peut donc parler de continuité.

(1) worldwatch.org/system/files/EP176A.pdf

Je me répète : tous sur le pont contre l’aéroport

Amis, lecteurs, simples curieux, je vous rappelle que samedi 8 octobre, des dizaines de milliers de braves se retrouvent à Notre-Dame-des-Landes, pour un énième rassemblement contre le projet d’aéroport. Je gage que celui-ci aura une importance considérable.

Moi, je suis heureux d’avoir évoqué cette abominable affaire il y a bientôt…neuf ans. Ici même. Oui, alors que je commençais Planète sans visa, et que personne en France ne s’intéressait encore au sujet, j’ai publié un article dont je dois dire que je n’ai rien à retrancher. Je crois que j’avais vu clair. Voici la reproduction exacte.


Nantes, cinq minutes d’arrêt (ou plus)

Publié le 26 décembre 2007

Voler ne mène nulle part. Et je ne veux pas parler ici de l’art du voleur, qui conduit parfois – voyez le cas Darien, et son inoubliable roman – au chef-d’œuvre. Non, je pense plutôt aux avions et au bien nommé trafic aérien. Selon les chiffres réfrigérants de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), ce dernier devrait doubler, au plan mondial, dans les vingt ans à venir. Encore faut-il préciser, à l’aide d’un texte quasi officiel, et en français, du gouvernement américain (http://usinfo.state.gov).

Les mouvements d’avion ont quadruplé dans le monde entre 1960 et 1970. Ils ont triplé entre 1970 et 1980, doublé entre 1980 et 1990, doublé entre 1990 et 2 000. Si l’on prend en compte le nombre de passagers transportés chaque année, le trafic aérien mondial devrait encore doubler entre 2000 et 2010 et probablement doubler une nouvelle fois entre 2010 et 2020. N’est-ce pas directement fou ?

Les deux estimations, la française et l’américaine, semblent divergentes, mais pour une raison simple : les chifres changent selon qu’on considère le trafic brut – le nombre d’avions – ou le trafic réel, basé sur le nombre de passagers. Or, comme vous le savez sans doute, la taille des avions augmente sans cesse. Notre joyau à nous, l’A380, pourra emporter, selon les configurations, entre 555 et 853 voyageurs. Sa seule (dé)raison d’être, c’est l’augmentation sans fin des rotations d’avions.

Ces derniers n’emportent plus seulement les vieillards cacochymes de New York vers la Floride. Ou nos splendides seniors à nous vers les Antilles, la Thaïlande et la Tunisie. Non pas. Le progrès est pour tout le monde. Les nouveaux riches chinois débarquent désormais à Orly et Roissy, comme tous autres clampins, en compagnie des ingénieurs high tech de Delhi et Bombay. La mondialisation heureuse, chère au coeur d’Alain Minc, donc au quotidien de référence Le Monde lui-même – Minc préside toujours son conseil de surveillance -, cette mondialisation triomphe.

Où sont les limites ? Mais vous divaguez ! Mais vous êtes un anarchiste, pis, un nihiliste ! Vade retro, Satanas ! Bon, tout ça pour vous parler du projet de nouvel aéroport appelé Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes. Je ne vous embêterai pas avec des détails techniques ou des chiffres. Sachez que pour les édiles, de droite comme de gauche, sachez que pour la glorieuse Chambre de commerce et d’industrie (CCI) locale, c’est une question de vie ou de mort. Ou Nantes fait le choix de ce maxi-aéroport, ou elle sombre dans le déclin, à jamais probablement.

Aïe ! Quel drame ! Selon la CCI justement, l’aéroport de Nantes pourrait devoir accueillir 9 millions de personnes par an à l’horizon 2050. Contre probablement 2,7 millions en 2007. Dans ces conditions, il n’y a pas à hésiter, il faut foncer, et détruire. Des terres agricoles, du bien-être humain, du climat, des combustibles fossiles, que sais-je au juste ? Il faut détruire.

La chose infiniment plaisante, et qui résume notre monde davantage qu’aucun autre événement, c’est que l’union sacrée est déjà une réalité. l’Union sacrée, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le son du canon et de La Marseillaise unis à jamais. C’est la gauche appelant en septembre 1914 à bouter le Boche hors de France après avoir clamé l’unité des prolétaires d’Europe. L’Union sacrée, c’est le dégoût universel.

L’avion a reconstitué cette ligue jamais tout à fait dissoute. Dans un article du journal Le Monde précité (http://www.lemonde.fr), on apprend dans un éclat de rire morose que le maire socialiste de Nantes, le grand, l’inaltérable Jean-Marc Ayrault, flippe. Il flippe, ou plutôt flippait, car il craignait que le Grenelle de l’Environnement – ohé, valeureux de Greenpeace, du WWF, de la Fondation Hulot, de FNE – n’empêche la construction d’un nouvel aéroport à Nantes. Il est vrai que l’esprit du Grenelle, sinon tout à fait sa lettre, condamne désormais ce genre de calembredaine.

Il est vrai. Mais il est surtout faux. Notre immense ami Ayrault se sera inquiété pour rien. Un, croisant le Premier ministre François Fillon, le maire de Nantes s’est entendu répondre : « Il n’est pas question de revenir en arrière. Ce projet, on y tient, on le fera ». Deux, Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, a confirmé tout l’intérêt que la France officielle portait au projet, assurant au passage qu’il serait réalisé.

Et nous en sommes là, précisément là. À un point de passage, qui est aussi un point de rupture. Derrière les guirlandes de Noël, le noyau dur du développement sans rivages. Certes, c’est plus ennuyeux pour les écologistes à cocardes et médailles, maintenant majoritaires, que les coupes de champagne en compagnie de madame Kosciusko-Morizet et monsieur Borloo. Je n’en disconviens pas, c’est moins plaisant.

Mais. Mais. Toutes les décisions qui sont prises aujourd’hui, en matière d’aviation, contraignent notre avenir commun pour des décennies. Et la moindre de nos lâchetés d’aujourd’hui se paiera au prix le plus fort demain, après-demain, et jusqu’à la Saint-Glin-Glin. Cette affaire ouvre la plaie, purulente à n’en pas douter, des relations entre notre mouvement et l’État. Pour être sur la photo aujourd’hui, certains renoncent d’ores et déjà à changer le cadre dans vingt ou trente ans. Ce n’est pas une anecdote, c’est un total renoncement. Je dois dire que la question de l’avion – j’y reviendrai par force – pose de façon tragique le problème de la liberté individuelle sur une planète minuscule;

Ne croyez pas, par pitié ne croyez pas, ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’urgence. Ceux-là – tous – seront les premiers à réclamer des mesures infâmes contre les autres, quand il sera clair que nous sommes tout au bout de l’impasse. Qui ne les connaît ? Ils sont de tout temps, de tout régime, ils sont immortels. Quand la question de la mobilité des personnes sera devenue une question politique essentielle, vous verrez qu’ils auront tous disparu. Moi, je plaide pour l’ouverture du débat. Car il est (peut-être) encore temps d’agir. Ensemble, à visage découvert, dans la lumière de la liberté et de la démocratie. Peut-être.

Publié dans Développement