Archives mensuelles : octobre 2007

Gérard et la cueillette

Je ne sais plus quand j’ai rencontré Gérard Ducerf. C’était il y a une dizaine d’années, et je traînais mes guêtres dans le Charolais. Je me souvient fort bien des vaches alentour, de leur robe crème, et des haies au bord de certains chemins. Quant à Gérard, il me reste de lui une silhouette, celle d’un colosse tranquille, qui me recevait chez lui avec gentilesse.

Quel type ! Gérard était alors, et Dieu fasse qu’il le soit encore, un cueilleur de plantes sauvages, une activité essentielle de l’espèce humaine depuis plus longtemps que n’existent les camions 38 tonnes, Philippe Bouvard, ou même l’industrie nucléaire. Il travaillait pour des labos comme Boiron, qui lui adressaient, par fax en cette lointaine époque, des commandes. De plantes. De plantes sauvages.

Un matin, par exemple, on lui demandait 25 kilos de grémil des champs. Ou 30 de belladonne. Et c’est là que la magie commençait. Car Gérard avait imprimé dans son cerveau une carte de la France en fleurs. Depuis de longues années, il stockait dans sa mémoire photographique des milliers, des dizaines de milliers de données étonnantes. Par exemple, à quel moment le polypode commun fleurit dans telle vallée du sud de la Loire. Par exemple. Il y avait comme cela des centaines de fiches soigneusement annotées, ordonnées, mises à jour. Mais virtuelles. Gérard était une légende ambulante.

Après avoir interrogé sa fabuleuse banque intérieure, Gérard se mettait en marche. Il emportait toujours un sac pour la cueillette, un sécateur, un piochon, une faucille. Puis se jetait sur les routes avec sa voiture. Je parle là d’une épopée, nous sommes bien d’accord ? De mars à septembre, surtout à partir de mai, il courait la France. Sans jamais être sûr de trouver ce qu’il cherchait. L’opoponax de Chiron lui avait ainsi coûté quatre ou cinq ans de recherches.

Le plus souvent, pourtant, il trouvait. Comment ? Il savait qu’au bord de telle rivière, au mois de juin, il trouverait sans difficulté – ou presque – du millepertuis. Alors, il arpentait, sentait l’air, guettait les humeurs du monde et de la terre. Arrivé à destination, il coupait, cueillait, enfournait les plantes dans un sac tenu autour de la taille, ivre mort de puissantes odeurs. Inutile de vous le cacher : face à lui, je songeais à Jean-Baptiste Grenouille, l’immortel héros du livre de Süskind, le Parfum.

Mais Gérard était et reste très certainement un bon homme, à la différence de Grenouille. Tenez, je retrouve à l’instant, dans l’un de mes vieux grimoires, une phrase de lui que j’avais notée : « Un jour, au cours de ma deuxième annèe de cueillette, je reçois en urgence une demande pour 30 kilos de perce-neige, en plante entière fleurie. Dans l’un de mes bouquins, il était indiqué qu’on la trouvait notamment dans la vallée de l’Allier, surtout dans sa partie montagneuse. Je regarde la carte, marque un point en amont d’Issoire, en fait une départementale au bord de l’eau. Je vais sur place, ne trouve rien le long de cette route, mais au bord d’une autre, toute proche, il y avait des immensités de perce-neige ! ».

Gérard était également inquiet, constatant année après année la raréfaction, l’exténuation de la beauté du monde des plantes. Pour lui, l’ennemi était l’agriculture industrielle, ainsi que les lourdes infrastructures. Voici un autre morceau de bravoure de mon cueilleur favori : « Quand vous retournez les prairies naturelles des vallées fluviales, comme celle de la Loire, pour y planter du maïs, vous faites aussitôt disparaître des plantes rares, comme l’épervière de la Loire, la spiranthe d’automne, qui est une orchidée, le carex penché, la fritillaire pintade, et bien d’autres. Cíest la même chose quand vous drainez des zones humides et des tourbières : des plantes comme la droséra et la grassette sont désormais en grand danger. Les pesticides sont une autre menace : quand vous circulez dans des vignes ou des maïs traités, il n’y a strictement plus rien. Les tulipes, les gagées, les nigelles, les adonis ont payé un lourd tribut aux pesticides ».

Pourquoi penser à lui en ce matin du 31 octobre 2007 ? Je ne sais. Ou plutôt, je sais à quel point nous avons besoin d’hommes comme Gérard Ducerf. Il nous rappelle qu’un autre monde est possible et souhaitable. Un monde où l’on marche, où l’on s’ébahit, où l’on se contente de prendre la petite part qui nous revient. Cet homme est à mes yeux l’incarnation même de la beauté sur terre. Et si par extraordinaire quelqu’un le connaît, j’aimerais beaucoup avoir de ses nouvelles.

PS 1 : Je quitte la région parisienne pour quelques jours, au cours desquels j’irai au fond des bois. Il est donc peu probable que je vous poste d’ici mon retour un texte quelconque. Portez-vous bien.

PS 2 : Un laspus scriptae m’a fait écrire ce matin du 31 octobre Gérard Lecerf au lieu de Ducerf. Par chance, une sonnette a retenti dans ma tête vers 14 h 44, et je rectifie. Pardon !

Fièvre du soja au journal Le Monde

C’est ennuyeux, car ce n’est pas la première fois que je vous entretiens du journal Le Monde. Et de la même manière très critique. S’agirait-il d’une fixation ? Je ne le crois pas. Et d’un, je suis un lecteur de fort longue date, ce qui donne tout de même quelques droits. Et de deux, ce quotidien est dit de référence, ce qui signifie sauf erreur qu’on se réfère constamment à ses articles, supposés dire le vrai dans un monde d’incertitude et de pacotille. Et de trois, je suis journaliste, ce qui n’est pas un cadeau, mais n’est pas davantage une tare, a priori du moins. Je veux dire que cela aide à voir un journal tel qu’il est fabriqué, par une petite équipe aux choix discutables, sinon discutés. Bref. Je suis furieux. La lecture du Monde daté du 30 octobre 2007 m’a fait bondir, et j’espère que vous me comprendrez. Mais comme il s’agit d’une histoire à épisodes, le mieux est de raconter cela dans l’ordre, du moins dans celui que je vous propose.

Premier acte le 19 septembre 2007. Le Monde publie ce jour-là une enquête inouïe sur le soja au Brésil, L’Amazonie asphyxiée par le soja, signée de deux noms : Hubert Prolongeau et Béatrice Marie (http://www.infosdelaplanete.org). J’ai croisé Prolongeau il y a vingt ans, puis l’ai perdu de vue, mais je sais qu’il pige pour le Nouvel Obs, Elle, et donc Le Monde. Il n’appartient pas à la rédaction du quotidien, par conséquent. Quant à Béatrice Marie, j’ignore qui elle est. L’article est renversant, car il donne à voir – c’est une première dans la presse française – les liens évidents entre déforestation de l’Amazonie et culture industrielle du soja transgénique. C’est en outre un excellent reportage, dont je sais par expérience à quel point il est difficile à faire. J’applaudis intérieurement. Trop tôt.

Deuxième acte quinze jours plus tard. Une connaissance qui travaille au Monde me parle de tensions autour de l’article. L’ambassade du Brésil à Paris, très attentive comme il se doit à l’image du pays, s’est plainte auprès de la hiérarchie du journal. On commencerait à regarder le reportage d’un tout autre oeil. Bon, cela reste sans importance.

Troisième acte : le gouverneur brésilien du Mato Grosso, Blairo Borges Maggi, débarque à Paris à la mi-octobre, pour une opération de communication de grande ampleur. L’Iddri, un institut dirigé par Laurence Tubiana, ancienne conseillère de Lionel Jospin à Matignon, l’invite le 19 pour une conférence. Son titre, au son inimitable : Production agricole, commerce et environnement, le cas de l’État du Mato Grosso. Il faut préciser quelques points. Le premier, de loin, c’est que Maggi a été sévèrement étrillé par Prolongeau et Marie. Pour cause, d’ailleurs, car le gouverneur est aussi l’un des industriels du soja les plus puissants au monde. Voici un extrait d’un texte publié par Survival International au printemps 2006, qui vous donnera une idée du monsieur réel : « Le territoire des Enawene Nawe dans l’Etat du Mato Grosso est massivement défriché pour faire place aux plantations de soja et aux activités d’élevage. Le gouverneur de l’Etat et le ‘baron’ du soja, Blairo Maggi, l’un des plus importants producteurs du soja au monde, envisagent de construire des barrages hydroélectriques sur le territoire des Indiens afin de fournir en énergie l’industrie du soja. Maggi fait pression sur le gouvernement fédéral pour que les territoires indiens ne soient pas reconnus dans son Etat ».

Maggi est vraiment un homme important, et je vous invite à lire un article très détaillé qui remet tout en perspective à l’adresse suivante : (http://risal.collectifs.net). Le Monde, à juste titre du coup, suit avec attention la tournée de Maggi en France. On ne peut, je ne peux que supposer des contacts entre le journal, l’ambassade brésilienne à Paris, et l’entourage de Maggi. Comme je ne suis pas l’homme invisible, je n’y ai pas assisté, et j’en suis bien contrit.

Quatrième acte, qui me fait tendre l’oreille et le nez : le 24 octobre, il y a quelques jours à peine, Le Monde publie une lettre de la transnationale Cargill, vivement mise en cause, il est vrai, dans le reportage de septembre. Le service de com de la Cargill conteste toutes les accusations portées contre elle. C’est de bonne guerre, assurément, mais à la lecture de ce courrier, une question se faufile et s’installe en moi : pourquoi diable Le Monde ne répond-il pas à ce courrier, comme il le devrait ? N’y aurait-il rien à rétorquer ? Prolongeau et Marie seraient-ils à ce point incompétents qu’ils aient pu tout inventer ? Cargill s’exprime comme pour rétablir une vérité tronquée. Je dois vous dire que j’en sursaute.

Cinquième acte enfin, dans l’édition datée du 30 octobre, mais vendue dès hier à Paris, le 29. Je découvre avec stupéfaction un article en page 20, signé par la correspondante du Monde en Argentine. C’est un court reportage, probablement, mais ce n’est pas précisé, dans la foulée d’un voyage de presse. Cela se lit au travers des lignes sans difficulté. Et si même je me trompe, ce qu’à Dieu ne plaise, il s’agit d’un spot unique consacré à une entreprise agricole unique, entièrement dédiée au soja. Un “établissement modèle”, comme l’indique sans manière la journaliste. Autrement dit, et si vous m’y autorisez, l’équivalent des villages Potemkine de la tsarine Catherine II.

Je ne mets pas en cause la journaliste en question, mais il faut tout de même dire un mot des correspondants installés dans une ville comme Buenos Aires. À l’égal de ceux, Américains ou Suédois, vivant à Paris, ils ne connaissent pas grand-chose au-delà des zones officielles et institutionnelles du pays. C’est ainsi, c’est comme ça. Donc, un bref reportage sur une entreprise “modèle” où l’on cultive intensivement du soja transgénique. Disons que le papier, quelconque, mérite un coin de page. Au mieux.

Mais tel n’est pas le choix de la hiérarchie du Monde. Bien au contraire, la décision est prise de gonfler cet article maigrelet jusqu’à le transformer en baudruche, sur une page entière de notre grand journal ! Avec un titre inouï, garanti 100 % idéologique : Argentine, le salut par le soja. On ajoute en outre de grands tableaux infographiques, une interview qui n’a rien à voir, un encadré lui aussi hors-sujet. Quel est le but d’un tel article ? Celui d’affirmer que le déferlement du soja est une chance véritable pour l’Argentine, qui lui permet de relancer spectaculairement son agriculture. Franchement, cela ne tient pas debout.

Où veux-je en venir ? Sûrement pas à la dénonciation d’un ténébreux complot. Ni même aux insupportables accointances entre ambassade et journalistes peu scrupuleux, qui existent il est vrai. Non, je ne veux pas croire au pire. Mais je suis sûr en revanche que les points évoqués méritent d’être reliés entre eux. Et dans tous les cas, je demeure interdit. L’information, ce serait donc cela ?

Post-scriptum (presque) sans rapport : dans la même édition du Monde, en date du 30 octobre 2007, mais page 7, une brève. Une infime brève invisible pour qui ne ratisse pas l’édition. Une reprise de quelques lignes de l’AFP. À New York, Jean Ziegler, rapporteur de l’ONU pour les questions alimentaires, vient de tonner comme il sait faire. Évoquant le boom sur les agrocarburants, il a fort justement réclamé un moratoire mondial de cinq ans pour arrêter un temps cette nouvelle trouvaille de l’agriculture industrielle. L’affaire est considérable, et met directement en cause le Brésil, et tout près derrière Blairo Maggi, roi du soja. Car le soja est une excellente matière première pour la fabrication d’agrocarburants. Ziegler parle directement de « crime contre l’humanité ». Quoi qu’on pense du personnage Ziegler, cette information mérite à soi seul un sujet. Mais Le Monde choisit un entrefilet. À New York, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, Ziegler a reçu un accueil glacial de deux pays, les États-Unis et le Brésil. Mais Le Monde décide que tout cela ne mérite pas d’être porté à la connaissance de son excellent public français. Ainsi. Asi.

L’animal, cette chose

Ce matin de pluie, je pense à d’autres que moi-même. Au circaète, quand il apparaît au-dessus du vallon et que je bois un verre sur ma terrasse du Sud. Au blaireau, qui n’hésite pas à prendre le même chemin que moi, celui qui mène justement, plus haut, à cette terrasse où la vie est si douce. Au renard qui mulote dans l’un des prés de Jean, un peu plus bas.

Comment, vous n’avez jamais vu un renard muloter ? Mais c’est extraordinaire, savez-vous ? D’abord il entend, quelque chose que nos oreilles saturées ne perçoivent pas. Quelqu’un, à la vérité. Disons un campagnol qui se faufile entre deux herbes. Alors, le renard s’arrête. À la vitesse instantanée du rêve, il bondit. Pas sur sa proie, non pas. En l’air, très haut. Des gens sérieux assurent qu’il peut atteindre quatre mètres, mais je ne parierai pas ma vie sur ce chiffre. En tout cas, il serait sans conteste champion olympique du saut en hauteur, ce qui dérangerait le commentaire de L’Équipe magazine.

Ensuite, le renard s’abat. Et sur le campagnol, le plus souvent sur un campagnol. J’aurais pour ma part préféré dire : le renard campagnole, mais on ne m’a pas demandé mon avis. Va donc pour le mulot. Le renard mulote, boulotte et repart vers de nouvelles aventures. La famille des canidés, à laquelle il appartient, existe sur cette terre depuis environ 40 millions d’années, contre 2 sans doute pour la nôtre.

En ce matin de pluie, je pense à toutes ces bêtes et bestioles. Peut-être l’avez-vous lu, la Commission européenne a décidé il y a un mois de ramener le taux de jachère dans l’Union, dont la France bien sûr, à 0 %. On va cultiver, croyez-moi sur parole, les machines vont tourner, épandre, disperser engrais et pesticides, puis le lisier, c’est-à-dire la merde. La France va se couvrir, comme rarement depuis des décennies, de pluies de molécules chimiques et de merdier géant.

Les troglodytes et papillons, les couleuvres et abeilles, les chevreuils et hérissons qui habitaient dans ces marges du monde industriel, ou qui s’y reposaient un peu, vont devoir changer d’adresse. S’ils peuvent. Et sinon, comme d’habitude, qu’ils meurent. Que pèse réellement un kilo d’orvets ? Ou un filet de rainette ? Ou le coeur palpitant d’un criquet ?

Je me souviens très bien d’un livre paru en 1987, La chasse à la française (éditions Quelle est belle company). D’ailleurs, pour l’occasion, je viens de le ressortir de ma bibliothèque. Son auteur, Roger Mathieu, m’avait sans le savoir sidéré. Car jusqu’au moment de ma lecture, je ne m’étais jamais posé cette question clé : à qui appartient la faune sauvage ?

Mathieu notait que les animaux étaient en fait relégués dans une extravagante catégorie juridique, celle appelée res nullius, autrement dit la chose à personne. Le droit de chasse, hérité de la tradition romaine, renforcé par la révolution française, accordait néanmoins aux nemrods la propriété de l’animal flingué. En revanche, les faisans et cochangliers d’élevage, une fois relâchés, redevenaient, pour quelques minutes au moins, res nullius.

Quand cela cessera-t-il ? Lorsque les poules auront des dents ? Allez savoir. Il y a une quinzaine d’années, je travaillais pour l’un des plus grands journaux français, et je passai quelques minutes de détente, un après-midi, en compagnie de quatre à cinq journalistes, piliers de l’entreprise. À un moment, je me rappelle avoir osé une phrase pourtant quelconque sur le droit éventuel des arbres et des animaux à vivre. Eh bien, la vérité, c’est que tout le monde s’est moqué de moi. Mais gravement, irrémédiablement. Je venais d’énoncer une sornette. Peut-être rient-ils encore, qui sait ?

Je ne suis pas un spécialiste du droit. Je n’y connais même rien. Je suis pourtant certain qu’il faut trouver de toute urgence des moyens d’arrêter le massacre, ici comme ailleurs. La biodiversité, synonyme de la beauté, n’appartient pas à la sottise, à l’appât du gain, à cet incroyable appétit pour la dévastation. Je pense, je suis intiment convaincu qu’il nous faut forger des outils neufs, y compris juridiques, pour juger le crime. Car assez parlé, il faut agir. Tuer des espaces, tuer des espèces, tirer dans le tas, abattre une forêt, vomir dans les mers, autant de crimes.

La crise écologique commande de placer le droit des individus derrière celui de l’avenir commun. Et ce dernier inclut selon moi le droit des plantes et des animaux à être protégés contre nos insupportables errements. Je ne propose pas de sacrifier la liberté des hommes. Je nous conjure d’organiser la coexistence entre nous et le reste, qui est essentiel. Mais avant tout autre considération, je pressens qu’il est nécessaire de parler sans détour, et de nommer le crime. Et de pointer le doigt sur les criminels. Même s’ils nous ressemblent étrangement.

Baden-Powell is alive

Si tous les gars du monde voulaient bien se donner la main, j’ai dans l’idée que les choses iraient mieux. Et ce n’est pas moi qui le dis, mais les désormais lointains Compagnons de la chanson. Dans leur grand succès de 1957, ils énonçaient sans complexe cette forte vérité :

“Si tous les gars du monde
Décidaient d’être copains
Et partageaient un beau matin
Leurs espoirs et leurs chagrins
Si tous les gars du monde
Devenaient de bons copains
Et marchaient la main dans la main
Le bonheur serait pour demain“.

Je vais encore me moquer, on finira par croire que j’aime cela. Le Grenelle, oui, car ce passage reste obligé. L’édifice de cette discussion très encadrée repose sur une quantité impressionnante de non-dits, d’autocensures, de peurs et de fantasmagories. Mais le phénomène le plus marquant est sans conteste pour moi l’esprit scout qui recouvre le tout. Scout, oui, je parle bien du mouvement créé par Baden-Powell au début du siècle passé.

Ne pensez pas que je cherche à déprécier. Le scoutisme, si on laisse de côté certaines tendances minoritaires, est une belle invention. Qui aura forgé nombre de nobles esprits au travers d’une vie communautaire, dans la nature, régie par certaines règles morales de qualité.

Aucun rapport avec le Grenelle ? J’entends déjà les éclats de rire de certains des participants de premier plan, parmi ceux que je connais du moins. Greenpeace, le WWF, FNE seraient donc des scouts ? Eh non ! Ne me prenez pas pour plus bête que je ne le suis. Mais il y a ce qu’on croit, et ce qui se passe.

Derrière le scoutisme, comme d’ailleurs dans la chanson des Compagnons, j’entrevois un rêve archaïque, au coeur de chaque individu, et donc de moi aussi. Celui de l’enfant perdu, qui cherche le réconfort. Comme un grand besoin de contentement, de disparition à soi par les autres, d’enthousiasme fusionnel. C’est qu’il existe des moments où l’inquiétude est si grande qu’elle oblige à trouver une réponse, quelle qu’elle soit.

Le résultat peut être un désastre, et j’évite volontairement de convoquer ici des exemples tirés de l’histoire humaine, car on me comprendrait mal, je le crains. Il en est, pourtant, et de terribles. En tout cas, si l’on prend un minimum de champ par rapport aux discussions du Grenelle, on ne peut qu’être très embarrassé. Car les bons sentiments ne remplaceront jamais les rapports de force sociaux et politiques. C’est pénible, mais c’est ainsi.

La discussion médiatisée du Grenelle aura été avant toute chose un théâtre d’ombres, d’où le peuple a été radicalement exclu. À l’inverse de la rédaction des cahiers de doléance, rédigés en 1789, l’ensemble du processus est resté parisien, capturé par de micro-élites autoproclamées, éventuellement cooptées. En 1789, pour le meilleur comme pour le pire, le peuple réel avait pu exprimer certaines de ses aspirations, avant qu’elles ne soient rassemblées pour peser dans l’affrontement final. Car je rappelle tout de même qu’il y eut un affrontement, TF1 n’existant pas encore.

En 2007, les assemblées régionales du Grenelle ont avant tout servi à baîller ensemble, et à fermer le bec des trublions. Et je défie quiconque de démontrer le contraire. Puis les staffs des grandes associations, présentés comme le mouvement écologiste, ont traité en direct avec les Importants du jour. Or ces petits groupes n’ont de compte à rendre à personne. Souvent salariés de structures, ils incarnent surtout, volens nolens, l’état du mouvement écologiste. Lequel n’est pas bon, oh non !

Pendant de longues semaines, ils nous auront fait croire, car ils le croyaient eux-mêmes, qu’un simple propos présidentiel était une clé possible pour un avenir meilleur. Or ce n’est pas vrai. Ils ont voulu nous faire croire qu’en se parlant – comme des muets s’adressant à des sourds -, on pouvait avancer de concert. Or c’est faux.

La société est conflit et contradictions. Chacun préfère de loin oublier que l’histoire est souvent tragédie. Que la guerre rôde. Que les choix accomplis n’ont que peu de rapport avec la raison et l’humanité. On veut oublier Attali et ses 5 % de croissance, Allègre – la rumeur le donne ministre de Sarkozy en janvier prochain -, Claude Bébéar, ce grand patron réclamant à cor et à cri la fin du principe de précaution (http://www.lemonde.fr).

On découpe pour les besoins de la cause un territoire virtuel qui jamais n’existera vraiment : la rencontre entre la société et le prince. Sarkozy serait-il convaincu de l’urgence – il ne l’est, croyez-moi – que ce serait encore une fantaisie. Car dans une économie globale, que pèse le mot d’un homme incarnant un État en voie de décomposition ? Le politique parle désormais comme aboie le chien. Et la caravane de l’économie, qui a échappé au contrôle social depuis longtemps déjà, continue d’avancer. Bien sûr. Aura-t-on parlé au Grenelle des flots de bagnoles exportées vers la Chine ? Du régime alimentaire criminel des gavés du Nord, qui provoque, à côté et en plus du boom sur les biocarburants, la faim et disparition accélérée des forêts tropicales ? De la production de masse, démentielle, d’objets inutiles et néfastes ? De ce ne niveau de vie matériel des pays du Nord, à lui seul apocalyptique ? De ce (relatif) simple fait que l’empreinte écologique de l’humanité est d’ores et déjà insupportable pour l’équilibre des principaux écosystèmes ? A-t-on même abordé la question européenne, décisive à certains égards ? Bien sûr que non.

La France, et on le verra fatalement, a joué au Grenelle l’un des épisodes dont elle est coutumière. Faisant semblant d’être la lumineuse héritière des grands héros passés, elle tente, une dernière fois peut-être, d’éblouir le monde. Je crois que c’est raté.

Dernier point provisoire, nullement abordé par les triomphants protagonistes du Grenelle. De combien de temps disposons-nous ? Oui, voilà bien une question qui fâche. Car ces mêmes qui applaudissent à des mesurettes répètent tout le reste de l’année que c’est le moment ou jamais de tout, rigoureusement tout changer dans nos modes de vie. Pour la raison simple que nous sommes dangereusement proches d’un basculement planétaire. Évidemment, que nous y sommes ! Je vous renvoie à une énième mais saisissante étude, menée celle-là par le Programme des nations unies pour l’environnement (http://www.unep.org). Juste une courte citation du communiqué de presse en français : le PNUE « avertit aussi que nous vivons bien au dessus de nos moyens. La population humaine est désormais si importante que “la quantité de ressources nécessaires pour la faire vivre dépasse les ressources disponibles… l’empreinte de l’humanité est de 21,9 hectares/personne, alors que la capacité biologique de la Terre est, en moyenne, seulement de 15,7 ha/personne… “».

Mieux, c’est-à-dire pire, les écosystèmes, après avoir vaillamment bataillé contre notre folie, donnent des signes d’épuisement. Or, les écologues savent que la dégradation de cette source même de la vie n’a rien de linéaire. Un champ, mais aussi une mangrove, un récif de corail, une rivière, mais encore un océan, un bassin versant, les insectes pollinisateurs, peuvent être si brutalement déséquilibrés qu’ils cessent alors de rendre le moindre service. Et cette entropie-là peut être irréversible, à notre échelle du moins.

Prenons donc d’autres lunettes que celles, roses, qu’on nous propose obligeamment. Le Grenelle de l’environnement n’est pas un moment glorieux de l’histoire.

PS : Je suis moi aussi dans un rôle, qui ne me plaît pas. Je n’ai aucune envie particulière de donner des leçons à qui que ce soit. Et je doute plus souvent qu’à mon tour. Et je sais qu’il faut unir plutôt que diviser. Et je crois profondément qu’il faut oeuvrer avec des gens qui ne vous ressemblent pas. Est-il besoin de le préciser ? Mes critiques du Grenelle ne visent aucun individu, ni d’ailleurs aucune association. Je souhaite ardemment que le débat entre nous tous soit permanent, et sans tabou. Donc respectueux. Respectueux, mais libre.

La vacance de Monsieur Hulot

Commençons par le début : j’aime et défends Nicolas Hulot. Et je le fais depuis des années, y compris dans des journaux hostiles à lui, pour lesquels j’ai travaillé.

Pourquoi ? Parce qu’il vient de loin et qu’il est sincère. De très loin, c’est-à-dire de l’univers frelaté de la pub et de TF1, séance génuflexions en sus. Mais justement. Cet homme a entrepris une longue marche, très singulière, qui l’a conduit à prendre conscience de l’essentiel, et d’en parler à des millions de téléspectateurs à chacune de ses émissions. Puis, j’ajoute qu’il croit ce qu’il dit, je le sais.

Ceux qui pensent que le bouleversement nécessaire des consciences consiste à rassembler quelques amis d’accord sur tout, ceux-là ne m’intéressent pas. Autrement dit, les éructactions et vociférations qu’on entend si souvent contre Hulot m’indignent. Je me doute qu’il n’a pas besoin de moi pour se défendre, mais je le ferai à l’avenir autant que de besoin.

Ce préambule achevé, je peux me permettre toutes les critiques, et je ne vais pas m’en priver. Nicolas Hulot est à mes yeux un naïf. Un homme qui privilégie le contact personnel, la psychologie, le face-à-face. Il a cru Chirac pendant des années quand celui-ci lui affirmait, les yeux dans les yeux, qu’il n’y avait pas de cause supérieure à celle de la planète, dévastée par la crise écologique. Il avait tort : en douze ans de pouvoir, son ami sincère n’aura rien fait.

Et voilà Sarkozy. Et rebelote. Sarkozy ne sait rien de la situation écologique du globe. Je peux envisager qu’il a compris à quel point la situation était mauvaise. Mais son tropisme, mais sa vie de chaque jour, mais ses conseillers, mais ses rarissimes lectures, tout le conduit à oublier le peu qui a pu s’installer.

C’est à cet homme que Hulot a donné sa confiance. Ainsi d’ailleurs qu’à Borloo, qui ne vaut ni mieux ni pire dans le domaine qui m’importe. Or Hulot, coaché depuis des années par le polytechnicien Jean-Marc Jancovici, estime à juste titre que le dérèglement climatique est la question de loin la plus importante. D’où son insistance à réclamer une taxe sur le carbone, bon moyen sans doute de limiter peu à peu, mais de plus en plus, les émissions de gaz carbonique.

Oui, mais voilà : Hulot s’est piégé lui-même, assurant à de nombreuses reprises que cette taxation du carbone serait « le point de mesure du succès ou de l’échec du Grenelle ». Jusqu’à la dernière seconde, il a cru que Sarkozy, convaincu, accepterait cette proposition phare. Mais non. Elle a été au contraire soigneusement évitée.

Et à ce moment de l’histoire, franchement, Hulot aurait dû dire la vérité. Pas de taxe, pas d’annonce triomphale. Mais ce n’était plus possible, les choses étaient allées trop loin. Hulot, Besset, Veillerette, FNE, Greenpeace, le WWF étaient plongés dans une euphorie dopée au champagne médiatique. Ils ne pouvaient qu’applaudir les beaux discours, oubliant tout. Que le volontarisme n’est pas une politique. Qu’une politique suppose une base sociale sans laquelle elle s’effondre. Que la communication est une chose, quand la réalité en est une autre.

Nous avons entendu, je l’ai écrit jeudi, des militants chevronnés annoncer une chimérique victoire sur les pesticides, avant que de battre en retraite piteusement. Nous avons entendu Greenpeace soutenir, et c’est une honte totale, que des avancées auraient été obtenues pour ce qui concerne les agrocarburants. Et tant d’autres détestables gentillesses offertes sur un plateau doré aux communicants de l’Élysée.

Attention, je ne dis pas que le Grenelle n’est rien. Bien des surprises peuvent surgir d’un tel événement, à la fois virtuel et réel. Il faut que les annonces décantent. Et même si je suis dubitatif pour le moins, espérons que certaines décisions prendront forme. Reste que les associations écologistes ont rendu un mauvais service à notre cause commune. Car il ne fait pas de doute qu’elles auront contribué à répandre massivement des illusions. Sur la politique. Sur le sens de mesures strictement nationales. Sur l’intérêt des solutions techniques et technologiques, qui nous éloignent dramatiquement du sujet essentiel.

Tous ces gens, parmi lesquels d’excellentes personnes, rêvent visiblement d’une révolution en charentaises, sans bruit ni fureur, sans révolutionnaires surtout. Une sorte de mutation sans précédent connu au long des deux millions d’années de l’histoire des hommes, mais qui resterait indolore. On ne peut pas répéter du soir au matin que le temps nous est compté, et agir exactement comme si nous pouvions aller nous recoucher jusqu’à la prochaine envolée de notre bon maître de l’heure, Son Altesse Sérénissime Nicolas 1er. Non, on ne peut pas.