Archives mensuelles : août 2008

Le méchant ours et le pauvre moucheron (fable des Pyrénées)

Au début de 2002, alors que la neige était encore installée en Ariège, en quelques lieux du moins, je me suis rendu un dimanche matin – je crois – chez Olivier Ralu. Je ne le connaissais pas. Je savais juste qu’il était un éleveur de brebis, et un virulent opposant à la présence de l’ours dans les montagnes avoisinantes. Moi, j’essayais de mieux comprendre la haine séparant les partisans de la cohabitation et les autres.

Je revois les immensités d’herbe qui couraient sous le col Dolent, au bout de la piste menant chez l’éleveur. C’était beau, poignant, c’était un monde. Mais à part cela, je dois dire qu’on m’attendait de pied ferme. Ce n’était pas un guet-apens, pas tout à fait. Ralu n’était pas seul, et avait prévenu ses copains de l’Association pour le développement durable de l’identité des Pyrénées (Addip), violemment anti-ours. Les premières minutes furent tendues, oui tendues. J’étais seul en face d’une franche hostilité. Ralu s’était fait envoyer le fax d’un mien article, dans lequel je moquais en grand la Confédération paysanne. Celle de Bové, oui, qui à l’époque semblait unanime dans sa condamnation de l’ours. Or Ralu était de la Conf’. Un syndicat de gauche. Un syndicat écolo. J’étais l’ennemi parigot de tout ce que ces gens avaient construit là-haut dans les alpages.

Ce matin-là, on me sommait de m’expliquer, et j’étais embêté. Car sincèrement, je n’ai jamais considéré que la vie pastorale dans une zone où vivent des ours est toute facile. De leur côté, Ralu et les siens – je crois me souvenir du ton extrême d’Hélène Huez et, à un degré moindre, de celui de Dominique Destribois – hurlaient, tempêtaient, montraient des photos de brebis égorgées. Si l’un(e) ou l’autre lisent ces lignes, qu’ils sachent que je ne me moque pas d’eux. Au reste, je crois qu’ils le savent, car j’ai ensuite écrit un article (dans Terre Sauvage) qui leur rend, je le pense en tout cas, certaine justice.

Cela ne m’empêchera jamais de défendre autant que je le peux la présence de TOUS les animaux possibles et imaginables, partout où l’incroyable arrogance des humains le permet. PARTOUT, et bien sûr dans ces montagnes pyrénéennes  où les ours sont chez eux sans contestation possible. Là-bas, il est manifeste qu’ils sont devenus malgré eux le porte-parole d’une armée de ventriloques. Je vais m’expliquer, rassurez-vous.

Sommairement, il existe deux groupes de pression politique qui veulent la peau de l’ours (il en reste chez nous moins de 20, la plupart immigrés de Slovénie, réintroduits donc). À l’ouest de la chaîne, en Béarn, le député Jean Lassalle, grand copain de Bayrou. Depuis qu’il s’est emparé du dossier, il y a une quinzaine d’années, l’ours autochtone des vallées d’Aspe et d’Ossau s’est rapproché à pas rapides de l’extinction pure et simple. Deux ou trois y survivent peut-être. Il y aurait un pamphlet à faire contre Lassalle, mais les lecteurs manqueraient. Sachez qu’il fut un fervent défenseur du tunnel du Somport, qui devait – mais si – « désenclaver » la vallée d’Aspe et conduire ses habitants à Pau à la vitesse du gave, le torrent du coin. Pauvre garçon.

Lassalle sera passé des dizaines (des centaines ?) de fois à la télé grâce à l’ours, qui lui a fait un nom. Serait-il député sans l’animal ? Je n’en jurerais pas. Car l’ours est le « bon client » par excellence des médias locaux et nationaux. L’imaginaire de pacotille que les journalistes y ajoutent – pâturages, bergers, flûteaux, clochettes et cabanes – permet de ne pas trop se fouler l’esprit à la recherche d’un autre sujet. Lassalle doit (presque) tout à l’ours.

Côté Est, côté Ariège cette fois, il faut citer Augustin Bonrepaux. C’est un socialiste à la mode locale, et ce n’est pas un compliment. Député à six reprises – il ne l’est plus -, longtemps président du Conseil général, il aura passé les dernières années de sa vie politique active à brailler contre l’ours. Encore faudrait-il décrire comme ! Car ici, l’ours d’origine n’est plus depuis des décennies. Ceux qui s’y trouvent, je l’ai dit plus haut, ont été ramenés en camion depuis la Slovénie. En Ariège, l’ours est un immigré de fraîche date, dont les papiers sentent le faux. Je vous laisse penser la suite.

La fable est heureuse : l’Ariège de gauche et le Béarn de droite détestent donc l’animal sauvage. Entre les deux Excellences que je vous ai brièvement présentées, une microsociété de braillards. L’Addip déjà citée comprend en son sein des associations locales, dont l’Aspap (Association de Sauvegarde du Patrimoine d’Ariège-Pyrénées). Son responsable, Philippe Lacube, est désormais le président de l’Addip et représente donc le combat de la société authentique contre notre grand voyou. Lisez plutôt la phrase-fétiche de l’Aspap, qu’on retrouve à l’entrée de son site Internet (ici) : « L’introduction et l’expansion des grands carnivores menacent  le modèle pastoral pyrénéen, patrimoine et avenir d’un espace montagnard pour tous ».  Franchement, ça me fait rire. Les ennemis de l’ours, dont beaucoup des plus actifs sont des soixante-huitards venus dans les Pyrénées après la révolte d’il y a quarante ans, sont souvent des comiques.

Ainsi donc, 18 ours menaceraient le modèle pastoral pyrénéen. L’ami Alain Reynes – un abrazo, cher Alain – dirige depuis le petit village d’Arbas l’association du Pays de l’Ours-Adet, favorable à l’affreux carnivore. Arbas a pour maire un homme que j’estime beaucoup, François Arcangeli – otro abrazo, François – dont les rues calmes ont été dévastées le 1er avril 2006 par les copains de Lacube. Dévastées, je répète : outre de gentilles menaces de mort, les gens de l’Aspap s’en étaient pris ce jour-là à des bâtiments, jetant du sang, des pierres, des pétards contre la mairie et brûlant une belle statue en bois de l’ours, installée au beau milieu d’Arbas.

Alain Reynes vient de m’envoyer un communiqué de l’Adet (ici) que je trouve formidable, et qui m’a décidé à écrire cet article. Voyez-vous, la FCO vient de lancer une énième attaque contre les brebis des Pyrénées. La FCO, c’est la Fièvre catarrhale ovine, autrement appelée maladie de la langue bleue. Des dizaines de foyers d’une souche de type 1, très virulente, ont été découverts, notamment en Ariège et en Haute-Garonne, deux pays de l’ours. Véhiculé par un moucheron (Culicoides imicola), qui d’habitude demeure en Afrique du nord, le virus aurait déjà coûté bien davantage aux élevages des Pyrénées ces derniers jours que l’ensemble des ours en dix ans. C’est ce qu’écrit Alain dans le communiqué de l’Adet, et comme j’ai grande confiance en lui, je sais qu’il dit vrai.

Il accuse au passage – et comme j’en suis d’accord ! – les opposants à la présence de l’ours d’être incapables de défendre les intérêts de la montagne et du pastoralisme. La question est certes redoutablement complexe, et dépasse le cadre de ce blog. L’association d’Alain, l’Adet elle-même, n’est au mieux qu’un ferment, le ferment d’un avenir possible pour les Pyrénées, avec l’ours bien sûr. En l’occurrence en tout cas, cette fin d’été rappelle quelques fortes évidences. L’ours n’est pour certains qu’une peau sous laquelle il est aisé de camoufler sa véritable identité. L’ours n’est jamais que l’émissaire d’une folie aussi vieille que notre espèce. L’ours est l’objet d’une haine recuite et proprement anthropologique.

Remarquez-le avec moi : depuis qu’il a commencé sa conquête du monde, l’homme ne s’est pratiquement jamais arrêté. Il est au désert, sur la banquise, dans les îles, au coeur des villes, il chasse jusqu’au profond des plus profondes forêts. Dans les Pyrénées, non. Pour des raisons locales et conjoncturelles, là, et pour la première fois depuis le Néolithique, il recule et baisse pavillon. Les humains de cette antique montagne sont descendus d’un cran, et n’occupent plus comme avant les hauteurs, les prés d’altitude, les abords des hêtraies. On appelle cela la déprise. On appelle cela l’exode. C’est une fuite.

Moi, je gage qu’une obscure souffrance, hideuse mais fondamentale, est au centre de la controverse sur l’ours. Ceux qui veulent la mort de l’animal n’acceptent pas de lui laisser la place. Dans les tréfonds, il y a comme le refus du moindre recul, le dégoût de cette défaite pourtant dérisoire contre le sauvage. La nature, la vraie, la seule, celle qui vit sans rien demander à personne, voilà le grand ennemi. Le reste, tout le reste n’est que fable et pauvre littérature. Il était une fois un moucheron qui faisait bien plus de mal qu’un ours. Mais qui passait moins bien à la télévision.

Neandertal, notre bel ami disparu

Je dois avouer un faible pour les hommes de Neandertal. Mes raisons sont sentimentales, je vous en préviens. Pourquoi ce nom, au fait ? Très simple : en 1856, on découvre dans le vallon de Neandertal, près de Düsseldorf, en Allemagne, un hominidé fossile. Effet garanti, car c’est une première, qui va lancer la paléontologie humaine. Aujourd’hui, au moins cent gisements situés en Europe ont livré des restes d’hommes de Neandertal. Ce qui fait qu’on le connaît – qu’on croit le connaître – très bien.

Je vous présente. Neandertal a habité l’Europe, le Proche-Orient, il n’est pas exclu qu’il ait fait visite à la Sibérie. En revanche, il n’a pas voulu de l’Afrique, de l’Asie du Sud et de l’Extrême-Orient. Il aurait vécu voici 120 000 ans environ, avant de disparaître il y a 32 000 ans.

Et ce qui est fascinant sans conteste, c’est qu’il n’est absolument pas notre ancêtre. De nombreuses analyses le montrent, dont celle d’un fragment d’ADN mitochondrial venant de l’humérus du type ramassé en 1856. Non, Neandertal était un autre que nous, qui ne préparait nullement l’arrivée sur terre d’Homo (soi-disant) sapiens. C’était un gars robuste, qui pouvait atteindre ses 100 kilos, avec une boîte crânienne énorme, un occiput étiré en chignon – joli, non ? -, et qui parfois, comme dans la région actuelle de Marillac (Charente), mangeait comme les loups. C’était aussi un sacré tailleur de pierres. Et peut-être le premier humain à avoir pensé enterrer ses morts. Peut-être.

Je me répète un peu, mais j’adore ça : Neandertal était un homme, mais qui n’était pas nous. Nous, c’est donc Homo sapiens. Un jour, qui a dû durer des siècles ou des millénaires, Cro-Magnon arrive en Europe, où se trouve déjà Neandertal. On a longtemps cru à la disparition brutale et rapide de ce pauvre garçon, dont Cro-Magnon n’aurait fait qu’une bouchée, mais on s’est trompé.

En fait, en réalité, il y a eu coexistence de deux espèces d’humains sur le territoire de l’Europe actuelle. Et elle a duré des milliers d’années. Je n’insiste pas sur ce tableau fabuleux entre tous, qui me fait frissonner malgré moi. Deux espèces d’hommes, qui se font face, qui partagent fatalement, qui rient ensemble et se font probablement l’amour (et la guerre).

Si je pense à eux ce 29 août 2008, c’est à cause d’une étude qui me fait grand plaisir. Publiée dans The Journal of Human Evolution ((ici, en français, ou ici et ici  en anglais) ), elle taille en pièces une ancienne théorie selon laquelle Neandertal était plus couillon que Cro-Magnon notre père à tous. Ce dernier, selon cette théorie, aurait été plus habile de ses mains, et aurait donc fabriqué des outils de meilleure qualité qui auraient fini par faire la différence. Mais les équipes qui ont signé l’article dont je vous parle ont reconstitué, à partir d’éclats, des outils fabriqués par nos deux espèces humaines distinctes. Sur le plan statistique, il n’y a pas de vraie différence. Neandertal était aussi bon. Mais peut-être un tout petit peu moins fou ?

Je sais, c’est absurde, ça ne tient pas debout, il n’y a aucune preuve et il n’y en aura jamais. Mais moi, dans mon coin, je pense à ce Neandertal d’antan, chassé à jamais des plaines luxuriantes et des fleuves géants qui parcouraient notre monde. Comme un ours. Comme un loup. Comme un tigre. Comme ces milliers d’espèces qui nous quittent une à une sans que nous puissions seulement pleurer sur leur sort. Et si Neandertal avait été un peu plus pacifique, un tout petit peu moins barbare ? S’il avait davantage ressemblé à un homme que celui a gagné la partie ?

Il serait alors notre avenir perdu. Ou à inventer, qui sait ?

Pleine de bruit et de fureur (mais sublime)

Je vais faire mon malin et étaler ma science, ce qui ne me fera pas de mal. J’ai lu un article du magazine britannique New Scientist (ici, en anglais bien sûr). Il n’y a pas grand chose de plus renversant, en ce moment, que de comparer les images – photos ou satellitaires – du recul des glaciers. Avant, après. La glace couvrait tout, elle disparaît presque à l’oeil nu. Bon, je vais essayer de ne pas ajouter à la grande angoisse générale.

Un scientifique de l’université du Colorado, Steve Schmidt, a eu une idée assez rigolote. Avec une poignée de collègues, il s’est demandé ce qui se passait après le départ des glaces. Ben oui, il reste tout de même quelque chose dessous. La roche-mère, par exemple. Schmidt a étudié des échantillons de sol du glacier péruvien Puca, à plus de 4 000 mètres d’altitude.  Ce couillon, qui doit en avoir marre de nous, fond à toute vitesse, et perd 20 mètres par an. Schmidt a ramassé entre 2000 et 2005 des échantillons du sol laissé à nu par le Puca, sur dix centimètres de hauteur. Et son équipe a commencé à regarder de plus près.

Les plus vieux des échantillons, ceux de 2000, étaient déjà colonisés par des formes fabuleuses de vie. Je dis fabuleux parce que je le pense, mais en vérité, les cyanobactéries dont il est question sont quand même d’un genre primitif. Pourtant, ces bestioles, il y a trois milliards et demi d’années, ont commencé à produire massivement de l’oxygène par photosynthèse – la liste de leurs exploits est bien plus grande -, sans quoi je ne serais pas là à vous embêter. Je vous le dis calmement : je dois tout, à titre personnel, aux cyanobactéries.

Revenons à Schmidt. Selon lui, le rôle des cyanobactéries dans ces environnements extrêmes des montagnes andines pourrait être, au passage, de fixer le sol. De former une sorte de glu de sucres chimiques, qui finissent par agréger de minuscules nutriments et autres bactéries apportés par le vent. Ainsi donc, pendant le désastre en cours – la fonte généralisée des glaciers – les travaux de la vie continueraient.

Vous, je ne sais pas. Mais moi,  je viens de passer un bon moment. La vie n’est pas, comme le pensait génialement Shakespeare dans Macbeth, « une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien (Life […]: it is a tale/Told by an idiot, full of sound and fury/Signifying nothing). J’en suis d’accord : dans cette sublime histoire, il y a bel et bien un idiot. Plutôt, des idiots : nous. Mais ne mêlons pas la vie à notre insondable stupidité.

Anniversaire (tout arrive)

Je viens de réaliser – il est temps, il est 22h42 ce 27 août – que j’ai commencé ce blog il y a exactement un an. Bon, je ne sais pas trop quoi en penser. Sérieusement, je n’en sais rien. J’espère que ce n’est pas trop grave, et que cela ne gâchera pas ma nuit. N’empêche : je ne sais pas. Mais pas.

À la mémoire du polisseur Socrate et d’Omar Khayyām

Ce n’est pas très glorieux, quoique, mais je me réveille ce 27 août 2008 avec l’idée du vin en tête. D’accord, j’en ai bu hier au soir, c’est entendu. Pas mal, pas tant. Du minervois, pour être précis. Je n’abandonnerai jamais. J’ai arrêté de fumer il y a des siècles, je mange bio, je fais souvent des mouvements acrobatiques pour que mon corps serve encore, mais je n’ai jamais songé ne plus boire de vin rouge. Eh, pas d’accusation sans preuve, s’il vous plaît ! Je n’ai pas dit que j’en buvais tout le temps. Ni beaucoup. Mais, c’est dit et même écrit, j’en bois. Quand j’ai commencé à travailler, j’avais un tout petit peu moins de dix-sept ans, et j’ai aidé à fabriquer, pendant environ une grosse année, des comptoirs de bistrots. Car j’étais un (très mauvais) apprenti chaudronnier.

Dans l’atelier, il y avait un vieux polisseur macédonien qui s’appelait Socrate. Pour de vrai. Socrate. Il ne crachait pas dans son verre. Personne n’aurait jamais eu une idée pareille, d’ailleurs. Moi, le petit jeune, j’allais faire des courses à l’épicerie du coin – nous embauchions à 7h30 -, et à 10 heures, la moitié des prolos, dont moi, ouvrions des bouteilles et coupions le saucisson. Les autres préféraient faire de la lèche au patron. Bon, c’est peut-être là que cela a commencé, je ne sais plus. Quand un café ouvrait dans notre coin de banlieue, avec un beau comptoir – en cuivre rouge, par exemple – sorti de chez nous, Socrate avait une habitude. Comme je l’ai accompagné, je peux vous raconter.

Un samedi matin. Disons que l’ouverture avait lieu un samedi matin. Socrate et moi nous mettions au comptoir – l’ambiance était à la fête,  le patron était déjà pompette – et Socrate passait ostensiblement un pouce sur le métal si joliment poli par ses mains de maître. Bien que pompette, le patron finissait par se poser des questions, et Socrate, invariablement, livrait notre incroyable vérité. Le comptoir, ce comptoir de rêve grâce à quoi la fortune se profilait, ce comptoir, c’était nous. Et alors, on se saoulait tranquillement et à l’oeil, car jamais le patron n’aurait osé faire payer des travailleurs aussi incomparables que nous.

Cherchons ensemble le rapport entre ce souvenir et la crise écologique, dont je vous rappelle, à jeun, qu’elle est l’objet de ce blog. Il existe, si. Il est vaporeux comme peuvent l’être des effluves d’alcool, mais il existe. Car au point de départ de ce texte,  il n’y avait pas Socrate, que j’ai adoré, mais les monts du Beaujolais. Il y a de cela quelques années, je me suis paumé en beauté vers le Crêt de l’Oiseau. Bon, ce n’est pas si loin de Lyon, quoi. J’étais seul, c’était août, il faisait une chaleur à mourir, et je n’avais pas d’eau sur moi. Je suis donc parti droit devant et sans carte, ayant décidé de rester sur les crêtes – vers 700 mètres d’altitude – entre le col de la Croix du Rosier et la Croix de Saburin.

Je me rappelle les stridulations folles des criquets et des grillons dans un maquis de genêts, qui rappelait un peu la Corse. Ça, le Beaujolais ? La suite est plus confuse. On rencontre là-bas, au sommet des collines, des forêts denses – et peu naturelles – d’épicéas et de châtaigniers. C’était assez beau, d’ailleurs. Je passais de landes à callune surchauffées à des sous-bois sombres, peuplés de digitales pourpres. Je crois bien avoir vu un épervier, et je rappelle que je n’avais pas d’eau sur moi. Ni de vin. À la sortie d’un bois, justement, je suis tombé sur une vigne enclavée, somptueuse, surchargée de fruits. Un demi-hectare peut-être.

Je vous le jure, au moment où je vous écris, j’aimerais y être. Au reste, j’y suis un peu. Le ciel d’août, profitant de mon passage sous les arbres, avait changé de costume et enfilé des gants de boxe rouge violacé. Je vous assure que le spectacle était inouï, car on sentait physiquement la colère des cieux. L’orage est un personnage authentique, qui sait jouer aussi bien la comédie que le drame. Après avoir hésité un quart d’heure, il avait choisi : les nuages étaient devenus noir anthracite, l’air électrisé, les coups de canon se rapprochaient.

Au moment de l’explosion finale, le ciel s’est vidé. La pluie, savez-vous, peut être mouillante. Celle-là était folle, mais personne n’aurait pu l’enfermer. Croyez-moi, j’ai commencé par flipper un peu. Pas beaucoup, mais un peu. Car la pluie fracassait la terre ocre, et mon crâne. De vraies balles de fusil chargées en eau. Mais cela n’a pas duré. Non la pluie, ma peur. Je me suis assis sur les talons, le nez dans les grappes qui volaient comme des papillons déchaînés, et j’ai attendu. Quelle somptueuse beauté ! Quel bonheur que d’être soufflé et trempé de la sorte ! Je crois que je suis resté une demi-heure accroupi, noyé, chaviré même.

Quand le grand courroux divin a commencé de chercher d’autres coupables sur les collines voisines, je me suis remis en route. Tout ce que je portais était ruiné par les flots. Tout rebondissait. Tout éclaboussait le chemin. Mais quel chemin, d’ailleurs ? La pluie continuait, plus calme, toujours aussi ensorceleuse. C’est là que les choses se sont compliquées, car j’ai un sens incertain de l’orientation.  Et en voulant faire le cacou et le fanfaron – un raccourci par ici, un minuscule sentier par là -, j’ai totalement perdu ma route, et j’ai commencé d’errer dans les collines du Beaujolais. Or, la chaleur avait fini par revenir au galop, et je n’avais toujours pas d’eau, malgré l’orage. Ni de vin.

Eh bien, cela a fini par ressembler au désert. Je crois bien que j’avais déjà soif avant de partir, et j’étais en balade depuis six ou sept heures au moins. Je vous assure que j’aurais détroussé le premier voyageur rencontré. S’il avait eu une boisson, s’entend. Mais j’étais seul au monde, perdu dans les collines, et je ne sais plus très bien quand, et comment je suis sorti de l’enfer de ces vignes sans vin. La chose dont je me souviens, c’est du premier bistrot de la route, bien plus tard. Comme dans les tavernes de l’ancien temps, j’y ai commandé un pot rempli de juliénas. Comme j’ai bu ! Comme ce vin m’a rempli de joie ! Comme je remettrais cela volontiers !

Je vous l’accorde volontiers, ce texte, à la réflexion, n’a aucun rapport avec la crise écologique. Allons quoi, relâche, et pardonnez-moi. J’espère pour vous que vous connaissez ce grand ami de la vie appelé Ghiyath ed-din Abdoul Fath Omar Ibn Ibrahim al-Khayyām Nishabouri. Chez nous, on l’appelle en général Omar Khayyām. Persan du 11ème siècle, Omar était un mécréant qui adorait les femmes et le vin. Pour la route, et seulement pour la route, ces quelques vers de lui (mais toute son oeuvre mérite une longue visite) :

Au printemps, je vais quelquefois m’asseoir à la lisière d’un champ fleuri.
Lorsqu’une belle jeune fille m’apporte une coupe de vin, je ne pense guère à mon salut.
Si j’avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu’un chien.