Archives mensuelles : mars 2009

L’éternel comique agricole (avec le concours de monsieur Henri Nallet)

 Si les enjeux n’étaient notre avenir à tous, je dois avouer que je rigolerais comme un bossu. Pour être franc, je me gondole quand même, et tant pis. Aujourd’hui se tient au Futuroscope de Poitiers le 63 ème congrès de la FNSEA, le syndicat agricole dominant. Le lieu est excellent, car ce parc de loisirs, créé en 1986, n’aura survécu que grâce à de continuelles injections d’argent public. René Monory, ancien président du Sénat et potentat local, avait d’ailleurs obtenu une gare TGV en 2 000, de manière à doper la fréquentation.

Laquelle lambinait un peu : il aura fallu sept années de pertes payées par l’impôt avant que la situation se reprenne un peu, après 2006. Entre la première pierre, posée en 1984, et 2005, le Futuroscope aura englouti 240 millions d’euros d’argent public. Brillant, isn’t it ? C’est en tout cas dans ce lieu édénique que la FNSEA réunit un congrès que tout le monde présente comme explosif. Et, tiens, il y sera justement question de subventions. Qui touchera quoi ? Le reste n’est que littérature de gare.

Je résume. Il n’y a plus assez de sous à donner à tout le monde. Il faut choisir. Michel Barnier, ministre de l’Agriculture, veut redistribuer 20 % des aides agricoles à partir de 2010. En les enlevant aux céréaliers pour les donner aux éleveurs et à la filière bio. Les céréaliers – leur sens de l’humour est merveilleux – fabriquent des pancartes sur lesquelles on lit : « Barnier fumier ! », et affirment qu’ils perdront dans l’affaire entre 30 et 50 % de leur revenu. Au passage, que le chiffre soit exact ou pas, constatons une nouvelle fois de quelle manière sont payés les paysans en France. Sous la forme de chèques. Certifiés par l’État.

Je vais vous dire trois petites choses que vous risquez de ne pas lire ailleurs. Que se cache-t-il derrière ce « grand choc » entre éleveurs et céréaliers ? Une farce légèrement macabre. Car le plus grand débouché des céréales, en France, et de très loin, est l’alimentation animale. Vous pensez peut-être que les céréaliers, comme leurs agences de com’ le clament depuis des décennies, nourrissent le monde ? Ben non. Ils nourrissent les porcs industriels, les vaches et veaux génétiquement sélectionnés, les poulets concentrationnaires.

Les chiffres sortent rarement dans leur extrême clarté, et je vous conseille donc le survol d’un texte on ne peut plus officiel, le rapport Dormont (ici). En France, 70 % de la Surface agricole utile (SAU) est destinée à la nourriture du bétail. Je sais, c’est incroyable. Mais si on additionne les Surfaces toujours en herbe (STH), vouées au pâturage et celles  des céréales pour les animaux, on arrive bel et bien à 70 % des surfaces agricoles.

Si l’on y ajoute les surfaces vouées aux biocarburants, il faut se pincer pour continuer à croire à la beauté du monde. Car l’objectif de l’Europe, à l’horizon 2020, est toujours de remplacer 10 % des combustibles fossiles actuels par des carburants végétaux, lesquels ne poussent pas dans les cours de HLM. Une estimation prudente juge que la France, en ce cas, devra y consacrer 2,7 millions d’hectares, soit 18,5 % de ses terres cultivables (à ne pas confondre avec la SAU). À moins qu’on n’importe massivement d’Indonésie ou du Cameroun, via Vincent Bolloré, grand ami de Sarkozy et grand planteur de palmiers à huile ?

Pourquoi se faire mal à ce point ? Pourquoi vous infliger pareil traitement ? Parce que je ne peux pas faire autrement. L’agriculture française n’est pas seulement moribonde. Elle est folle, détestable, immorale, et ne pourra jamais être réformée en profondeur. Car les élites de gauche comme de droite sont d’accord sur le fond. Le saviez-vous ? Le grand « modernisateur » de l’agriculture n’est autre qu’Edgard Pisani, ministre de De Gaulle en 1965. Cette même année, en visite sur le terrain, il avait déclaré : « La Bretagne doit devenir l’usine à viande de la France ». Ne l’est-elle pas, pour la gloire éternelle des nitrates et des pesticides ? Et je ne vous parle pas de ce pauvre Henri Nallet, adhérent de la FNSEA dès les années 60 et chargé de mission du noble syndicat entre 1966 à 1970. Comme Pisani, devenu socialiste, Nallet est un homme de gauche. Après 1981, il est conseiller de Mitterrand pour les questions agricoles. En 1985, il sera ministre de l’Agriculture une première fois. En 1988, après la première cohabitation, il devient ministre de l’Agriculture une seconde fois.

Et ? Cet excellent homme n’a pas tout perdu en passant par la FNSEA. Le lobby, ma foi, il connaît. En 2 000, Jacques Servier, patron réputé d’extrême-droite des laboratoires pharmaceutiques Servier, le recrute comme homme-sandwich. Nallet accepte de s’y occuper de lobbying, notamment pour favoriser les Autorisations de mise sur le marché (AMM) des médicaments. C’est bien, d’utiliser le carnet d’adresses de la République pour un tel ouvrage, non ? C’est bien, de doubler, tripler ou sextupler ses retraites de député et de ministre, non ?

Mais ce n’est pas tout. Servier est un vrai dur, et quand Nallet se met à son service, il le sait, car tout a déjà été écrit (ici). Voici le début de l’article proposé, qui vient du Nouvel Observateur (25 mars 1999) : « Trois colonels de l’armée de terre, deux colonels de la DGSE, trois agents de la DST, un officier du bureau de renseignements de la marine, un général commandant le bureau de renseignements de l’armée de l’air, deux amiraux, trois capitaines de vaisseau, deux colonels et un lieutenant-colonel de l’armée de l’air, un colonel de gendarmerie, un contrôleur général de la police et enfin un simple garde républicain et l’épouse d’un amiral italien. Voilà une troupe bien singulière. Sa mission l’est encore plus. Tous ces retraités font du recrutement. Ils travaillent pour le numéro trois de la pharmacie en France, les laboratoires Servier, une réussite entrepreneuriale souvent citée en exemple, l’œuvre d’une figure du patronat, le docteur Jacques Servier. En langage maison, on appelle ces galonnés des ADG, “attachés de direction générale”, et leur travail, “des analyses de candidature”. En langage policier, on appellerait ça une enquête de proximité. Environnement familial, personnalité, moralité, fréquentations, les candidatures sont passées au crible. Une attention toute particulière est portée aux opinions syndicales et politiques ».

Voilà, ami lecteur. Me suis-je éloigné sans m’en rendre compte de mon sujet de départ ? Je ne le crois pas. Mais tu me diras sans détour ce que tu en penses. N’est-ce pas ?

Qu’elle était verte ma vallée (sur le sort malheureux du sol)

 L’inconscience est-elle une barbarie ? Je ramasse les copies dans je ne sais combien de temps. Car de quel temps disposons-nous désormais ? Moi, je ne le sais. Et vous ? L’inconscience est-elle une barbarie ? C’est en tout cas, et sans conteste, une énorme connerie. Partout en France, les élus, travaillés au corps par les experts de la chose, sacrifient sans état d’âme nos sols. Notre sol. Le seul avenir concevable. Ils le font, année après année, sans seulement y réfléchir une seconde. Quels furieux imbéciles !

Quand je ne suis pas derrière cet ordinateur – certains d’entre vous le savent -, je suis ailleurs. Réellement ailleurs. Sur un bout de pierre calcaire, face à un vallon encore oublié par les massacreurs. Il m’arrive pourtant de pester, et souvent même, dès que je prends la route départementale qui mène de S. à N. La rivière coule à main droite, à 300 mètres de la route peut-être. Pendant des siècles et des siècles, son lit supérieur a recueilli des alluvions qui ont fait de cette vallée un jardin flamboyant. Les textes historiques abondent, qui racontent ce que ces terres ont porté pour satisfaire nos besoins. Selon mon goût, il est certain que cette vallée a un droit non humain à l’existence, dans la splendeur de ses courbes.

Et ce droit, nous le bafouons. Enfin, n’exagérons pas mon rôle. Ces foutus connards bafouent le droit de cette sublime vallée à vivre sa vie lente, jusqu’ici hors de portée du pire. Mais le pire advient chaque jour. Quand je dépasse les dernières maisons de S., et que je devrais commencer à admirer les herbes et le vent, les vergers et les champs, il y a toujours une maison, des maisons en construction. Et quelle agressive laideur ! Vous n’avez pas besoin, je crois, de description. C’est souvent compact, carré, imposant, cerclé de fer forgé, couvert de PVC et d’aluminium, avec pelouses et thuyas. Là ! Chez moi ! Devant mon nez ! À un autre temps de ma vie, j’aurais été tenté par la dynamite, je dois le confesser. Mais je suis devenu non-violent. Presque.

Le maire signe donc, en tout cas avalise un mitage atroce des sols les plus beaux de la région. Puis, il n’y a pas que ces maisons-gorgones. Un peu plus loin, en continuité, on trouve un tout nouveau camping avec piscine – sur cette terre de causses ! -, pastiche de quelque désastre californien, et puis une déchetterie. Et puis tant d’autres merdes que je préfère m’en tenir là. En bref, des sols prodigieux disparaissent sous l’immondice. En France, un gros département est ainsi bétonné tous les dix ans. Et ce n’est pas moi qui le prétends.

Non, car l’imagination bureaucratique, qui permet de si bien camoufler, vient de créer un Conservatoire national des sols (ici). Mais si. Rien ne nous aura été épargné. Un Conservatoire. Des sols. Un conservatoire pour des sols qui se sont passés de nous pendant des milliards d’années. Cela donne à réfléchir. L’Inra (Institut national de la recherche agronomique), qui a tant fait depuis sa création pour la destruction des sols de France, est chargé par l’État de créer, à partir de son unité Infosol, ce tout nouveau machin.

Où en est-on ? Comme il n’y a bien entendu pas d’argent, on se contente de maigres échantillonnages. Pas question d’un véritable inventaire de la qualité et de la quantité des sols sur quoi repose notre supposée civilisation. On désespérerait la France au moment où il faut la mobiliser. Malgré tout, là où on cherche, on trouve. Du plomb, des métaux lourds, du lindane partout, alors que ce pesticide est interdit depuis des lustres. Des PCB (polychlorobiphényles). Des HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques). On trouve de tout, à la Samaritaine des sols, quand on se penche.

Et n’insistons pas sur l’érosion. Ce que c’est ? Un phénomène aussi simple que meurtrier. Un sol est une pellicule fragile, qui contient le germe de toutes les cultures. Si on le maltraite, si on le laboure comme une brute, si on oublie de le protéger par des haies, des talus boisés, si on refuse de tenir compte des pentes pour le travailler, on le tue. Le vent comme l’eau s’attaquent à lui et l’arrachent à la roche-mère. En France, les chiffres varient en fonction des usages du sol. Chaque année, entre 0,5 et 20 tonnes de terre par hectare sont ainsi détruits. Or un sol fertile se constitue en siècles et en millénaires. Chez nous, de 20 à 25 % des terres dites arables sont les victimes d’une érosion grave qui mène au néant. Surtout dans le nord du Bassin parisien, en Picardie, dans le pays de Caux, dans le Languedoc et une partie du sillon rhodanien.

Dans ces conditions, bétonner ma vallée à moi est un crime absurde. Un crime criminel. Commis pour faire plaisir à quelques électeurs gâteux. Cela, au moment où l’Union européenne publie un rapport (ici, en anglais) qui montre que les sols des 27 pays de l’Union stockent la bagatelle de 73 à 79 milliards de tonnes de carbone. Pas du CO2. Du carbone (un kilogramme de CO2 contient 0,2727 kg de carbone). La moitié se trouve dans des tourbières, dont au moins la moitié a été détruite par l’érosion, le drainage, l’urbanisation. Rien n’indique que les choses vont enfin changer. Là se trouve pourtant l’une des clés de la lutte continentale contre le dérèglement climatique.

Je cherche en vain ce que je pourrais ajouter pour vous remonter le moral. Je vous jure que je cherche. Je vous jure que je ne trouve pas. Et comme je ne trouve pas, et comme il n’y a rien à trouver je le crains, laissez-moi radoter à nouveau. La révolte. Il n’y a que cela de vrai. La révolte. Je ne sais pas si elle vient. Mais je l’espère de toutes mes forces.

Les poissons ont-ils du cholestérol ?

 Les humains sont des êtres si délicats qu’ils soignent préventivement les poissons contre des maladies très graves. Et c’est d’autant plus méritoire que les poissons n’ont pas la Sécurité sociale. On peut donc parler, pour le coup, de pure générosité. De quoi s’agit-il ? Deux chercheurs, payés par l’Agence fédérale américaine de l’environnement (EPA) ont analysé l’eau de cinq rivières proches des villes de Chicago, Dallas, Phoenix, Philadelphie et Orlando, à l’aval de stations d’épuration. Eh bien, les poissons pêchés là avaient tous, à des doses diverses, des traces de médicaments dans leur foie.

Des médicaments contre la dépression, le cholestérol, les allergies, l’hypertension, le désordre bipolaire. Les chercheurs ont aussi découvert – ô, quelle surprise ! – que des concentrations très faibles avaient des effets aussi bien sur les poissons que sur les grenouilles et d’autres espèces aquatiques. Ils vont continuer à chercher. Voilà à quoi est rendue certaine recherche : trouver une fois encore ce que tant savent depuis des années. La science au service de l’inaction. La science au service du spectacle, qu’on regarde depuis le balcon, juste au-dessus des flots qui approchent (ici, en anglais).

Autre histoire désopilante : des chercheurs allemands de l’université de Kiel ont découvert des concentrations en arsenic étonnantes dans des poissons pêchés en mer Baltique. En général, ces poissons concentrent 5 milligrammes d’arsenic au kilo, mais ceux-là 50, soit dix fois plus. Pourquoi ? L’hypothèse la plus plausible est que les bombes de la Seconde Guerre mondiale relâchent peu à peu leurs inventives compositions. Je rappelle que des centaines de milliers de tonnes de bombes inutilisées contre les hommes ont été balancées droit dans cette toute petite mer. Où elles continuent à servir, contre les écosystèmes. Rien ne se perd, rien ne disparaît (ici, en anglais).

Je vous sens, je me sens en vérité nauséeux, et c’est pourquoi je m’empare aussi de cette curieuse et magnifique information. Des scientifiques de l’ONG Conservation International viennent de découvrir dans un coin reculé – et montagneux – de Papouasie Nouvelle-Guinée une cinquantaine d’espèces jusqu’ici inconnues. Dont 50 araignées, trois grenouilles et une gecko (ici). Je vois bien qu’il y a moyen de retourner cette nouvelle contre elle-même. Car dans notre monde, s’exposer à la lumière des hommes n’est-il pas synonyme de menace de mort ? Bon, oui, je ne tiens pas la grande forme.

Nuit de Chine à Pékin

La Chine est notre cauchemar. Les bureaucrates stalino-maoïstes qui règnent là-bas ne seraient rien sans notre soutien à leur folie. Bien sûr, les transnationales jouent un rôle clé dans la dislocation accélérée des sociétés humaines. Évidemment ! Certains d’entre vous savent bien que notre champion Alstom a construit 12 des 26 turbines géantes des Trois-Gorges, ce barrage démentiel sur le Yangtsé. L’exemple n’est là que pour signaler notre rôle direct. Mais la vérité complète est pire. Nous sommes des millions en France à soutenir cette terrible involution par nos achats made in China. Regardez donc vos clés USB.

Au-delà encore, bien que nous en refusions le poids conscient, la grande majorité du peuple français manifeste, par ses votes et ses actes, qu’il préfère une Chine en plein délire qui achète nos produits et soutient notre niveau de vie artificiel qu’une Chine qui serait demeurée pauvre et paysanne. Ce n’est pas du masochisme, j’espère qu’il ne s’agit pas seulement de masochisme. Je crois davantage qu’il exprime une vérité refoulée qui ne peut que saper en silence nos plus fortes déterminations. Le lien entre eux et nous est puissant. La ligne de destruction passe par Paris avant que d’atteindre Pékin. Si je vous embête avec tout cela, c’est que je viens de tomber par hasard sur une chronique publiée dans le numéro 676 de Politis, en 2001. J’en suis l’auteur. Mais je n’en suis pas heureux pour autant, on comprendra sûrement pourquoi.

 Chronique

C’est donc fait, sous les vivats de la (petite) foule (stipendiée) de Doha : la Chine fait partie de l’Organisation mondiale du commerce. A coup certain, nombre d’économies du Nord – et nous tous, donc – y trouveront leur compte, du moins dans un premier temps. La Chine va réellement se mettre à consommer, amis de la croissance, et l’on roulera bientôt en Peugeot, Renault et Nissan jusque dans les chefs-lieux de canton de cet immense pays rural.
L’extrême et inévitable aggravation de l’effet de serre qui s’en suivra ? On s’en fout, voyons. Mais les conséquences prévisibles de cette nouvelle révolution seront aussi sociales et culturelles, pour ne pas dire ontologiques. Le Beijing Fazhi Bao – le Quotidien des lois, publié à Pékin – vient d’annoncer que 60 000 personnes recherchées par la police ont été arrêtées entre le 20 septembre et le 5 novembre, dont 13 000 pour meurtre. Pas mal, hein ? L’opinion chinoise considère, dit-on, que la plupart de ces délinquants sont des paysans à la dérive, partis chercher « fortune » dans les métropoles. Ils seraient 100 millions à ne plus être fixés à la campagne, et à ne pas l’être vraiment en ville. 100 millions !
Mais ce n’est rien encore à côté de ce qui se prépare. L’entrée dans l’OMC de la Chine annonce probablement le plus grand exode rural de toute l’histoire de l’homme, un drame aux dimensions bibliques. D’ores et déjà, les droits de douane passent de 21 à 17 %, prélude à une ouverture en profondeur du marché chinois aux produits de l’agriculture industrielle du Nord. Par quelle espèce de miracle les 800 millions de paysans chinois encore à la terre pourraient-ils résister à un tel déferlement ?
Les bureaucrates chinois sont certes gens prudents, et surtout inquiets pour leur survie politique, mais ils ne pourront rien pour sauver la civilisation paysanne sur laquelle repose pourtant leur pays depuis 4 000 ans. Déjà tout craque : l’épouvantable chantier du barrage des Trois-Gorges n’est pas seulement achevé que Pékin lance une autre opération géante, qui vise à transférer les eaux du Yangtsé vers le Fleuve Jaune et les rivières Huai et Hai, plus au nord. 64 milliards de dollars (!) devraient au total être dépensés, sans qu’aucune évaluation des conséquences écologiques du projet n’ait été conduite.
Ainsi va la « modernisation » capitaliste, ainsi galope la mondialisation. Un pays d’1,3 milliard d’habitants, déjà gravement menacé par la désertification, le manque d’eau et de terres arables, la pollution des rivières et des nappes phréatiques, bascule sous nos yeux dans l’inconnu et les folles aventures. Vive le marché mondial, pardi !

Martin Arnould, du WWF, se pose des (bonnes) questions

Polémique ? Oui. Nous ne sommes pas des gamins de cinq ans qu’on devrait tenir par la main pour traverser la route. Nous sommes des humains, menacés dans le tréfonds de leur existence. Et cela donne des droits, même si cela commande aussi des devoirs. Je n’ai pas envie de passer ma vie à chahuter les apparatchiki de France Nature Environnement (FNE). Mais dans le même temps, impossible de laisser filer le commentaire que m’a adressé Martin Arnould à propos d’un texte publié (ici) il y a trois semaines.

Martin est un militant exemplaire de la protection de la nature en France. Cet homme a réalisé de grande choses pour nous tous, notamment dans le cadre du combat contre les barrages sur la Loire. Il m’est arrivé de m’opposer ici même au WWF, l’association qui l’emploie. Et vivement. Il suffit de chercher un peu dans les archives de ce blog. Mais cela ne change rien à la valeur de ce combattant. Voici son texte.

Bonjour Fabrice,

Je viens de lire avec un grand intérêt ton article incisif sur FNE. Sans faire de commentaire au fond, n’ayant pas le temps aujourd’hui, je dirais qu’il lance, prolonge, nourrit un débat salutaire, celui des moyens que se donnent les ONG pour faire entendre leur voix, donc de l’argent dont elles ont besoin pour faire leur travail, tout simplement. Ah l’argent…Depuis des années, plus même, je travaille, avec beaucoup d’autres, pour que les ONG se professionnalisent, aient des moyens financiers décents, n’hésitent pas à se rapprocher des acteurs économiques, des autres usagers de la nature, de ceux qui usent de notre environnement à tous, c’est à dire tout le monde.

Pendant des années, je me suis fais reprocher, ainsi que l’ONG dans laquelle je travaille, le WWF (et SOS Loire Vivante avant) par une bonne partie de FNE, sans doute ces « bureaucrates », cet establishement que tu évoques (et heureusement, il y a des gens formidables dans ce réseau) le fait de passer des alliances avec des entreprises (pas n’importe lesquelles), reprocher de chercher, dans notre volonté de communication vers l’extérieur, les autres, ceux qu’il faut intéresser et convaincre, des ressources financières. Le seul argent « propre » était l’argent public, ce qui n’a évidemment aucun sens. L’Etat était perçu comme un recycleur idéal, en quelque sorte. La puissance publique valait quitus, enlevait le fond peccamineux de l’argent, semblait-il.

Je vois que, enfin, certains à FNE (je parle toujours de la direction) ont compris que l’argent privé pouvait aussi permettre de travailler : le problème, c’est qu’ils semblent être allés le chercher là où tous les autres ne vont pas, précisément parce que des critères éthiques président toujours à la mise en place de partenariats avec des groupes privés.

Cela m’amuse donc, même si c’est un rire de second degré, de voir une partie des donneurs de leçons se faire prendre la main dans le pot de confiture. Une expérience salutaire ? A tout le moins, elle apprendra, je l’espère, quelques règles d’usage et de modestie qui seront les bienvenues pour faire en sorte que les ONG coopèrent mieux, et il y a encore du travail, là aussi.

Cordialement,
Martin Arnould
WWF-France