Archives mensuelles : juin 2012

La messe est dite (Jouyet à la Caisse des dépôts et consignations)

Si vous ne l’avez pas fait, je me permets – exceptionnellement – de vous conseiller la lecture d’un mien article, paru ici il y a trois jours : Pierre Cunéo, dir’cab de Delphine Batho (et grand ami de l’oligarchie). Vous y ferez la connaissance de Pierre Cunéo, directeur de cabinet de la ministre de l’Écologie, et au passage, celle de Jean-Pierre Jouyet, son ami. Jouyet a plein d’amis : Hollande, qu’il connaît depuis plus de trente ans, Christophe de Margerie, qui est, outre son cousin par alliance, le patron de Total. Et je laisse de côté les trop nombreux oligarques qu’il fréquente assidument, que ce soit au club Le Siècle ou encore autour de l’Institut Aspen France.

Je peux même ajouter une information de plus. Je crois qu’elle est, pour l’heure, exclusive. Jouyet fait partie du conseil d’administration de The Aspen Institute, maison mère atlantiste d’Aspen France. C’est intéressant autant qu’instructif, car on trouve dans ce conseil d’administration des personnes aussi sympathiques que Condoleezza Rice, à côté de gens plus anodins, mais aussi d’une flopée de patrons, parmi lesquels l’Indien Gautam Thapar. Thapar est milliardaire en dollars et ses activités – je n’ai pas le temps de chercher une liste exhaustive – incluent la chimie, la production de papier et l’exploitation des forêts en Malaisie. Il dirige aussi la branche indienne de l’Institut Aspen, qui promeut l’industrie nucléaire en Inde. C’est donc un grand et noble personnage.

Or voilà que François Hollande a décidé de nommer Jouyet à la tête de la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Ne vous détournez pas : ce poste est stratégique. Mission de la CDC : « La Caisse des dépôts et consignations et ses filiales constituent un groupe public au service de l’intérêt général et du développement économique du pays ». Elle investit en notre nom, au service théorique du long terme. Débordant de fric, la Caisse dispose de plus de 20 milliards d’euros de fonds propres, et réalise un résultat net de plus de deux milliards. Puissance de feu garantie : elle gère, entre autres, l’épargne des livrets A, LEP, LDD, finance le logement social, prête aux collectivités locales, etc. Tout est dans cet etc. La Caisse est le bras armé financier du gouvernement. Et elle siège, ès qualités, au conseil d’administration des plus grandes entreprises du CAC 40. Celles-là même qui sont le moteur, ici, de la destruction accélérée du monde.

Jouyet est leur homme. Je ne mets pas en cause son intégrité, je n’entends pas sous-entendre quoi que ce soit sur son honnêteté. J’ai même tendance à croire qu’il n’a jamais songé à mettre un sou dans sa poche pendant qu’on ne regardait pas. Mais l’essentiel est ailleurs. Il est leur homme. Car il ne connaît qu’eux. Car il partage évidemment leur criminelle vision du monde. Car il entend bien défendre leurs intérêts – qu’il pense légitimes – à la tête de la Caisse des dépôts. Et Hollande, ce balourd qui n’a jamais rien lu de sérieux sur la crise écologique, a décidé, sur fond de vieille amitié, de lui confier la clé du financement public. C’est encore plus dingue que scandaleux. On tourne et on tournera toujours plus le dos au seul avenir concevable, fait d’une extrême sobriété matérielle et d’un immense et authentique partage du gâteau.

Ne rêvons pas. Il n’y a strictement rien à attendre de ce gouvernement. Sauf les places et les miettes qu’il a déjà distribuées aux écologistes de cour et de salon. Je ne suis pas surpris. Je suis en rage.

George Monbiot l’écologiste répond à Serge Orru (du WWF)

Toujours grâce à Jean-Paul Brodier – sincèrement, merci à toi -, voici la suite de l’article de George Monbiot, toujours aussi bien traduite (l’original en anglais est ici). Monbiot y écrit ce que chacun devrait répéter en toute occasion : ce qui a été tenté voici quarante ans, et maintenu pour le seul bien des petites bureaucraties « écologistes », n’a plus le moindre sens. Rio n’est jamais qu’une étape de plus le long d’une impossible descente aux Enfers.  L’échec des pathétiques tentatives pour retenir la machine à détruire le monde, cet échec doit conduire à une remise en cause totale. En ce sens, le texte de Monbiot, qui reste loin de ce que je pense, est tout de même une réponse à Serge Orru, que j’étrillais ici même, hier. Une réponse en forme de gifle.

L’article de Monbiot

Et maintenant que faisons-nous pour défendre la vie sur terre ?

C’est, peut-être, la plus grande faillite de la gouvernance collective depuis la première guerre mondiale. Les systèmes vivants de la Terre s’effondrent et les gouvernants de certains des pays les plus puissants — États-Unis, Royaume Uni, Allemagne, Russie — ne peuvent même pas être dérangés pour se réunir et en discuter. Ceux qui ont assisté au Sommet de la Terre la semaine dernière se sont mis d’accord solennellement pour continuer à fourgonner les feux ravageurs : par seize fois dans leur texte ils ont promis de poursuivre la « croissance soutenue », la cause première des dégradations de la biosphère (1).

Les efforts des gouvernements ne s’attachent pas à sauver la Terre vivante de la  destruction, mais à sauver la machine qui la détruit. Chaque fois que le capitalisme consumériste se trouve bloqué par ses propres contradictions, les gouvernements se démènent pour dépanner la machine, pour assurer — alors qu’elle consume les conditions qui permettent nos vies — qu’elle tourne plus vite que jamais auparavant.

La pensée que ce pourrait être la mauvaise machine, attelée à la mauvaise tâche, ne peut même pas être exprimée dans la politique dominante. La machine enrichit largement l’élite économique, tout en coupant l’élite politique des mouvements de masse qu’elle pourrait avoir à affronter autrement. Nous avons notre pain ; maintenant nous errons, dans une rêverie envoûtée, entre les jeux du cirque.

Nous avons utilisé nos libertés incomparables, chèrement acquises par nos prédécesseurs, non pas pour manifester en faveur de la justice, de la redistribution, de la défense de nos intérêts communs, mais pour rechercher les décharges de dopamine déclenchées par l’achat de produits dont nous n’avons pas besoin. Les esprits les plus inventifs du monde s’emploient non pas à améliorer le sort de l’humanité mais à concevoir des moyens encore plus efficaces de stimulation, pour compenser l’atténuation des satisfactions que procure la consommation. Les dépendances mutuelles du capitalisme consumériste font que nous conspirons tous involontairement dans le saccage de ce qui pourrait être la seule planète habitable. L’échec de Rio de Janeiro appartient à nous tous.

Cet échec marque, plus ou moins, la fin de l’effort multilatéral pour protéger la biosphère. Le seul instrument mondial efficace — le Protocole de Montréal sur les substances qui dégradent la couche d’ozone — a été adopté et mis en œuvre des années avant le premier Sommet de la Terre de 1992(2).  C’était l’un des derniers fruits d’une autre ère politique, dans laquelle l’intrusion dans le marché en vue du plus grand bien n’était pas considérée comme un blasphème, même par les gouvernements de Thatcher et Reagan. Tout sujet valable discuté depuis lors a conduit à des accords faibles et inapplicables, ou à pas d’accord du tout.

Il ne s’agit pas de suggérer que le système global et ses réunions annuelles de plus en plus dénuées d’objet disparaîtront ou même changeront. Les gouvernements qui ont permis la faillite du Sommet de la Terre et de toutes les réunions semblables ne manifestent aucun sens de leur responsabilité dans ce résultat, et ne semblent pas dérangés par la pensée que si un système n’a pas fonctionné pendant vingt ans, quelque chose ne va pas dans le système. Ils s’en vont, sachant qu’il n’y a pas de sanction politique ; que les médias sont aussi absorbés que nous tous dans le quotidien consumériste ; que leur contribution sera oubliée quand les générations futures auront à se colleter avec la situation catastrophique qu’ils ont laissée derrière eux. (Et c’est à nous tous qu’ils font la leçon sur notre responsabilité.)

Il ne s’agit pas non plus de suggérer l’abandon du multilatéralisme. Les accords sur la biodiversité, les océans et le commerce des espèces menacées peuvent réaliser une atténuation marginale de l’assaut tous azimuts que la machine consumériste a déchaîné contre la biosphère. Mais c’est à peu près tout.

L’action — si action il y a — se situera principalement ailleurs. Ceux des gouvernements qui conservent un intérêt pour la planète Terre devront agir seuls, ou en accord avec des nations dans les mêmes dispositions. Il n’y aura aucun moyen de retenir ceux qui feront cavalier seul, aucun moyen de persuader les électeurs que leurs actions seront accompagnées par celles d’autres pays.

Il paraît maintenant évident que nous avons manqué la chance d’éviter deux degrés de réchauffement global. De même qu’il est évident que toutes les autres limites de la planète seront franchies. Alors que faisons-nous maintenant ?

Certains répondront par l’abandon, ou au moins par le retrait de l’action politique. Pourquoi, demanderont-ils, devrions-nous nous tracasser, si la fin inévitable est la destruction de tant de ce qui nous est cher : forêts, ruisseaux, marais, récifs coralliens, banquises, glaciers, chants d’oiseaux et chœurs nocturnes, le climat doux et constant qui nous a été favorable si longtemps ? Il semble qu’il y aurait au moins trois raisons.

La première est d’étaler la destruction sur une période aussi longue que possible, afin de permettre à nos enfants et petits-enfants de goûter un peu des  merveilles et des délices du monde naturel et des vies paisibles et sans trouble qui nous ont été données. N’est-ce pas un but valable, même s’il n’y en avait pas d’autre ?

La deuxième est de préserver ce que nous pouvons, dans l’espoir que les conditions puissent changer. Je ne crois pas que la machine à dévorer la planète, servie par une armée de mécaniciens, lubrifiée par des injections constantes d’argent public, s’effondrera avant les systèmes vivants dont elle se nourrit. Mais je pourrais me tromper. Ne serait-ce pas un terrible gâchis que de permettre la disparition du tigre, du rhinocéros, du thon rouge, du megapenthes lugens et de l’abeille-coucou, de l’octospora humosa et de l’anémone-fontaine(3), sans combattre, si cette période d’exploitation intense devait se révéler de courte durée ?

La troisième est que, même si nous n’avons aucune influence sur les décisions prises ailleurs, nous pouvons faire beaucoup à l’intérieur de nos frontières. Le ré-ensauvagement — restauration massive d’écosystèmes — nous offre le meilleur espoir de créer des refuges pour le monde naturel, c’est pourquoi j’ai décidé d’y consacrer une grande partie des quelques années à venir, ici et à l’étranger.

Abandonner les accords mondiaux ou, plus exactement, l’espoir de les voir modifier substantiellement nos relations avec le monde naturel, est presque un soulagement. Cela signifie tourner la page de décennies de colère et de frustration. Cela signifie quitter un endroit où nous n’avons aucune influence, pour un autre où nous avons, au moins, une chance d’être entendus. Mais cela provoque aussi une grande tristesse, parce que cela signifie abandonner tant d’autres choses.

Était-ce trop demander aux gouvernements du monde, qui ont accompli des miracles tels que les bombardiers furtifs et la guerre des drones, les marchés mondialisés et les renflouements à coups de milliers de milliards de dollars, que de dépenser, pour sauver notre planète vivante, un dixième de l’énergie et des ressources qu’ils ont consacrées à ces projets ? Il semblerait, hélas, que c’était trop demander.

References :

1. http://www.slideshare.net/uncsd2012/the-future-we-want-rio20-outcome-document

2. http://ozone.unep.org/pdfs/Montreal-Protocol2000.pdf

3. http://www.guardian.co.uk/environment/series/name-a-species

Le Sommet de la Terre de Rio, Monbiot, Orru et le ridicule rigolo

 L’ami Jean-Paul Brodier m’envoie la parfaite traduction d’un papier récent du Britannique George Monbiot (ici). J’ai beaucoup parlé de Monbiot dans les premières années de Planète sans visa, et presque plus depuis un long moment. Il y a une raison : Monbiot a publié un papier étonnamment favorable, dans mon esprit du moins, au nucléaire. Cela m’a secoué, au point que j’avais oublié l’essentiel : Monbiot est un grand journaliste, et malgré tout un véritable écologiste. Que Jean-Paul soit donc doublement remercié. Pour sa traduction, et pour m’avoir conduit à retrouver la mémoire.

Vous trouverez ci-dessous trois textes. Le premier est donc celui de Monbiot, qui revient sur le formidable désastre qu’a été la conférence de Rio, soi-disant Sommet de la Terre. Le deuxième, je l’espère en tout cas, vous fera rire, et sur le même sujet s’il vous plaît. Bien involontairement, je le crois et le crains, le directeur général du WWF en France, Serge Orru, se livre à un désopilant exercice au sujet de Rio. Je vous laisse découvrir son cri publié aujourd’hui même dans le quotidien gratuit 20 minutes, cela vaut la peine. Et d’autant plus que je vous glisse en prime une offre de travail originale. Tandis que les Serge Orru touchent des salaires de cadres très, très supérieurs, le WWF fait refaire ses plates-bandes par des jardiniers « bénévoles ». Ah les braves gens !

1/ Monbiot

Comment la « soutenabilité » est devenue la « croissance soutenable »

La déclaration de Rio se torche avec les principes de l’action environnementale

En 1992, les leaders mondiaux se sont engagés sur une chose dénommée « soutenabilité ». Peu d’entre eux avaient une idée claire de ce que cela signifiait ; j’en soupçonne beaucoup de ne pas avoir d’idée du tout. Peut-être en conséquence, il n’a pas fallu longtemps pour que ce concept se mue en quelque chose de subtilement différent : « développement soutenable ». Puis il a fait un saut vers un autre terme : « croissance soutenable ». Et maintenant, dans le texte que le Sommet de la Terre 2012 (ici) est sur le point d’adopter, il a subi une nouvelle mutation : « croissance soutenue ».

Ce terme apparaît 16 fois dans le document, il y alterne indifféremment avec soutenabilité et développement soutenable. Mais si la soutenabilité a quelque sens, c’est à coup sûr l’opposé de croissance soutenue. La croissance soutenue sur une planète finie est l’essence de la non-soutenabilité.

Comme l’observe Robert Skidelsky, qui aborde ce sujet sous un angle différent, dans le Guardian d’aujourd’hui (ici) : Aristote ne connaissait l’insatiabilité que comme un vice personnel ; il ne soupçonnait rien de l’insatiabilité collective, orchestrée politiquement, que nous appelons croissance économique. La civilisation du « toujours plus » l’aurait frappé comme une folie morale et politique. Et à partir d’un certain point c’est aussi une folie économique. Ce n’est pas seulement ni principalement parce que nous allons nous heurter bientôt aux limites naturelles de la croissance. C’est parce que nous ne pourrons pas continuer longtemps à économiser sur le travail plus vite que nous ne lui trouvons de nouveaux usages.

Plusieurs des suppressions les plus scandaleuses proposées par les États-Unis — comme toute mention des droits, ou de la justice, ou de responsabilités communes  mais différenciées — ont été retoquées. Par ailleurs, la purge du gouvernement Obama a réussi, en rejetant des concepts tels que « modèles non soutenables de consommation et de production » et la proposition de découpler la croissance économique de l’utilisation des ressources naturelles.

Au moins les États appelés à signer ce document n’ont pas déchiré les déclarations du dernier Sommet de la Terre, il y a vingt ans. Mais en termes de progrès depuis lors, voilà tout. La réaffirmation des engagements de 1992 est peut-être le principe le plus radical de toute la déclaration.

Le résultat est que le projet de déclaration, qui semble destiné à devenir le document final, ne mène précisément nulle part. Cent quatre-vingt dix gouvernements ont passé vingt ans à s’efforcer de « prendre en compte », « reconnaître » les crises environnementales et à exprimer une « profonde inquiétude » à leur sujet, mais pas à faire quoi que ce soit.

Ce paragraphe de la déclaration résume le problème pour moi :
Nous reconnaissons que la planète Terre et son écosystème sont notre maison et que l’expression Terre Mère est commune à un grand nombre de pays et régions, nous notons que certains pays reconnaissent les droits de la nature dans le contexte de la promotion du développement soutenable. Nous sommes convaincus que pour atteindre un juste équilibre entre les besoins économiques, sociaux et environnementaux des générations présentes et futures, il est nécessaire de promouvoir l’harmonie avec la nature.

Propos aimables, n’est-ce pas ? Ils pourraient être illustrés par des arcs-en-ciel et des licornes psychédéliques, et collés sur la porte de vos toilettes. Mais sans aucune proposition de moyens de mise en œuvre, on pourrait tout aussi bien leur trouver une autre fonction dans les mêmes lieux.

La déclaration se caractérise par l’absence de chiffres, dates et objectifs. Elles est bourrée de platitudes insensées, comme une publicité pour une carte de crédit, mais sans la menace nécessaire. Il n’y a rien là sur quoi travailler, aucun programme, aucune notion d’urgence, aucun appel à une action concrète au-delà des mesures inappropriées déjà actées dans de précédentes déclarations molles. Son ton et son contenu conviendraient mieux à un discours de départ en retraite qu’à un enchevêtrement de crises globales qui vont s’aggravant.

Le projet, probablement la déclaration finale, est fait de 283 paragraphes de vent. Il suggère que les 190 gouvernements appelés à l’approuver ont, effectivement, fait une croix sur le multilatéralisme, fait une croix sur le monde et fait une croix sur nous. Alors que faisons-nous maintenant ? C’est le sujet que je compte traiter dans mon papier de la semaine prochaine.

2/ Le texte de Serge Orru

L’écologie est joyeuse !

Créé le 27/06/2012 à 04h21
Après le piètre accord de « Rio+Vain » et les vicissitudes de notre monde accaparé par la sinistrose et le déferlement des crises, si nous devenions des écolos joyeux ? Imaginons que les gaz à effet de serre deviennent des gaz à effet de rêves ! On ne peut pas uniquement entraîner les peuples dans des démarches rébarbatives, quand bien même les constats sont alarmants. Il nous faut aussi diffuser des pratiques écologiques avec la dynamique de la joie et de la bienveillance aux autres et à la nature, car « L’indifférence, c’est le fléau », chante Michel Jonasz.
La vie est belle et notre planète magique est à préserver absolument pour nous et nos enfants chéris. Oui à l’éco-système ! Non à l’ego-système ! Antoine de Saint-Exupéry nous le dit : « L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, tu as à le permettre. »

Serge Orru, directeur général
 du WWF France

3/La proposition de travail du WWF

Prochaine mission bénévoles en Ile de France

Prochaine mission en Ile de France
Jardinage le Jeudi 5 juillet 2012

Nous vous proposons une matinée de jardinage le Jeudi 5 juillet 2012 de 9h à 13h au siège du WWF France.
Votre mission consistera à nettoyer une parcelle et à planter des fleurs sur une autre.
Nous avons besoin de 6 bénévoles (sans connaissances particulières) encadrés par Jacques, bénévole responsable.

Si vous êtes disponible pour cette mission, vous pouvez envoyez votre confirmation à benevolat@wwf.fr

Merci d’avance et bonne journée!

Service mobilisation & bénévolat
Fondation WWF-France
1, carrefour de Longchamp
75016 Paris

Pierre Cunéo, dir’cab de Delphine Batho (et grand ami de l’oligarchie)

Le terrain est glissant, et je vais donc tenter de bien me tenir aux murs. Comme vous savez sans doute, Madame Nicole Bricq a été remplacée au ministère de l’Écologie par madame Delphine Batho, parachutée par Ségolène Royal dans sa propre circonscription législative des Deux-Sèvres, en 2007. Madame Royal avait en effet décidé de ne pas se représenter, et Delphine Batho devint alors députée. Avant d’être, ce printemps, sous-ministre de la Justice, puis ministre de l’Écologie, à la place donc de madame Bricq.

Une simple rumeur, il est vrai insistante, car elle est entre autres colportée par Europe-Écologie-Les Verts, prétend que madame Bricq aurait été virée pour cause de Shell. Elle aurait contrarié les intérêts de la transnationale en suspendant l’autorisation de forages pétroliers au large de la Guyane. Je ne dispose d’aucune information exclusive, mais ceux qui croient cette histoire non plus. En attendant mieux, je n’y crois guère. Madame Bricq grande écologiste, je n’y crois pas du tout. Je parierai que la vérité se trouve ailleurs. Ce qui ne veut certes pas dire que l’industrie du pétrole n’a pas joué un rôle dans cet embrouillamini.

Passons au sujet du jour. Madame Batho, bien que jeune – elle est née en 1973 -, est une redoutable politicienne. Ce qui est d’ailleurs son droit. Si je m’autorise ce qualificatif de « redoutable », c’est parce qu’elle vient d’une marmite dont le maître-queux s’appelle Julien Dray. Elle a été, à l’âge de 17 ans, présidente de la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL), puis responsable de SOS-Racisme, deux associations créées en fait par Dray pour le compte de son si cher François Mitterrand. Je sais assez de choses sur les mœurs de ces structures pour être assuré que madame Batho connaît la chanson. Beaucoup de chansons même.

Et voilà que j’apprends qu’elle vient de choisir Pierre Cunéo  comme directeur de cabinet. Inutile de vous dire que je n’ai jamais rencontré cette personne, mais cela n’empêche pas d’en dire quelques mots. Né en janvier 1975, il a donc 37 ans, et comme il a fait l’ENA et Sciences Po, comme il est Inspecteur des Finances, on se l’arrache. J’ai entendu dire qu’il avait reçu des propositions venant de différents cabinets ministériels. Il a choisi l’Écologie. Ma foi. Après avoir travaillé pour l’Insee, puis le ministère de la Défense, il embauche à la SNCF en 2008, au poste de directeur de la Stratégie ferroviaire et de la Régulation. La suite est à la hauteur : directeur de cabinet du patron de la SNCF, Guillaume Pepy, il est nommé en 2010 directeur du RER C.

Ne pas oublier l’année 2007, celle où Sarkozy est élu. On ne souhaite pas trop s’en souvenir chez M.Hollande, mais son ami de toujours, Jean-Pierre Jouyet, avait accepté sans broncher un poste de secrétaire d’État aux Affaires européennes dans le premier gouvernement Fillon. Pierre Cunéo était alors devenu le directeur-adjoint de cabinet de Jouyet, et même, d’après ce que je crois avoir compris, son ami. Fort bien. Je vous conseille d’écouter un petit reportage réalisé par Hervé Kempf en janvier dernier, au moment où sortent de table les membres du grand club d’influence appelé Le Siècle (ici). Je crois pouvoir dire que c’est instructif.

Poursuivons. Cunéo, haut fonctionnaire pouvant servir, selon les cas, la droite ou la gauche, est ami de Jean-Pierre Jouyet, lequel peut servir, de même, tout « le cercle de la raison » cher à Alain Minc. Jouyet est un habitué du club du Siècle, où se retrouvent discrètement banquiers, « grands journalistes », politiciens, patrons. Mais il a un autre talent, certes mineur, mais épatant tout de même : Jouyet est président du conseil de surveillance de l’Institut Aspen France. Et – quelle surprise ! quelle heureuse surprise ! -, Pierre Cunéo est le président du directoire de ce même Institut. On est vraiment très content pour eux. Pour nous, un peu moins.

Avant de vous livrer un élément important sur Aspen France, laissez-moi préciser les conditions de naissance de ce charmant machin. Aspen est une station de ski du Colorado, qui attire depuis bien longtemps les oligarchies américaines. Notez, et c’est vrai, qu’on peut être oligarque et mélomane, oligarque et amoureux de la peinture, de la littérature, des arts en général. Tel fut bien le cas de  Walter Paepcke, le fondateur en 1950 du Aspen Institute of Humanistic Studies, qui deviendrait l’Institut Aspen. Je n’ai ni le temps, ni vraiment le goût d’aller beaucoup plus avant. Cet Institut, qui n’a rien de secret, je le précise d’emblée, a mené depuis 60 ans une permanente campagne d’influence en faveur des transnationales et de l’American Way of Life. Avec l’aide de pontes démocrates et républicains, et très probablement de services officiels, éventuellement secrets. Je note par exemple que madame Paepcke était la sœur du considérable personnage que fut Paul Henry Nitze. Ce type a joué un rôle essentiel dans la définition de la politique américaine au début de la Guerre Froide, quand la menace de guerre nucléaire tétanisait le monde. Compte tenu de sa place, il n’y a aucun doute qu’il avait la confiance d’organismes civils comme la CIA, ou militaires comme la DIA. Peut-être davantage.

Vous me direz qu’on s’en fout, étant entendu qu’on parle là du frère de madame Paepcke. C’est juste. Mais Paepcke étant mort en 1960, sa veuve s’est ensuite appuyé sur son frère Paul Henry pour continuer l’œuvre. Et le frangin aura beaucoup donné pour ce qui ressemble furieusement à une entreprise d’influence planétaire. Financé par des fondations comme Rockefeller, Ford ou encore Carnegie, comptant à son bureau des anciennes ministres comme Madeleine Albright ou Condoleezza Rice, l’Institut organise des séminaires, des conférences et raouts, forme des petites élites proches de leurs vues dans quantité de pays du Sud. Oui, ça peut toujours servir.

Il existe plusieurs sections nationales de l’Institut Aspen, dont une, en Inde, que je vous recommande. Dans ce pays qu’on peut dire martyrisé par les choix politiques en faveur des transnationales, l’Institut Aspen local regroupe la fine fleur de l’oligarchie (ici). Sans le cacher le moins du monde – et pourquoi le ferait-il ? il en est fier ! -, Aspen présente comme partenaire-clé The Confederation of Indian Industry, qui regroupe les plus grands patrons de l’Inde. Ceux qui sont en train de tuer ce pays. Ceux qui le vendent. Ceux qui laissent crever les 650 000 villages de l’Inde réelle.

Et la France ? Oui, n’oublions pas la France. MM.Jouyet et Cunéo sont donc les responsables de l’Institut Aspen France. Et M.Cunéo s’apprête à jouer un rôle important au ministère de l’Écologie. C’est très bien. C’est d’autant mieux qu’Aspen France, jadis présidé par l’ancien Premier ministre Raymond Barre, a des vues concernant notre avenir commun. Dont « la compréhension de la mondialisation, des contraintes et des opportunités qui en résultent », comme l’indique son site internet, et « l’aggiornamento du modèle économique, politique et social français ». Oh, oh ! voyez-vous cela. L’aggiornamento. Ces gens, qui sont délicats, n’osent pas dire qu’ils veulent abattre les restes de l’édifice construit après 1944, celui du Conseil National de la Résistance. Ils n’écriront pas, les malins, qu’ils veulent ouvrir davantage tous les secteurs encore épargnés par les prédateurs. Voyons, ne sont-ils pas des humanistes ? Une idée de leur ton, à propos de l’Afrique, tiré d’un colloque de 2008 financé par la fondation Mérieux, c’est-à-dire l’industrie pharmaceutique : « La première [des opportunités] est que, dans la mondialisation, l’Afrique dispose d’avantages compétitifs considérables : l’espace – avec un continent quasi vide ; les hommes, avec un immense réservoir de main d’œuvre ; enfin les matières premières, dont l’Afrique dispose en quantité — c’est un avantage compétitif et c’est un avantage géostratégique majeur ».

Je suis sûr que cet accès de franchise vous fera plaisir. Et de même, d’apprendre qui fait partie du Conseil de surveillance en 2012. On trouve dans ce merveilleux aréopage des gens comme l’ancien patron des cimenteries Lafarge, le directeur général de Saint Gobain, ci-devant champion de l’amiante, le président d’Oddo Corporate Finance, banque d’investissement et de gestion des capitaux, le gérant d’Interfinexa, conseil en fusion et acquisition d’entreprises, le PDG du laboratoire BioMérieux, le PDG de GDF-Suez – eau, gaz, électricité, nucléaire -, le directeur général d’Oliver Wyman France, entreprise mondiale de conseil aux entreprises, etc, etc.

Cerise ultime sur ce gâteau un poil indigeste : parmi les partenaires d’Aspen France, outre une bonne partie des entreprises citées plus haut, on retrouve Total. Notre bonne vieille transnationale à nous. Celle des gaz et pétroles de schiste. Celle de Christophe de Margerie, son patron, qui est aussi le cousin par alliance de Jean-Pierre Jouyet, qui lui a fait rencontrer dans la tranquillité François Hollande. Total, rappelons-le, c’est la plus grosse boîte française, avec un chiffre d’affaires atteignant 180 milliards d’euros en 2008. Comme tout s’arrange au mieux ! Comme on se sent bien en famille ! Cunéo dirige Aspen, défenseur intransigeant de l’industrie transnationale, et fait tourner la petite boutique avec une aide désintéressée de Total. Le même Cunéo, devenu directeur de cabinet de la ministre de l’Écologie, aura chaque jour le nez sur des affaires en relation avec Total. Le premier qui parle de conflit d’intérêt est un homme mort.

La soudaine richesse des pauvres gens de Kenguir* (un anniversaire)

 In memoriam, 16 mai-26 juin 1954, mai-juin 2012

Je fête, et nous ne devons pas être si nombreux, le cinquante-huitième anniversaire de la révolte du camp de Kenguir, au Kazakhstan. Je vous préviens d’emblée que ce qui suit n’a rien à voir avec l’objet obsessionnel de Planète sans visa, c’est-à-dire la crise écologique. Mais il se trouve que, trois à quatre fois par semaine en ce moment, je pense à ceux de Kenguir. J’aimerais, où qu’ils soient, leur faire savoir qu’un être humain a allumé une bougie pour leur âme.

Nous sommes en Union soviétique, en 1954. Le Meilleur des Hommes, le Grand Camarade Staline, est mort le 5 mars 1953. Nul ne peut imaginer le deuil qui a frappé le monde. Lisez plutôt cette ode au Plus Grand Génie de Tous les Temps, signé du poète officiel Rashimov : « Ô grand Staline, Ô chef des peuples/Toi qui fais naître l’homme/Toi qui fécondes la terre/Toi qui rajeunis les siècles/Toi qui fais fleurir le printemps/Toi qui fais vibrer les cordes musicales/Toi splendeur de mon printemps,/Soleil reflété par des milliers de cœurs ». En France, L’Humanité titre en une : « Deuil pour tous les peuples qui expriment dans le plus grand recueillement leur amour pour le grand Staline ». Le siège parisien du PCF est tout enguirlandé de noir. Louis Aragon déclare : « On peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes – mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer ». Des milliers d’êtres en pleurs défilent lentement dans l’entrée de l’ambassade soviétique, pour signer un immense livre de condoléances.

Pendant ce temps, le Goulag. Des millions d’hommes y croupissent, la plupart sans avoir jamais rien fait. Ou prononcé une parole. Ou retenu une phrase. Parce qu’ils sont paysans. Ou bien Tatars. Ou encore pour avoir été prisonniers de guerre des Allemands en 1941, quand l’Armée rouge décapitée par Staline laissait entrer la Wehrmacht dans le pays comme dans du beurre. Des millions de détenus habitent des centaines de camps dispersés dans cet Archipel génialement décrit par Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne. Les mois qui suivent la mort du Meilleur Ami de l’Homme sont très difficiles pour les glorieux kapos qui gardent les miradors.  Lavrenti Pavlovitch Beria, qui a pris la succession, saura-t-il se maintenir au pouvoir ? Non, et c’est bien triste, car un tel homme manquera fatalement au monde concentrationnaire. Arrêté l’arme au poing par le maréchal Gueorgui Konstantinovitch Joukov, qu’il voulait liquider, il est buté d’une balle dans la tête le 23 décembre 1953.

Qu’on se mette à la place de ceux qui ont assassiné tant de millions de personnes depuis 1918. Il faut comprendre que cette instabilité au sommet met leurs nerfs à rude épreuve. Et de même, les détenus qu’ils gardent commencent à se demander si le moment n’est pas venu de relever la tête, ne serait-ce que pour voir une seconde le ciel. À Kenguir, dans les premiers mois de 1954, rien ne va plus. En février, un garde guébiste – c’est-à-dire un membre de la police politique – flingue un type qui, rapporte Soljenitsyne, avait tiré un billet de dix. Autrement dit, qui avait été condamné à dix ans de camp, dont il avait fait neuf ans et neuf mois. Il se fait donc tirer comme un lapin parce qu’il a décidé de pisser à côté d’une guérite en bois. Est-il dans une zone interdite ? Non. Les flics du camp, constatant sa mort, tentent de le déposer dans ce qu’on appelle « l’avant zone », ce qui aurait constitué une infraction. Mais les zeks – les détenus – se révoltent, saisissent des pelles et des pics, avant de charger le mort sur leurs épaules et de le ramener au camp.

Une minute. Un tel fait, soit le tir sur un homme qui n’a rien fait, est évidemment ordinaire. Nous serions en 1952 que rien ne serait arrivé. Et même dans l’hypothèse d’un mouvement de zeks, ceux-ci auraient aussitôt été bastonnés, et peut-être bien tués. Mais nous sommes en février 1954, je le rappelle, et commence alors un des plus beaux moments de la liberté humaine. Le camp de Kenguir est une ville de 20 000 zeks, dont la moitié sont des Ukrainiens, et un quart des Baltes ou des Polonais. Au retour de la victime, un anonyme lâche dans le noir d’un baraquement, au moment du coucher : « Frères ! Jusques à quand allons-nous continuer de construire et de récolter des balles en échange ? Demain, nous n’allons pas au travail ! ». Cet appel héroïque à la grève est repris de dortoir en dortoir, et le lendemain, c’est la grève. Ce premier essai est brisé en deux jours.

Est-ce fini ? Bien sûr que non. La pâte lève, que nulle force ne peut plus contenir. À la veille du 1er Mai, sentant monter quelque chose d’inconnu, les bureaucrates en chef du camp font entrer 650 de ceux que le régime nomme les « socialement proches ». Il faudrait un livre pour seulement approcher cette réalité-là. Les « socialement proches » sont les truands, le plus souvent d’un individualisme et d’une violence sans limites. Dans les îles et îlots du vaste Archipel, ces voleurs ont toujours joué le jeu des assassins, en frappant, volant, tuant volontiers les 58, c’est-à-dire ceux arrêtés, selon l’article 58 du code pénal stalinien, pour « activités contre-révolutionnaires ». Le jeu des chefs du camp est limpide : ils entendent casser le mouvement grondant des zeks en faisant entrer dans les chambrées ceux qui possèdent des armes – au moins des couteaux – et ne reculent pas au moment de s’en servir.

Disons-le, c’est un excellent choix. Partout dans l’Archipel, l’usage des truands a permis de faire régner l’ordre policier. Mais à Kenguir, l’air de la liberté a commencé de souffler. Il se passe un événement inouï, sans aucun précédent : les truands fraternisent avec les politiques. Oh ! je suis bien incapable de décrire la magie complète de ces effusions. Si vous en avez la possibilité, lisez de toute urgence les pages que mon grand, mon noble, mon si cher Soljenitsyne y consacre dans le tome 3 de l’Archipel du Goulag (pages 234 à 269 de l’édition originale en français). Quel grand malheur que tant de lecteurs ne lisent pas. Ou ne sachent pas lire. La totalité de ce texte, mais ces pages-là un peu plus, sont un chant venu des profondeurs, à la gloire de la liberté. Contre l’autorité. Contre l’État. En ce sens, et je sais très bien ce que j’écris,  Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne, le slavophile, le chrétien orthodoxe, l’anticommuniste féroce était un immense anarchiste. Un frère. Je plains ceux qui le tiennent pour fretin, quand il était si évidemment géant.

Mais revenons à Kenguir. Le 16 mai, des héros inconnus brisent le mur séparant leur camp numéro 3 de deux autres. On ne peut imaginer plus fol défi à l’ordre. Les satrapes staliniens tirent et tuent treize détenus, puis laissent faire, espérant que l’affaire prendra la forme d’un viol de masse. L’un des camps ainsi libéré est en effet peuplé de femmes. Mais nul n’en touche aucune. Pas même l’un de ces truands qui n’auraient jamais hésité en d’autre circonstances. Dans la nuit, des libérateurs filent à l’isolateur – le cachot -, et en sortent 252 prisonniers. Dans les jours suivants, la grève générale insurrectionnelle est décrétée. Les promesses commencent, aussitôt trahies par les flics du lager. Une commission vient de Moscou, repart. Les flics rebouchent le mur. La révolte s’étend, se durcit, un Comité de grève voit le jour, qui durera jusqu’à la fin. On fabrique des piques et des couteaux, on pile du verre pour retarder l’entrée des soudards, s’ils entrent. Car il n’y a plus un seul garde-chiourme dans ce territoire miraculeusement libéré.

Je vous garantis qu’en écrivant ces mots, j’ai la main qui tremble. Je vous le garantis. Soljenitsyne raconte une atmosphère de grande fête politique, qui oscille sans cesse entre espoir et cauchemar. Les révoltés ont mis la main sur les vivres, et peuvent compter sur une eau abondante. Les affiches font leur apparition. On voit sur des bouts de papier l’essentiel de ce qu’il faut oser : « Les gars, tapez sur les tchékistes ! », ou bien « Mort aux mouchards, ces larbins des tchékistes ! ». Commentaire de Soljenitsyne : « Les heures de la liberté ! Des dizaines de kilos de chaînes qui vous tombent des bras et des épaules ! Ah, certes non ! on ne regrette pas ! Un jour comme celui-ci, ça en vaut la peine ».

La suite. Incursions et tirs de la flicaille stalinienne. Les insurgés creusent des galeries sous les murs reconstruits par les sbires, façon Gaza 2012. Ils créent une commission technique, et aussitôt une rumeur voit le jour : les zeks auraient mis au point des armes secrètes, qui feront merveille en cas d’assaut. Et le camp s’organise, sans l’État policier et ses chiens. La vie continue, et elle est incomparablement plus belle. On expérimente le vol d’électricité, et même la puissance des éoliennes. On ouvre un café. On fait de la musique. Parallèlement, les généraux staliniens débarquent à la queue leu leu sur un aéroport voisin. Ils viennent, repartent, montrent leurs épaulettes, se tâtent, téléphonent, regardent à la jumelle le camp de la liberté.

Nous sommes à un moment de grâce, qui ne peut pas durer. Les tueurs moscovites sont entravés, et depuis la mort de Beria, ne savent plus sur quel pied danser. Pactiser avec cette racaille ? Pouah ! Les mitrailler et disperser leurs cendres, comme ils ont fait pendant des décennies ? Et si le vent avait tourné ? Les salauds ont peur, ils hésitent. On organise des sommets où des émissaires passent d’un bord à l’autre, drapeau blanc au poing. Ceux de Kenguir ne savent jusqu’à quel point dire ce qu’ils pensent de ce régime atroce. Certains font semblant. D’autres moins. Les policiers continuent de flageoler.

Les détenus libres construisent une montgolfière, chargée de tracts, pour informer le monde du drame en cours. Elle se perd sur les barbelés de l’enceinte. D’autres ballons réussissent à atteindre la cité ouvrière toute proche. On a écrit sur le flanc des ballons : « Sauvez des coups les femmes et les enfants ». Car il y a des femmes et des enfants, nous sommes au paradis des travailleurs, n’est-ce pas ? Les flics harcèlent, ouvrent des brèches, photographient, filment, remplissent leurs dossiers. On tient assemblée générale sur assemblée générale, pour savoir s’il faut tenir, ou capituler. Mais il n’est pas question de retourner au chenil. Il est question de se battre, ou de mourir. Cela change de nos conforts petits-bourgeois, ne trouvez-vous pas, chers lecteurs de Planète sans visa ?

À la mi-juin, des tracteurs apparaissent dans la steppe. Pourquoi ? Et que tirent-ils ? On ne sait. On s’endort auprès d’une pique digne de 1789, alors que les assassins disposent de milliers d’armes automatiques. Assez ! Assez de ce faux suspense qui me semble tout à coup insupportable.  Le 26 juin 1954, à 3 heures et demie du matin, les staliniens montrent leurs crocs. 1700 soldats, 98 chiens, cinq chars T-34 encerclent le camp, puis l’envahissent. On dit que les militaires, qui tiraient et tuaient sans discontinuer, étaient ivres. Ils étaient en toute certitude des ordures. Les chars écrasent les vivants, fichés à l’entrée de leurs baraquements. Et que peuvent des cailloux et des bâtons, fussent-ils de métal, contre les coques d’acier trempé ? Nul ne sait combien moururent ce jour-là. 500 ? Ni combien furent assassinés ensuite, après des procès truqués.

Moi, je vous le dis, les héros de Kenguir sont entrés dans mon panthéon personnel, et n’en sortiront plus jamais. En ces jours d’anniversaire, je pense à eux tous. Je verse ma larme. La bougie du souvenir brûle, lentement. Je sais ce qu’est la liberté. Je sais la reconnaître où elle apparaît. Et je sais la tyrannie, quel que soit son masque. Et il en est beaucoup.

* J’ai bien entendu pensé à ce film de Volker Schlöndorff, Der plötzliche Reichtum der armen Leute von Kombach, connu en français sous le titre : La soudaine richesse des pauvres gens de Kombach. Je l’ai vu à Paris au moment de sa sortie, en 1971 je crois. J’avais en tout cas 16 ans. J’espère que ma mémoire ne me trompe pas. Je revois des scènes en noir et blanc, dans la neige et les bois, dans le froid et la désolation de la misère. Je revois une révolte sans espoir. Mais nécessaire, mais cruciale, mais vitale. J’espère que je n’invente pas.