Archives mensuelles : septembre 2013

Le monde a choisi la cécité (sur le climat)

Pour moi, une journée de deuil, et je ne m’épancherai pas. La crise climatique s’aggrave, elle est peut-être hors de contrôle (ici), nul ne sort dans les rues pour hurler. Cinquième rapport du Giec. Le désastre est déjà là. France-Inter consacre trois minutes à ce drame absolu dans son journal de 13 heures, et puis passe aux choses sérieuses. Madame Duflot surjoue une indignation à propos des Roms qui, si elle était vraie, l’aurait conduite à annoncer sa démission. Voulez-vous que je vous dise ? Sa loi sur le logement, elle peut se la mettre quelque part. Ça vous choque ? Tant pis. Il est bon de temps à autre de vider son sac. L’heure est de toute façon aux ruptures franches, délaissant les susceptibilités. Et quand je parle d’Inter et de Duflot, il s’agit bien entendu des deux premiers exemples auxquels j’ai pensé. Il en est des centaines.

La dernière fois qu’on a osé parler dans ce pays, ce fut à propos de la torture de masse en Algérie. La dernière fois qu’il a fallu risquer sa vie, ce fut contre le fascisme. La dernière fois que l’on a volontairement omis une vérité essentielle, ce fut sur le stalinisme. C’est à cette aune qu’il faut juger l’indifférence de notre époque au vaste dérèglement en cours du climat. Sauf que la stabilité du climat était la condition première de l’existence des sociétés humaines. Sauf que la menace sur tout et sur tous n’a jamais été aussi grande, de fort loin.

Noël Mamère, cocu volontaire et définitif (sur les Verts)

J’ai lu, comme certains d’entre vous, l’entretien accordé par le député-maire de Bègles, Noël Mamère, au journal Le Monde (ici). Il quitte Europe Écologie-Les Verts, mouvement auquel il a appartenu 15 ans. En dénonçant ce qu’il nomme La Firme, groupe supposément soudé par l’intérêt politicien autour de Cécile Duflot, ministre en titre du Logement. Mon premier mouvement, je dois le confesser, est de pure et simple moquerie.

Car tout de même ! Je me dois de rappeler que Mamère a commencé sa carrière politique en 1988, comme suppléant aux élections législatives du fils Mitterrand, Gilbert. Après avoir beaucoup grenouillé avec les socialistes, il fonde avec Brice Lalonde,en 1990, le mouvement Génération Écologie. Un groupe politique inventé par l’Élysée de François Mitterrand pour contrecarrer l’influence croissante des Verts de cette époque. Ce n’est nullement un secret : Mamère lui-même l’a raconté dans l’un de ses livres.

Avec Brice Lalonde, Borloo et Tapie 

Est-ce anecdotique ? Je ne crois pas. Génération Écologie a été une invention politicienne de bout en bout, qui a compté dans ses rangs cet excellent Jean-Louis Borloo. Lequel Borloo copinait de près, depuis le début des années 80 avec un certain Bernard Tapie. Le grand bonheur des deux hommes, pendant près d’une décennie, fut de racheter les entreprises faillies pour le franc symbolique, directement à la barre des tribunaux de commerce. Je m’égare ? Mais pas du tout !

Je vous parle d’un monde auquel vous n’aurez jamais accès. On s’y tape sur le ventre. On rit de la dernière pitrerie de tel ou tel, qui a baisé machin en beauté. On se moque de tel autre, qui n’a décidément rien compris au film des événements. On est entre initiés, pas ? Mitterrand, Mamère, Lalonde, Borloo, Tapie. Tiens, Tapie. En 1994, Mamère devient député européen sur la liste Énergie Radicale conduite par Tapie, téléguidé par un Mitterrand agonisant pour empêcher Michel Rocard de s’emparer du parti socialiste. Je n’y insiste pas : la manœuvre réussit à la perfection. Et dans la suite, Mamère entre chez les Verts.

Bon, je ne peux ni ne souhaite tout raconter. Mamère fait carrière, représente les Verts à l’élection présidentielle de 2002, juste après avoir annoncé son « irrévocable décision » de ne pas accepter le job. Bref. Il se comporte comme un politicien absolument ordinaire. Qu’il est. J’ajoute pour faire bon poids deux éléments. Le premier : chez les Verts, il s’est toujours entouré de porte-flingues qui, je pense, pourront se reconnaître. J’ai connu l’un dans une autre vie, et le cynisme avait emporté chez lui toutes les digues il y a déjà trois bonnes décennies. Quant au second, qui a taillé sa route, je ne saurai rapporter ici toutes les horreurs pures et simples entendues sur son compte. Et notez bien que je ne fréquente aucun de ces personnages. Aucun ! je le jure bien.

Petit-déjeuner à la brasserie de République

Le seul contact direct que j’ai eu avec Mamère doit se situer vers 2003. Pour une raison que j’ai oubliée, il avait souhaité prendre un petit-déjeuner avec moi dans une brasserie de la place de la République, à Paris. Je suis sorti de ce rendez-vous abasourdi par le bas niveau de connaissances et de réflexion de Mamère, à qui j’avais eu l’idiotie de dire que la crise écologique était une crise de la vie. Je le revois mâchouiller cette phrase, et la répéter comme s’il avait eu une quelconque révélation. Et puis plus rien. Jamais plus rien. Je n’ai plus jamais eu la moindre nouvelle, sans que cela m’ait enlevé, je crois, la moindre chose.

On croira après cela que j’en veux à ce grand garçon, et ce n’est pas vrai. Le pire que je puisse dire de son – désormais – ancien mouvement, c’est qu’à mon sens, Mamère était un de ses membres les moins dégénérés. L’un des plus sincères. L’un des plus sympathiques. Cela ressemble à un grand écart, mais c’est comme ça. Seulement, il se barre comme un nigaud, qui sera aspiré par le vide, sauf s’il se rallie à Mélenchon – peu probable – ou au parti socialiste, éventuellement après un  détour. Il est simplement lamentable que Mamère sorte de son mouvement sans seulement oser citer le nom du grand ordonnateur de toute ligne politique, à savoir Jean-Vincent Placé. Par peur ? Moi, j’ai réalisé ce printemps un long entretien avec Jean-Paul Besset (JPB) et Daniel Cohn-Bendit (DCB) , paru dans Charlie Hebdo (ici), qui n’aura intéressé personne, alors qu’il est d’une rare clarté. En voici un bout :

——-Extrait

Charlie : Vous étiez donc refaits. Mais par qui, dites-moi ?

DCB : Par  le bureau exécutif des Verts. L’appareil.

Charlie : Mais encore ? En dehors de Jean-Vincent Placé et de Cécile Duflot, on ne connaît personne.

DCB : Ce n’est pas parce que personne ne les connaît qu’ils n’existent pas. Ils ont la mainmise sur les Verts. Disons que Placé et quelques autres avaient la mainmise sur l’appareil national, mais aussi régional, par l’intermédiaire des bureaux exécutifs régionaux.

JPB : Qui ? Le bureau exécutif, avec à sa tête Cécile Duflot, dont le bras droit s’appelle aujourd’hui encore Jean-Vincent Placé. Au total, cela doit représenter moins de cinquante personnes.

Charlie : Mais qui est donc Jean-Vincent Placé ?

DCB : Je dirais volontiers qu’il est l’apparatchik qui nous a manqué. Personne, parmi nous, ne pouvait jouer ce rôle-là, car il est d’un cynisme absolu. Il se dit de gauche, mais tous ses comportements sociaux font penser qu’il est tout sauf de gauche. Par exemple, la manière dont il se comporte avec les autres. Dont il s’habille. Dont il va au restaurant. Et son cynisme est à l’œuvre jusque dans le contenu politique. Il voulait aller au gouvernement, bien sûr, mais s’il avait été ministre, il aurait tout défendu sans état d’âme, y compris le pacte budgétaire européen. Mais comme il n’a pas réussi, son message aux socialistes est aujourd’hui de dire : « Vous allez me le payer ». Placé peut vendre n’importe quel positionnement d’Europe Écologie Les Verts.

Charlie : Distribue-t-il, comme on le dit, des postes ?

JPB : Oui. Des postes de sénateurs, de députés, de conseillers régionaux. Bien sûr ! Nous avons autour de 250 conseillers régionaux, plus de 50 conseillers généraux. Mais bien au-delà de sa personne, Placé représente une face de l’engagement politique. Il ne s’agit plus pour lui et ses proches d’aider à la transformation sociale.  Il s’agit d’une affaire de gestion des élus et des postes. Ces gens-là, qui ont construit un univers clos, ne vivent plus que de la politique politicienne depuis des années. Comme ils sont toujours là, à la différence des simples militants, ils finissent par l’emporter. L’objectif final n’existe pas. Il faut conquérir toujours plus de parts de marché, ou en tout cas ne pas en perdre. Un type comme Dany n’a pas sa place là-dedans, car cela lui arrive de lire un livre, de s’occuper de son fils, d’aller au stade voir un match de foot (rires).  Placé y va aussi, au stade, mais dans la tribune des VIP. Pour s’y faire voir, pour nouer des contacts, pour activer des liens. L’écologie n’est pas davantage leur problème. La grande affaire, c’est de gérer la boutique, de négocier des places, d’avoir du pouvoir.

——-Fin de l’extrait————————–

La chute des maisons Besset, Cohn-Bendit, Durand et Mamère

Reprenons. Mamère omet de désigner le vrai chef du parti, dont chacun sait qu’il ne s’intéresse aucunement à l’écologie. Pourquoi ? Outre la peur déjà évoquée, il n’est pas impossible que quelques cadavres communs se trouvent dans les placards. En tout cas, c’est un désastre total. Les deux « inventeurs » d’Europe Écologie, Besset et Durand, sont sur la touche. Besset finit son mandat de député européen, et ne rempilera pas. Durand est viré comme un domestique de son poste de secrétaire national. Mamère est out, comme l’est Cohn-Bendit. La route est dégagée comme jamais pour Placé et sa camarilla. On ne peut nier l’évidence : c’est bien joué. Et les autres, tous les autres, se seront comportés comme les couillons qu’ils sont.

L’histoire du mouvement Vert, désolante depuis les origines, est à faire. Si je croyais davantage à cette politique-là, je l’aurais écrite. Mais n’y croyant pas même une seconde, je ne m’y collerai pas. M. Placé peut dormir sur ses deux oreilles. Je puis simplement dire, pour l’avoir observé en son temps, que le pouvoir démesuré d’un Placé et de son clan n’est jamais que répétition. Il y a vingt-cinq ans, lorsque Dominique Voynet affrontait Antoine Waechter en un combat dérisoire, la pièce était de même contour. Un groupe pour le moins étrange cornaquait Waechter et lui assurait de confortables victoires électorales au cours d’Assemblées générales du mouvement, soigneusement préparées. Des départements entiers – le Var, les Hauts-de-Seine – acquittaient rubis sur l’ongle des centaines de cartes d’adhérents fantômes, qui changeaient la donne. Et personne ne s’en souciait pourtant. Les amis d’Antoine Waechter s’appelaient entre eux La Famille, mot qui a la sympathique résonance que l’on sait, à peine mois sympathique que La Firme des proches de Duflot, évoquée par Mamère.

Au service de la bureaucratie

Certes, il y a eu de nombreux changements de personnes. Certains sont morts, d’autres ont abandonné la politique ou gagné d’autres rives. Mais fondamentalement, la pourriture morale a perduré. Une bureaucratie impayable – indifférente à la crise écologique, ô combien ! obsédée par les nombreux postes mis à disposition et la combinazione, ô combien ! – a fait son trou, profitant de statuts et règlements rendus volontairement abscons pour mieux contrôler l’appareil. Tous les chefs verts, de Bennahmias à Cochet, de Voynet à Blandin, de Hascoët à Buchmann, de Lipietz à Dessessard, et plus tard, de Contassot à De Rugy, de Coronado à Joly ont eu à connaître de ces mœurs, sans jamais oser moufter de peur de perdre pied, et de bientôt disparaître.

Je sais, pour en avoir discuté, de loin en loin, avec certains des acteurs de cette tragicomédie, combien la conscience de cette mascarade est partagée. Mais vu qu’aucun ne bouge ni ne bougera. Mais vu qu’aucun n’a fait ni ne fera l’histoire de cette longue descente aux enfers, j’en arrive à penser que M. Placé et Mme Duflot auraient grand tort de se gêner. Faut-il conclure que je n’attends rien d’un mouvement de cette sorte, dévoré de l’intérieur par des feux qui n’ont rien à voir avec l’écologie et la morale élémentaire ? C’est si évident que c’en est inutile. Planète sans visa se situe aux antipodes mêmes de cette démission de tous pour le service de quelques-uns.

“Vive l’abolition de la chasse !”

Ces deux articles ont paru dans Charlie Hebdo le 18 septembre 2013. Le premier est un entretien que j’ai mené avec Gérard Charollois ; le second un court récapitulatif de l’été. Au passage, les chasseurs du Var et des Alpes Maritimes ont désormais le droit de tirer des loups au cours de leurs habituelles battues au gibier. Deux loups ont été abattus en deux jours. Le loup est redevenu un gibier. Nous sommes retournés à la belle époque de l’éradication, entre 1870 et 1925. Le progrès, aucun doute.

Un mot sur Gérard Charollois, grand héros du mouvement antichasse. Ce type est réellement un cas. Aveugle, il est juge à Périgueux, où il préside la Chambre de la famille du tribunal de grande instance. Amoureux de la vie, de la nature, des animaux, il a été le vice-président du glorieux Rassemblement des opposants à la chasse (ROC), du temps de Théodore Monod. Il vient de publier une nouvelle édition de Pour en finir avec la chasse (éditions Imho) et il prépare une manif. Le 21 septembre, à 14 heures, place d’Iéna. Une partie de l’équipe de Charlie sera là, dont Cabu et Luce Lapin.

Vous organisez donc une manif contre la chasse, ce qu’on n’avait pas vu en France depuis des lustres. Mais pourquoi ?

(Il rigole) Pourquoi ? Mais parce que l’opposition à la chasse est en France majoritaire, et qu’il est grand temps de la rendre visible. L’association que je préside, la Convention Vie et Nature (CVN, www.ecologie-radicale.org) a commandé à la Sofres, en janvier 2011 un sondage. La question posée était celle-ci : « Êtes-vous plutôt favorable à ce que l’animal sauvage bénéficie, comme l’animal domestique, de la protection légale contre les actes de cruauté et les mauvais traitements ? ». 87 % ont répondu oui, et 7 % non. C’est écrasant ! C’est formidable ! Et pourtant, rien ne bouge.

Justement. J’allais vous dire : rien ne change. Vous avez l’explication ?

L’évidence, c’est qu’il y a divorce entre l’opinion publique et la classe politique. Cette dernière se sent obligée de s’agenouiller devant les fédérations de chasse, et tous les deux ou trois ans, les députés votent une nouvelle loi chasse pour faire plaisir au lobby. Franchement ! Certes, nous n’avons pas la puissance matérielle, la puissance financière des chasseurs. Eux, quand ils organisent une manifestation importante, ils louent des cars et font monter les leurs par dizaines de milliers. J’en sais quelque chose, car le 25 février 1989, au cours d’une grande manifestation du parti de l’extrême-chasse CPNT dans les rues de Périgueux, où je travaille, j’ai été pendu en effigie. Seulement, moi, je suis fier d’avoir essuyé leurs injures.

> Pour la manifestation que nous organisons le 21 septembre, nous n’avons pas un sou. CVN ne touche pas un euro de l’État, et je sais des sympathisants qui viendront à leurs frais de province, alors qu’ils sont aux minimums sociaux. C’est à ce prix, élevé, que nous entendons donner enfin une visibilité à ceux qui, en France, refusent et condamnent la chasse.

Sérieusement, vous la voyez venir, la fin de la chasse ?

Tout a une fin. Les combats de gladiateurs, les bûchers, le bagne, l’esclavage appartiennent au passé. Beaucoup, qui sont victimes du syndrome de la faiblesse, croient que la chasse est forte. C’est une illusion ! Je me suis battu des années – au passage, je salue la vaillance d’Allain Bougrain-Dubourg – contre la chasse à la tourterelle dans le Médoc. Tout le monde craignait une jacquerie, avec des incidents graves à la clé, en cas d’action de l’État. Il aura suffi de la dissolution du « comité tourterelles » des braconniers et d’une action judiciaire enfin concrète pour faire disparaître le problème.

>Tout l’édifice repose sur deux pieds vermoulus. Un, les fédérations de chasse sont les héritières directes de structures corporatistes créées par Pétain le 28 juin 1941, les sociétés départementales de chasseurs. Deux, les décideurs entretiennent la vision bucolique et passéiste d’une France qui n’existe pas.

La chasse est peut-être moribonde, mais elle bouge encore…

Les chasseurs étaient 2 millions 400 000 en 1975, ils ne sont plus qu’1 million 200 000, et encore ! car on compte les cartes distribuées et certains peuvent en avoir une départementale et une nationale. Le monde de la chasse se comporte comme une Bastille assiégée, comme si elle était à l’abri d’une ligne Maginot imprenable. Alors que l’Europe se dirige doucement vers l’abolition, la France s’obstine. Or il n’est plus possible que moins de 2 % de la population s’octroie des droits pareils sur la faune sauvage et le territoire national tout entier. C’est un déni de démocratie. Et n’oublions pas la question éthique : a-t-on le droit de tuer un être sensible pour se distraire ? Ma réponse est : NON.

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L’été des vautours anthropophages
C’est le bordel. Les paysans ont foutu le camp, des millions d’hectares retournent à la friche, le loup revient, les chasseurs sont de moins en moins nombreux. Et comme ils ont, par des pratiques comme l’agrainage, multiplié sangliers et cochangliers – croisements avec les porcs domestiques – les voilà dépassés. Ils n’arrivent même plus à tenir leurs plans de chasse départementaux. Les pauvres.

C’est dans ce contexte déprimé que l’été a passé. Mal, du moins pour les animaux. Les chasseurs les plus foldingues inventent chaque jour de nouveaux scénarios destinés à justifier leurs tueries contre le Loup, revenu d’Italie il y a vingt ans, ou l’ours, réintroduit dans les Pyrénées centrales à partir de 1996.

Mais les délires les plus inventifs concernent le Vautour. Il y en a quelques centaines en France, et c’est déjà trop. Des Alpes aux Pyrénées, passant par le Massif central, la presse régionale, chauffée par les fédérations de chasse, rapporte des faits-divers fantastiques. Ici, une randonneuse achevée par des vautours dans un ravin des Pyrénées-Atlantiques. Là des génisses en pleine forme attaquées par des escadrilles de vautours en folie. Genre : « Une génisse en pension au lieu-dit Fondorsol a été attaquée par une cinquantaine de vautours. Ces derniers ont réussi à (…) se jeter sur l’animal âgé de deux ans. Des vététistes passant à proximité n’ont rien pu faire ».

C’est le retour des chouettes clouées sur la porte des granges. En réalité, les vautours sont des nécrophages, et leur conformation physique les empêcherait de devenir des prédateurs, même s’ils en avaient envie. Variante à propos des blaireaux, accusés désormais de bouffer le maïs des gentils cultivateurs. Dans La République des Pyrénées du 29 août dernier, un « lieutenant en louveterie » s’est reconverti dans la chasse au blaireau : « Je viens d’en avoir trois, il a fallu creuser à plus de quatre mètres et ils m’ont esquinté deux chiens ».

Même les cerfs s’y mettent. En Haute-Saône, un chasseur émérite a été éperonné le 8 septembre par un cerf psychopathe. Commentaire éclairé de L’Est Républicain : « Le chasseur présentait une plaie de quelque 10 cm à la gorge, “à quelques millimètres de la carotide”, commente encore sous le choc, Serge Garnier ». Salauds de bêtes.

D’une catastrophe l’autre (souvenirs du nucléaire)

Pour les besoins d’un travail, j’apprends que sans les ingénieurs-chimistes qui ont rendu commercialement profitable l’invention du nylon, pas de bombe nucléaire. Le « projet Manhattan », qui fit sortir de terre en quelques mois les usines de Hanford et d’Oak Ridge, n’aurait pas existé sans le savoir-faire technique, technologique, matériel du groupe DuPont. Sans chimistes, excusez-moi de répéter, les équations des physiciens comme Fermi seraient restées dans les laboratoires. Je vous laisse penser. L’alliance de la chimie de synthèse et du plutonium (voyez le passionnant livre de Pap Ndiaye, Du nylon et des bombes, Belin, 2001).

Les accidents de 1956, 1961 et 1987

Si j’évoque ce fait, c’est qu’un autre me trouble profondément. Ou plutôt deux, ou trois, ou cent, nul ne sait ni ne saura jamais. Le 13 septembre (ici), le quotidien  The Guardian rapporte qu’en juillet 1956, en Angleterre, un avion gros-porteur américain est sorti de piste et a heurté violemment un silo abritant des missiles nucléaires, avant d’exploser. On s’en est sortis. Tout juste. En janvier 1987, un camion de l’armée de l’air britannique a dérapé sur une route verglacée, avant de se perdre sur le bas-côté. Il contenait des bombes H, à hydrogène. Et si ces deux exemples sont cités, c’est qu’ils ne figurent pas dans les listes officielles, qui comptent pourtant des dizaines de situations limites. Combien d’autres affaires cachées ? Par définition, on ne le sait.

Le 20 septembre, s’appuyant sur un document américain déclassifié, The Guardian, à nouveau, raconte une histoire à hurler (ici). Le 23 janvier 1961, aux États-Unis, un accident a bien failli décimer la population du nord-est du pays. Washington, Baltimore, peut-être New York auraient pu être rayées de la carte. Avec des millions de morts à la clé. Ce jour-là, un bombardier B52 a explosé en vol, relâchant du même coup deux bombes à hydrogène représentant 260 fois la puissance de la bombe atomique d’Hiroshima. La première bombe tombe dans un champ, l’autre dans une prairie. Par miracle, sans exploser. Ajoutons que le mensonge officiel, en Amérique, est que le nucléaire militaire n’a jamais mis en danger des vies américaines.

La gélatine des fûts radioactifs

Bien sûr, ils mentent comme des arracheurs de dents. Et ils sont en outre d’une ignorance qui, combinée à leurs autres défauts intrinsèques, peut VRAIMENT conduire au pire. En Belgique, l’analyse de 58 fûts de déchets radioactifs venant de la centrale de Doel vient d’être rendue publique. C’est digne d’intérêt. Si on a mené ce travail dans le site d’entreposage des déchets, c’est bien entendu parce que l’on avait un pressentiment. Et comme on avait raison ! 42 des 58 débordent d’une matière gélatineuse dont on ne sait rien, mais qui inquiète beaucoup, y compris chez nos damnés « experts ». Le phénomène était connu des nucléocrates depuis février, mais ces messieurs-dames n’ont daigné mettre au courant leur ministre de tutelle qu’en août. Mais à part cela, madame la marquise, tout va très bien. Le porte-parole de Belgoprocess, qui gère le dépôt de déchets, assure faire preuve de « transparence » et d’« ouverture ».

Que puis-je ajouter de sensé ? S’il existait en France des démocrates à l’ancienne – disons plutôt : à mon goût -, il est certain qu’EDF, AREVA, CEA et tous autres monstres ne pourraient jouer notre sort commun à la roulette russe. Or, ne s’amusent-ils pas au bord du gouffre depuis 70 années ? Comment se fait-il donc qu’aucun accident important n’ait jamais été admis chez nous ? Rien au moment des assemblages à Valduc (Côte d’Or). Rien au Sahara, où se déroulèrent les premiers essais. Rien à Moruroa, si loin de nos regards. Rien dans nos ciels tricolores, où circulent pourtant des avions nucléarisés depuis cinquante ans. Rien à bord des sous-marins. Rien dans les ports d’entretien – Toulon, Cherbourg, Brest. Rien sur les routes, où circulent toute l’année des engins de mort. Rien sur les lignes de chemin de fer. Rien, jamais.

Où sont passés les démocrates ?

Oui, s’il existait des démocrates à l’ancienne, capables d’aller choper au col tous ces salauds, eh bien, cela ferait une certaine différence. Mais sur ce plan-là aussi, rien n’est en vue. Les socialos sont ralliés à la bombe depuis Mitterrand l’atlantiste. Les ci-devant communistes ont toujours salivé devant la puissance de l’atome. Et la droite, n’en parlons pas. Mais c’est bien parce que nous sommes si faibles, si mous, si lâches que les puissants d’hier, d’aujourd’hui, de demain, peuvent continuer à mentir avec tant d’aplomb. Je sais que c’est facile à écrire. Je le sais bien. Et je sais aussi que ces mots dérisoires peuvent ressembler à de la bouillie masochiste pour les chats de ma défunte grand-mère.

Je sais tout cela. Mais mon désarroi est si grand, ce samedi finissant, que je ne peux m’empêcher. Certes oui, des craquements se font entendre d’un bout à l’autre de notre vieux monde. Mais quand ? Quant tout cela deviendra-il un espoir véritable, planétaire, vivifiant ? Hier et aujourd’hui, nos gouvernants ont pu installer en plein Paris leur Barnum de la Conférence environnementale. Désespérément attachés à leurs banquettes et strapontins, ces pauvres gens d’Europe Écologie-Les Verts ont fait semblant d’applaudir pour ne pas déranger leurs urgentes affaires de places. Cela va passer, mais un jour comme aujourd’hui, je me demande pourquoi nous sommes si cons.

Et les armes chimiques françaises, M.Hollande ?

Cet article a paru dans Charlie Hebdo le 11 septembre 2013

La morale est devenue un jeu télé. La France gaulliste a oublié les armes chimiques de B2 Namous. La France socialo a oublié les 5 000 morts d’Halabja.

Hollande est un magnifique rigolo. On le savait, mais son numéro sur la France éternelle, morale en bandoulière, crève le plafond. Il ne serait donc pas supportable que notre glorieux pays laisse un abominable dictateur – Assad – user d’armes chimiques contre ses petits nenfants.

Bon, on a le droit d’aimer les fables. On a aussi le droit de connaître l’Histoire. Le 16 mars 1988, des Mirage made in France larguent sur la ville kurde – irakienne – d’Halabja des roquettes pleines d’un cocktail de gaz sarin tabun et moutarde. 5 000 morts. Des gosses figés au sein de leur mère. Mitterrand, alors au pouvoir, s’en contretape et ne dit pas un mot. L’urgence est de soutenir Saddam Hussein, raïs d’Irak, contre les mollahs de Téhéran. Et que l’on sache, pas un mot de Hollande, en ce temps l’un des experts du parti socialiste.

Mais ce n’est pas exactement tout. La droite sarkozyste, si elle était autre chose qu’une bande, fermerait gentiment sa gueule. Or elle piaille. Or Fillon, Jacob, Copé et tous autres miment les donneurs de leçons. Il est vrai que ce n’est pas demain la veille qu’ils devront s’expliquer sur la base secrète B2 Namous.

Cette sombre affaire commence dans les cerveaux gaullistes dès le retour du noble Général au pouvoir, en juin 1958. De Gaulle a l’obsession qu’on sait : la grandeur, par la puissance. Et cette dernière ne peut exister selon lui sans la bombe, la vraie, la seule. La première bombe atomique de chez nous explose le 13 février 1960 dans la région de Reggane, au cœur d’un Sahara alors français. Ce qu’on sait moins, c’est que le pouvoir gaulliste deale ensuite avec l’Algérie d’Ahmed Ben Bella pour conserver au Sahara des bases militaires secrètes. Les essais nucléaires français, devenus souterrains, continuèrent dans le Hoggar, près d’In Ecker, jusqu’en 1966.

Pour la chimie, forcé, les choses commencent avant. La France a signé en 1925 une convention internationale interdisant l’utilisation d’armes chimiques, mais que valent les chiffons de papier ? Entre 1921 et 1927, l’armée espagnole mène une guerre d’épouvante chimique contre les insurgés marocains du Rif. Et l’on sait maintenant que la France vertueuse avait formé les « techniciens » et vendu phosgène et ypérite à Madrid.

C’est dans ce contexte sympathique que la France de 1962, celle des Accords d’Évian, arrache aux négociateurs algériens du FLN des contreparties à l’indépendance. Notamment le maintien de bases militaires. Outre Reggane et In Ecker, B2 Namous, un polygone de 60 kilomètres par 10 au sud de Béni Ounif, non loin de la frontière marocaine. Personne n’entend parler du lieu avant un retentissant dossier publié dans Le Nouvel Obs en 1997, sous la signature de Vincent Jauvert.

En résumé, nos vertueux soldats ont utilisé sur place des grenades, des mines, des obus et bombes, des missiles même, tous chargés de munitions chimiques parmi les pires. Jusqu’en 1978, c’est-à-dire jusqu’à nos héros bien connus, Raymond Barre et Giscard d’Estaing. Dans une note de l’état-major français, publiée par Jauvert, on peut lire : « Les installations de B2-Namous ont été réalisées dans le but d’effectuer des tirs réels d’obus d’artillerie ou d’armes de saturation avec toxiques chimiques persistants ; des essais de bombes d’aviation et d’épandages d’agressifs chimiques et des essais biologiques ».

Et la sarabande ne s’arrête pas là. En 1997, le ministre de la Défense – le preux rocardien Alain Richard est aux commandes – fait répondre à Jauvert : « L’installation de B2 Namous a été détruite en 1978 et rendue à l’état naturel ». En février 2013, le journaliste de Marianne Jean-Dominique Merchet révèle qu’un accord secret a été conclu entre François Hollande et l’Algérien Abdelaziz Bouteflika. Et il porte sur la dépollution de B2 Namous, « rendue à l’état naturel » trente ans plus tôt. Sans précision, le site, qui n’est protégé par aucune clôture, contiendrait bon nombre d’obus non explosés et des produits chimiques « à manier avec une grande prudence ». B2 Namous, combien de morts ?

Hollande, soldat de la morale universelle, n’a qu’un mot à dire pour que l’on sache enfin la vérité.