La mort au fond des containers

Ce papier a paru dans Charlie-Hebdo du 23 janvier 2013

Épidémie de cancers chez les dockers de Nantes Saint-Nazaire. Ces inconscients ouvrent chaque année des milliers de containers venus d’Asie ou d’Afrique, pleins de gaz toxiques et de pesticides.

Il va mourir, mais il ne le sait pas encore. En cette fin de l’année 2010, le docker Jean-Luc Chagnolleau se pose des questions. Ouvrir des containers du matin au soir, qui peuvent dégager les pires vapeurs, c’est un sacré risque. Il traîne d’ailleurs un vilain cancer du rein, et fait les comptes. Sur les docks du port de Saint-Nazaire, les malades et les morts se ramassent à la pelle.

Il décide d’y voir clair et lance avec deux potes de la CGT, Gilles Rialland et Serge Doussin, l’Association pour la protection de la santé au travail des métiers portuaires (1). En mars 2011, dans la foulée, un colloque réunissant scientifiques et dockers se tient à Nantes. La vérité commence d’apparaître : les dockers sont les victimes d’une hécatombe.

Chagnolleau se soigne, et se bat (2), mais il meurt en septembre 2011. Ses proches racontent : « Ce n’est pas normal de mourir à 55 ans. Ces années de maladie, c’est quatre ans de douleur psychologique, les attentes interminables des résultats des scanners et autres examens. Il avait la rage. Il nous disait sa haine envers ses employeurs, parce qu’il allait disparaître (3) ». Il meurt, mais l’association continue, car il y a de quoi. Doussin : « Il existe un lien entre son cancer et son activité au terminal Bois [du port de Saint-Nazaire]. Il a été en contact avec des bois traités aux fongicides, contenant des arséniates cancérigènes se concentrant dans le rein ».

Pour nos hautes autorités médicales, rien que du baratin. Le 6 octobre 2011, à peine plus d’un mois après la mort de Chagnolleau, un comité spécial de la Sécu, le Crrmp, refuse de reconnaître le cancer du docker comme maladie professionnelle. Mais note qu’au long de sa carrière, Chagnolleau a été exposé à des joyeusetés telles qu’« amiante, engrais, céréales et pesticides, bois et fongicides, solvants dont le trichloréthylène, gaz d’échappement… ». Et c’est à ce point-là de l’histoire que tout commence vraiment.

Les patrons aimeraient beaucoup qu’il n’y ait plus de syndicats, mais il reste pour le moment des vestiges, parmi lesquels le Syndicat National des Agents des Douanes (CGT). Dans un dossier un poil hallucinant (4), celui-ci raconte en préambule : « En France, des milliers de travailleurs (dockers, douaniers, déclarants en douane, magasiniers, chauffeurs routiers, logisticiens…) ouvrent chaque jour des conteneurs et y pénètrent pour un temps plus ou moins long afin d’y procéder par exemple à des opérations de contrôle ou de manutention ».

Résumons l’horreur. Une étude des médecins du travail allemands montre par exemple que « 97% des conteneurs testés au débarquement dans les ports de Hambourg et de Rotterdam présentaient des traces de gaz toxiques et dans des concentrations supérieures aux normes de sécurité dans 30% des cas ! ». Poussées au derche par la CGT, les Douanes françaises ont elles aussi fini par examiner 180 containers : « 28% ont révélé des taux de gaz toxiques supérieurs aux seuils de sécurité ».

Les marchands se foutraient-ils totalement de la santé du prolo ? Il ne faut rien exclure. En soi, l’affaire paraît pourtant simple. Chaque année, 550 millions de containers sont débarqués dans les ports du monde entier. Le Havre, notre champion national, en accueille 2,3 millions. Comme aucun contrôle n’a lieu, les pays exportateurs ont intérêt à utiliser massivement des gaz « de protection », des pesticides, des solvants, de manière que tout arrive en bon état commercial : les fruits exotiques, les bois tropicaux, les fringues, les jouets, les ordis, les meubles.

Commentaire de Chagnolleau en 2011, peu avant de mourir (5) : « Sur quelque 190 dockers que nous étions en 1992 à Nantes, nous en avons contacté 140. 87 de ces 140 personnes ont développé des maladies (dont 61 cancers). 35 d’entre elles sont décédées. À Saint-Nazaire, sur 160 dockers, on dénombre 43 malades et dix-sept décès parmi eux ». Mondialisation, on t’aime.

(1) http://www.appstmp.fr
(2) http://www.youtube.com/watch?v=P5mfPA8a6dM
(3) Ouest-France, 11 octobre 2011
(4) http://www.finances.cgt.fr/spip.php?article1147
(5) Viva, mai 2011 nike air max trainers nike air max trainers

12 réflexions au sujet de « La mort au fond des containers »

  1. HS:
    Un annonce à faire passer, merci à vous tous…
    Pour en finir avec la torture tauromachique dans la capitale des Cévennes :
    l’endroit où il faut être en 2013 !

    Une manifestation unitaire est organisée à Alès les 11 et 12 mai 2013.
    L’objectif : être plus de 5 000 manifestants dans une ville organisatrice de
    corridas, en pleine feria, et manifester trois fois en deux jours, pendant les
    corridas. Une action sans précédent pour dire non à la dictature tauromachique.
    Il faudra donc arriver à Alès samedi 11 mai avant 14 heures, pour repartir
    dimanche 12 mai aux environs de 20 heures. Alès est une ville fragile. Nous
    pouvons gagner si nous sommes nombreux. Cela dépend de chacun de nous. Un
    week-end à Alès pour sauver 18 taureaux de la torture programmée, cela vaut bien
    un petit sacrifice ! Nous manifesterons samedi après-midi, dimanche matin et
    dimanche après-midi. Tous les détails pratiques sur le site http://www.ales2013.com
    Inscrivez-vous si vous souhaitez venir en bus. Des départs depuis les
    principales villes de France.
    Toutes les associations et tous les militants sont les bienvenus, afin que
    l’unité ne soit pas un vain mot. Faites passer le message à vos connaissances !
    Rendez-vous samedi 11 mai à 14 heures, dimanche 12 mai à 9 heures et à 15 heures
    au parc du Bosquet, à côté de la mairie d’Alès.

  2. Bonsoir,

    Merci Fabrice.

    Je vous lis toujours. Suis fidèle. 😉
    Mais ma source est tarie.
    Je préfère m’abstenir de commenter sur des sujets graves, les autres savent mieux que moi. Merci a eux.

    Merci a toutes et tous de votre présence.

    Amitiés,

  3. Ces personnes sont en première ligne. On s’en rend assez vite compte quand on fréquente souvent, comme je le fait pour mes photos, le port de Saint-Naz ou ailleurs. L’air en vicié, et on sent surtout les émanations de soja OGM de Cargill. On imagine facilement tout le reste et avec quoi doivent être en contact les dockers, au point de contracter des saloperies mortelles. On imagine aussi facilement qu’il ne doit pas être très sain d’être poisson ou piaf dans ces secteurs…
    Mais en plus, autour, tout au tour, de loin en loin, en ville ou en campagne, l’épidémie de cancers de toutes sortes se déchaîne chez les humains de tous âges …des chiffres? Ou ça???

  4. Y aura-t-t-il un jour des cimetières industriels, à l’image des cimetières militaires ? Des quadrillages de croix blanches entourés d’herbe, sans allées, où viendraient se recueillir les familles, en souvenir du parent, de l’être aimé mort au travail.
    Où que l’on porte son regard, il n’y a plus que ça, pratiquement : des gens malades, des gens qui meurent.
    A naître, à vivre dans ce brouillard délétère, nous ne le voyons plus. D’ailleurs, ce brouillard est invisible, bien souvent.
    A n’exister que par écrans interposés entre le monde et nous, nous n’entendons plus le chant des oiseaux, nous ne voyons plus les fleurs sauvages, nous ne respirons plus l’humus des vieux arbres.
    Nous nous croyons protégés par nos écrans.
    Nous nous pensons sauvés par le travail que l’industrie nous octroie, tel un privilège à défendre à tout prix. Nous nous cherchons des refuges dans la consommation de choses futiles inventées pour notre bien-être, feignons-nous de croire.
    Et nous finissons par tomber comme les autres, morts au travail, morts à la guerre menée contre la vie.
    Mort à la guerre, détruire ce qui nous détruit… Comment, je ne sais pas. Mais ça urge, ô combien.

  5. Bonjour,

    et les radionucléides, vous oubliez les radionucléides?
    http://www.rtbf.be/…/belgique/detail_un-container-radioactif-en-provenance-du-

    -http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/1280279/2011/06/17/Du-the-vert-japonais-radioactif-intercepte-a-l-aeroport-de-Roissy.dhtml

    – -http://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/la-tres-questionnante-saga-de-l-97851

    http://japon.aujourdhuilemonde.com/japon-le-poisson-des-zones-contaminees-dans-les-cantines-cambodgiennes

    http://www.agencedh.com/component/content/article/36-asie-et-oceanie/466-maladie-inconnue-60-enfants-cambodge

    http://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/un-nouveau-genocide-en-preparation-114169

  6. Et puis ça aussi, qui apparemment n’a eu aucune suite:
    -http://sandrinebelier.wordpress.com/2012/11/29/fukushima-un-risque-de-contamination-toujours-bien-reel/

  7. Les rares fois où je vais chez Casto (où y’a tout ce qu’il faut), je respire un coup sur deux, tant l’air intérieur y est pollué par les innombrables marchandises dédiées à l’aménagement des maisons, et surtout, je pense aux gens qui y travaillent à longueur d’année.Là aussi il y a des études à faire.

  8. Cathou |

    Anne-Marie, impossible d’être présente mais je diffuse un maximum.

    Alès, Nîmes, Arles…. .
    A Alès,pendant très longtemps, des corridas et des courses camarguaises deci-delà mais face à ses rivales Nîmes et Arles, aidé par la mégalomanie extrême de Max Roustan, son député/maire, la feria s’est imposée un beau jour (pour toujours?) et un nombre grandissant d’Alésiens se sont découverts une passion pour la tauromachie (les enfants ne sont pas épargnés par ce spectacle).
    L’alcool coule à flot, les fous-rires se lâchent, les bagarres pleuvent et on applaudit en choeur la lente agonie et la mise à mort d’un grand nombre de taureaux en quelques jours.
    L’habit de lumière au firmament de sa gloire dans les arènes sous un tonnerre d’applaudissements!!! olé!
    J’avoue que, plus jeune, lorsque j’apprenais que le taureau avait pu matérialiser sa colère et sa haine en blessant un picador ou un toreador ou que la météo était exécrable, causant l’annulation de plusieurs corridas, j’étais ravie (je sais, pas très joli mais cela me faisait du bien à l’époque!).
    Chaque année, c’est le carnage et la beuverie auxquels je me suis toujours opposée en boycottant la feria.
    “C’est n’importe quoi, extrémiste!” clamait l’entourage, “c’est la tradition!” osaient la plupart mais c’est le minimum que je pouvais faire pour mes chers amis en robe noire que j’aime voir vivre au milieu des tamaris et des roseaux.
    J”habite désormais la Bretagne, sans regret; ici pas de mare de sang qui s’alanguit, telle une vague mourante, sur le sable mais un tapis d’algues vertes envahissantes (écologiquement très préoccupant certes mais pas barbare!), pas de société bigarrée ai-je réalisé après plusieurs mois; constat étrange pour moi qui suis habituée à une faune urbaine colorée enrichissante; c’est plutôt trop pâle par ici!!! pas d’accidents mortels dus à la pratique de la chasse…..ça repose! dans le Gard fait mêm’ plus bon rentrer chez soi en tracteur ou en voiture. Les 2 derniers en date, tout récemment: un paysan quittant son champ dans son tracteur tué net par une balle perdue et un monsieur conduisant sa voiture, madame à ses côtés, tué par une autre balle perdue. Oups! Ils innovent ces salopards de chasseurs Gardois, en toute impunité.
    Je savais risquée la pratique du VTT dans nos magnifiques Basses Cévennes en période de chasse mais voilà que désormais, il est risqué de se déplacer en véhicule.
    Hum!Pas grave! On peut faire les achats sur la toile en un clic, consulter le compte bancaire, échanger avec d’autres sur une planète étrange….C’est décidé! je ne bouge plus de chez moi, chui sauvée.Ouf!
    Mais que lis-je cher Fabrice? Des employés gazés et “pesticidés” dans la pratique de leur travail à quai? Cela ne s’arrêtera donc jamais!
    Me voilà bien ennuyée désormais. J’ai la cervelle pas oxygénée donc bien ramollie, la thyroïde qui s’auto-détruit, je suis maman célibataire sans pension, pauvre, évidemment (mais le plus insupportable, ce sont l’isolement et le manque de chaleur humaine au quotidien), il y a aussi la pression du pôle-emploi…….
    Je dois malgré tout envisager d’aller bosser pour le bien commun mais voilà, je me protège instinctivement contre toutes les formes de pollution (ondes, produits chimiques, aliénations diverses….).
    Vous enfoncez le clou Fabrice avec ce nouvel article.
    Quoique….
    Devenir un cobaye volontaire, oui, voilà la solution!
    Donc, en solidarité avec tous les cobayes de la terre, ceux d’ici et d’ailleurs qui meurent d’avoir trop respirés ces saloperies de produits chimiques dans les champs, dans les usines ou sur les quais, ceux qui se suicident étranglés par la presse économique bien huilée, je m’engage solennellement comme dockeuse; ainsi je ne donne pas cher de ma peau et ma mort prématurée aura peut-être un sens puisque ma vie ne semble plus en avoir.
    Morte au travail! finir ma vie de terrienne sous une belle croix blanche dans le premier cimetière industriel de l’hexagone. Je vais y réfléchir sérieusement Frédéric!

    Agréable soirée à tous.

    Cathou

    fév 1, 10:40 PM

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