Un dégueulis nucléaire made in America

Publié dans Charlie Hebdo du 6 mars 2013

À Hanford, on a fabriqué le plutonium qui a rasé Nagasaki. Le site, qui a la taille d’un département comme l’Essonne, dégueule du plutonium plein pot dans la nappe phréatique et le fleuve Columbia. Les autorités s’en cognent à fond.

Situons l’endroit : Seattle, la grande ville du nord-ouest américain, est à 260 kilomètres au sud-est du pays de l’atome. Le complexe nucléaire Hanford est aujourd’hui le lieu le plus pollué des Etats-Unis, qui compte pourtant un paquet de sites maudits. Avant le progrès, la région abritait des peuples indiens qui pêchaient le saumon dans le fleuve Columbia. On le sait d’autant mieux qu’en 1805, au cours de leur mythique traversée du continent américain, les capitaines Lewis et Clark ont descendu la Columbia jusqu’au Pacifique (1), rapportant l’émerveillement de l’expédition.

200 ans plus tard, le département Énergie de l’État d’Oregon écrit en 2006 : « Pendant plus de quarante ans, le gouvernement américain a produit du plutonium pour les armes nucléaires sur le site d’Hanford. Le processus a généré d’énormes quantités de déchets nucléaires et chimiques (…) [Les fuites] ont déjà atteint la nappe phréatique et finiront par rejoindre le fleuve (2) ».

Qu’y a-t-il de nouveau sous le feu nucléaire ? Rien. Une bricole. Le gouverneur local, Jay Inslee, a brutalement révélé le 22 février que six réservoirs enterrés, bourrés des déchets les plus radioactifs, sont percés, balançant dans le sous-sol un jus de radionucléides. Tout le monde sait que des dizaines de cuves fuient, mais cette fois, le sénateur Ron Wyden, président du puissant Comité fédéral de l’énergie, a fait les gros yeux et annoncé une inspection générale du site.

On peut commencer à pleurer, car l’Histoire de Hanford est rigolote de bout en bout. En 1943, les savants atomistes du Manhattan Project s’installent, sur une surface qui finira pas atteindre 1518 km2, à peine moins que la taille d’un département comme l’Essonne. 50 000 ouvriers construisent des centaines de bâtiments, on lourde les 1500 habitants de Hanford et les Indiens Wanapum, et vogue la galère.

Galère est le mot juste. La noble transnationale DuPont construit le premier vrai réacteur capable de produire du plutonium, qui permettra en 1945 d’envoyer un pruneau atomique sur la ville japonaise de Nagasaki. 75 000 morts d’un seul coup. Dès 1946, c’est une autre boîte privée, General Electric, qui assure la gestion du site, déchets compris. La priorité étant à la guerre – chaude avec les Japs, froide avec les Russkofs -, tout le monde se tape de savoir ce que deviendront les déchets. L’heure est au fast track, l’idéologie du plus court chemin pour arriver au but.

Tom Carpenter, directeur de l’association Hanford Challenge (3) : « La méthode Fast Track signifie que le dépôt a été conçu et construit en l’absence de technologies de stockage des déchets nucléaires sûres et sécurisées, dans l’espoir de les introduire plus tard, quand elles auraient fait leur apparition ». Vraiment pas de chance, car elles n’ont pas fait leur apparition, et en 1987, après 40 années de belle activité nucléaire, Hanford ferme. Officiellement, car le seul entretien des cuves, piscines, fûts, réacteurs en charpie, bâtiments en ruine coûte 2,5 milliards de dollars par an.

Mais pour la mise en sécurité, que dalle. Tant que les réacteurs – 9 au total ont fonctionné – crachaient de l’énergie, ils étaient refroidis par les flots généreux de la Columbia, qui a morflé beaucoup plus que ce qu’ont prétendu les militaires. 19 000 documents déclassifiés en 1986 (4) permettent de saisir l’énormité des rejets dans l’eau et des mensonges officiels.

Le bilan est simple : tout est pourri, pour une durée qui dans le cas du plutonium se chiffre en centaines de milliers d’années. Hanford, qui contient les deux tiers de tous les déchets nucléaires américains, est la propriété du département de l’Énergie (DoE) qui décide de la réglementation et des contrôles. Et il ne veut pas payer, car ce serait trop cher, et peut-être impossible. Tel est le nucléaire : on crée des poisons pour l’éternité et au bout de quelques décennies, on pleure sa mère. Tas de connards.

(1)    La piste de l’Ouest et le Grand retour (Phébus)
(2)    The Columbia River at Risk, juillet 2006
(3)    http://www.hanfordchallenge.org
(4)    http://www.geocities.ws/irradiated45rems/2page1.html

10 réflexions au sujet de « Un dégueulis nucléaire made in America »

  1. Pour celles et ceux qui ne connaîtrait pas, je leur conseille « Déchet, le cauchemar du nucléaire » de Laure Noualhat.

    Terrifiant mais instructif.

  2. Encore un constat accablant sur la marche du monde. Nous sommes cernés: pollutions radioactives, pollutions chimiques, l’air, l’eau, le sol, rien n’y échappe. Epuisement des ressources, destruction sans cesse accrue des espèces animales et végétales, agriculture industrielle qui empoisonne les humains et tyrannise les animaux. Aucune issue, aucune échappatoire.
    Et nos sociétés continuent leur chemin sans remettre quoi que ce soit en question, comme s’il ne se passait rien.

  3. Bonjour,
    L’homme prétentieux pense pouvoir maîtriser l’atome et pourtant, il n’en est rien ! Les exemples de Fukushima, tchernobyl sont là pour nous le rappeler ! Les déchets nucléaires, prochain fléau de la planète. Nous les avons enterrés, jetés à la mer… Les déchets, un jour ou l’autre, vont nous revenir à la figure comme un boomerang. La solution, c’est sortir du nucléaire, avant que la Terre ressemble à une poubelle radioactive !

  4. Juste une interrogation, les « grands pays miniers » ceux qui détruisent leur sol, leu sous sol, leur pays, ne sont-ils pas majoritairement des colons ?
    Comme si leur manque d’attachement à la terre était congénital ? Ou me trompe-je ?
    Bon, ca dépend si on raisonne en décennies ou en siècles, après tous les groupes humains ont migré ..

    @René :
     »Et nos sociétés continuent leur chemin sans remettre quoi que ce soit en question, comme s’il ne se passait rien. »
    Voila une phrase qui résume tout

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