EDF et Areva dans un bateau, tous les deux tombent à l’eau

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 12  mars 2014

C’est un vrai naufrage, mais il ne faut pas le dire, car le nucléaire, c’est la France. Du côté d’Areva, les chantiers apocalyptiques du réacteur EPR. Du côté d’EDF, 300 milliards d’euros à trouver. Il va falloir qu’on paie.

Grande, grande mais grande folie. Areva, notre si beau champion du nucléaire est dans une telle panade que si l’État n’obligeait pas la société française à garantir son avenir, elle fermerait ses portes. Comme on ne trouvera pas cela dans les journaux sérieux – ceux qui croquent les 50 millions de pub annuelle d’Areva -, Charlie se dévoue une fois encore.

Premier point, Areva perd du fric, le nôtre, car la boîte est censée nous appartenir. En 2011, coulage net de 2,5 milliards d’euros. Pas grave, dit l’autre, ça va s’arranger. En 2012, de nouveau, une perte de 99 millions d’euros. Pas grave, dit l’autre, qui est le patron en titre, Luc Oursel, ça va s’arranger. Le directeur financier Pierre Aubouin, avance l’hypothèse d’un bénéfice en 2013. Pas mal tenté, mais gravement foiré : les chiffres viennent de tomber, et la perte est de 494 millions d’euros l’an passé.

Que se passe-t-il ? Rappelons qu’Areva la bâtisseuse ne se contente pas de faire suer le burnous dans les mines d’uranium du Niger. Elle conçoit, fabrique et livre des réacteurs tout neufs. Et la période est pour elle cruciale, car son seul avenir concevable s’appelle EPR, pour Evolutionary Power Reactor. Finies les vieilleries, l’EPR va bouffer tous les marchés. Il est plus puissant, plus sûr, produit 22 % d’électricité en plus qu’un réacteur classique pour la même quantité de combustible nucléaire, et tout cela est normal, car l’EPR exprime le génie technique français.

Sur le papier. Dans la réalité, le bordel est complet. Il existe pour l’heure deux prototypes d’EPR en vitrine européenne, que l’on essaie tant bien que mal de terminer pour convaincre les gogos d’en acheter pour chez eux. Le premier, en Finlande, devait être livré en 2009, après une première pierre posée en 2005. On ne peut pas raconter le feuilleton, mais les dernières nouvelles ne peuvent que remplir d’allégresse un cœur antinucléaire.

Après l’annonce de multiples retards, la compagnie d’électricité finlandaise Teollisuuden Voima (TVO) vient d’avouer, début mars, qu’elle ne pouvait plus espérer d’Areva une date d’ouverture. 2018 ? Possible, pas certain. Les presque dix ans de retard ne sont pas perdus pour tout le monde, car l’EPR finlandais, qui devait coûter 3,2 milliards d’euros, pourrait atteindre, voire dépasser 9 milliards à l’arrivée. Tête des petits génies d’Areva.

Le deuxième EPR européen est en construction à Flamanville, dans notre belle Normandie. Les malfaçons y sont si nombreuses et massives que le chantier, lancé en 2007, a pris quatre années de retard, passant de 3,3 milliards d’euros à 8 milliards et plus. Le réacteur fonctionnera-t-il en 2016, comme promis, ou en 2017, comme l’assurent certains, ou encore plus tard ? En décembre dernier, Mediapart a révélé une énième mise en garde de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), pointant de « nombreuses non-conformités » qui devraient exploser un peu plus les délais.

Reste l’EPR chinois, commencé le dernier, mais qui devrait, sur le papier encore, ouvrir cette année. Il a connu son lot de problèmes, mais mystérieusement, tout irait bien. Le Figaro (7 octobre 2010), qui ne dit jamais du mal du nucléaire, se demande si les autorités de contrôle chinoises – la NNSA – ne seraient pas beaucoup plus coulantes qu’en Europe.
Résumons : tout va bien. Areva dilapide notre bas de laine en Finlande et en Normandie, et mise tout ce qui reste sur la corruption des bureaucrates chinois. Si ça ne marche pas, il n’y a plus rien. Plus de fric, plus aucun projet, et des concurrents attirés par l’odeur du sang : les Coréens de Kepco, les Amerloques de Westinghouse Electric Corporation, les Japs d’Hitachi alliés à General Electric.

Comme si tout cela ne suffisait pas, on commence à craindre un « peak uranium », sur le modèle du fameux pic du pétrole. Une étude parue dans Science of The Total Environment (The end of cheap uranium) inquiète pour de vrai les nucléocrates. L’auteur, Michael Dittmar, est un physicien, qui travaille à l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (Cern), à Genève. Son propos est simple : pour de multiples raisons, le temps de l’uranium (relativement) bon marché, c’est fini. Dès 2015, des tensions pourraient préparer des « sorties du nucléaire involontaires et peut-être chaotiques, avec des baisses de tension, des pannes d’électricité, voire pire encore ».

Areva, qui sait à quoi s’en tenir, prospecte loin de ses terres impériales du Niger, et tente en ce moment d’ouvrir des mines d’uranium au Nunavut, près de Baker Lake, en plein territoire des Inuit de l’Arctique américain. Une grande bagarre a commencé là-bas, dont on reparlera. Une certitude : sans Hollande et Ayrault, Areva serait dans le coma.

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Les 300 milliards d’EDF

S’il vous plait, ne pas confondre EDF et Areva. Les deux sont des entreprises nationales, mais la première distribue une électricité fabriquée – pour l’essentiel – dans des centrales nucléaires fabriquées par la seconde ou ses prédécesseurs. Vu ? Donc, comme raconté à côté, Areva coule. Eh ben, EDF aussi, mais d’une autre façon.

La boîte se retrouve avec un parc vieillissant de centrales prévues, au départ, pour durer trente ans. Or la moyenne de leur âge est de 29 ans, et bien que la durée légale soit désormais de quarante ans, cela ne suffit pas. Idéalement, il faudrait passer au nouveau réacteur EPR, mais vu ses retards colossaux, EDF préfère miser sur un lobbying qui permettrait de rafistoler et maintenir les vieilleries jusqu’à cinquante ou même soixante ans.

Seulement, la remise à niveau de la sécurité de telles installations, de manière à gagner dix ans, coûterait 100 milliards d’euros. Pour la reconstruction des 19 centrales actuelles, il faut rajouter 200 milliards, répartis sur 50 ans, ce qui est pure démence.

Qui le dit ? Un document interne d’EDF, publié par le Journal du Dimanche. L’addition est loin d’être complète, car nul ne sait combien coûterait la déconstruction des centrales débranchées. Pour mémoire, le démantèlement du surgénérateur de Creys-Malville – Superphénix -, arrêté en 1997, n’est toujours pas terminé, et pourrait coûter entre deux et trois milliards d’euros à l’arrivée, si arrivée il y a. Flipper sa race n’a pas de prix.

13 réflexions au sujet de « EDF et Areva dans un bateau, tous les deux tombent à l’eau »

  1. Si je resume:

    a) Adam Smith avait compris que l’economie ne depend pas des ressources naturelles mais des ressources humaines;

    b) Keynes a montre comment la croissance peut se construire sur elle-meme, sans avoir besoin d’un support materiel autre que symbolique (avec ses « champs billettiferes », depots souterrains de billets de banques que l’etat enterrerait et dont il vendrait les droits d’exploitation a des entreprises privees, et dont Keynes a montre que ce procede engendrerait de la croissance, mais qui fut implemente de maniere plus politiquement correcte avec les barrages de la Tenessee Valley Corporation, declines dans d’innombrables fiascos desastreux dans le Tiers-Monde, comme la Damodar Valley Corporation, etc.)

    c) Finalement avec le nucleaire on est en train d’experimenter la croissance purement basee sur l’aggravation des conditions materielles de vie, sur la mise en danger de la vie d’autrui et de tous, sur l’accroissement de la vulnerabilite… Meme plus besoin du pretexte de construire des barrages! La guerre, les maladies, la pauvrete, seraient-elles, elles aussi, bonnes pour l’economie et la croissance?

    Finalement la boucle est bouclee, la croissance serait une pure creation de la volonte, qui n’a aucun rapport avec aucune ressource ni condition materielle, qu’elle soit positive ou negative!

    Cela se rapproche de plus en plus de Lionel et sa « Wertkritik »…

  2. Ce que j’espere, c’est que les quelques gouvernements et fonctionnaires sur la planete qui essayent encore de vendre le nucleaire a leurs populations, jouant sur une certaine idee du « genie Francais » associee a un douteux prestige militaro-industriel, lisent Fabrice Nicolino!

    Et quand est-ce que nos « responsables » qui ont de plus en plus de mal a cacher leur tete dans le sable se resigneront a nous parler comme a des adultes? Cela fait longtemps qu’on a tous compris qu’il va falloir payer (sauf peut-etre les technocrates, si occupes a calculer comment gagner encore un peu de temps qu’ils seront les derniers a voir les choses en face)!

    La France attends peut-etre encore son Gorbatchev du nucleaire, pour s’entendre dire, « Ceux qui arrivent trop tard sont balayes par l’histoire »…

  3. EDF à la Centrale du Blayais.Le suicide d’un agent.
    Une note de service fait part de l’absence définitive de cet agent, sans explication.
    Devant la surprise de certains sur tant de sécheresse et la demande au chef de service ,de faire quelque chose ,en commun, en direction de la famille,il leur a été répondu NON !
    On ne dit rien ! silence total !silence EDF …

  4. Laurent Fournier,

    Ah ! Enfin ! Un petit écho ! ;o)
    Ça me fait plaisir car depuis plus de 4 ans que j’essaie d’introduire ici le travail magistral de penseurs comme Anselm Jappe ou Moishe Postone qui ont cerné la forme fétichiste de vie qui caractérise le capitalisme.

  5. mes « tracas » du 23 août dernier, et rien ne semble s’améliorer.
    à quoi bon se prendre la tête pour l’aluminium dans les vaccins, la construction d’un aéroport, l’extermination des bébêtes qui « dérangent » et l’extermination des bébêtes qui ne dérangent pas en attendant l’extermination des humains qui dérangent,
    quand d’autres nouvelles disent que le 21 aout l’humanité commence à « taper » dans les réserves qu »il n’y a pas donc à bouffer dans l’assiette des générations futures, et que la production de gaz à effet de serre a atteint à la même date son maximum et que maintenant on « travaille » au réchauffement climatique,
    quand j’apprends aux infos de France 2 pendant le journal sur lequel je viens de zapper que l’EPR de Flamenville couvre une superficie de 51 Ha, alors que pour avoir la même production d’électricité, il faudrait 6000 éoliennes qui occuperaient 6000 Ha, et ajoute le gugusse, encore faut il qu’il y ait du vent,
    quand j’entends à la radio que la sacro sainte croissance va repartir aux Etats Unis en 2015 car le cout de la main d’œuvre sera 35% moins cher qu’en France grâce principalement aux merveilleux et non polluants gaz de schiste,
    quand je sais que des zécolos bon chics bons genres posent régulièrement leur cul dans un avion parce que c’est très tendance d’aller à l’autre bout de la planète voir ce qui s’y passe (tiens, finalement la boucle est bouclée puisque cela contribue largement au réchauffement climatique)
    et pour conclure sur une note optimiste, je me dis que nos enfants et nos petits enfants ont de la chance car nous aurions pu ne pas les aimer.

  6. L’EPR a une emprise au sol de 51 hectares ? Et quand un avion tombera dessus et qu’il fuira, son emprise passera à plusieurs millions d’hectares stérilisés (si on peut dire…) pour des décennies.

  7. Il me semble qu’il n’y a pas que Creys-Malville, il y a le restant de la centrale de Brennilis, que personne n’a réussi à démanteler (seuls les pro-nucléaire peuvent faire les surpris), et dont le chantier se transforme en gouffre financier (la dernière fois que j’ai lu quelque chose à ce propos, c’était dans le Canard en 2010).
    Brennilis, pourtant plus petite que les centrales suivantes !

  8. A Bianca

    C’est technique, lorsqu’EDF, GDF et consors auront mis la main sur toutes les réserves de bois, les usagers historiques du bois de feu, (les plus humbles) devront se remettre à consommer l’électricité et le gaz du réseau, c’est tout bénef…

  9. Le nucléaire ne fait plus recette.

    http://energeia.voila.net/nucle/nucleaire_monde.htm

    La puissance cumulée de tous les réacteurs nucléaires dans le monde n’a guère évolué depuis quinze ans.

    De son côté, la production d’électricité nucléaire diminue depuis 2006 alors que son pourcentage dans la production mondiale d’électricité diminue depuis 1995.

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