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Le visage monstrueux de l’industrie chimique

Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

samedi 11 octobre 2014

Dans Un empoisonnement universel, un voyage érudit et serré qui nous mène des champs de bataille de la guerre de 1914 au siège des Nations Unies, Fabrice Nicolino montre sans ambages la face monstrueuse et dévoreuse de vies de l’industrie chimique. Il en instruit le procès, charges accablantes à l’appui.

 


Un empoisonnement universel : le titre du dernier livre de Fabrice Nicolino ne fait pas dans la dentelle. Il en rajoute et joue sur la peur du lecteur, pense-t-on avant d’en entamer la lecture. Quatre cent quarante-cinq pages après, le scepticisme n’est plus de mise.Et c’est quelque peu sonné que l’on arrive au terme d’un voyage érudit et serré qui nous a transportés des champs de bataille de la guerre de 1914 à ceux de la guerre irako-iranienne des années 1980, de l’usine de Bhopal, en Inde, à celle d’AZF à Toulouse, du siège de Bayer à celui des Nations-Unies.Un constat accablant

Le constat est accablant : en un siècle l’industrie chimique, devenue une machine infernale n’obéissant qu’à ses intérêts propres, a réussi peu à peu à empoisonner la terre et ceux qui l’habitent.

L’auteur fait la part des choses. Il rappelle avec honnêteté que sans l’invention des engrais azotés la production agricole n’aurait pas atteint les niveaux actuels, que le DDT a sauvé des vies humaines au lendemain de la seconde guerre mondiale…

Mais comment oublier l’autre face de l’industrie chimique, sa face noire, monstrueuse et dévoreuse de vies ? C’est celle-là dont Nicolino instruit le procès. Il est accablant.
Les pièces ne manquent pas.

L’auteur en déroule quelques unes solides, argumentées et difficilement contestables : les pesticides, omniprésents, et responsables – en témoignent « des centaines d’études scientifiques » – de la « dégradation des organismes vivants, dont nous sommes » ; des plastiques et autres résidus de médicaments qui ont envahi la terre et les mers ; des perturbateurs endocriniens dont l’homme s’ingénie par ses inventions à allonger la liste mortelle ; de l’eau naturelle qui ne l’est plus vraiment et est devenue un produit industriel…

Qui est responsable ?

Qui incriminer face à un tel bilan ? Des scientifiques, bien sûr, coupables d’avoir vendu leur âme au diable à l’image de Fritz Haber, un Allemand très nationaliste qui a obtenu en 1918 le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur l’ammoniac alors qu’il aurait dû être pendu haut et court pour avoir dirigé les recherches sur les gaz de combat utilisés une première fois à Ypres, en Belgique, ensuite dans beaucoup plus de pays qu’on n’image.

Mais les chimistes ne sont pas seuls. L’entreprise d’empoisonnement général décrite par Fabrice Nicolino est inséparable des groupes industriels qui la mènent. Certes l’IG Farben a été démantelée après guerre, coupable de s’être placée au service de l’appareil militaire nazi, mais ses rejetons sont toujours là (Bayer, BASF, Agfa…) à côté des grands noms de la chimie mondiale, Dow Chemical, DuPont, Rhône-Poulenc (rebaptisée Aventis), le britannique ICI et de quelques autres.

Cette industrie qui brasse des milliards de dollars et déverse chaque année quelques trois cents millions de tonnes de produits divers fait la pluie et le beau temps en toute impunité. Elle inonde le monde de substances chimiques sans véritables garde-fous.

D’ailleurs, personne n’est en mesure d’évaluer le nombre de celles-ci. Le CAS (Chemical Abstrats Service), l’organisme chargé d’en tenir la comptabilité, estime leur nombre (en augmentation continue) à 85 millions, dont plusieurs dizaines de millions disponibles à la commercialisation.

La puissance des industriels face au politique

En bon enquêteur, Fabrice Nicolino met en parallèle ce dernier chiffre et celui des trente mille substances chimiques dont l’enregistrement a été – on ne peut plus laborieusement – rendu obligatoire par les autorités européennes au nom de la protection des populations. Ce fut le règlement REACH.

Trente mille face à des dizaines de millions : le ratio témoigne de la puissance écrasante des industriels face au politique. Comment résister à des firmes qui connaissent toutes les ficelles de la communication et du lobbying à New-York comme à Bruxelles, capables d’acheter et d’enrôler dans leur combat douteux des armées de scientifiques réputés intègres et des responsables politiques attachés, prétendent-ils, au bien commun ?

Comment s’opposer à des groupes de pression ayant leur entrée dans toutes les capitales ? Comment faire reculer une industrie à l’habileté diabolique lorsqu’il s’agit d’épouser l’air du temps et de se peindre en vert ?

Les premiers effets de notre empoisonnement ?

En dépit de toutes les catastrophes passées, l’opinion publique ne se montre pas bien sévère à l’égard de l’industrie chimique. Elle l’est moins qu’avec le nucléaire. Cette indulgence a-t-elle à voir avec l’augmentation continue de l’espérance de vie dans le monde dont le lobby de la chimie s’approprie pour partie la paternité ? Probablement.

Pourtant, observe Fabrice Nicolino, le tableau n’est pas aussi rose qu’il y parait. Si l’on prend en compte l’espérance de vie en bonne santé (ou sans incapacité, selon la terminologie de Bruxelles) force est de constater que la courbe est orientée à la baisse.

« Si la baisse est pour l’heure limitée, le signal est net », note Fabrice Nicolino. Les premiers effets de notre empoisonnement ?


Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète, de Fabrice Nicolino, Ed. LLL. Les liens qui libèrent, 444 pages, 23 euros.

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre


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3 réflexions au sujet de « Sur Reporterre (et sur mon livre) »

  1. Je n’ai pas encore fini de lire le livre, mais je ne peux m’empecher plusieurs observations:

    1. Il faudrait le diffuser rapidement dans d’autres langues (anglais, espagnol, chinois, etc.) car les questions posees sont mondiales, en plus d’etre urgentes. Ce n’est pas le premier livre qui expose en details la pollution chimique, mais c’est peut-etre le premier qui le fait avec cette ampleur, ampleur historique d’une part, et ampleur du contexte (ou ‘cadre conceptuel’ si je n’avais peur d’etre pedant) d’autre part, et cela permet au lecteur de prendre lui-meme le recul qu’il trouvera confortable, et ainsi de ne pas s’egarer dans les points de details trop specialises, et surtout de ne rien faire qui puisse l’encourager a abandonner la partie au defaitisme. Comme beaucoup de references sont donnees pour qui veut en savoir plus, ce livre est un excellengt outil pour relier ensemble des phenomenes et des problemes qui, pris isolement, paraissent insurmontables, mais dont l’image d’ensemble est davantage comprehensible. Une diffusion internationale serait donc souhaitable, et alors, cette premiere fera sans doute des petits!

    2. En tant qu’architecte je n’ai jamais beaucoup aime le CSTB, sans bien savoir pourquoi. Maintenant je sais! Comment une approche malhonnete de la notion de norme mene a l’irresponsabilite, pas a la responsabilite, et comment une institution mal definie conduit a vendre la securite et l’interet commun comme un vulgaire produit!

    Exemple autre que l’amiante: On trouvait dans les annees 1970 des rapports d’essais au feu faits par le CSTB, qui donnaient la resistance au feu de murs et cloisons faits en materiaux ordinaires, selon l’epaisseur et les combinaisons. Ces rapports payes sur fonds publics, pour l’information des constructeurs et la securite du public, ne sont plus disponibles, vraisemblablement pour cause de manque de precision des materiaux, conditions d’essais, etc. et aujourd’hui seuls les rapports au feu de produits industriels, payes par le fabricant et seulement valables pour le produit precis, avec une duree de validite definie, sont disponibles. Quiquonque a l’experience du chantier sait que cette approche est non seulement bidon mais dangereuse, et que le bon sens, arme de connaissances correctes, est le seul garant de la securite, alors que les certificats tamponnes mais incorrectement appliques -volontairement ou involontairement- sont a la source de la plupart des risques, parceque trop souvent ils cachent, sous l’avalanche de details, la veritable hierarchie des risques.

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