Comment vivre sans la Loire ?

Je serais bien plus pauvre sans elle. Sans la Loire. C’est simple : je n’ose imaginer. La première fois que j’ai vu la Loire véritable, c’était le 29 ou le 30 septembre 1988. Je ne sais plus. Le 30, je crois bien. Quelques jours auparavant, j’avais reçu une lettre postée au Puy-en-Velay, en Haute-Loire. Où ça ? J’avoue que je n’avais jamais mis les pieds là-bas. Une lettre, donc, que je n’ai hélas pas conservée.

Qui l’avait écrite ? Jacques Grimaud, peut-être. En tout cas, elle me parut venir de territoires cinglés. Un petit groupe d’humains remontés venaient de déclarer une guerre (plus ou moins) pacifique à l’État, à Jean Royer, alors maire tout-puissant de Tours, et aux grands corps d’ingénieurs. Mais j’oublie la sottise universelle.

Cette lettre intriguait. Car elle parlait de furie et de fleuve. Même si le mot n’était pas écrit, elle dénonçait bel et bien un sacrilège. Menaçant la Loire éternelle. L’État et Royer surtout projetaient un formidable ensemble de barrages sur le fleuve et ses principaux affluents. Près du Puy, Serre-de-la-Fare devait ennoyer pour toujours 14 kilomètres de gorges sauvages. Pourquoi diable ? Mais parce que Royer souhaitait entrer dans l’histoire.

Médiocre politicien de droite ayant rêvé d’un destin national, le maire de Tours voulait rester comme celui qui aurait maté la bête. La Loire, qui n’a jamais cessé de sortir de son lit à point d’heure. Qui a constamment recouvert les zones touristiques et industrielles de l’aval. Qui a continûment empêché qu’on détruise tout à fait ses abords. Par l’excès. Par le flot. Par la crue. Les plus célèbres colères datent de 1856 et 1866, mais encore en 1980, le fleuve avait parlé. Et tué, certes. Huit malheureuses victimes.

Royer avait trouvé là un argument qu’il croyait imparable. Et j’en étais donc à lire cette lettre. Je ne savais réellement pas où se trouvait Le Puy. Pas exactement en tout cas. Mais j’ai fait mon sac, on se doute. Un matin très tôt, j’ai pris un train qui semblerait aujourd’hui un tortillard, et je pense avoir passé une huitaine d’heures dedans. Devant la gare, intérieurement, je regrettais déjà, mais trop tard.

Le comité d’accueil était en effet composé de quatre zèbres en costumes. Jacques Grimaud, jeune gars frisé, solide, tenant de la main droite une vieille Mobylette que je jugeai aussitôt pétaradante. Bernard Pays, un imprimeur survolté, monarchiste si je ne me trompe, passionné d’histoire locale. Il semblait sortir d’un film d’époque. Enfin, les deux frères Portal. Les Portal ! Ils étaient inséparables et musiciens, assortis de curieuses guitares que je n’ai jamais vues que dans leurs mains de magiciens. Ils portaient des cheveux longs, ils avaient un air d’une douceur indicible. Ils faisaient penser à l’univers des Hobbits, cher à Tolkien.

Sur l’instant, restons mesuré, le quatuor m’a semblé fragile. J’ai vu de suite, je le jure, qu’ils défendaient une cause supérieure. Mais je les ai crus perdus. J’étais convaincu qu’ils n’avaient pas une chance. Qu’ils se feraient rouler et ridiculiser par Royer, Paris, les grosses machines, les pouvoirs coalisés. Leur faiblesse évidente m’émouvait.

Ce jour-là, nous sommes allés au hameau de Colempce, promis à la submersion au cas où le barrage se ferait. J’y ai vu des paysans de toujours, dont cette délicieuse Marie-Rose Védrot, 82 ans aux prunes. Je commençais à comprendre quelque chose. Qui passait par un tout autre canal que celui de la raison parisienne. Ensuite, mais le lendemain me semble-t-il, je suis allé à la source de Bonnefont. Avec Jacques Grimaud et Cécile Linossier.

J’avais des chaussures qui n’allaient pas. Pour descendre au fleuve en ses gorges, là du moins, il faut des chaussures. De vraies. Le chemin, c’est-à-dire la pente, était rude, pauvrement empierré, plein de plaies et de bosses. Et de trous. Cela sentait la (petite) montagne, le chêne, le pin sylvestre, le genêt. À mi-pente, la Loire commençait à briller entre les branches. Un ciseau d’argent à une lame. On ne savait pas, on ne pouvait pas deviner. Pas encore.

Plus bas, c’était trop beau. On distinguait une rumeur, assourdie. Une plainte, comme une tendre et douce plainte qui n’était que joie. C’était elle. Le regard que j’ai posé sur la Loire ce jour-là jamais ne s’effacera. Car il était d’un amour évident et définitif. En bas, ce n’était plus un fleuve, ce grand gaillard de l’estuaire, mais une sauvageonne à peine sortie du ventre de la terre. Elle coulait comme elle pouvait. Grattant des murailles de basalte et de granite. Je marchai dedans l’eau froide, entre boue et sable, entre galets et touffes de scirpes. Il y avait encore des grenouilles vertes, qui ne tarderaient plus à hiberner.

Si j’ai cru à ce point être au paradis, c’est que j’y étais. Depuis cette date si lointaine, je suis retourné je ne sais combien de fois à la source de Bonnefont. Seul ou en compagnie. Dormant sous la tente ou sur le sable. Vivant nu à l’occasion. Admirant le cincle plongeur de la falaise d’en face. Me baignant à toute heure du jour ou de la nuit. Découvrant un jour un grand-duc. Marchant ou presque sur une vipère. Mourant d’excitation à l’idée que, peut-être, j’avais découvert des traces de loutre. Cassant en plein hiver une épaisse couche de glace qui figeait le courant. Attendant, une autre fois, que la neige conquière tout le pays. Me saoûlant deux ou trois fois copieusement. Parlant jusqu’à plus soif avec tous les amis que j’ai pu m’y faire. Ah Roberto Epple ! Ah mon si cher Martin Arnould ! Ah Régine Linossier ! La liste est plus longue, mes dettes ne seront jamais remboursées. Et certains jours où je ne veux plus penser à l’immondice, je finis par croire que je n’ai jamais vécu qu’au bord de la Loire sauvage.

Au reste, qui me prouvera le contraire ? J’ai vécu. J’avoue que j’ai vécu pour de vrai sur les rives du fleuve naissant.

PS : J’avais tort. Jacques, Bernard, les frères Portal ont gagné la partie. Contre les forts, les puissants, les arrogants. Il n’y a pas de barrage à Serre-de-la-Fare. Il n’y a que du bonheur. Rien que du bohneur.

15 réflexions au sujet de « Comment vivre sans la Loire ? »

  1. merci de nous rappeler la loire et ses combattants . J’avoue que le moral bat de l’aile en ce qui me concerne, mais fermer les yeux, et retrouver sa beauté scintillante , l’aurore et ses lapins tranquiles, musique de l’eau , de la brise dans les branches, oui,malgré nous et, parfois grâce à certains d’entre nous, tout cela existe .

  2. Je me souviens de « sos loire vivante » et des projets fous de « l’epala ». Hélas notre « Loire  » est encore victime de coups de boutoir incessant. C’est un combat sans fin. Serre de la fare ne s’est pas fait d’autres on vu le jour sur le Cher ou l’Allier…

  3. à Ben, que nenni… Chambonchard sur le Cher et Le Veurdre sur l’Allier, sont deux barrages qui faisaient partis du même lot comme que Serre de la Fare sur la Loire et ces deux barrages n’ont jamais été construits ! parce que la lutte a payé.
    Et qu’aucun bétonneur ne s’y ré-essaye, nous sommes quelques un(e)s à avoir « vécu » cette belle bagarre et nous veillons jalousement sur ces rivières encore « libres » de divaguer, de déborder…
    Régine, Martin, Robert, Henri-Claude, Marie-Rose, Roberto… que de souvenirs ! J’ai une pensée pour Eva, pour Anna et bien d’autres venu(e)s d’outre Rhin et de bien plus loin pour nous aider mais aussi pour Michel Soupet qui pas plus tard qu’il y a huit jour est venu frappé à ma porte pour me donner des nouvelles du cincle plongeur mais aussi hélas des motos qui massacrent les chemins empierrés de là-bas.
    Merci Fabrice de raviver ces souvenirs !

  4. l’EPALA est tombé sur la Loire, l’EPAMA s’occupe aujourd’hui de la Meuse… une des dernières vallées alluviales bien préservées du nord-est de la France… Cincles plongeurs, courlis cendrés, râles des genêts et autres Tariers n’ont qu’à bien se tenir…. La Vallée de la Meuse semble bien destinée a accueillir le béton de la « croissance »… Et, de la même manière que pour le stockage de déchets nucléaires en profondeur (Bure), le peuple meusien semble bien résigné a avaler, gentillement… courtoisement…

    Des combats gagnés ici, de grosses défaites s’annoncent ailleurs… Dans le même temps, et dans la même région, les gravières sont autorisées dans le lit majeur de la « moselle sauvage », ou ce qu’il en reste… Adieu Castor… méandres, vieux saules et petits gravelots… veaux… vaches… cochons…

  5. J’ai péché le goujeon, utilisant comme appat des porte-bois trouvés sous les pierres, avec mon grand-pere, en d’autres temps, à cet endroit. Que de joie de voir ces gorges sauvées…

  6. j’avoue que c’est avec émotion que je lis ces lignes magnifique sur notre belle vallée de la Loire. je suis en manque de mon ami fidèle Henri-Claude, artiste doux rêveur, dont la présence me faisant un bien fou. J’ai la chance cependant de me rappeler tous nos bons moment en harmonie avec ces paysage enchanteurs. Oui il m’arrive d’être en colère contre ses jouisseurs phalliques motorisés qui écrase la perle fleurie de Pulsatilla rubra, qui annonce les beaux jours ensoileillés. Lorsque je descends à Bonnefont la Loire me fait un clin d’oeil auquelle je ne resiste pas. vive la Loire libre et merci pour cet écrit amoureux pour l’universel droit à la vie. Merci

  7. je réouvre le blog, et je m’aperçois que j’ai laissé bien des fautes d’ortographes. L’émotion et la surprise de l’info par mon ami Jean françois, je voulais avant d’aller au travail répondre vite… Excusez ma pratique novice du clavier qui me joue des tours, mais le coeur y est!

  8. L’émotion et la joie me submergent en lisant ton texte et ravive en moi de doux souvenirs
    la Loire…
    Pour avoir vécu assez longtemps auprès d’elle, elle me semblait alors comme une jeune fille en devenir et prometteuse, déjà forte de caractère comme un enfant qui aurait déjà des velléités d’indépendance mais encore suffisamment tendre pour nous accepter aux beaux jours dans de tendres (mais au demeurant frais) câlins.
    Chaque matin, avec ces gens de « la haut » comme aiment à nous appeler ceux d’en bas « du Puy et de la vallée, de la ville quoi !) la rivière était au centre des débats comme aurait pu l’être tel ou tel voisin, à ce titre, son état de santé, son humeur ainsi que celle de ses petits affluents locaux donnait matière a discutions et orientait nos recherches de lieux de pêche à l’écrevisse, à la truite ou nos traques au champignons…je crois même me souvenir que dans la chronologie des échanges, il était question :
    1. Du temps qu’il faisait et qu’il ferait (probablement…sauf si le gouvernement décidait d’envoyer une nouvelle fusée en l’air !)
    2. De l’état de la Loire et autres rus (grosse, claire, débordante, extravagante) au même titre et avec la même attention que nous aurions suivi le bilan de santé d’un parent proche,
    3. Et enfin des derniers potins des voisins car après tout, avec les arbres, les champignons, les hérons, les sangliers et la rivière, ils font eux aussi parti de notre « famille »
    Aujourd’hui, j’ai quitté cette famille qui m’avait été donnée, mais le hasard (s’il existe) fait qu’aujourd’hui et depuis moins de 3 semaines je me retrouve de nouveau auprès d’elle, à Orléans.
    Et le soir, quand je me promène sur ses berges, alors que mon esprit vagabonde et remonte le courant au fil de mes souvenirs, je sais que bien sur elle m’a oubliée, mais moi je sais que je l’ai connue « enfant » et je suis fière et émue de la voir grande forte et puissante. Heureuse devoir que le potentiel dont elle faisait preuve à su résister non pas au temps, mais à la distance
    Mais, comme un parent je sais qu’elle reste, malgré tout ses efforts pour lutter en bonne santé, fragile……
    Alors, un petit sentiment d’angoisse m’envahit…jusqu’à quand ?…courage ma famille, tu es le lien mon passé, mais avant tout vers notre avenir

    merci Fabrice d’avoir parlé d’elle comme celà

  9. vous aurez bien evidement rectifié  »
    Alors, un petit sentiment d’angoisse m’envahit…jusqu’à quand ?…courage ma FILLE, tu es le lien mon passé, mais avant tout vers notre avenir

    le clavier et moi…

  10. La loire ! La plus belle des victoires écologistes de ces décennies.
    Quelle fierté d’avoir donné ne serait-ce qu’un peu de temps pour sauver le dernier grand fleuve « sauvage », le « grand fleuve tranquille » ce joyau des joyaux !
    Pour moi, c’était en 1988 aussi, la manif où nous étions 10 000 !
    Quelle tristesse de voir le Rhône tel qu’il est devenu entre les mains des aménageurs technocrates ! Quelle rigolade (teintée de colère) de lire la faiblesse de ceux qui continuent à voir les fleuves et les rivières par le petit bout du tuyau qu’ils ne seront jamais tant que des hommes veilleront à ce que leurs semblables ne scient pas une à une les branches sur lesquelles nous sommes assis …
    Preuve que rien n’est gagné (attention, il ya deux pages)voyez comment Martin ARNOULD est décrié par des scientistes aveugles il y a quelques jours à peine (pléonasme…) :

    http://ossau.net/ossau/viewtopic.php?t=2385&postdays=0&postorder=asc&start=0

    Bonne lecture à tous et … serrons nous les coudes, on va finir par y arriver ! Il faut être tenaces et ne jamais céder un pouce au découragement : le jour se lève chaque matin !

  11. P.S : ce soir, au coucher, grâce à Fabrice, j’ai raconté à mon fiston de 4 ans l’histoire des hommes qui ont sauvé la Loire ! Il y avait des étoiles dans ses yeux !

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