Pierre Pfeffer est mort

Bien sûr, je vous souhaite le meilleur pour 2017. Ô combien. Votre présence ici m’est toujours un immense plaisir. Mais je ne peux oublier ce jour une affreuse nouvelle : Pierre Pfeffer est mort le 29 décembre 2016. C’était un grand zoologiste, et c’était un homme merveilleux. Parmi les souvenirs que j’emporte de lui, il y a le Pfeffer résistant antinazi, devenu sniper pour la raison qu’il tirait très bien. Et son premier voyage vers la Côte d’Ivoire, en bateau, qui le conduirait à vivre à l’africaine, avec une Africaine, et à chasser l’éléphant devenu fou à la demande des villageois. Il aimait tant l’Afrique ! L’Afrique, les Africains, les animaux. À mes yeux, sans l’ombre d’un doute, il demeure un personnage légendaire. Le voilà sur l’autre rive, suivant probablement la piste d’un animal inconnu des vivants. L’âme peut saigner. Elle saigne.

Ci-dessous, un entretien qu’il m’avait accordé au début de 2003.

 

 

« Sans l’éléphant, l’Afrique ne serait plus l’Afrique »

 

Pierre Pfeffer, l’un de nos plus grands zoologistes, est dans une colère noire. Cet admirable connaisseur de l’éléphant a reçu Terre Sauvage pour dénoncer les manoeuvres et manigances qui ont permis la reprise partielle du commerce de l’ivoire. Et pour clamer ce qu’il considère comme une évidence : l’éléphant est une chance, une chance pour l’Afrique, mais aussi pour les Africains.

 

Terre Sauvage : Pierre Pfeffer, votre premier souvenir d’un éléphant ?

 

Pierre Pfeffer : J’ai découvert l’Afrique avant d’être scientifique. Après un passage dans la Résistance, je suis resté quelque temps dans l’armée, et puis je l’ai quittée. Parmi mes copains de l’époque, il y a avait un Ivoirien, et un jour, il m’a dit : « viens donc en Afrique ! ». Depuis tout gosse, j’avais la passion de la nature et des animaux, et j’ai décidé de m’embarquer.

 

Terre Sauvage : Vous voulez dire au sens propre ?

 

P.P : C’est cela. J’ai travaillé sur un bateau pour payer mon voyage. J’étais en quatrième classe et je servais au bar des troisièmes. Nous étions en 1950, et je me suis retrouvé dans un village de l’ouest du pays, en pleine forêt. J’ai vécu comme cela environ dix-huit mois, en passant de village en village. Je chassais…

 

TS : Vous chassiez ?

 

PP : Je chassais, oui. Comme les Africains n’avaient pas le droit de posséder un fusil, ils me demandaient de chasser pour eux, surtout des antilopes et des buffles, un peu ce qu’ils voulaient. Je vivais avec eux, c’était vraiment très sympa, j’ai beaucoup aimé. Mais au bout d’un certain temps, je me suis dit, moi qui adorais les animaux, que je n’allais pas passer ma vie à tirer sur eux. Alors, je suis retourné en France reprendre mes études.

 

TS : Après avoir rencontré l’éléphant ?

 

P.P : Oui, mais pour dire la vérité, je l’ai mal vu et j’ai été un peu déçu. En 1950, il y avait encore autour de 16 millions d’hectares de forêt en Côte d’Ivoire, contre moins d’un million aujourd’hui. Dans ces villages de forêt où je vivais, l’éléphant était à la fois un animal que l’on craignait et un animal qu’on voulait s’approprier, pour sa viande. La toute première fois, mon guide a crié : « Éléphant, éléphant ! ». Mais moi, je ne voyais rien du tout, rien. Alors le pisteur est passé derrière moi, a pris ma tête dans ses mains, et l’a orientée vers le haut, un peu comme un phare (rires). Je regardais trop bas, au niveau d’un être humain ! Ce que j’ai vu, c’était un peu de peau grise et un oeil qui regardait. L’éléphant, pour moi, au début, c’était cela : des fragments, des morceaux de peau grise à travers les feuilles et les branches. J’étais très étonné de voir la façon dont ils se déplaçaient, dans un silence total. Vous étiez là, à cinq ou six mètres d’un ou plusieurs éléphants, et puis d’un coup plus rien ! Ils étaient partis, dans un silence total, comme des fantômes.

 

» Des années plus tard, je me suis réellement intéressé aux éléphants dans le nord de la République centrafricaine, où il y en avait énormément. On en en voyait partout, et comme c’était dans des zones qui mêlaient forêt et savane, on pouvait les observer facilement et longuement. Et dans ces conditions, on ne peut qu’être stupéfait par leurs comportements. Osons le mot : il y a d’étonnantes similitudes avec notre espèce. Dans leurs mimiques, dans l’intensité de leurs communications entre eux. Ils se parlent tout le temps, ils sont en contact permanent, notamment par le barrissement. Et il faut voir la façon dont ils s’occupent de leurs jeunes ! Les femelles les entourent, les aident à marcher, les protègent immédiatement et collectivement en cas de danger.Vraiment, c’est étonnant !

» En 1970, quand a explosé cette demande d’ivoire dans le monde, on a commencé à voir partout en Afrique des éléphants blessés, qui clopinaient. Je me souviens d’un groupe, d’une file d’éléphants guidés par une grande femelle, qui marchaient tout doucement et qui s’arrêtaient interminablement toutes les quelques dizaines de mètres. Quand la femelle est arrivée vers nous, j’ai vu qu’elle avait une énorme plaie à l’épaule, qui saignait, comme un trou ! On voyait sur les chemins des éléphanteaux orphelins, des cadavres avec des défenses enlevées. Je me suis dit : non, c’est impossible. C’est à ce moment-là que j’ai lancé mon combat en faveur des éléphants. Comment détruire une espèce pareille pour fabriquer des babioles qui finiront dans un tiroir ?

 

TS : Pendant près de vint ans, le massacre des éléphants s’est poursuivi, jusqu’à menacer l’espèce. On a parlé, je crois, de deux millions d’éléphants tués. Et puis en 1989, au cours d’une conférence internationale qui s’est tenue à Lausanne, et où vous avez joué un rôle de premier plan, le commerce de l’ivoire a été interdit. Quelle victoire !

 

P.P : En effet, mais je voudrais insister sur l’engagement de mes amis africains. Sur les 30 pays africains représentés à Lausanne, 26 ont voté pour l’arrêt du commerce, et un 27ème, le Gabon, s’est rallié trois semaines plus tard. Mais c’était avant que les Japonais et les Zimbabwéens n’imposent le vote secret. Avant que ne commencent les tractations de couloir et les arrangements.

 

TS : Que voulez-vous dire ?

 

P.P : En 1992 comme en 1994, au cours des deux conférences successives de la Cites (voir encadré), les Africains sont parvenus à empêcher la reprise du commerce de l’ivoire, malgré les pressions. Mais au cours de la conférence d’Harare de 1996, au Zimbabwe, les magouilles, pour parler clairement, ont commencé. Et elles ont conduit à la réouverture, soi-disant à titre expérimental, du commerce de l’ivoire. Qui se traduit depuis par la mise à mort de plusieurs milliers d’éléphants chaque année et de véritables guerres locales menées par des braconniers puissamment armés, qui tuent de nombreux gardes. Et ces magouilles n’ont plus cessé depuis, comme on l’a vu en novembre 2002, à Santiago du Chili, au cours de la dernière conférence de la Cites.

 

TS : Que s’est-il passé ?

 

P.P : On a autorisé trois pays, le Botswana, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe à exporter leurs stocks d’ivoire, constitués, officiellement du moins, sur des animaux morts de maladie ou au cours d’opérations antibraconnage. On parle à chaque fois d’une vente unique et sans lendemain, mais fort curieusement, les stocks se renouvellent sans cesse, et on peut parier qu’à la prochaine conférence internationale, on aura encore un « stock unique » d’ivoire à écouler. On parle beaucoup de protection des éléphants, mais la protection passe toujours au second plan. On sait depuis 1840 au moins que le le commerce de l’ivoire se traduit toujours par le déclin de l’éléphant. Dès que le commerce s’arrête, les populations augmentent, dès qu’il reprend, les populations déclinent. On le sait ! A la moindre incitation, le braconnage reprend. Et c’est ce qui se passe en ce moment en Afrique.

 

T.S : Mais pourquoi laisse-t-on faire, dans ce cas ?

 

P.P : Pour des raisons purement politiques. On assiste dans les conférences internationales à des marchandages du genre : si vous ne nous embêtez pas sur le thon ou la baleine, alors, on ne vous embêtera pas sur le guépard ou la panthère. Il se trouve que l’Afrique du Sud est aussi riche à elle seule que le reste de l’Afrique subsaharienne, et politiquement, c’est un pays d’une importance décisive. Tout le monde veut avoir de bonnes relations avec elle ! Les États-Unis ont fait une pression incroyable pour empêcher la conférence de Santiago d’adopter la proposition du Kenya et de l’Inde de maintenir une interdiction totale du commerce de l’ivoire. Je ne veux pas donner de nom, mais un haut responsable américain a pris son téléphone et appelé plusieurs gouvernements d’Europe – leurs délégués à la Cites – pour leur dire : surtout, ne soutenez pas cette position ! Or j’ai très bien connu ce monsieur en Afrique, où il s’occupait d’éléphants et luttait avec des moyens très durs contre le braconnage. Figurez-vous qu’il a tué des Africains ! Dès qu’ils entraient dans la zone d’un parc national, ceux qu’il appelait des braconniers, mais qui n’étaient la plupart du temps que des pêcheurs qui venaient là de toute éternité, étaient tués ! Avant la Cites, je lui ai envoyé un mel pour lui dire : franchement, ce n’était pas la peine de tuer de pauvres Africains pour ensuite réclamer la reprise du commerce de l’ivoire. Bien entendu, il ne m’a pas répondu.

 

TS : Mais c’est épouvantable !

 

P.P : Oui. Je suis conseiller scientifique d’une fondation pour la protection de la faune sauvage en Tanzanie, dont le président n’est autre que M. Giscard d’Estaing, et les deux co-présidents George Bush père et l’actuel président de la Tanzanie. Vous vous doutez bien que nous avons tout tenté pour sensibiliser George Bush père à la question de l’ivoire. Eh bien, dans la délégation américaine à Santiago, en tant qu’éminence grise, il y avait un monsieur dont je tairai également le nom, et qui est très proche de M. Bush, C’est un grand chasseur, qui va régulièrement au Botswana et en Afrique du Sud. L’été dernier, il a été vu là-bas avec le général Schwarzkopf, l’ancien chef d’état-major de la Guerre du Golfe, et ils ont tiré chacun un lion ! Évidemment, il a soutenu à fond la position sud-africaine : or il ne pouvait pas ignorer les conséquences d’une éventuelle reprise du commerce de l’ivoire.

 

TS : La position américaine a-t-elle été décisive ?

 

P.P : En tout cas, très importante. Un délégué africain m’a dit à propos d’un autre délégué africain qui avait eu une attitude curieuse à Santiago : « Mais comment, vous ne savez pas ? Il est invité chaque année chez les Américains, par le Safari Club International ! ». Et il faudrait parler également du Japon, qui est le seul pays à pouvoir importer légalement les stocks d’ivoire africain, et qui est donc le grand bénéficiaire de la reprise partielle du commerce. Des amis africains m’ont expliqué le sens de certains votes par le fait, entre autres, que le Japon avait payé le déplacement de délégations africaines ! Pour vous dire la vérité, le secrétariat de la Cites, à l’exception d’une personne, me semble acquis aux marchands d’ivoire.

 

T.S : Le secrétariat de la Cites, cette institution internationale chargée de la protection de la faune et de la flore mondiales ?

 

P.P : C’est ainsi ! Le secrétariat avait naguère institué un système par lequel les marchands d’ivoire versaient un pourcentage – « contribution proportionnelle aux quantités d’ivoire importées », je cite ! – à la Cites. C’est comme si les médecins des hôpitaux passaient un accord avec les Pompes funèbres et touchaient un pourcentage en fonction du nombre de cadavres !

 

T.S : En ce cas, l’Europe n’aurait-elle pas dû et pu jouer un rôle de contrepoids ?

 

P.P : L’été dernier, j’ai eu la stupéfaction de découvrir que la France, qui avait joué un rôle essentiel dans l’interdiction du commerce de l’ivoire en 1989, allait soutenir la position sud-africaine. Elle a fini par changer d’avis in extremis, à la suite notamment de différentes interventions, mais au cours d’une réunion au ministère de l’Ecologie à Paris, l’une de ses responsables m’a servi toutes sortes de lieux communs du genre : M. Pfeffer, il y a 720 millions d’Africains dans l’Afrique subsaharienne, vous pensez bien qu’il n’y a plus de place pour les éléphants, etc. J’ai répondu : mais en ce cas, il n’y a plus de place pour le reste non plus, et je ne vois pas ce que nous faisons tous là !

 

T.S : En effet. Mais que répondez-vous sur le fond du dossier ?

 

P.P : Je suis prêt à emmener qui veut dans des zones où il y a à l’évidence de la place pour les éléphants, mais d’où ils ont disparu après avoir été massacrés. Et ils n’ont été remplacés ni par des éleveurs, ni par des cultivateurs. A la fin des années 60, il y avait 2 500 000 éléphants dans toute l’Afrique. Peut-être n’y a-t-il plus la place pour autant d’animaux aujourd’hui, mais il pourrait, c’est sûr, y en avoir 1 500 000. Or, il n’en reste selon mes propres estimations qu’entre 320 et 340 000. Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je précise que je n’ai rien contre le fait que les Africains tuent des éléphants pour les manger. D’ailleurs, les massacres des années 70 ont fait perdre énormément aux populations d’Afrique. En République centrafricaine, on estimait à 120 000 le nombre d’éléphants il y a trente ans. Une étude avait montré qu’il arrivait sur le marché de Bangui, chaque année, l’équivalent de 500 éléphants, 4 000 bufles et 200 000 antilopes. C’était une ressource en viande régulière et très importante. Mais elle a été perdue, car il ne reste sans doute que 8 000 éléphants. Le ministre des Eaux et Forêts, dans une interview à la radio, a reconnu que le pays, en sacrifiant ses éléphants, avait perdu l’équivalent de 175 000 têtes de bétail. On pourrait, avec 1 500 000 éléphants, en prélever 3% chaque année sans problème, ce qui offrirait des milliers de tonnes de viande aux populations locales. N’oubliez pas, de toute façon, que partout où la pluviosité dépasse 900 mm, la mouche tsétsé empêche l’élevage. Dans ces savanes et forêts humides, seule la faune sauvage, immunisée, peut vivre, et le massacre des éléphants a été et reste une absurdité, y compris sur le plan économique !

 

T.S Vous prenez tout le monde à contrepied. Ce que vous dites, c’est que loin d’être un handicap ou une gêne, les éléphants seraient donc une aide précieuse pour les populations africaines ?

 

P.P : Et comment ! C’est un producteur de viande formidable : il mange tout. Des branches, des écorces, des racines, et il n’a pas besoin de pâturages, comme le bétail. Il s’adapte à tous le milieux, des confins du désert jusqu’au coeur de la forêt humide. Il n’a pas de maladies, en tout cas pas d’épizooties, et il a une vigueur extraordinaire. On parle beaucoup de conflits avec les paysans, mais je vais vous dire : en général, en cas de problème avec des éléphants, il suffit d’en tuer un pour que les autres ne reviennent pas avant au moins un an. Au Gabon, on a fait une étude sur la responsabilité des animaux dans les dégâts aux cultures. Eh bien, l’éléphant ne vient qu’en cinquième place ! Le premier, c’est l’aulacode, ce rongeur que les Africains appellent agouti. Il est vrai qu’un dégât d’éléphant, c’est spectaculaire : quand il s’en prend à un bananier, ça se voit. Les aulacodes se contentent de grignoter, mais ils sont beaucoup plus nombreux. 50% des dégâts dans les plantations sont de leur fait. Le fait d’animaux dont on ne parle jamais et qu’on ne connaît même pas !

 

T.S : Un dernier mot : que faut-il faire ?

 

P.P : Mais à la limite, rien ! Dès qu’on commence à ficher la paix à l’éléphant, l’accroissement de sa population atteint de 5 à 7% par an. Pour sauver un animal comme le rhinocéros, il faut se donner beaucoup de mal, mais pour l’éléphant, non. Il n’y a même pas besoin de volonté politique : il suffit, il suffirait d’arrêter le commerce de l’ivoire. Mais en attendant, on est en train de piller et de détruire une ressource africaine absolument exceptionnelle. L’éléphant disparu, l’Afrique ne serait plus l’Afrique.

19 réflexions au sujet de « Pierre Pfeffer est mort »

  1. Pardon pour le « hors-sujet » :
    A Pordic, dans les Côtes-d´Armor, un cèdre doit être sacrifié pour l´aménagement de deux places de parking. C´est la même chose partout. Non seulement la forêt se réduit comme une peau de chagrin, mais les arbres disparaissent également du paysage urbain. J´observe cela au quotidien.
    Ils « dérangent », comme je l´ai souvent entendu dire. Ils doivent céder la place à un carport ou à un garage, ils font de l´ombre ou de la « saleté » ! Eh oui ! Les feuilles sont sales !
    Voilà le lien pour la pétition du cèdre :
    http://www.cyberacteurs.org/cyberactions/sauvons-cedre-pordic-1259.html

    Je ne connaissais pas Pierre Pfeffer, mais je vais essayer de me procurer l´un de ses
    ouvrages.

  2. Un grand nous a quitté.
    J’ai découvert Pierre Pfeffer et François Terrasson il y a 4 ans, je vous conseille leurs ouvrages.

    Meilleurs voeux à tous.

  3. « L’éléphant est une chance », oui, celle d’une rencontre avec l’œil du mammifère, et plus encore. Paul Watson, dont il a déjà été question ici, a croisé un jour l’œil d’un cachalot harponné et cette vision a décidé de sa vie, définitivement. Qualifier ce qu’il a vu est hors de ma portée, je ne peux que l’imaginer. « De la compréhension », a-t-on coutume de dire à son propos, je serais tenté d’ajouter de la compréhension mutuelle. Une sorte de connaissance intime de l’autre, une fulgurance. Brusquement, tout devient évident : on appartient à la même grande famille, celle des vivants, des sensibles. J’ai ressenti cela quelquefois, sans avoir l’engagement de Watson ou de Pfeffer. C’est un moment à couper le souffle. C’est une mise à l’épreuve de son humanité, de ses valeurs, de l’importance et de la difficulté à les incarner pleinement.
    Est-ce que ça pleure, un éléphant ? Evidemment que ça pleure. Même si on ne le voit pas, même si on ne comprend pas. Vous imaginez ça, un œil d’éléphant qui pleure parce qu’un de ses frères vient d’être massacré pour lui ôter ses défenses ? Ô comme je partage la colère de Pfeffer.
    C’est cette chance que nous offrent l’éléphant, le loup, le renard, le tigre, la baleine, le phoque… La chance de rencontrer notre humanité – notre conscience – dans ce qu’elle peut avoir de meilleur. Si nous ne la saisissons pas, je ne donne pas cher de l’avenir d’une vie sur la terre, et moins encore d’une vie désirable.
    Le propre du sauvage est d’échapper à notre domestication. Proclamer son attachement à la nature, à la biodiversité, et appeler à dézinguer ce qui nous dérange, ce qui peut enrichir notre compte en banque, ce qui n’est pas « utile » de notre point de vue (totalement d’accord avec PL !), c’est à mes yeux une faute morale majeure. C’est exclure un vivant du droit de vivre. C’est désigner un bouc émissaire, et quand celui qui a endossé ce rôle sera éradiqué ou ne suffira plus à étancher notre haine, un autre prendra le relais : Le juif, l’arabe de service…

  4. J’ai eu envie de ressortir de ma bibliothèque un bel ouvrage illustré de Pierre Pfeffer (« Vie et mort d’un géant. L’éléphant d’Afrique », 1989, Flammarion) et je ne résiste pas à l’envie d’en citer 2 petits extraits :

    « Miracle d’intelligence et monstre de la matière », l’éléphant est-il condamné à l’extinction, comme le mammouth ou le rhinocéros laineux ? Non, affirme Pierre Pfeffer, spécialiste des grands mammifères qui, depuis quarante ans, parcourt l’Afrique sur ses traces. Nous entraînant à sa suite, il montre que, par sa biologie, son comportement, sa vie sociale, les soins qu’il prodigue à son jeune et surtout ses stupéfiantes capacités d’adaptation aux circonstances et aux habitats les plus divers, ce colossal rescapé de la préhistoire est une espèce étonnamment dynamique et qui ne serait aucunement menacée si, dans son imprévoyante fantaisie, la nature ne l’avait pas doté de ces monstrueuses incisives qui, depuis des siècles, suscitent la convoitise des hommes (4eme de couverture).

    L’issue de cette bataille [le combat pour l’éléphant] aura aussi valeur de symbole. Pour des raisons inexplicables autrement que par l’importance accordée aux présages par tous ceux qui ont longtemps vécu en forêt, j’ai toujours eu la conviction que la destruction des éléphants porterait malheur à l’humanité et, comme l’écrivait Romain Gary, que nos destins étaient liés. Et vice-versa, comme lui et sans plus d’arguments rationnels, je ne puis m’empêcher de penser que « si l’homme se montre capable de respect envers la vie sous la forme la plus formidable et la plus encombrante (…) alors demeure une chance (…) pour que l’individu, cet autre monstre préhistorique encombrant et maladroit, parvienne d’une manière ou d’une autre à survivre » (p. 7).

    1. Je suis terriblement triste .J’avais invité Pierre Pfeffer il y a des années sur une radio nationale pour lancer le boycott de l’ivoire;il avait pleuré à l’antenne et fait pleurer des auditeurs; un animateur très célèbre d’une autre grande station qui écoutait l’émission était venu pour llii dire à quel point l’entendre l’avait ému et lui avait fait du bien . C’était un grand homme .Etant à l’Etranger je n’apprends qu’à l’instant sa mort ;je suis chavirée .
      Il était de ceux, rares, capables de redonner espoir en l’humanité.
      Les jours chafouins je porte le pins d’un éléphant en argent qu’il m’avait offert .

  5. grand merci fabrice

    oh oui se livre « vie et mort d un geant » est un monument pour qui veut oeuvrer a la protection de l elephant et du reste d ailleur, j ai passe un petit moment a en retrouver ici ou la pour que pierre puis ce continue a les offrir et les dedicacer ( puis ce qu il n y a pas a ce jour de reedition ) demain je serais la pour le retour a la terre ,je n ai ete qu a 2 autres depart sur l autre rive comme tu dis ,celui d un autre resistant de 40: mon pere et celui d un biker toxico qui avez fais signer plus de 3000personnes notre premiere petition loup ,demain je serais la aussi pour suivre et poursuivre LA route PIERRE PFEFFER . Ce monsieur que j ai idolâtré dans l émission les animaux du monde et que j ai retrouve en vrai 30 annees plus tard dans le mouvement de protection de la nature ,ce monsieur m a offert m a procuré une energie de combat (car il y a combat) qui me depasse! souvant . pour ma part je suis vraiment orphelin .

  6. @ ouary jean marie
    Meilleurs vœux pour vous et à votre compagne ainsi que pour les loups du haut-plateau et de la forêt de lente du Vercors.
    je vous ai rencontré la première fois sur la piste du loup, se dirigeant vous (accompagné d’un jeune homme) et moi (en compagnie de ma compagne) en direction de la tête de Graille durant un hiver neigeux, dans le début des années 2000.
    nota: votre magazine d’asso s’appelait à l’époque L’épine drômoise.
    (je suis l’auteur de l’ode à lupus publiée en 2006 sur le net par http://www.loup.org, http://www.leklanduloup, et en 2007 sur le site web de Michelle l’amie des animaux. (aspas))
    C’est un peu loin cela à ce jour d’année 2017.
    Bonne route

    1. Ajout:
      Une des dernières fois que nous nous sommes rendus dans le Vercors dans les premières années 2000, étant en skis nordiques puisqu’il y avait de la neige, avons relevé des empreintes de loups dans la (grande) plaine d’Herbouilly près de St-Martin – en Vercors ainsi qu’au Pas de l’âne.
      l’asso Mille Traces est ensuite venue relever ces traces après que je vous ai téléphoné pour vous donner l’info.
      Encore une fois, bonne route.
      Bruno L.

  7. Je ne connaissais pas. Ou indirectement, puisque je regardais « les animaux du monde » à la télé quand j’étais gamin.
    L’interview est intéressante, elle met en évidence toutes ces tractations en sous-main. Quelle vivacité dans les paroles ! : il ne mâchait pas ses mots.

    @Fred W : ce que tu décris, ça a un nom : c’est l’empathie et la compassion. Se mettre à la place de l’autre. Que l’on peut éprouver pour nos congénères, mais aussi pour d’autres espèces, frères et cousins éloignés. A partir du moment où on a dynamité « the wall ».

  8. Un après l’autre, le monde des naturalistes perd ses Lumières, ses pionniers…
    Et Comme ceux-ci, Pierre Pfeffer avait parfaitement compris que l’expérience humaine n’est rien sans l’Autre….

    Lettre à l’éléphant de Romain Gary.

    Monsieur et cher éléphant,

    Vous vous demanderez sans doute en lisant cette lettre ce qui a pu inciter à l’écrire un spécimen zoologique si profondément soucieux de l’avenir de sa propre espèce. L’instinct de conservation, tel est, bien sûr ce motif. Depuis fort longtemps déjà, j’ai le sentiment que nos destins sont liés. En ces jours périlleux « d’équilibre par la terreur », de massacres et de calculs savants sur le nombre d’humains qui survivront à un holocauste nucléaire, il n’est que trop naturel que mes pensées se tournent vers vous.

    À mes yeux, monsieur et cher éléphant, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral, d’une idéologie ou même de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtrière. Il semble évident aujourd’hui que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes.

    C’est dans une chambre d’enfant, il y a près d’un demi-siècle, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Nous avons pendant des années partagé le même lit et je ne m’endormais jamais sans embrasser votre trompe, sans ensuite vous serrer fort dans mes bras jusqu’au jour où ma mère vous emporta en disant, non sans un certain manque de logique, que j’étais désormais un trop grand garçon pour jouer avec un éléphant. Il se trouvera sans doute des psychologues pour prétendre que ma « fixation » sur les éléphants remonte à cette pénible séparation, et que mon désir de partager votre compagnie est en fait une forme de nostalgie à l’égard de mon enfance et de mon innocence perdues. Et il est bien vrai que vous représentez à mes yeux un symbole de pureté et un rêve naïf, celui d’un monde où l’homme et la bête vivraient pacifiquement ensemble.

    Des années plus tard, quelque part au Soudan, nous nous sommes de nouveau rencontrés. Je revenais d’une mission de bombardement au-dessus de l’Ethiopie et fis atterrir mon avion en piteux état au sud de Khartoum, sur la rive occidentale du Nil. J’ai marché pendant trois jours avant de trouver de l’eau et de boire, ce que j’ai payé ensuite par une typhoïde qui a failli me coûter la vie. Vous m’êtes apparu au travers de quelques maigres caroubiers et je me suis d’abord cru victime d’une hallucination. Car vous étiez rouge, d’un rouge sombre, de la trompe à la queue, et la vue d’un éléphant rouge en train de ronronner assis sur son postérieur, me fit dresser les cheveux sur la tête. Hé oui ! vous ronronniez, j’ai appris depuis lors que ce grondement profond est chez vous un signe de satisfaction, ce qui me laisse supposer que l’écorce de l’arbre que vous mangiez était particulièrement délicieuse.

    Il me fallut quelque temps pour comprendre que si vous étiez rouge, c’est parce que vous vous étiez vautré dans la boue, ce qui voulait dire qu’il y avait de l’eau à proximité. J’avançai doucement et à ce moment vous vous êtes aperçu de ma présence. Vous avez redressé vos oreilles et votre tête parut alors tripler de volume, tandis que votre corps, semblable à une montagne disparaissait derrière cette voilure soudain hissée. Entre vous et moi, la distance n’excédait pas vingt mètres, et non seulement je pus voir vos yeux, mais je fus très sensible à votre regard qui m’atteignit si je puis dire, comme un direct à l’estomac. Il était trop tard pour songer à fuir. Et puis, dans l’état d’épuisement où je me trouvais, la fièvre et la soif l’emportèrent sur ma peur. Je renonçai à la lutte. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises pendant la guerre : je fermais tes yeux, attendant la mort, ce qui m’a valu chaque fois une décoration et une réputation de courage.

    Quand j’ouvris de nouveau les yeux, vous dormiez. J’imagine que vous ne m’aviez pas vu ou pire vous m’aviez accordé un simple coup d’oeil avant d’être gagné par le sommeil. Quoi qu’il en soit, vous étiez là ; la trompe molle, les oreilles affaissées, les paupières abaissées et, je m’en souviens, mes yeux s’emplirent de larmes. Je fus saisi du désir presque irrésistible de m’approcher de vous, de presser votre trompe contre moi, de me serrer contre le cuir de votre peau et puis là, bien à l’abri, de m’endormir paisiblement. Une impression des plus étranges m’envahit. C’était ma mère, je le savais, qui vous avait envoyé. Elle s’était enfin laissée fléchir et vous m’étiez restitué. Je fis un pas dans votre direction, puis un autre… Pour un homme aussi profondément épuisé que j’étais en ce moment-là, il se dégageait de votre masse énorme, pareille à un roc, quelque chose d’étrangement rassurant. J’étais convaincu que si je parvenais à vous toucher, à vous caresser, à m’appuyer contre vous, vous alliez me communiquer un peu de votre force vitale. C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. J’étais tout près de vous quand je fis un faux pas et tombai. C’est alors que la terre trembla sous moi et le boucan le plus effroyable que produiraient mille ânes en train de braire à l’unisson réduisit mon coeur à l’état de sauterelle captive. En fait, je hurlais, moi aussi et dans mes rugissements il y avait toute la force terrible d’un bébé de deux mois. Aussitôt après, je dus battre sans cesser de glapir de terreur, tous les records des lapins de course. Il semblait bel et bien qu’une partie de votre puissance se fût infusée en moi, car jamais homme à demi-mort n’est revenu plus rapidement à la vie pour détaler aussi vite En fait, nous fuyions tous les deux mais en sens contraires. Nous nous éloignions l’un de l’autre, vous en barrissant, moi en glapissant, et comme j’avais besoin de toute mon énergie, il n’était pas question pour moi de chercher à contrôler tous mes muscles. mais passons là-dessus, si vous le voulez bien. Et puis, quoi, un acte de bravoure a parfois de ces petites répercussions physiologiques. Après tout, n’avais-je pas fait peur à un éléphant ?

    Nous ne nous sommes plus jamais rencontrés et pourtant dans notre existence frustrée, limitée, contrôlée, répertoriée, comprimée, l’écho de votre marche irrésistible, foudroyante, à travers les vastes espaces de l’Afrique, ne cesse de me parvenir et il éveille en moi un besoin confus. Il résonne triomphalement comme la fin de la soumission et de la servitude, comme un écho de cette liberté infinie qui hante notre âme depuis qu’elle fut opprimée pour la première fois. J’espère que vous n’y verrez pas un manque de respect si je vous avoue que votre taille, votre force et votre ardente aspiration à une existence sans entrave vous rendent évidemment tout à fait anachronique. Aussi vous considère-t-on comme incompatible avec l’époque actuelle. Mais à tous ceux parmi nous qu’éc¦urent nos villes polluées et nos pensées plus polluées encore, votre colossale présence, votre survie, contre vents et marées, agissent comme un message rassurant. Tout n’est pas encore perdu, le dernier espoir de liberté ne s’est pas encore complètement évanoui de cette terre, et qui sait ? si nous cessons de détruire les éléphants et les empêchons de disparaître, peut-être réussirons-nous également à protéger notre propre espèce contre nos entreprises d’extermination.

    Si l’homme se montre capable de respect envers la vie sous la forme la plus formidable et la plus encombrante – allons, allons, ne secouez pas vos oreilles et ne levez pas votre trompe avec colère, je n’avais pas l’intention de vous froisser – alors demeure une chance pour que la Chine ne soit pas l’annonce de l’avenir qui nous attend, mais pour que l’individu, cet autre monstre préhistorique encombrant et maladroit, parvienne d’une manière ou d’une autre à survivre.

    Il y a des années, j’ai rencontré un Français qui s’était consacré, corps et âme, à la sauvegarde de l’éléphant d’Afrique. Quelque part, sur la mer verdoyante, houleuse, de ce qui portait alors le nom de territoire du Tchad, sous les étoiles qui semblent toujours briller avec plus d’éclat lorsque la voix d’un homme parvient à s’élever plus haut que sa solitude, il me dit : « Les chiens, ce n’est plus suffisant. Les gens ne se sont jamais sentis plus perdus, plus solitaires qu’aujourd’hui, il leur faut de la compagnie, une amitié plus puissante, plus sûre que toutes celles que nous avons connues. Quelque chose qui puisse réellement tenir le coup. Les chiens, ce n’est plus assez. Ce qu’il nous faut, ce sont les éléphants ». Et qui sait ? Il nous faudra peut-être chercher un compagnonnage infiniment plus important, plus puissant encore…

    Je devine presque une lueur ironique dans vos yeux à la lecture de ma lettre. Et sans doute dressez-vous les oreilles par méfiance profonde envers toute rumeur qui vient de l’homme. Vous a-t-on jamais dit que votre oreille a presque exactement la forme du continent africain ? Votre masse grise semblable à un roc possède jusqu’à la couleur et l’aspect de la terre, notre mère. Vos cils ont quelque chose d’inconnu qui fait presque penser à ceux d’une fillette, tandis que votre postérieur ressemble à celui d’un chiot monstrueux. Au cours de milliers d’années, on vous a chassé pour votre viande et. votre ivoire, mais c’est l’homme civilisé qui a eu l’idée de vous tuer pour son plaisir et faire de vous un trophée. Tout ce qu’il y a en nous d’effroi, de frustration, de faiblesse et d’incertitude semble trouver quelque réconfort névrotique à tuer la plus puissante de toutes les créatures terrestres. Cet acte gratuit nous procure ce genre d’assurance « virile » qui jette une lumière étrange sur la nature de notre virilité.

    Il y a des gens qui, bien sûr, affirment que vous ne servez à rien, que vous ruinez les récoltes dans un pays où sévit la famine, que l’humanité a déjà assez de problèmes de survie dont elle doit s’occuper sans aller encore se charger de celui des éléphants. En fait, ils soutiennent que vous êtes un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.

    C’est exactement le genre d’ arguments qu’utilisent les régimes totalitaires, de Staline à Mao, en passant par Hitler, pour démontrer qu’une société vraiment rationnelle ne peut se permettre le luxe de la liberté individuelle. Les droits de l’homme sont, eux aussi, des espèces d’éléphants. Le droit d’être d’un avis contraire, de penser librement, le droit de résister au pouvoir et de le contester, ce sont là des valeurs qu’on peut très facilement juguler et réprimer au nom du rendement, de l’efficacité, des « intérêts supérieurs » et du rationalisme intégral.

    Dans un camp de concentration en Allemagne, au cours de la dernière guerre mondiale, vous avez joués, monsieur et cher éléphant, un rôle de sauveteur. Bouclés derrière les barbelés, mes amis pensaient aux troupeaux d’éléphants qui parcouraient avec un bruit de tonnerre les plaines sans fin de l’Afrique et l’image de cette liberté vivante et irrésistible aida ces concentrationnaires à survivre. Si le monde ne peut plus s’offrir le luxe de cette beauté naturelle, c’est qu’il ne tardera pas à succomber à sa propre laideur et qu’elle le détruira… Pour moi, je sens profondément que le sort de l’homme, et sa dignité, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, océans, forêts ou éléphants, sont menacées de destruction.

    Demeurer humain semble parfois une tache presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos épaules an cours de notre marche éreintante vers l’inconnu un poids supplémentaire : celui des éléphants. Il n’est pas douteux qu’au nom d’un rationalisme absolu il faudrait vous détruire, afin de nous permettre d’occuper toute la place sur cette planète surpeuplée. Il n’est pas douteux non plus que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre oeuvre. Nous sommes condamnés pour toujours à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent teneur, espoir et nostalgie. Vous êtes notre dernière innocence.

    Je ne sais que trop bien qu’en prenant votre parti – mais n’est-ce pas tout simplement le mien ? – je serai immanquablement qualifié de conservateur, voire de réactionnaire, « monstre » appartenant à une autre évoque préhistorique : celle du libéralisme. J’accepte volontiers cette étiquette en un temps où le nouveau maître à penser de la jeunesse française, le philosophe Michel Foucault, annonce que ce n’est pas seulement Dieu qui est mort disparu à jamais, mais l’Homme lui-même, l’Homme et l’Humanisme.

    C’est ainsi, monsieur et cher éléphant, que nous nous trouvons, vous et moi, sur le même bateau, poussé vers l’oubli par le même vent puissant du rationalisme absolu. Dans une société, vraiment matérialiste et réaliste, poètes, écrivains, artistes, rêveurs et éléphants ne sont plus que des gêneurs. Je me souviens d’une vieille mélopée que chantaient des piroguiers du fleuve Chari en Afrique centrale.

    Nous tuerons le grand éléphant
    Nous mangerons le grand éléphant
    Nous entrerons dans son ventre
    Mangerons son coeur et son foie…

    (..) Croyez-moi votre ami bien dévoué.

    Romain Gary – Le figaro Littéraire, Mars 1968.

  9. Je suis tombée par hasard sur le documentaire suivant : « The Ivory Game », de Kief Davidson et Richard Ladkami, produit par Netflix. Je ne l´ai pas vu (et je ne le regarderai pas), je ne sais donc pas ce que cela vaut. Mais je mets quand même le lien :
    https://theivorygame.com/

  10. J’ai une pensée moi aussi, et pas qu’une, pour Pierre Pfeffer, qui fut un ami, et dont j’apprends brusquement…

    Si tu veux me joindre…

    Andrevon
    ancien de Charlie et de La Gueule Ouverte

  11. C’est toujours le même problème, la quantité d’humains sur Terre. Il suffit pourtant de 50 ans pour le résoudre, le temps de la ménopause des femmes. Nous devrions être dix milles tout au plus, car nous sommes de grands saccageurs.

    S’il y avait de l’empathie et de la compassion chez les humains, elles se manifesteraient dès la fabrication de son propre enfant qui n’est pourtant que de la servitude, de la mise en danger de la vie d’autrui, du crime par imprudence. Faire un enfant n’est qu’un acte animal, mais certainement pas moral.

    N’importe quelle idéologie vaut moins que la souffrance d’une seule personne, même l’idéologie de la pérennité de l’espèce, même l’idéologie de l’aventure humaine, etc.

  12. Un grand monsieur qui nous quitte, un de plus.
    A propos de l’Afrique et sa faune, le titre et contenu de l’ouvrage « On this earth, a shadow falls » de Nick Brandt résume bien la situation, hélas.
    http://www.nickbrandt.com
    Quelque soit le moindre recoin de la planète, la bêtise et l’ignorance, le profit à court terme semblent l’emporter. Pauvres, riches, même combat dans la course suicidaire. L’empathie, propre de l’Homme? Mon oeil :
    https://www.internationalanimalrescue.org/news/our-team-witnesses-unspeakable-cruelty-towards-orangutans-borneo
    Et les promesses politiques dans tout ça, juste pour la campagne électorale? Le temps que l’on comprenne que la biodiversité « ça rapporte » il sera trop tard.
    Quand quelques courageux comme Mr Pffefer se battent, d’autres, plus nombreux, sabotent, et beaucoup plus vite. C’est à désespérer…déjà, si on se contentait de ne RIEN faire et f… la paix aux écosystèmes, ce serait beaucoup, ils se débrouillent très bien sans nous. Alors de là à réparer les dégâts …

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