Un loup vraiment anthropophage

Je ne suis pas très fier de moi, et voici pourquoi. Je lis en ce moment un livre remarquable, que je ne peux que recommander : Histoire du méchant loup, par Jean-Marc Moriceau (Fayard). Attention, morsure garantie. L’homme est historien, et détaille environ 3 000 attaques du loup sur l’homme, entre le XVème et le XXème siècle. En France seulement, je le précise.

Moriceau distingue deux catégories d’agresseurs. Les loups enragés, devenus à peu près cinglés. Et les loups proprement anthropophages qui, après avoir dégusté dans diverses occasions un peu de chair humaine, y ont pris goût. Disons-le tout de suite : la diversité des sources, leur cohérence, leur crédibilité souvent indiscutable règlent une question que je pensais naïvement ouverte. Oui, le loup a souventes fois boulotté certains de nos ancêtres. D’innombrables registres, témoignages, descriptions l’attestent.

Mes aïeux, quel massacre ! À Rosporden, en Bretagne, en 1773, une gosse de 8 ans, puis une de 10, sont emportées par une louve. Et le 23 septembre, “on a découvert la retraite de cet animal dans les bois. On y a trouvé cinq petits louveteaux et des ossements d’enfants avec le crâne d’une personne qui paraissait être plus âgée”. Idem à Berd’huis (Orne), où l’on enterre en 1739 un ” enfant de dix ans, noyé dans la rivière, lequel avait été tiré hors de l’eau par un loup qui lui a mangé mains et bras, jambes, cuisses et reins”. Pareil au Mesnil (Meuse), en 1690, où “Jean Bigot, âgé de huit ans, a esté dévoré du loup et l’on n’a retrouvé qu’une de ses mains et ses entrailles qui ont été inhumés sous un carreau de l’autel, le reste du corps ayant été emporté et mangé dans le bois”. Etc, etc.

Le livre fourmille donc de faits, de dates, d’événements. Le plus souvent, les victimes sont comme on peut l’imaginer des adultes affaiblis, d’une façon ou d’une autre. Ou des enfants. Au cours de ces siècles, la campagne était beaucoup plus habitée et parcourue qu’elle ne l’est aujourd’hui. Et les risques de croiser un loup on ne peut plus quotidiens.

Reste que 3 000 attaques répertoriées en cinq siècles, même si, d’évidence, il y en eut bien davantage, cela semble peu. Et le nombre de tués, comparé aux guerres, pestes et famines, omniprésentes, est dérisoire. Il n’empêche, et je me permets de revenir à moi : c’est la première fois, à l’âge canonique qui est le mien, que je lis un texte documenté sur ce sujet polémique.

Et je ne suis pas fier. Car j’ai collaboré bénévolement, il y a quelques années, à une revue très favorable au retour du loup en France, La Voie du loup. Et j’ai répété pendant tout ce temps ce que j’entendais perpétuellement. Qu’aucune preuve ne permettait de penser que le loup s’en prenait aux humains, en dehors de terribles périodes de guerre. Ou en cas de rage. Que ceux qui parlaient de loups anthropophages propageaient rumeurs et balivernes. Eh bien, j’avais tort.

Et je suis un peu triste de constater le grand silence fait autour du livre de Moriceau dans les milieux naturalistes. En effet, à ma connaissance, nulle recension, et du même coup, aucune critique. Les défenseurs du loup, après avoir juré que l’animal ne pouvait, ne pourrait jamais s’en prendre à l’homme, préfèrent visiblement se taire, espérant peut-être que le livre sera oublié. Quelle courte vue !

Pour ce qui me concerne, j’ai donc radicalement changé mon point de vue, et j’en remercie sans détour Jean-Marc Moriceau. Mais je demeure un défenseur convaincu du loup, heureux qu’il soit revenu d’Italie en 1992, après avoir franchi les Alpes. Je crois que le mouvement de protection de la nature – et du loup, en l’occurrence – ferait bien de s’interroger sur lui-même. Car défendre le loup, ce n’est pas défendre un personnage de dessin animé. Ce n’est pas nier cette évidence qu’un animal sauvage, doté de grandes dents et d’un bel appétit, ne fait pas de différence majeure entre un cuissot de chevreuil et un mollet de bambin. Eh non ! Défendre le loup, c’est défendre la vie. Et la nécessité absolue, pour une humanité malade, ivre de sa toute-puissance, de reconnaître ses limites. Et d’accepter de partager l’espace avec d’autres qu’elle-même. Or donc, vive le loup ! Or donc, évitons d’envoyer le Petit chaperon rouge chez sa mère grand. Car on ne sait jamais.

5 réflexions au sujet de « Un loup vraiment anthropophage »

  1. Chers Fabrice,
    félicitation pour votre courage et vos articles illuminant que je découvre toujours avec plaisir! Cet article sur le loup m’interpelle énormément, car en tant que défenseur de la nature, j’ai de plus en plus l’impression que le retour du loup orchestré à grand frais par notre société est une sorte d’euphorisant écologique pour se donner bonne conscience et continuer comme si de rien n’était le grignotage des surfaces vertes, nous finirons peut-être par avoir un loup citadin faisant la chasse aux poubelles, et réglant du même coup la problématique des sans abris qui souvent affaiblis et alcoolisés constitueront des proies faciles (c’était ironique, je crois qu’il faut préciser 🙂 ). Encore un mot sur l’article de R.Mathieu. “à aucun moment, Moriceau n’apporte la preuve, dans son livre, que des loups non-enragés ont attaqué et tué des Hommes vivants et sains”, et alors? Physiologiquement la chose est plus que probable, spécialement s’il s’agit d’ une meute et qu’ils ont très faim, scénario probablement peu probable en climats tempérés et équilibré dans une nature généreuse, mais notre époque déséquilibrée écologiquement nous réserve bien des surprises. Deuxièmement s’il faut être un homme sain, de préférence jeune grand et musclé pour se sentir rassurer, que se passe-t-il pour les autres? En fait la grande majorité de la population. A mon humble avis le seul frein à l’agressivité du loup est d’ordre psychologique, le loup n’attaque pas parce que l’être humain est mystérieux, potentiellement dangereux (mais ne l’étant plus dans la fait directement perceptibles, combien de temps le prédateur canin va-t-il rester prudent?). Son cerveau est-il capable d’anticiper la battue dont-il pourrait-être victime s’il passe à l’acte? Est-il capable de faire un lien entre technologie forcement observée de temps en temps (voitures, trains, avions) et le marcheur relativement fragile qui se promène sans armes sur son territoire? En supposant qu’il le soi, en fait je pense que ces relations peuvent être établies assez facilement dans un cerveaux canin, en fait c’est pas trop compliqué : débauche d’énergie fortement connectée au bipède, le bipède est donc capable de débauche d’énergie, donc il faut être prudent! Mais le jour où le bipède qu’il croise est suffisamment fragilisé et/ou se comporte comme une proie (fuite etc.) le loup sera-t-il capable de faire passer la prudence avant la dictature de son estomac? Gros doutes en perspective!

  2. Il faut prendre le loup pour ce qu’il est un prédateur et rien d’autre. L’homme se projette sur le loup, y associe culturellement certaines images voir l’intègre, l’instrumentalise dans le cadre d’une idéologie politique. Le loup n’est pas un concept c’est un animal qui tue, se reproduit et meurt. Pour le loup, nous ne sommes que de la viande potentiellement dangereuse, potentiellement consommable. Quand on regardera le loup pour ce qu’il est et rien d’autre, on aura peut-être une réelle chance d’éviter des drames. La nature et le sentimentalisme ne font pas bon ménage et quand des enfants se feront attaqués, il sera trop tard. Alors oui ce seront sans doute les enfants des autres mais personnellement je me sens concernée…

    1. Il faut prendre l’humain pour ce qu’il est un prédateur et rien d’autre.
      L’humain n’est pas un concept c’est un animal qui tue, se reproduit et meurt.
      Quand on regardera l’humain pour ce qu’il est et rien d’autre, on aura peut-être une réelle chance d’éviter les drames.
      La nature et l’humain ne font pas bon ménage et quand nos enfants, surtout petits enfants, en pâtirons, il sera trop tard.
      Alors oui sans doute pour les enfants des autres personnellement je me sens concerné … et épuisé.
      🙂

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