Le jour où j’ai failli être un terrible idiot

Une pause. Il faut savoir faire une pause, et je la fais ce samedi, mes doigts de pied en éventail, au soleil de septembre. Il ne fait pas si chaud, là où je vis, mais le soleil ne fait pas les choses à moitié. Il a envahi l’appartement, transformé tout l’espace disponible, je crois qu’il fait comme chez lui. Mais il est chez lui.

Un jour de novembre 1993, j’ai reçu un télégramme. D’une certaine Elena Adam, qui était alors rédactrice-en-chef du magazine Terre Sauvage. Elle voulait me voir. Auriez-vous refusé ? J’y suis allé. Le journal était installé au sous-sol d’un immeuble – de vraies catacombes -, 9 rue Christiani, dans le 18ème arrondissement de Paris. On descendait à Barbès, le magasin Tati était encore là, qui vendait par sacs entiers des vêtements à cinq francs. Les pauvres, souvent des immigrés, plongeaient leurs mains dans les bacs et paniers, et repartaient chargés comme des mules.

Pourquoi voulait-elle me voir ? Pour me proposer un boulot. Elle avait lu un reportage sur l’ours des Pyrénées – voyez donc comme cette affaire est chenue – paru dans l’hebdomadaire Télérama. Que j’avais fait. Qu’elle avait aimé. Elle voulait que je travaille pour Terre Sauvage. Que je parcoure chaque mois la France la plus reculée, à pied. Et que je raconte ensuite aux lecteurs ce que j’avais vu et ressenti. En marchant, en cheminant, en sauvage que je suis.

Eh bien, j’ai refusé. Je l’ai regardée – je m’en souviens parfaitement – et je lui ai dit non, et merci. Je ne sais plus pourquoi. Je crois que je ne comprenais pas ce qu’elle voulait. Je dois ajouter que je connaissais mal les plantes et les bêtes. Pas atrocement mal, mais enfin, pas si bien. Et j’imaginais sans doute qu’on me demanderait tôt ou tard de prouver que j’étais botaniste. Entomologiste. Ornithologue. Mammologiste. J’ai dit non.

C’est dans le métro que je me suis mordu les lèvres, et la langue. Car je venais de comprendre ce qu’Elena Adam m’avait proposé. Elle me paierait pour que, chaque mois, j’aille me balader à pied dans les coins les plus beaux de ce pays. Aïe ! La morsure que je m’infligeais commençait à être douloureuse. À peine rentré chez moi, je l’ai rappelée. N’insistons pas, je n’étais pas fier. Je lui ai dit sur un ton que j’espérais léger que, tout bien considéré, cela valait la peine d’essayer. Qu’on verrait bien. Qu’elle verrait bien. Que l’expérience serait de toute façon profitable, etc. Tu parles d’un hypocrite.

Et c’est ainsi que sept années de bonheur ont commencé. Sept ! Chaque mois, trois balades, trois itinéraires de la France sauvage. Toujours à pied, toujours seul. Je n’ai jamais renoncé à aucune, quel qu’ait pu être le temps au jour dit. J’ai marché dans la neige, sous les trombes, au crépuscule, à la tombée des jours et dès l’aube, subi la canicule, humé tous les brouillards de la création. Je peux vous dire ici quelques unes des merveilles que j’ai connues dès la première année, qui serait suivie de bien d’autres.

Dès 1994, donc, la baie du mont Saint-Michel, et la mer sous le phare de Carteret. Et tant d’oiseaux que je préfère n’en citer aucun. Si, tout de même : vous connaissez le huîtrier-pie ? J’ai connu le vallon de l’Aiguebrun, dans le Luberon, et le cincle, et le « gros patas », que nous appelons absurdement le grand corbeau. Qui n’est jamais allé à Sivergue ne sait pas ce qu’est le bout de la route. Moi, je me suis assis sur un banc, contre un muret de pierre sèche, et j’ai regardé le Mourre Nègre. J’ai vu la baie de l’Aiguillon, et ses sternes, et ses barges, et ses bernarches, et ses tadornes. Plus un mot, ou j’y retourne. La baie, et aussi ce pays du héron cendré, entre Courdault et Aziré. Peut-être voyez-vous ce que signifient hottonie et populage ?

Je me suis baigné, et c’était mars, sur la plage de Cala, au cap Corse. Il y avait des vaches assoupies sur le sable, j’essayais de les convaincre de me rejoindre. Rien à faire. J’ai également traversé les hêtraies autour du Monte San Petrone. Vous voyez, n’est-ce pas ? Au pays basque, à Larressore, je me suis arrêté chez Charles Bergara, maître absolu du makila, bâton de défense et aiguillon du berger. Le makila se taille dans du néflier, et ce jour-là, j’en ai commandé un pour moi. L’atelier tournait depuis 400 ans, et il fallait attendre son tour. Je tiens le makila en ce moment même sur mes genoux, et je peux vous dire ce que Charles Bergara y a écrit pour moi, à ma demande : Askatasuna ! Le mot liberté, en basque.

Je me suis perdu voluptueusement dans les landes du Cragou, encore hantées par la présence du loup breton, omniprésent jadis. Et il pleuvait ce jour comme pissent les vaches. C’était un temps fait pour le roi Arthur et tous les sortilèges. J’ai entraperçu des castors non loin de l’île au Beurre, sur le Rhône, là où j’imaginais ne voir que mes pieds, là où je croyais la nature perdue à jamais. J’ai été bombardé par la grêle sur la Margeride, mais il y avait des myrtilles, que je protégeais de mon grand imperméable noir. Et elles étaient bonnes à se pâmer. J’ai même adoré le terril de Pinchonvalles, où un botaniste local m’avait parlé d’un érigéron – une plante – venu de Sumatra, et qui colonisait les pentes de schistes noirs.

Voilà ce que j’avais refusé. Voilà ce que j’ai obtenu pour la seule année 1994, en ravalant ma pauvre petite fierté. De la chance ? Oui, de la chance. J’ai eu une chance insolente. Le jour où j’ai accepté a changé ma vie.

21 réflexions au sujet de « Le jour où j’ai failli être un terrible idiot »

  1. C’eut été bien malheureux il est vrai ! Y compris pour nous. Je te lisais tous les mois. Et encore actuellement avec tes entretiens (tu continues ?)…

    Et une bien bonne idée que ce site…

    Pour ceux qui seraient coincés chez eux, ou pour tous quand le temps est moins favorable à la balade, sachez que le site du photographe Vincent Munier est de nouveau consultable. Une pure merveille, particulièrement les photographies des Vosges.
    http://www.vincentmunier.com

  2. Sandro, Sandro,

    Voilà que je radote…! Figure-toi que je croyais, dans ma naïveté qui n’en a pas l’air, avoir gardé cette histoire pour mes proches. Merci de secouer mes vieux os, et bien à toi,

    Fabrice

  3. @ Fabrice, moi ça me va ce type de radotage . le gros patas, oui et le crave à bec rouge breton … le mont st michel dans le crachin …le héron cendré, je l’ai vu deux fois cette semaine en milieu de matinée .il volait nonchalamant au dessus de mon toit . les enfants m’ont alertéé la première fois: ils voulaient connaitre le nom de « celui-là » . j’ai eu la chance également de voir enfin un buzard aux plumes claires bleutées . Oui, un de saint martin , et comme il avait repéré une proie, j’ai eu tout le loisir de l’admirer .
    . J’imagine que « la france sauvage racontée aux enfants  » est une des pommes d’or récoltées lors de ces ballades non?
    je vais bientôt présenter des expos en bibliothèque au sujet des beautés de la nature locales, et des programes de réabilitation d’espèces en associations avec d’autres amoureux . au programe : oiseaux, renard, blaireau, randos . J’ai hâte vraiment ! J’insiste peut-être lourdements, mais si tu as des conseils, des inspirations…

  4. Magnifique Vincent Munier, c’est mon préféré. radotez avec vos histoires d’animaux, on en veut encore. Ici, il y en a des huitriers-pie sur la plage très souvent et beaucoup d’oiseaux marins. Je me disais aujourd’hui en regardant la mer si belle ces temps-ci que j’ai vraiment du mal à imaginer qu’elle est si mal en point.

  5. @ fabrice, oui, nous avons besoin de parler de la vie . Sitôt que je la contemple, que je l’écoute ou que j’entends parler d’elle, je me sens emplie de son énergie, heureuse .
    le monde est tellement beau malgré ce que nous avons fait . Un renard a traversé le petit bourg près de chez moi dernièrement . des sots ont appelé les gendarmes (à cause de la rage…en ile de france!!!!) mais la bête est repartie . Moi je l’imagine encore, souple les yeux brillants , et la fourrure rouge généreuse .

  6. avais-tu conscience à l’époque des actuels dangers pesant sur l’environnement?
    Aujourd’hui, je rêverai de retrouver la candeur perdue,je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le coeur pincé, nostalgique même si c’est magnifique autour de moi. Aujourd’hui, je reviens de Rocamadour. Non pas pour prier la vierge noire,ou pèleriner mais pour manifester contre l’enfouissement des déchets radioactifs nucléaires FAVL: + de 186 communes du Lot « contactées » par l’andra, + de 3500 en france…
    hélas gramat et martel seraient intéressées…un maire et son conseil municipal peuvent décider du jour au lendemain de ruiner un territoire entier- je passe les détails- on était 100. 100 pour défendre le territoire et l’eau du robinet, les sources et cet environnement préservé. Beaucoup sont contre mais sont persuadés que tout est décidé donc ils ne font rien. rien pour éviter cette catastrophe. Ils restent chez eux sans broncher. Même si la géologie ne s’y prête pas, on s’arrange avec le fric. 3 élus présents à la manif. les territoires peu peuplés sont la proie de ses criminels de l’humanité. Désolée de casser l’ambiance buccolique, mais rocamadour c’est magnifique oui, là où les aigles s’accrochent aux nuages, les marches montant au ciel des roches.Roches vierges. Vierges noires…

    y’a des fois où j’ai envie de prier.

  7. Valérie, j’ai aussi bien du mal à imaginer l’état désastreux de la mer, là où je suis. Les oiseaux marins sont légion dans mon coin également. De même que les hérons de Bénédicte. Certaines espèces ont vu leurs effectifs remonter, mais d’autres… Un été, il y a peut-être 20 ans, uniquement par hasard, j’ai aperçu par deux fois le rare Butor étoilé. Depuis, alors que je fais plus attention et que je suis ici tout au long de l’année et non plus seulement en vacances, plus rien.
    Quant à ceux qui appellent les gendarmes parce qu’ils ont peur des renards vecteurs de la rage, faudrait leur conseiller « Pour en finir avec Pasteur » d’Éric Ancelet, ils tomberaient de bien haut…

  8. Bonsoir,

    Puisque la beauté de notre planète et de notre pays ainsi que le respect de la Nature sont vos chevaux de bataille, allez voir le site suivant, qui est une pure merveille, celui d’un amoureux de la Terre, comme vous, qui plus est un photographe doué, à l’adresse suivante :
    http://eldorad-oc.midiblogs.com
    J’y retrouve régulièrement avec grand plaisir mes Pyrénées natales, et leurs splendeurs sauvages qu’il nous rend proche et nous fait découvrir avec un rare talent, humour et poésie.
    Amicalement, et à bientôt,
    Tinky 🙂

  9. Ma curiosité est titillée : Ou vis-tu Hacène si ce n’est pas indiscret? le territoire est pas mal représenté sur ce blog, c’est un beau potentiel d’action : chacun partout d’abord, puis tous avec tous?

  10. @ stéphanie, je me sens très souvent désamparée alors de ma plainte jaillit une prière que je lance comme une bouteille à la mer . Les hommes ont conscience qu’à leurs fins propres , rien ne sera réglé . c’est écrit dans la pluspart des textes « religieux » depuis la nuit des temps . Nous sommes trop lents à la détente ! mais il y a la possibilité que l’instruction , au fil des générations, face son oeuvre . Que l’homme apprenne à se départir de la peur . Pour Rocamadour, j’ai quand même envie d’aller coller quelques mandales bien méritées . Gros soupirs .
    @ Pinkie , merci!!!!
    @ hacène, merci aussi . précision , la rage volpine à disparue du territoire depuis au moins 7 ans . l’euchinochocose n’est présente qu’en franche Comté et est transmise aussi bien par les chats, les rats, les chiens…alors faut buter aussi le brave dordor qui ramène le faisan entre les crocs ou achève en troupe la biche superbe .
    @ david, tu veux toujours venir dans le coin ?

  11. @ stéphanie, as-tu de la doc sur cette question d’enfouissement (quand cesserons nous le jeu des autruches ?!) j’aimerai écrire un truc là-dessus, je crois que nous avons intérêt à passer le message et vite . Rocamadour estun symbole de beauté, il eput donc servir de symbole tout court . merci !
    pour le gluten, je n’ai paseu le temps de lire ta doc, car les allergies cumulées de ma fille m’oblige à une réorganisation de fond et j’y perds un temps fou . a propos, malgré mon absence des magasins, je réalise combien ma barraque est pleine de conneries inutiles , de vêtements en quadruple exemplaire, de jouets que mes gosses ont carrément oubliés, et du travail que ça m’engendre (poussière , rangement ) . alors je vide mes placards, je distribue et ça prend un temps…c’est dingue ! mais en même temps je me sens libérée, oui, d’une certaine crainte mamifère : j’ai cessé de faire des réserves au cas ou la disette….

  12. Valérie, voilà bien une question qui n’a rien d’indiscret ! Sur la rive sud de l’estuaire de la Charente. Encore un petit moment, et une petite troupe de bernaches reviendra nous visiter. Parmi d’autres. Évidemment, il y a quelques intrus aussi. L’hiver dernier, 35 ibis sacrés sont passés au-dessus de chez moi. Après l’hiver, je prendrai un peu de recul, ne profiterai plus (ouf !) de l’agitation estivale sur le littoral ; un petit coin tranquille, derrière le marais de Brouage, avec les chevreuils et les sangliers qui rentrent dans le jardin…
    Et toi, dans quel coin es-tu ?

    PS : pour ceux qui habite l’ouest, le week end prochain, à Niort, colloque sur le Marais poitevin. Les conférences sont gratuites.
    http://www.marais-poitevin.org/Docs/COLLOQUE_MARAIS_POITEVIN.pdf

  13. « Ô soleil! toi sans qui les choses
    Ne seraient que ce qu’elles sont! »

    Grazie mille Fabrice pour cette ballade hexagonale ( et merci aussi à Elena A.sans qui les choses…)

    Ah la plage de Carteret, le Mourre Nègre l’or des populages et la candeur de l’hottonie!
    … et à Cala, c’était des « Casta » (non pas Laetitia) qui minaudaient sur la plage? j’en ai croisé dans le Haut Couserans ariégeois, superbes non?
    Avez vous d’aventure rencontré « La Bête » dans ces hautes terres de Lozère et vu planer quelques vautours fauves au dessus des Gorges de la Jonte?

    Benedicte, la fourmi deviendrait-elle cigale?

    @ Valérie, belle formule qui sonne gascon, un peu comme celle des mousquetaires : « chacun partout [.,.]tous avec tous », bon dimanche!

  14. @ marthe , c’est tout mon paradoxe : je suis une cigale qui a l’air de carburer aux pucerons ! Et quand vient l’hiver je suis vidée !

  15. @bénédicte : moi aussi je me dépouille à fond!On vend, on donne tout avant le grand départ à la fin du mois (le site web avance, je te le transmet prochainement, pour suivre l’aventure. aujourd’hui, c’était vide grenier : incroyable comme les gens fréquentent ces lieux, échangent, recyclent, s’équipent d’occase… encourageant : une alternative aux magasins, et un respect des objets.

    @Hacène : je vis depuis 20 ans dans la pointe du Cotentin, pas loin de cherbourg, c’est une région extraordinaire belle et sauvage, avec plein de bêtes ;-)et, on a la chance d’échapper aux hordes estivales… pour combien de temps.

  16. C’est marrant ça : j’ai aussi un Makhila de Bargara en néflier torsadé séché des années durant (je viens de le reprendre pour le relire et il est là aussi sur mes genoux !) et dessus, j’ai fait marquer en basque (j’étais plus jeune de 15 ans…) :
    « Seuls les poissons morts se laissent aller dans le sens du courant »…
    Avec ce Makhila, j’ai marché avec bonheur moi aussi, 40 jours durant, tout seul pour traverser les Pyrénées depuis Banyuls, où les vagues de ma Méditerranée lèchent la cordillière pyrénéenne, jusqu’à la vallée d’Aure dans les Hautes Pyrénées. 40 jours à trimballer l’engin qui m’a servi de bâton de marche. J’attends toujours de trouver le temps d’achever cette traversée et de ramener ce Makhila sur ses terres basques là où les Pyrénées cotoient l’Atlantique…
    Toujours cet amour des Pyrénées… et de l’ours bien sûr ! Et de cette liberté de mettre un pied devant l’autre (capacité partagée avec notre ami plantigrade d’ailleurs !).
    Le texte gravé en basque, c’est un proverbe amérindien… et à l’époque, il traduisait ma détresse de constater combien le monde était sourd à nos alertes écologiques.
    Maintenant il n’est plus sourd mais il reste impotent… à nous de continuer l’espoir de le faire bouger ! Alors, Fabrice, cette conférence sur les nécro-carburants, l’idée avance-t-elle ?

  17. Dans l’Aube aussi l’Andra fait des siennes, et pas qu’un peu. Imaginez du tri de déchets radio-actifs dans une simple zone industrielle… Pas loin du site d’enfouissement de Soulaines-Dhuys. Vive la route du Champagne!

  18. pour bénédicte, chercher sur gogole inventaire des déchets radioactifs sur le site de l’andra je crois. dès que je rentre, je te retrouve ça. et oui, gramat est en plein coeur du parc naturel des causses du quercy, non loin des plus beaux joyaux du patrimoine, tout ça classé natura 2000;l’andra ne s’embarrasse pas pour autant, l’essentiel est de trouver un con de maire attiré par le fric , contre la vie.et nous pauvres ploucs à nous de payer des surtaxes pour le traitement des eaux usées et autres…
    amen.

  19. Oh merci, Fabrice, de te souvenir de l’Ile du Beurre, des castors du Rhône, et d’en parler ici, quatorze ans après ta visite que je n’oublierai jamais (Terre sauvage n°88, octobre 1994).
    Moi qui attendais un prétexte pour te dire un mot, et bien voilà…
    Amitié.
    Georges

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