Ma tante Thérèse (prière de se recueillir)

J’ai la flemme, une flemme sévère. Et je m’apprêtais simplement à ne rien faire, ce qui semble sage en ces circonstances. Et puis je me suis souvenu d’une série de textes consacrés à ma tante Thérèse. Je les destinais à des enfants, et je les rassemblerai peut-être un jour ou l’autre. Ou jamais. C’est alors que je me suis dit : s’ils valent (peut-être) pour des enfants, alors ils valent (à coup sûr) pour des adultes. Et j’ai décidé de mettre en ligne le début. Si cela vous plaît, tant mieux. Mais sinon, pas un mot ! Ne touchez pas à ma tante Thérèse à moi, joyau de mon enfance, diamant brut, soleil resplendissant de ma mémoire. N’y touchez pas, elle est à moi !

Tante Thérèse et moi

Quand j’étais petit, quand j’étais vraiment petit, j’avais une tante qui s’appelait la tante Thérèse. Elle était déjà ridée et elle avait un dentier qui me faisait peur et qui me faisait rire. Comme un magicien, elle arrivait à l’enlever de sa bouche et à le faire disparaître. Zou ! elle nous montrait sa bouche grande ouverte, où il n’y avait plus une dent. Zou ! elle ouvrait sa bouche une deuxième fois, et toutes ses fausses dents étaient en place.

Tu as peut-être remarqué que j’ai écrit “ nous ”. Nous, car j’allais toujours voir ma tante avec mon frère Régis et la sœur de Thérèse, c’est-à-dire ma mère. Tout ce que je vais te raconter est vrai, je le jure sur la tête de ma tante Thérèse à moi. Je sais qu’à certains moments, tu ne vas pas me croire, mais fais-moi confiance, tu ne le regretteras pas. C’est un véritable morceau de mon enfance.

Thérèse et les chats

Ma Thérèse habitait rue Larrey, à Paris, et ses fenêtres donnaient sur les jardins de la Grande Mosquée, près de la place Monge et de la rue Mouffetard. Le Jardin des Plantes et sa ménagerie étaient à deux pas. Mais il y avait une deuxième ménagerie dans le quartier : l’appartement de la tante Thérèse.

Elle vivait dans une cité en briques rouges habitée par des pauvres, une cité HLM, la plus vieille de Paris d’après ce qu’on racontait. Elle avait été construite après la Première guerre, vers 1920, juste après Mathusalem et le déluge. Ma tante habitait au cinquième, évidemment sans ascenseur. Son appartement avait la taille d’une (grosse) crotte de mouche. À droite des toilettes microscopiques, à côté une petite cuisine avec un bac à douche dans le coin, et à gauche un couloir lugubre.

Où conduisait le couloir ? À une salle de séjour, comme on disait, dans laquelle il valait mieux ne pas être plus de quatre, enfants compris. Chez elle, tout était riquiqui, sauf son cœur, qui comme tu verras, était grand comme la terre entière. J’ai oublié : deux chambres à peine plus grandes que des placards s’ouvraient sur la salle de séjour.

Tata Thérèse aimait les chats. Elle les aimait tellement qu’elle en faisait la collection. Elle en avait souvent sept ou dix. Surtout des siamois. Surtout Leuloeil, une chatte qu’elle adorait. Moi, j’entendais à chaque fois l’œil l’œil, et je crois que j’avais bien raison, car Leuloeil avait des yeux qui brillaient dès que le jour tombait. Quand je passais devant elle, j’avais une frousse terrible : deux fois sur trois, elle essayait de me griffer, la vache.

Un jour incroyable, elle est morte de vieillesse. C’était le début du grand week-end du 15 août, et tout était fermé. Ma tante aurait préféré mourir que d’abandonner Leuloeil. Alors, elle a ouvert son vieux frigo, et elle a mis la chatte dedans jusqu’au mardi suivant. Tu imagines bien qu’il n’y avait pas de congélateur, à l’époque dont je te parle. En plus, le frigo marchait très mal.

Comment ? Tu veux savoir pourquoi elle avait mis l’animal au frigo ? Mais parce qu’elle voulait le faire empailler, bien sûr. Pour garder Leuloeil avec elle jusqu’à la fin des temps, évidemment ! Sauf que tata n’avait pas un sou devant elle. Mais pas un. Même pas un seul. Un demi, peut-être.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas encore comment elle a fait. En tout cas, le mardi, premier jour d’ouverture des magasins après le 15 août, elle a enveloppé la chatte dans un linge, et hop ! elle est allée voir un taxidermiste, autrement dit le gars qui empaille les bêtes.

La semaine suivante, quand je suis allé la voir, j’ai été bien surpris de ne pas voir Leuloeil sur le canapé. Thérèse nous a annoncé qu’elle était partie à tout jamais, et sa voix était si triste que j’ai parfaitement compris. J’ai un peu honte, mais j’étais content de ne plus voir le monstre. J’ai vraiment honte, mais je l’imaginais très bien au fond de la poubelle, et la poubelle renversée dans la benne à ordures, très loin de moi.

C’est à ce moment-là, avec un petit rire sardonique, que la tante Thérèse nous a demandé de la suivre, mon frère Régis et moi. Où ? Dans la chambre minuscule qu’elle partageait avec quelques autres pensionnaires dont je parlerai plus loin. Et là, toujours le sourire aux lèvres, elle s’est approchée de son armoire. À cet instant, je dois te dire que j’ai eu la chair de poule. On appelle ça un pressentiment. On sait qu’il va se passer quelque chose de terrible, mais on ne peut déjà plus bouger. Je n’ai plus bougé.

La tante Thérèse a ouvert les deux portes de l’armoire d’un seul coup, avec ses deux mains, en criant : “ Bonjour, Leuloeil ! ”. Si j’avais pu, je me serais évanoui. Mais comme je ne pouvais pas, j’ai regardé, caché derrière son dos. Tu sais quoi ? Leuloeil était là ! Je te jure ! Ses yeux brillaient dans le noir, elle était allongée paresseusement sur les draps de ma tante, vautrée à tout jamais. Empaillée, triomphante. Tu voulais connaître ma tante ? Eh bien voilà un premier échantillon.

Thérèse et les fennecs

Ma tante aimait aussi les fennecs. Si tu ne sais pas ce que c’est, apprends qu’un fennec est un renard du désert. Grosso modo. Quand il n’échoue pas dans l’appartement de Thérèse, il habite normalement dans le nord de l’Afrique. Il pèse comme un sac de plumes, pas plus. Avec d’immenses oreilles par lesquelles il évacue la chaleur et une très longue queue touffue.

Par ailleurs, je dois te préciser que le fennec hurle à la mort quand le jour se couche, et qu’il a des dents terriblement pointues. Pour croquer des rongeurs et des lézards, c’est très bien. Pour mordre les mollets des enfants aussi. Ma tante a eu au moins trois fennecs chez elle. Pour les deux premiers, il n’y a aucun mystère. Son fils Coco – je n’y peux rien, il s’appelait Coco – les avait ramenés d’un séjour en Algérie. Ils vivaient dans la cuisine, au milieu des chats. Sans problème ? Sans problème.

Quant au troisième fennec, je n’ai jamais su d’où il venait vraiment. Thérèse a toujours dit qu’elle l’avait trouvé dans la rue. À l’époque, je l’ai cru, car je te rappelle qu’elle était une magicienne. Et aujourd’hui, je la crois encore, car je sais qu’elle était une vraie magicienne. Et puis, n’oublions pas que le jardin de Plantes était tout près de chez elle. Je crois qu’un jour, elle a dû tomber sur un évadé. À moins qu’elle n’ait attaqué la cage du fennec au nom du Front de libération des renards des sables. C’est parfaitement possible.

11 réflexions au sujet de « Ma tante Thérèse (prière de se recueillir) »

  1. Excellent ! Le passage sur le dentier, je crois que nous sommes quelques-uns à l’avoir comme souvenir. Ma grand-mère était de ce point de vue tout aussi « géniale », comme je disais, une vraie magicienne.
    Dis, Fabrice, au troisième paragraphe de « Thérèse et les chats », les chambres sont à peine plus « grandEs »…
    Tes jours de flemme, ou de manque d’inspiration, sont d’une lecture tout à fait agréable, un petit saut dans le passé fait souvent du bien. Même l’air de rien, ça remet notre présent en perspective, et pour tout dire, les yeux en face des trous !!
    Bonne journée

  2. Ah les fennecs du jardin des plantes! Mon père connaissait le responsable du vivarium, si bien que quand l’envie m’en prenait, je descendais des hauteurs de Ménilmontant pour une longue visite dans les coulisses de ce lieu qui me fascinait, avec ses crapauds géants, ses phasmes, ses serpents verts et autres bestioles fabuleuses, devant lesquelles je restais béat, hors du temps.
    Pour ce qui est des fennecs, ils étaient régulièrement laissés en liberté (coté coulisses bien-sur). Alors il est fort possible qu’il y ait eu quelque évasion un jour de porte entrouverte…
    Mais dis-moi: tu t’es vraiment fait mordre les mollets? Les fennecs en exploration dans les couloirs du vivarium étaient certes curieux et mourraient d’envie de venir me renifler les jambes, mais de là à mordre…

  3. Balthazar,

    La réponse est oui. Mais l’histoire est un peu compliquée, car un été, nous avons gardé un fennec chez nous, dans notre HLM de banlieue. Et il se demandait ce qu’il faisait là. Comme il hurlait à la mort au crépuscule, il inquiétait tout le voisinage, à commencer par moi. Je te garantis que ses dents étaient pointues, et que les ai senties. Mais bon, il n’avait pas forcé son talent, vu que le sang n’a pas coulé. Voilà. Bien à toi,

    Fabrice Nicolino

  4. C’est bien mignon! le dentier; le minuscule appart; le chat empaillé et le fennecs…Tous ça appelle vraiment l’illutration; si un jour cela vous dis d’illustrer ces textes; faite-moi signe.

  5. @Fabrice: J’imagine bien la scène!! Mon frère avait ramené un fennec de son service au Sahara. On a tenu 1 semaine: il ne sortait que la nuit, et nous grimpait dessus pendant notre sommeil. C’est bizarre de se réveiller avec un museau de fennec tout contre son nez! Mais je pense que c’était encore plus bizarre pour lui.
    Finalement on l’a porté au jardin des plantes rejoindre les autres… et qui sait si c’est pas lui qui s’est retrouvé chez ta tante!
    🙂 Bon dimanche à toi, et bonne flemme!

  6. Bonsoir ou bonjur, vue l’heure indue à laquelle j’écris (ah ! mes insomnies affectueuses et fidèles !)

    C’est GENIAL ! Si vous vous décidez à le publier, illustré manière les « Triplettes de Belleville », ça sera sûrement un grand succès, parce que c’est excellent !
    vive la Tante Thérèse ! Elle a dû adopter de petits anges aux côtés de Soeur Emmanuelle, qui, dans un autre ordre d’idée, était elle aussi un numéro remarquable et quelqu’un de très chouette. La Tante Thérèse de bien des pauvres gens, probablement.
    En tout cas merci pour ce joli morceau de nostalgie enfantine, c’est superbe !
    Amicalement, Tinky 🙂

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