Encore ma tata Thérèse

Je m’en vais, dites-moi. Sous d’autres cieux. Et c’est simplement délicieux. Je m’en vais pour quelques jours, non sans vous laisser deux messages posthumes de ma tata Thérèse à moi. Au point où je suis rendu, pourquoi m’arrêter ? Il y aura aussi un papier, à leur suite, consacré à Nicolas Hulot. Dans la liste, donc, incluant celui que vous êtes en train de lire, le troisième. Suis-je clair ? Je n’en suis pas bien sûr, mais comme je m’en vais sans remords, je m’en vais. Rendez-vous probable lundi prochain.

Vol de pigeons dans la maison

Quand j’étais petit, déjà, les pigeons étaient détestés par une quantité effarante de gens bien élevés. On entendait dire à Paris qu’ils apportaient la gale, ou la lèpre, ou la broncho-pneumonie je ne sais plus, à tous ceux qu’ils approchaient à moins de cinquante mètres. Or, rue Larrey et alentour, il y avait beaucoup de pigeons qui formaient des bandes de jeunes et de moins jeunes dans les airs. Et c’était un sacré spectacle à observer, quand on n’avait pas trop peur d’attraper la poliomyélite ou de rester paralysé, ou de devenir aveugle.

Rue Larrey, si j’essaie de rassembler mes souvenirs, il y avait deux clans principaux. Le premier était constitué par les ennemis des pigeons. Il unissait les propriétaires, les balayeurs, les employés de la ville de Paris, les utilisateurs de bancs publics, les gens correctement habillés. C’est-à-dire le monde entier. Sur l’autre bord, de l’autre côté du ring, il n’y avait que ma tante Thérèse à moi, que le voisinage aurait bien envoyé à Charenton, comme on disait à cette époque. Charenton, c’était l’asile de fous.

Mais ma tante Thérèse n’avait rien à faire chez les fous. Simplement, et définitivement, elle aimait les pigeons de la grande ville, et ne supportait pas qu’on s’attaque à eux. Je l’ai vue souvent sortir avec un parapluie, même les jours où il ne pleuvait pas. Le parapluie, ce n’était pas pour les nuages, c’était pour les assassins. Car même en plein jour, les assassins et les spadassins rôdaient dans les rues de ce vieux Paris de mon enfance. Oh, ne va pas imaginer de sinistres figures de tueurs à gage, avec de longs couteaux et de lourds pistolets.

Non, ceux-là avaient la loi avec eux, et portaient souvent un uniforme. Car la ville de Paris, l’ignoble ville de Paris payait des équipes spéciales pour s’emparer du plus grand nombre possible de pigeons baladeurs. Avec des filets, je te l’assure ! Avec de grands filets comme en utilisent les gladiateurs dans les films sur Rome.

À deux ou trois, tenant leur piège dans les mains, ils s’approchaient d’un rassemblement interdit de Columba livia – le nom savant du pigeon biset -, par exemple au bord d’une fontaine, et zou, zip, tchak et ziiiipppp ! En clair, ils lançaient leur filet comme des pêcheurs au large d’Audierne. Et les pigeons étaient pris dedans, emprisonnés à tout jamais. Car tu penses bien qu’ils ne les relâchaient pas. La vérité, que je vais te murmurer dans le creux de l’oreille, car elle est loin d’être plaisante, c’est que ces malandrins zigouillaient tous les pigeons qui leur tombaient sous la main.

Heureusement pour eux, tata Thérèse arrivait souvent au bon moment pour les libérer, avec son parapluie. Tu me diras qu’on ne sauve pas des pigeons condamnés à mort avec un parapluie, et tu auras raison. Mais n’oublie jamais que tu ne t’appelles pas ma tante Thérèse. Elle, elle y arrivait.

Comment ? Eh bien, elle chargeait les tueurs, comme avec une lance sur un champ de bataille. J’espère que tu as déjà vu des combats de chevalerie dans les films de cape et d’épée. Ma tante était une sorte de chevalier sans cheval, mais avec un parapluie. Elle courait dans leur direction en hurlant et elle essayait de les embrocher avec son parapluie. Heureusement que ce n’était pas un couteau ! Ensuite, elle criait et soufflait comme une baleine, en faisant des grands gestes, de tours de moulinets dans tous les sens. Alors, les passants se rapprochaient et, bien entendu, ils ne comprenaient rien. Rien. Sauf qu’ils voyaient une dame d’un certain âge en plein orage, en pleine surchauffe, juste devant des personnages patibulaires qui ressemblaient à des gardiens de prison.

Des gardiens armés d’un filet, sous lequel gigotaient de pauvres et tristes oiseaux.Je ne suis pas tout à fait sûr, mais il me semble que là, tata avait inventé un truc. Elle apitoyait le monde, qui adore découvrir de pauvres victimes juste sous son nez. En tout cas, les gens prenaient le parti de ma tante, et souvent, les kidnappeurs de pigeons étaient obligés de repartir après avoir relâché leurs proies. Mais avant d’en arriver là, une fois sur deux, ils avaient le temps de rédiger un superbe procès-verbal d’amende, qui condamnait ma tante à verser à la ville de Paris je ne sais plus quelle somme avant la fin du mois. À mon humble avis, elle n’a jamais dû payer, car elle utilisait les papiers des amendes pour poser les tasses de café. Ou pour mettre dans la boîte à crottes de ses chats. Non, je crois bien qu’elle n’a jamais payé.

Je pense avoir été clair : ma tante aimait les pigeons. Mais je voudrais te dire autre chose. En vérité, elle les adorait. J’en ai gardé une preuve dans un coin de ma tête. Certains jours de beau temps, ma tante ouvrait la porte-fenêtre de sa salle de séjour, qui donnait sur un petit balcon. Il était toujours couvert d’une épaisseur de fientes d’oiseaux incroyable. Comme une boue dans laquelle tu aurais pu t’enfoncer jusqu’au mollet. Sauf que c’était du caca. Bon, je te parle franchement.

La première fois que j’ai vu ça, je n’ai pas compris d’où venaient ces milliards de millions de petites crottes, car il n’y avait aucun oiseau en vue sur le balcon. Mais la deuxième fois, j’ai eu l’explication. La voilà. Tata était aller chercher de gros sacs dans son fourbi de la cuisine, et en avait ramenés deux coincés sur chacune de ses épaules. Moi, je regardais, en me demandant ce qu’elle avait inventé, car au cas où cela t’aurait échappé, elle inventait à chaque fois quelque chose, que je n’oubliais jamais. Et elle a posé un sac et ouvert délicatement l’autre avant de se mettre au bord du balcon, face à la Grande Mosquée.

À ce moment précis, et je t’assure que j’en ai encore le frisson, le ciel a commencé à bouger, comme dans un dessin animé. Il y avait des ailes partout, qui battaient en cadence, et qui se rapprochaient comme des bolides depuis tous les coins de l’horizon. J’ai eu peur, et ne mens pas, s’il te plaît, toi aussi tu aurais eu peur.C’était les pigeons. Oui, les pigeons de Paris arrivaient tous du diable Vauvert pour venir casser la croûte chez tata Thérèse. Elle leur donnait rendez-vous, quoi. Toujours à la même heure. Et ces oiseaux, qui ne sont pas des cruches, ni des ânes, avaient pris leurs petites habitudes.

La suite est affreusement dingue, et si je n’avais pas été là, je ne le croirais pas. Mais j’étais là. Ma tante a posé le sac sur son épaule droite, qui était rempli de graines de qualité supérieure, et elle a commencé à déverser le repas directement sur le balcon. Et des dizaines de pigeons ont commencé à se poser et à boulotter autant qu’ils pouvaient. Les autres, car il y en avait d’autres, se posaient sur la balustrade, ou faisaient du surplace, et au moins une quinzaine sont entrés dans la salle de séjour de tata, des fois qu’elle aurait préparé un gratin au four pour eux, qu’elle aurait posé sur la table. Bref, je crois que tu peux imaginer la scène, cela sentait le grand bazar, et la maison de cinglés. Mais ce n’était pas Charenton, c’était la rue Larrey, chez tata Thérèse. C’était bien mieux.

7 réflexions au sujet de « Encore ma tata Thérèse »

  1. Excellent une nouvelle fois ! Je n’ai jamais vu ces tentatives de capture, mais ton texte me rappelle vraiment des scènes de mon enfance parisienne.
    Une question pour pinailler : es-tu sûr que la cible des agents de la Ville était bien les ramiers ? Il y en avait peu à l’époque, moins que maintenant. Ce qui posait problème aux mairies, c’était, c’est toujours j’imagine, les innombrables pigeons domestiques, descendants des moins commensaux bisets.
    En tout cas, je confirme bien que les gens disaient que les pigeons donnaient la gale.

  2. Puisque chacun y va, pour le plaisir de tous, de sa petite histoire, à mon tour. Au sujet des pigeons et de l’effet du grand âge. Tout petit, j’avais remarqué qu’au printemps revenaient les ramiers. Ou plutôt un ramier, dans la cour de l’immeuble où l’on habitait. Deux printemps avaient dû suffire à me faire élaborer cette loi de la Nature. Les gens appelaient ça un pigeon. Qui ne ressemblait donc pas tant que ça à ceux que je pouvais voir en nombre tout au long de l’année : il semblait plus vigoureux, plus coloré et plus grand. J’en était donc venu à me dire que le ramier était un jeune pigeon et que les autres, le petits et moins colorés, avaient subi le temps passant. Mais ça me posait problème, ce qui prouve bien que même encore très petit on est capable d’élaborer des raisonnements qui tiennent la route : en effet, qu’il perde ses couleurs et même du poids, d’accord ; mais comment sa taille pouvait-elle diminuer ? Il aurait fallu que ses os rapetissent, ce qui me faisait énormément douter. Mais, même si la théorie est saugrenue, elle ne peut être balayée si les faits l’impose. Or, j’avais remarqué que les vieux de l’immeuble et que l’on croisait dans la rue étaient en général plus petits que les adultes plus jeunes. C’était donc que leur taille avait diminué. Ce devait être la même chose pour les pigeons ! C’est ainsi que j’ai cru longtemps après que ramiers et bisets étaient une seule espèce…

  3. Bonjour !

    Le pigeon ramier, connu chez moi comme palombe et migrateur, proie rêvée chaque année des chasseurs des Pyrénées Atlantiques et Hautes Pyrénées se fait de plus en plus rare. Et pourquoi ? Parce que ces bêtes, futées, ont réalisé que les villes étaient un endroit rêvé pour elles. Et donc, elles ne migrent plus, restant dans les cités, où on les confond avec les bisets ordinaires… Les palombes ne migrent plus, mais se posent nonchalamment sur les grilles de métro pour se réchauffer, l’hiver (rue de Reuilly, il y en a des tas chaque année). Ça m’a amusée, de voir comment les rusés volatiles avaient déjoué les hommes criminels et à présent restaient en ville où, nourris et chauffés, logés aussi à longueur d’année, ils font désormais partie des ornements et parfois des nuisances de Paris en conchiant joyeusement monuments et passants, assombrissant parfois le ciel de leurs vols froufroutants quand un inconscient se promène avec un sandwich ou du pain dont ils grappillent les miettes !
    Ces oiseaux sont diantrement futés, tout de même ! Avoir compris qu’ils risquaient moins leurs vies à rester sur place, dans les grandes villes, plutôt qu’en migrant d’Europe à l’Afrique comme ils le faisaient autrefois ! En tout cas, je trouve ça extraordinaire, et tant votre Tante Thérèse que ces animaux étonnants n’ont pas fini de me ravir !
    A biientôt !
    Tinky 🙂

  4. J’avais aussi une tata Thérèse, qui était ma marraine Germaine et qui œuvrait pour les pigeons rue Malher, dans le Marais. Elle achetait ses graines par sacs de 30 kilos quai de la Mégisserie et tous les jours, avant de partir travailler aux Halles, elle nourrissait une armée de pigeons qui l’attendaient. Les gens râlaient, les flics verbalisaient et elle a continué jusqu’à sa mort.

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