Une paire de fesses géantes (au bord de l’eau)

Des fois, ne rien penser. Hier, la rivière. Plus haut que d’habitude. Vers la montagne, vers la petite montagne où elle prend sa source. Là-haut, le granite a remplacé les quartzites et les schistes du bas. Pour arriver au point où j’ai fait le vide en moi, il faut dépasser D., puis C., qui est encore plus petit, bien plus petit.

Après C., compter un kilomètre le long de cette minuscule départementale grillée par juillet, et s’arrêter. À main droite coule la rivière. Dans le creux, dans la roche, dans la gorge profonde. On voit très clairement la fantaisie d’un méandre, qui encercle une butte boisée. Pour se rapprocher, il faut se jeter dans les genêts, les petits chênes qui s’accrochent vaille que vaille, puis les pins sylvestres. Dans l’ombre, il y a même quelques hêtres.

Pourquoi ce lieu-ci ? Il faut en finir avec cet insupportable suspense : cette butte boisée compte quelques ruines d’une antiquité vieille de dix siècles, le château de V. Si je m’appelais Maurice Leblanc, il ne fait guère de doute que j’aurais convoqué sur place Raoul de Limézy, Louis Valméras, le prince Paul Sernine, Don Luis Perenna, Jim Barnett, Jean d’Enneris, Raoul d’Avenac, ou encore Victor Hautin le flic, tous avatars, alias et pseudonymes d’Arsène Lupin. Car ces ruines, bien que cachées sous la mousse des siècles, font croire l’aventure encore possible. Quelle atmosphère !

La rivière, dessous, fait craquer à son rythme des blocs de granite de 100 tonnes. Et plus. Et moins. Il en est de tout droits, levés à la perpendiculaire, que des ruissellements finissent par entailler du haut jusqu’en bas. Il y en a de tout allongés, formant des bancs, des sièges, d’énormes dalles et platiers adoucis par les eaux inlassables. Lesquelles sont vertes, jaunes et froides, tentatrices au-delà de ce que je peux décrire.

Or donc, ne rien penser. C’est dur. J’ai passé une heure allongé sur la pierre, protégé du soleil fou par une masse de trente tonnes. L’ombre du granite était délicieusement froide, et j’avais deux livres en mains, ce qui n’est jamais une bonne idée. D’abord le tome trois des aventures de Jack Aubrey, capitaine de la Navy au temps de Napoléon. Aubrey et son ami Stephen Maturin, chirurgien mais aussi fameux naturaliste, écument les mers du monde pendant plus de vingt ans, et au cours de plus de vingt romans (signés Patrick O’Brian, chez Omnibus). Mais je n’ai pas pu, et le livre m’a servi d’oreiller. Confortable, je dois dire. L’autre bouquin était signé d’un certain Balzac, évoquant cette Comédie humaine dans laquelle nous sommes tous plongés.

J’ai bien tenté de m’intéresser aux aventures du jeune Lucien, qui n’a pas encore quitté Angoulême, mais rien à faire. Le livre m’est littéralement tombé des mains, puis a glissé dans un entonnoir de granite, sans heureusement atteindre l’eau. Et cette fois, j’ai cessé de lutter contre la puissance du monde, enfin. Je vous explique. La tête posée sur Jack Aubrey, j’avais, en ouvrant les yeux, la vision enthousiasmante d’une paire de fesses colossales juste au-dessus de moi. À n’y pas croire. À se pincer. La falaise  derrière moi arrondissait ses formes d’une façon hallucinante. Je suis bien obligé de vous parler d’un cul géant, magnifique, inoubliable. Et, pour je ne sais quelle obscure évidence, féminin.

Donc, ce cul. Je ne pouvais, restant allongé, voir ma si chère rivière. Mais sa musique inimitable entrait en symphonie par mon oreille gauche pour s’évanouir par la droite. Le vent qui venait de l’eau, donc de mes pieds, était saharien mais bienfaisant, et je le respirais calmement, par le nez, sans nulle cesse. Je me répète : la pierre refroidie, la musique, le vent chaud dans les narines, et même un filet d’air qui, circulant à travers les failles derrière moi, venait me rafraîchir la nuque. Je ne mens ni n’en rajoute. Ou plutôt si, il me faut bien ajouter qu’en jouant des yeux sans bouger la tête, je voyais sur l’autre rive le dessin vert et rouge des pins sylvestres se dessiner sur le ciel bleu.

Bon, et après cela ? Après cela, pour la raison que je suis un obsédé, j’ai songé à la crise écologique. Ce n’était pas l’endroit le mieux indiqué, mais enfin, y en a-t-il ? Oui, j’ai songé à cette terrible crise de la vie sur terre, qui menace tous les édifices. Et pour la énième fois, j’ai constaté que notre temps humain ne nous prépare guère aux changements radicaux qui ont d’ores et déjà commencé. Notre temps est petit, pour ne pas dire mesquin. La rivière, par exemple, considère son œuvre aux dimensions inouïes de l’éternité, ou presque. Nous voulons juste passer à travers les gouttes, espérant que nos enfants ne seront point trop douchés, rêvassant, dans notre indolence coutumière, au sort on ne peut plus éventuel de nos petits-enfants. Pour le reste, rideau.

Avouons-le, c’est embêtant. Car justement, pour affronter la crise écologique, il faut et faudra toujours plus considérer le temps. Un temps qui n’est pas le nôtre, pauvres petits humains que nous sommes. Mais un autre, immensément étiré le long des berges de la rivière. Où je compte bien retourner regarder cette fabuleuse paire de fesses en dessous du ciel, au-dessus de l’eau.

31 réflexions au sujet de « Une paire de fesses géantes (au bord de l’eau) »

  1. Quel veinard. Mon recueil d’expressions idiomatiques teutonnes me chuchotent: les illusions n’ont rien à perdre ici.
    Je suis jaloux, je l’avoue.

  2. Ce cul (et tout le reste) nous ramènent sans cesse au fait que nous sommes issus d’une matrice, de cellules, de microbes, d’amibes ou je ne sais quoi, bref tout un tas de petites choses assez dégoûtantes pour que nos « messieurs Propre » aient envie de tout éradiquer.
    Et pourtant tout fonctionne parfaitement sans nous. Les vers, les écosystèmes, les plantes qui épurent, celles qui servent d’engrais, etc etc. Je me demande parfois quand et pourquoi l’Homme s’est-il mis à haïr la nature, à vouloir la forcer, l’éliminer. Peut-être la psychanalyse nous en dirait-elle plus ?………..

  3. @Hélène
    Je cite: »Un cul géant, magnifique, inoubliable. Et, pour je ne sais quelle obscure évidence, féminin. »
    Ceci te fait penser à ce que tu viens d’écrire?
    Je t’ordonne de prendre des vacances!

  4. hélène la nature fait peur a l’homme pour la raison qu’on ne la pas faite(mais elle nous a creer),contrairement au voitures,maisonsetc…;mais aussi quel parait incontrolable,incertaine,et l’humain adore les certitudes ,les horaires,le control,et pouvoir rationalisé l’univers pour pouvoir etre lui meme …DIEU ou autre chose que sait-je,mais en tout cas etre au dessus du lot ,he oui l’égo.

  5. Mais Balzac je le vois plutôt sous le ciel pluvieux de Paris..que sous le ciel d’été du sud..et même lire, alors que tout parle, murmure et nous cherche ..Merci pour ton beau texte , me fait penser à

    CORRESPONDANCES

    La Nature est un temple où de vivants piliers
    Laissent parfois sortir de confuses paroles:
    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l’observent avec des regards familiers.

    Comme de longs échos qui de loin se confondent
    Dans une ténébreuse et profonde unité
    Vaste comme la nuit et comme la clarté,
    Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

    Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
    Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
    Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

    Ayant l’expansion des choses infinies,
    Comme l’ambre, le muse, le benjoin et l’encens,
    Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
    Baudelaire.

  6. @Bernhard, pas de souci ! ;))

    @S, oui je crois que tu as raison. L’homme a très peur de ce qu’il ne contrôle pas. Le problème est que ses « créatures » finissent par lui échapper aussi…

  7. Tu recommandes donc Patrick O’Brian ? Moi, je lis parfois Alexander Kent. Aventures maritimes aussi, vraiment bien (Phébus).

    Bon bah ça y est, comme Bernhard, je suis jaloux. Je crois que je vais collecter tous les indices que tu laisses filtrer pour trouver où est ce coin de paradis. À force, ça doit être possible…
    Par contre j’espère bien qu’il n’y a pas de faille dans le coin. Des fissures oui, c’est-à-dire des diaclases…

  8. Bonjour Fabrice,
    Je lis très régulièrement le blog et je partage vos positions.J’apprécie nombre de commentaires qui y figurent. Je n’ai pas pour habitude d’écrire, mais j’aime les devinettes. Il me semble avoir situé le lieu où vous avez pu admirer « cette fabuleuse paire de fesses »: il s’agit certainement des environs des ruines du château de V[…], proches du hameau de C[…] à quelques kilomètres de D[…], dans la vallée de […].J’espère que ce n’était « secret défense ».

    Cordialement.

    René ARNAUD

  9. Cher René,

    Bien joué, car bien trouvé. Mais comme il s’agit, en effet, d’un secret défense, je me suis autorisé quelques crochets, espérant que vous me pardonnerez. Bien à vous,

    Fabrice Nicolino

  10. Bonsoir Fabrice,

    Bien qu’habitant à environ cent cinquante kilomètres au sud-est de votre lieu de villégiature, ce dernier fait partie d’une vaste et magnifique région que je connais assez bien et que j’aime particulièrement . J’ai eu l’occasion d’y séjourner à maintes reprises et d’y faire quelques randonnées. Et lorsque l’on s’y trouve, on a du mal à imaginer les désastres qui se produisent un peu partout dans le monde et qui nous menacent tous bien sûr, à plus ou moins long terme. Il va de soi que vous êtes pardonné : car, comme le disait, dans « Le grillon », le fabuliste Florian, bien moins connu que La Fontaine, sans doute pour cette raison : « Pour vivre heureux, vivons cachés. »
    Bien à vous.

    R.Arnaud

    P.S. A l’attention d’Hacène. Je dois avouer que je n’ai pas eu trop de difficultés à trouver où se trouve le lieu de séjour paradisiaque de Fabrice. Il valait mieux d’ailleurs, car mes revenus et les quelques scrupules qui me restent ne me permettent pas de corrompre qui que ce soit.

  11. Depuis le début, l’intuition me conduit à certaines ruines d’un beau château de V, surplombant un belle vallée de l’…, pas trop éloigné (si, quand même !) d’une gare de M…, dans une large vallée. Mais le château n’est pas près du hameau de Ca… Quant à D… … Mais si je pense à ce coin, c’est sans doute tout bêtement que j’y suis passé à une certaine époque, enfin, un peu plus au sud, une époque Joyeuse…

  12. PS : Il n’y a guère de gares dans le coin. À moins d’aller rouvrir cette ligne extraordinaire qui passe d’A… au grand plateau, par des ouvrages d’art encore tous debout. Hacène, d’ici, tu comptes une bonne quinzaine de kilomètres avant d’arriver au tunnel d’A., qui ouvre sur un nouveau pays que je connais plus mal que le mien. Et pour retrouver la paire de fesses évoquée, surtout ne pas aller dans cette direction ! Espérant t’avoir aidé,

    Fabrice Nicolino

  13. Hacène,

    Ta clairvoyance fait plaisir à voir. Me voilà démasqué, malgré cette longue barbe que j’ai rasée. Crotte ! Mierda ! Mais je reviendrai !

    Fabrice Nicolino (ci-devant)

  14. Se pourrait-il que cet ancien château soit en rive droite, sur une butte cernée par la D… ? Laquelle serait du même nom que la cité (laquelle est éponyme ?). Après le D de D…, ce serait un O peut-être ? En amont, après Ca… (n’en disons pas plus tout de même !) et les ruines, en effet moussues, se pourrait-il qu’un plus petit hameau encore commence par un M et soit précédé d’un article défini ?
    Si j’ai bon, il te faudra par contre revoir le kilométrage qui mène au tunnel d’A… qui ouvre la porte de l’est, car c’est presque le double de ce que tu indiques. Si j’ai tout faux, eh ben on verra plus tard, tous ces beaux paysages me flanquent la nostalgie d’un truc que j’ai même pas connu… Qu’est-ce que c’est beau !!!

  15. Hacène,

    C’est toi, Fouras ! et tu trompes ton monde et tes amis. Bravo ! Il faudra que tu me dises comment tu as fait. Pour le tunnel, je suis peut-être fautif. Mais bien sûr, tout dépend du point de départ.

    En tout cas, et à nouveau, bravo ! Belle journée à toi,

    Fabrice Nicolino

  16. Pour le kilométrage, en effet ! J’ai compté à partir de D… Mais ce n’est peut-être pas le bon point de départ ! Je t’envoie un mail pour t’expliquer comment je suis venu à bout de l’énigme. Pas simple quand même, mais suis un fin limier… 😀

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