La moitié d’un pain et un livre (sur Federico García Lorca)

J’ai la chance insolente d’aimer de passion Federico García Lorca. Elle est insolente, car je n’ai rien fait pour cela. J’aime, voilà. Dans la langue castillane qu’utilisait le poète, les mots sont des nuages, des ombres et des silhouettes, des regards ou des caresses, d’innombrables émotions. On rencontre Séville, on traverse des ponts, on se laisse mener par le bout du museau de chevaux noirs. Tout y est beau. Par prodige, celui qui entre dans l’univers pourtant fracassé de García Lorca n’y trouvera ni laideur ni bassesse. Il lui faudra penser à la grandeur de l’âme, à ce que peut bien signifier une existence humaine.

Fracassé. Oui. Tout le monde (ou presque) sait que Lorca a été assassiné en 1936 dans les rues de Grenade, cette ville qu’il adorait. Par la canaille fasciste qui se levait alors contre la République. Lorca était né en 1898 dans un village non loin de Grenade, Fuente de Vaqueros. En septembre 1931, alors que la deuxième République espagnole n’a que cinq mois, et que se répand l’espoir fou d’une vie neuve, il revient chez lui pour un discours, à l’occasion de l’inauguration d’une bibliothèque. La foule réunie est de pauvres et de gueux. Federico pourrait lâcher quelques mots sur les monarchistes honnis, les fascistes qui, déjà, menacent l’Espagne, les patrons qui exploitent leurs ouvriers agricoles jusqu’à la mort. Mais non.

Non, car ce poète ne pouvait jamais dire que la quintessence. Et ce jour-là, il explique à des miséreux qu’un livre est essentiel à toute vie digne d’être vécue. Car il est horizon. Car il est liberté. Il dit ainsi : « L’homme ne vit pas seulement de pain. Et si j’avais faim, si j’étais désemparé dans la rue, je ne demanderais pas un pain. Non, je demanderais la moitié d’un pain et un livre ». Et encore ceci : « Tous doivent jouir des fruits de l’esprit humain, faute de quoi ils seront changés en machines au service de l’État, en esclaves d’une terrible organisation sociale ». Enfin, insistant sur l’importance cruciale de la culture, Lorca conclut : « C’est seulement au travers d’elle que pourront être résolus les problèmes dont discute aujourd’hui le peuple, plein de foi, mais pauvre de lumières ».

Je vous laisserai lire plus bas le texte original, pour ceux qui aiment être bercés par la musique de cette langue si singulière. Un dernier mot. Pourquoi ? Parce que. Parce que juillet a toujours été pour moi, et demeurera, le mois de l’été et celui du golpe criminel du général Francisco Paulino Hermenegildo Téodulo Franco y Bahamonde. Les noms de Buenaventura Durruti, Andreu Nin et bien entendu Lorca, continuent de vivre en ma compagnie.

Faut-il oser un mot sur la crise écologique ? Pour sûr. Sans culture, sans la création d’un vrai mouvement culturel des profondeurs, dont nul ne peut encore prévoir les contours, rien ne changera. Rien. Les pitres que nous connaissons tous, dont certains affublés d’oripeaux « écologistes » continueront de régner sur ce monde qui agonise. Oui, Lorca a raison. Des livres, des vrais ! De la culture, et non les épouvantables succédanés qu’on nous oblige à ingurgiter ! Des penseurs ! De la pensée ! Et de la poésie. « ¡Libros! ¡Libros! Hace aquí una palabra mágica que equivale a decir : “amor, amor” .»

 

Locución de Federíco García Lorca al Pueblo de Fuente Vaqueros 

 « Cuando alguien va al teatro, a un concierto o a una fiesta de cualquier índole que sea, si la fiesta es de su agrado, recuerda inmediatamente y lamenta que las personas que él quiere no se encuentren allí. ‘Lo que le gustaría esto a mi hermana, a mi padre’, piensa, y no goza ya del espectáculo sino a través de una leve melancolía. Ésta es la melancolía que yo siento, no por la gente de mi casa, que sería pequeño y ruin, sino por todas las criaturas que por falta de medios y por desgracia suya no gozan del supremo bien de la belleza que es vida y es bondad y es serenidad y es pasión.

Por eso no tengo nunca un libro, porque regalo cuantos compro, que son infinitos, y por eso estoy aquí honrado y contento de inaugurar esta biblioteca del pueblo, la primera seguramente en toda la provincia de Granada.

No sólo de pan vive el hombre. Yo, si tuviera hambre y estuviera desvalido en la calle no pediría un pan; sino que pediría medio pan y un libro. Y yo ataco desde aquí violentamente a los que solamente hablan de reivindicaciones económicas sin nombrar jamás las reivindicaciones culturales que es lo que los pueblos piden a gritos. Bien está que todos los hombres coman, pero que todos los hombres sepan. Que gocen todos los frutos del espíritu humano porque lo contrario es convertirlos en máquinas al servicio de Estado, es convertirlos en esclavos de una terrible organización social.

Yo tengo mucha más lástima de un hombre que quiere saber y no puede, que de un hambriento. Porque un hambriento puede calmar su hambre fácilmente con un pedazo de pan o con unas frutas, pero un hombre que tiene ansia de saber y no tiene medios, sufre una terrible agonía porque son libros, libros, muchos libros los que necesita y ¿dónde están esos libros?.

¡Libros! ¡Libros! Hace aquí una palabra mágica que equivale a decir: ‘amor, amor’, y que debían los pueblos pedir como piden pan o como anhelan la lluvia para sus sementeras. Cuando el insigne escritor ruso Fedor Dostoyevsky, padre de la revolución rusa mucho más que Lenin, estaba prisionero en la Siberia, alejado del mundo, entre cuatro paredes y cercado por desoladas llanuras de nieve infinita; y pedía socorro en carta a su lejana familia, sólo decía: ‘¡Enviadme libros, libros, muchos libros para que mi alma no muera!’. Tenía frío y no pedía fuego, tenía terrible sed y no pedía agua: pedía libros, es decir, horizontes, es decir, escaleras para subir la cumbre del espíritu y del corazón. Porque la agonía física, biológica, natural, de un cuerpo por hambre, sed o frío, dura poco, muy poco, pero la agonía del alma insatisfecha dura toda la vida

Ya ha dicho el gran Menéndez Pidal, uno de los sabios más verdaderos de Europa, que el lema de la República debe ser: ‘Cultura’. Cultura porque sólo a través de ella se pueden resolver los problemas en que hoy se debate el pueblo lleno de fe, pero falto de luz ».

Septiembre de 1931

 

 

12 réflexions au sujet de « La moitié d’un pain et un livre (sur Federico García Lorca) »

  1. Au contraire de Fabrice je connais mal et peu Lorca, mais son discours est plus que jamais d’actualité. Car les ennemis de la pensée et la haine des intellectuels, même s’ils y sont particulièrement bien représentés, ne sont pas le propre des régimes totalitaires. Dans nos démocraties, on peut les rencontrer très fréquemment, aussi et plus que jamais maintenant, dans les médias et chez les tenants du pouvoir politique ou économique. Et vingt siècles après, le « Panem et circenses » de Juvénal, contestataire de la Rome impériale, est encore le meilleur moyen de gouverner une société où l’on ne prépare plus désormais que les petits soldats efficaces et disciplinés de la guerre économique, en s’appuyant sur l’ Education nationale dont l’objectif n’est plus, depuis longtemps, de former des esprits critiques, mais où l’obéissance et la soumission sont la règle. Cela n’empêche pas, comble de l’ironie, des écoles, des collèges ou des lycées de porter les noms de Louise Michel, Jacques Prévert, Georges Brassens , etc.
    Et dans le monde d’aujourd’hui, comment pourrait-il y avoir une place- même infime- pour la poésie et la pensée ?

  2. Pour ne pas avoir les mains calleuses  » d’un Manuel  » il suffit de mettre des gants, à condition de les supporter…les gants.

  3. René,

    Si le Cirque est partout, le pain n’y est pas. Pour beaucoup et de loin. Y compris en France.

    Je ne crois pas que former des esprits critiques fut, un jour, un objectif d’état. Et quels que soient ces objectifs, il y aura eut beaucoup de déchets.

    Apprendre les règles : c’est la société. Elles ont toujours été rudes (du temps de Juvénal, par exemple). Les appliquer à la lettre, voire lecher les pompes, ça relève de la personne et ça ne s’apprend pas.

    Penser à Camus, brillant produit de l’Education Nationale, la puissance de sa réflexion, le tranchant de ses engagements, au mépris des silences complices et du convenu. Poésie et Combat.

  4. Jo le Bug,

    Ce que j’ai écrit dans le commentaire du 1er août concernait nos sociétés. Et en France, il me semble tout de même qu’il y a du pain pour tous. S’il est vrai par ailleurs que former des esprits critiques n’a jamais été un objectif d’ Etat, à l’issue de la seconde guerre mondiale, un des buts de l’école, pour autant que mes souvenirs soient exacts et sans vouloir idéaliser un passé révolu, était de donner aux jeunes une ouverture sur le monde et ce que l’on peut appeler une certaine culture, même si celle-ci était celle de la classe dominante. L’écrit y tenait alors une large place, la télévision, qui en était à ses balbutiements, diffusait des programmes qui passeraient actuellement en troisième partie de soirée, on étudiait un grand nombre d’écrivains de l’ Antiquité au XX ème siècle, il existait même un « bac philo ». Actuellement, et j’y reviens, la préoccupation majeure, pour ne pas dire unique, est de préparer élèves et étudiants au monde du travail. Les illustrations les plus récentes en sont l’ Université et le secteur de la recherche où les décideurs économiques et les entreprises sont de plus en plus présents.
    Il est certain que la soumission aux règles est affaire de personne, mais quelques lectures peuvent conduire à des prises de conscience et conforter des convictions. Au nombre de ces lectures, Albert Camus bien sûr. La seule petite réserve que je ferais à son propos concerne son attitude pour le moins ambiguë sur la question de l’indépendance algérienne.
    J’espère ne pas m’être trop éloigné du sujet. Force est de constater tout de même que le discours de Lorca suscite moins de commentaires que celui de Rocard.

    René.

  5. « Quand quelqu’un va au théâtre, à un concert ou à une fête quelle qu’elle soit, si le spectacle lui plaît il évoque tout de suite ses proches absents et s’en désole: « Comme cela plairait à ma soeur, à mon père! » pensera-t-il et il ne profitera dès lors du spectacle qu’avec une légère mélancolie. C’est cette mélancolie que je ressens, non pour les membres de ma famille, ce qui serait mesquin, mais pour tous les êtres qui, par manque de moyens et à cause de leur propre malheur ne profitent pas du suprême bien qu’est la beauté, l a beauté qui est vie, bonté, sérénité et passion.

    C’est pour cela que je n’ai jamais de livres. A peine en ai-je acheté un, que je l’offre. j’en ai donné une infinité. Et c’est pour cela que c’est un honneur pour moi d’être ici, heureux d’inaugurer cette bibliothèque du peuple, la première sûrement de toute la province de Grenade.

    L’homme ne vit que de pain. Moi si j’avais faim et me trouvais démuni dans la rue, je ne demanderais pas un pain mais un demi-pain et un livre. Et depuis ce lieu où nous sommes , j’attaque violemment ceux qui ne parlent que revendications économiques sans jamais parler de revendications culturelles: ce sont celles-ci que les peuples réclament à grands cris. Que tous les hommes mangent est une bonne chose, mais il faut que tous les hommes accèdent au savoir, qu’ils profitent de tous les fruits de l’esprit humain car le contraire reviendrait à les transformer en machines au service de l’état, à les transformer en esclaves d’une terrible organisation de la société.

    J’ai beaucoup plus de peine pour un homme qui veut accéder au savoir et ne le peut pas que pour un homme qui a faim. Parce qu’un homme qui a faim peut calmer facilement sa faim avec un morceau de pain ou des fruits. Mais un homme qui a soif d’apprendre et n’en a pas les moyens souffre d’une terrible agonie parce que c’est de livres, de livres, de beaucoup de livres dont il a besoin, et où sont ces livres?

    Des livres! Des livres! Voilà un mot magique qui équivaut à clamer: « Amour, amour », et que devraient demander les peuples tout comme ils demandent du pain ou désirent la pluie pour leur semis. – Quand le célèbre écrivain russe Fédor Dostoïevski – père de la révolution russe bien davantage que Lénine – était prisonnier en Sibérie, retranché du monde, entre quatre murs, cerné par les plaines désolées, enneigées, il demandait secours par courrier à sa famille éloignée, ne disant que :  » Envoyez-moi des livres, des livres, beaucoup de livres pour que mon âme ne meure pas! « . Il avait froid ; ne demandait pas le feu, il avait une terrible soif, ne demandait pas d’eau, il demandait des livres, c’est-à-dire des horizons, c’est-à-dire des marches pour gravir la cime de l’esprit et du coeur. Parce que l’agonie physique, – biologique, naturelle d’un corps, à cause de la faim, de la soif ou du froid, dure peu, très peu, mais l’agonie de l’âme insatisfaite dure toute la vie.

    Le grand Menéndez Pidal – l’un des véritables plus grands sages d’Europe – , l’a déjà dit: « La devise de la République doit être la culture ». la culture, parce que ce n’est qu’à travers elle que peuvent se résoudre les problèmes auxquels se confronte aujourd’hui le peuple plein de foi mais privé de lumière. N’oubliez pas que l’origine de tout est la lumière. »

    « Amour ! Amour ! » !!! je rejoins René . comment peut on vivre ace si peu de musique ? ne jamais évoquer celle de Claudel , de shakespeare ou de Sophocle? Et comment croître sans racine ? Frederico Garcia Lorca cite Dostoïevsky , « la maison des morts » ou « crime et châtiment « me semble essentielle à plus d’un titre . Le drame du technicien est de vouloir tout résoudre sans la moindre écoute ni la moindre disponibilité . Si la lumière est l’origine de tout, sachons dire à l’empereur comme le philosophe « otes toi de mon soleil !  » . Combien de morts doit-on à l’ignorance et le manque de passion ?

  6. pour me faire pardonner toutes mes coquilles , parce que je quitte la mer et la Brière où le grand esprit sommeille au coeur de la morta :
    « Je suis le fantôme jersey
    Celui qui vient les soirs de frime
    Te lancer la brume en baiser
    Et te ramasser dans ses rimes »

  7. Je reviens d’Espagne et j’aurais pu traduire ce texte si j’avais rendu visite plus souvent à Planète sans visa, merci donc à Bénédicte… Merci aussi à Fabrice de toujours sortir une bonne carte de sous sa manche, il est souvent là où on ne l’attend pas ;-))
    Hijo de la retirada.

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