Jean-Stéphane Devisse et la honte Monsanto

 J’ai connu jadis un homme appelé Jean-Stéphane Devisse. Il s’occupait entre autres de transports et de Pyrénées. Je le trouvais sympathique et compétent. Il était en outre un écologiste, ce qui me comblait. Les années ont passé, et Jean-Stéphane Devisse est devenu directeur des programmes du WWF en France. Le problème, le problème pour moi, c’est que je ne le reconnais pas. Dans le texte que vous lirez après mon commentaire, en intégralité, il me fait honte. Je sais que cela paraîtra exagéré. Je sais que Devisse considérera ce qualificatif comme un outrage. Mais je le maintiens, car c’est très précisément ce que je ressens. De la honte. Ainsi, nous en sommes là.

Vous lirez son texte, et il va de soi que vous penserez ce que vous souhaitez. Vous pouvez être d’accord avec lui. Mais alors, vous serez en désaccord complet avec moi. Ainsi. Asi. Commençons par le plus simple, le plus évident. La « bandes quatre », que je fustige dans mon livre Qui a tué l’écologie ?, s’est concertée au moment d’éventuellement répondre à mon travail. Ce n’est pas sot. Ce n’est pas très courageux, mais ce n’est pas sot. Et la décision a été prise de se taire. Le pari, que l’on peut toujours jouer, c’est que mon livre sera tôt oublié. Tous le sont tôt ou tard. On verra. Mais ce n’est pas qu’un cri. C’est aussi une enquête qui met en cause, qui accuse et interroge certaines pratiques. C’est avec le WWF que je suis le plus dur, car aucune association« écologiste » n’est allée aussi loin dans le compagnonnage avec des hommes insupportables et des industries criminelles.

Or donc, silence total sur ce livre. À ce stade, cela vaut aveu. Même si vous n’achetez pas mon livre et que vous ne faites que le feuilleter, vous comprendrez vite que, moralement au moins, on ne saurait se taire. Ou ce que j’écris est vrai, et c’est TRÈS grave. Ou c’est faux, et il faut bel et bien réagir. En tout cas, le texte de Devisse ci-dessous est d’une rare contorsion. Il entend répondre à une – sur 20 – de mes graves accusations, celle qui, dans l’esprit du WWF en France, est la plus susceptible de faire des dégâts. Celle sur le soja. Mais, comme la règle en a été définie, pas question de me citer. Ce qui donne un texte baroque et, j’en suis désolé, pitoyable. Car il ne donne à personne la possibilité de comprendre ce dont il s’agit. On répond donc à l’homme invisible, qui a proféré des paroles muettes. Jean-Stéphane Devisse, encore bravo.

Cela, c’était pour moi le plus évident. Le reste l’est moins. Je mets quiconque au défi de seulement comprendre ce texte. Sauf ceux, peu nombreux, qui connaissent un peu la réalité de terrain de l’Amérique comprise entre Brésil, Argentine et Paraguay. J’en suis. Devisse n’en est pas. Il décrit des généralités, fausses d’ailleurs, et prend bien soin de ne pas évoquer UNE SEULE structure de combat contre le déferlement du soja, et du soja transgénique, dans ces pays martyrs. L’eût-il fait, il aurait été contraint de reconnaître que les vrais écologistes de cette partie du monde – pas les bureaucrates du WWF-Brésil, depuis leurs sièges climatisés des capitales – se battent, au risque parfois de leur vie, contre la dévastation. De rien vers 1970, le soja a progressivement conquis près de 50 millions d’hectares, au détriment de la forêt tropicale et de milieux biologiques aussi merveilleux que le cerrado  – une savane – du Brésil. Une telle révolution dans l’usage des sols s’accompagne – évidemment ! – d’atteintes massives aux droits de l’homme dans des pays où la police et l’armée sont au service des propriétaires terriens. Il y a de très nombreux cas documentés d’expulsions meurtrières contre des communautés locales, paysannes ou indiennes. Le soja est une arme de destruction massive. Mais Devisse s’en fout. Car il a pris le parti des bureaucraties de son association contre la cause des peuples et des paysans.

Au centre de la destruction, il y a des transnationales comme Monsanto. Il est vrai que je cite cette société parce qu’elle n’a pas besoin, chez nous, de commentaire. Monsanto, c’est Monsanto. Et rien n’effacera jamais cette flétrissure : le WWF, poussé par sa section américaine, qui a lié son destin à celui des transnationales, siège dans une table-ronde destinée à promouvoir un label commercial pour le soja. Avec Monsanto. C’est ce qu’on appelle The Round Table on Responsible Soy (RTRS). Si vous avez envie de vous faire mal, vous pouvez aller jeter un regard sur le site internet de cette infamie sociale et écologique (ici). Cette farce macabre dure depuis 2004. Bien entendu, le WWF, qui n’est tout de même pas naïf à ce point, sert de caution « écologique » à une entreprise purement commerciale.

Je plains Devisse, qui ne sait évidemment rien de ces luttes où l’on risque tout, qui se croit malin d’écrire : « Qu’est-ce qu’on y fabrique, autour de cette RTRS ? On discute de critères de production. De la protection des populations. Du droit des syndicalistes. De la protection des forêts à haute valeur de conservation et des rivières. Des engrais et des pesticides. De la nécessité de séparer les filières OGM des non OGM .
» Ça discute sec, autour de la RTRS. On s’y engueule. On frappe du poing sur la table. On résiste au cynisme, au refus d’aborder certains sujets, au mépris des mâles dominants qui forment le corporate de la plupart des firmes d’agro-business. Ce n’est pas gagné, et on ne sait évidemment pas ce qu’il en sortira. Mais nous ne sommes pas naïfs. Si l’on n’en connaît pas l’efficacité, on sait seulement que si l’on n’y siège pas, ou si cette RTRS n’existait pas, on perd la possibilité de la discussion avec les principaux responsables. Au WWF-France, nous faisons totalement confiance aux capacités tactiques de nos collègues Brésiliens pour faire évoluer la filière ».

Si l’enjeu n’était pas la vie et la mort des hommes et des écosystèmes dont ils dépendent, Devisse me ferait rire. Car il est comique d’imaginer des ectoplasmes taper du poing sur la table pour obliger des transnationales à renoncer à leur niveau de profit. Mais je l’ai pas l’âme à plaisanter sur des choses aussi sérieuses. Devisse se déshonore, et voilà tout.

On lira, après son texte, un autre point de vue, extrait d’un article de Javiera Rulli (La soja mata), traduit par l’ami Christian Berdot (Le texte complet en français : ici). Javiera est responsable de la noble association argentine appelée Grupo de Reflexión Rural (ici), qui se bat notamment contre le déferlement de l’agriculture transgénique. Quand donc le WWF paiera-t-il le prix de ce qu’il fait réellement ?

LE TEXTE DE JEAN-STÉPHANE DEVISSE, DU WWF-FRANCE

Soja : faut-il ou non discuter avec le diable ?

Jean-Stéphane Devisse (WWF) – 7 avril 2011

Depuis peu, le WWF est l’objet de critiques quant au soutien qu’il serait soupçonné d’apporter aux responsables de la production de soja en Amérique du Sud, et donc « aux pires pratiques de l’agrobusiness ».

C’est totalement mensonger, ces insinuations reflétant au mieux une méconnaissance profonde du dossier, au pire une volonté d’affaiblir le WWF et les ONG qui s’efforcent d’intervenir dans des situations complexes.

Cela fait plus de 20 ans que le WWF, aux côtés de nombreux acteurs régionaux, alerte l’opinion mondiale et les décideurs sur le bouleversement que connaît l’Amérique du Sud.

Principalement médiatisée par la déforestation du bassin amazonien, cette catastrophe écologique et humaine se retrouve dans l’ensemble du « Cône Sud », conséquence d’une généralisation de l’agriculture intensive et notamment de la production du soja.

Depuis, une partie substantielle du continent s’est transformée en monoculture, au prix d’une brutalité inouïe, mélange de spoliation des populations, recours à une main d’œuvre quasi réduite à l’esclavage, destruction à grande échelle des milieux naturels, pollution des cours d’eau, émissions considérables de gaz à effet de serre, etc.

Plus récemment ont été introduites les semences OGM, au point désormais de concerner 60% du soja brésilien et presque 100% en Argentine et au Paraguay, au point même que des acteurs européens de la grande distribution rencontrent des difficultés croissantes à se fournir en soja non OGM. Au point que cette filière d’approvisionnement non OGM est à présent menacée, tandis que sa disparition bannirait toute distinction entre soja OGM et soja non OGM…

Ce soja, il va sans dire, est exporté en masse à destination du bétail et des volailles en Amérique du Nord, Europe, Chine, etc.

Telle est la situation, qu’on le veuille ou non.

Alors face à ce constat, plusieurs postures sont possibles.

On peut protester, ici ou là, au gré des forum de discussion du web, et s’en contenter. Ça permet peut-être de se donner bonne conscience, mais comme efficacité c’est plutôt limité.

On peut diffuser des documents consacrés au problème, occasionnellement déployer des banderoles sur les navires importateurs de soja dans les ports européens, lobbyer les autorités françaises et européennes, proposer un durcissement des réglementations (ici en Europe) : de nombreuses ONG européennes s’y emploient pour tout ou partie, le WWF comme les autres. On nous rétorque en général qu’ici on n’y peut pas grand-chose, ou du moins l’efficacité de ces actions s’en trouvera toujours limitée par le fait assez facile à comprendre que ceux qui réduisent le Sertao ou la Pampa en immense champ de soja le font avec l’assentiment réel ou tacite des autorités des pays concernés…

On peut aussi appeler au boycott des produits, mais on n’a si peu de probabilité d’être massivement suivi qu’on peut aussi militer pour diminuer la part carnée dans l’alimentation des pays riches (mais désormais aussi en Chine et là, on n’a pas beaucoup de prise…), encourager une production de protéines végétales en Europe (de la luzerne et du pois au lieu du soja d’importation), etc. Ça aussi, on le fait, le WWF le fait, beaucoup le font et il faut continuer. Mais cela n’empêche nullement qu’à cette seconde précise, de gros engins sont en train de détruire de grands lambeaux d’exploitations paysannes, de milieux naturels, des kilomètres de rivières… C’est donc insuffisant.

On peut aussi lever des fonds ici, c’est-à-dire dans les pays riches, qui permettront aux ONG sud-américaines d’agir, car il leur faut bien financer des postes, des études, des bureaux, des déplacements, etc. Ça coûte cher, et il faut continuer sans se poser de questions. De nombreuses ONG le font, dont le WWF qui est un des principaux contributeurs, et c’est normal vu que c’est une des ONG environnementales qui parvient à lever le plus de fonds. Ces actions locales consistent à informer sans relâche, à « réseauter », à dénoncer les salopards, à plaider pour « qu’un autre monde soit possible », au prix parfois de grands risques. Est-ce efficace ? Certainement, mais pas assez vu que trop souvent nos interlocuteurs se font rentrer dedans, et que le désastre continue.

On peut aussi construire des labels très exigeants qui permettent de valoriser les quelques bons élèves, Non OGM, bio, etc. Le WWF l’a aussi fait avec les critères de Bâle. Cependant les plantations certifiées représentent une part quasi inexistante de la production, très peu de producteurs de bétails européens utilisent ce soja. Les principaux acteurs ne sont pas impliqués et le soja continue à faire des ravages, vite, très vite.

Et puis enfin, on peut interpeller directement les semenciers et autres multinationales acteurs de la filière et coresponsables du désastre, qu’ils soient Sud-Américains ou autres. Ceux dont les sièges sociaux sont basés en Suisse ou ailleurs en Europe, aux USA, dans les paradis fiscaux, en fait un peu partout dans le monde globalisé et même au Brésil ou en Argentine. Pour tenter de les convaincre, et avec eux les autorités politiques des régions cultivées, de limiter les dégâts, d’adopter des critères de production « plus responsable », plus « propre », plus « développement durable ».

A force de les interpeller des années durant, une « table-ronde du soja responsable » (RTRS) a fini par être mise en place. Elle regroupe les acteurs majeurs de la filière qui au départ n’en voulaient pas. Qui maintenant ont compris qu’ils n’avaient guère le choix, en fait. Parmi eux : Monsanto. Le diable en personne. Egalement, siègent dans le conseil d’administration de la RTRS plusieurs organisations dont le WWF, logiquement représenté par le WWF-Brésil.

Observateur interne, en quelque sorte. Car si on laisse entre eux les industriels, on n’ira pas loin.

Qu’est-ce qu’on y fabrique, autour de cette RTRS ? On discute de critères de production. De la protection des populations. Du droit des syndicalistes. De la protection des forêts à haute valeur de conservation et des rivières. Des engrais et des pesticides. De la nécessité de séparer les filières OGM des non OGM .

Ça discute sec, autour de la RTRS. On s’y engueule. On frappe du poing sur la table. On résiste au cynisme, au refus d’aborder certains sujets, au mépris des mâles dominants qui forment le corporate de la plupart des firmes d’agro-business. Ce n’est pas gagné, et on ne sait évidemment pas ce qu’il en sortira. Mais nous ne sommes pas naïfs. Si l’on n’en connaît pas l’efficacité, on sait seulement que si l’on n’y siège pas, ou si cette RTRS n’existait pas, on perd la possibilité de la discussion avec les principaux responsables. Au WWF-France, nous faisons totalement confiance aux capacités tactiques de nos collègues Brésiliens pour faire évoluer la filière.

Voilà l’histoire. Alors non, le WWF ne soutient pas Monsanto et son Soja round up ready OGM. Ça, c’est du gros mensonge. Non, le WWF ne soutient pas les pires pratiques de l’agrobusiness, puisque précisément il les combat. Avec beaucoup d’autres. Sur plusieurs fronts, dont pas un est inutile, même le front du dialogue.

Bien sûr les puristes hurlent et protestent. Pas de dialogue avec le Diable ! Ils disaient la même chose lorsque, avec d’autres, le WWF s’est mis à discuter avec les exploitants forestiers d’Afrique Centrale, par exemple. Pour une certification FSC des exploitations forestières qui, aujourd’hui, montrent qu’on peut diminuer fortement les impacts à défaut de les supprimer, le temps que les consommateurs de bois tropicaux que nous sommes, nous les pays riches, apprenions à choisir avec davantage de discernement les biens et matériaux que nous utilisons.

Voilà, tout est dit. Que ceux qui refusent l’idée même du dialogue s’interrogent sur la portée de leurs actions réelles, et qu’ils concentrent leur feu sur les premiers responsables du désastre.

Jean-Stéphane Devisse, directeur des Programmes WWF-France.

L’EXTRAIT DU TEXTE DE JAVIERA RULLI

Plateforme d’écoblanchiment

La Table Ronde sur le Soja Responsable (RTRS) est une large coalition comprenant de grands groupes industriels et des groupes environnementalistes comme le WWF. Depuis 2004, elle essaye de développer une série de critères « durables » pour la production intensive en monoculture du soja en Amérique du Sud. Les critères de la Table Ronde n’excluent pas les OGM, ce qui n’a rien d’étonnant puisque Monsanto et Syngenta l’ont rejoint en février 2009. Ces dernières années, le WWF a aussi fondé la Table Ronde sur l’Huile Palme Durable (RTSO), l’Initiative pour une Meilleure Canne à Sucre (BSI) et la Table Ronde sur les Biocarburants Durables (RTSB). Le WWF joue un rôle clé en permettant aux plus grandes sociétés de l’agrobusiness de se donner un semblant de responsabilité sociale et environnementale et en leur permettant d’écoblanchir la production de matières premières mondiales (souligné par le traducteur). Ces initiaitves ont aussi pour but de détourner, de fausser et d’affaiblir les accords politiques internationaux. Les critiques contre la Table Ronde pour le Soja Responsable sont largement reprises au sein des mouvements sociaux et écologistes en Amérique du Sud. Aucun de ces mouvements ne participe à cette Table Ronde.

Action au siège de WWF Pays-Bas

Le dompteur Monsanto fait danser le Panda WWF… Début 2009, après la 4ème Conférence de la Table Ronde sur le Soja Responsable, on peut lire dans la déclaration de Campinas qu’un des premiers objectifs en est la réduction des gaz à effet de serre. Les critères de durabilité comprennent des directives sur les bilans carbone des exploitations en liaison avec l’utilisation de combustible et la qualité du sol (en tenant compte de l’agriculture de conservation, la rotation des cultures et une fertilisation équilibrée). Les critères de la RTRS ont servi de cadre pour les critères de l’ « Agriculture Certifiée » de l’AAPRESID. Et l’AAPRESID est aussi membre de la… RTRS.

En juin 2009, un communiqué de presse de la RTRS, la Table Ronde sur le Soja Responsable, mentionnait pour la première fois des crédits carbone en liaison avec les forêts et la protection du sol. Pour Jason Clay, l’expert agricole du soja qui dirige le travail du WWF avec les marchés internationaux : « Le challenge maintenant est de trouver les mécanismes pour récompenser les agriculteurs qui protègent les forêts et les sols en leur permettant de vendre des crédits carbone à côté de leur soja ». Pour lui, « C’est une situation gagant-gagnant. Les forêts et les sols sont protégés, les producteurs ont une source de revenus supplémentaire et les grossistes et propriétaires de marques peuvent maintenant acheter du soja responsable comme un moyen de diminuer leur empreinte carbone. Cela change la nature même du soja et en fait un tout nouveau type de produit »(Souligné par le traducteur). Auparavant, Clay avait promu « la rotation culture intégrée x bétail avec Zéro labourage » dans la région amazonnienne comme un moyen de diminuer la déforestation, mais récemment il a changé de discours et a commencé à parler de crédit carbone.

Pour finir, le lobby des biotechnologies est prêt pour Copenhague et il semble bien qu’il ait un orde du jour proche de celui des grands groupes environnementalistes. Dans un document récent de l’association états-unienne de lobbying des biotechnologies, BIO, un des objectifs surprenants était de chercher à collaborer avec le WWF. D’autre points à aborder dans le nouveau traité sur le climat, sont les menaces concernant les enjeux liés à la propriété intellectuelle. Quand aux avantages, il peut s’agir du potentiel d’aides et de subventions pour les fournisseurs de biotechnologies et des incitations gouvernementales pour le développement international des biotechnologies. Les recommandations incluent aussi, ce qui ne surprendra personne, une collaboration étroite avec les Etats-Unis et les gouvernements amicaux. Avant que la 15 ème Conférence des Parties ne se tienne, il y a encore beaucoup à rechercher et révéler sur la course de l’agrobusiness pour accéder au marché des crédits carbone. Il est cependant urgent qu’un débat critique commence aussi entre organisations et autres mouvements, afin qu’une stratégie d’action et un message clairs, forts et sans concession se dégage contre « l’offensive climatique » de l’agrobusiness. En ce moment les slogans des mouvements sociaux comme « La petite agriculture durable refroidit la terre » pourraient s’avérer ne pas être suffisants pour contrer l’avance massive de la machinerie de l’agrobusiness sur la scène des changements climatiques. Il est nécessaire d’identifier et de dénoncer les acteurs du lobby des multinationales comme Monsanto et les autres entreprises de biotechnologies.

Mais il est aussi important de mettre en lumière le rôle que jouent les grandes ONG environnementalistes, comme le WWF (Fond Mondial pour la Nature), le TNC (The Nature conservancy), l’UICN (l’Union Mondial pour la Nature) [2] dans ces processus multipartites sur la Responsabilité Sociale des Entreprise et de renforcer leur rejet » (Souligné par le traducteur).

Un texte inoubliable (sur les gaz de schistes)

Voici un texte sublime d’un lobby secondaire – et magnifiquement comique – en faveur de l’extraction des gaz de schistes en France. L’amicale des foreurs veut forer, car comme le scorpion de la fable, telle est sa nature. Et nous ne voulons pas, car telle est notre nature corrompue. Entre les deux, je crois deviner qu’aucun compromis n’est possible. En attendant, lecteurs de Planète sans visa, rions. Car ce qui suit est un grand moment de détente zygomatique. Je précise que nos amis foreurs ne sourcent aucune de leurs fantastiques affirmations. Nous sommes dans la poésie, que voulez-vous de plus ?

Amicale des Foreurs et des Métiers du Pétrole

Bordes le 11 avril 2011

Monsieur le Député,

C’est avec une vive stupéfaction mêlée d’amertume que nous avons pris connaissance de la proposition de loi N° 3301 visant à interdire, sur le territoire national, l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, que viennent de déposer 124 députés de la majorité gouvernementale.
Plusieurs de nos adhérents connaissent nombre d’entre eux et pourraient attester que le gaz de schiste n’est pas leur tasse de thé comme disent nos amis anglo-saxons pour qui le gaz et les huiles de schiste sont une bénédiction.

Nous sommes surpris de trouver parmi eux les noms d’un ancien Ministre de l’industrie qui devrait savoir que le film GasLand n’est qu’une vaste imposture, truffée de mensonges et de contre-vérités et celui d’un ancien Ministre du budget dont la connaissance de l’état de nos finances devrait lui interdire de tourner le dos à la manne providentielle qui se présente à notre pays. On peut estimer à une centaine d’années, aux taux actuel de la consommation annuelle française, les  réserves de gaz de schiste dont nous disposons !

L’exposé des motifs laisse rêveur sur les connaissances de celui ou de ceux ou celles qui l’ont rédigé. En effet, le gaz naturel classique, c’est-à-dire le méthane, s’accumule dans des pièges structuraux et/ou stratigraphiques pour y former des gisements (on parle alors de gaz conventionnel) ou bien il imprègne la totalité de la roche sédimentaire qui le contient, laquelle est à la fois « roche mère » et « roche magasin encore appelée roche réservoir ». Cette dernière est un ancien fond marin ou lacustre, une vase, qui s’est enfoui au cours des temps géologiques pour donner naissance à une roche microporeuse et imperméable (c’est-à-dire dont les pores de taille millimétrique ne communiquent pas entre eux). Elle est très riche en matière organique qui résulte de la décomposition des squelettes de poissons et de mollusques et de débris végétaux et, selon la position des dépôts dans le bassin (Bassin de Paris, bassin d’Aquitaine, Sillon Rhodanien, Fossé Rhénan), cette matière donnera naissance à du gaz de schiste ou des huiles de schiste. On parle alors d’hydrocarbures non conventionnels. Il est donc nécessaire pour récupérer ces hydrocarbures de fissurer la roche à l’aide d’eau sous pression, chargée de sable ou de microbilles de céramique, pour faire communiquer ces pores entre eux et maintenir les fissures ouvertes. Les fissures obtenues mesurent, en moyenne, entre 1 mètre et 150 mètres de longueur et ne communiquent aucunement avec les nappes phréatiques qui, elles, sont situées à 2000 m, voire 3 et 4000 m au dessus d’elles. L’opérateur étudie la position de ces fissures à l’aide de la microsismique. Le terme de fracturation hydraulique nous parait impropre car les détracteurs du gaz de schiste n’hésitent pas à dire que la fracturation se fait à l’aide d’explosifs qui provoquent des affaissements du sol (sic). Certains parlent de taupinière et voient déjà leur maison disparaitre. La Butte Montmartre est truffée de carrières de gypse et le Sacré Cœur est toujours là. De même les galeries de mine, dans le bassin houiller du Nord-Pas de Calais par exemple, ont rarement donné lieu à des affaissements de terrain, mais leur taille est sans commune mesure avec les fissures dont nous parlons.

Les produits chimiques (597 au total) cancérigènes dont se gausse Josh Fox sont abandonnés depuis quelques années au profit de produits issus de l’industrie agroalimentaire, tels des dérivés de l’agar-agar utilisés pour gélifier ice-creams et confitures. De toute façon, ils étaient utilisés en quantités infinitésimales ne dépassant pas 0,5% du volume injecté.

Il convient de noter que la boue de forage, quel que soit le type de forage, contient des produits chimiques dont le plus important est la baryte (Sulfate de baryum) destiné à l’alourdir et, dans les champs de pétrole, l’acide chlorhydrique est utilisé  depuis une cinquantaine d’années pour augmenter la productivité d’un réservoir calcaire. En France comme aux Etats-Unis et dans de nombreux autres pays au monde, les sociétés de recherches pétrolières doivent tenir un registre de tous les produits utilisés en cours de forage.

A noter que les fonds marins recèlent vraisemblablement dans leurs profondeurs d’immenses bassins de schistes à gaz sous des épaisseurs d’eau assez conséquentes et probablement hors de portée économique de la technologie actuelle. Or les océans couvrent environ les 9 dixièmes de la surface du globe et la France possède le deuxième domaine maritime au monde. Il serait malvenu de vouloir interdire l’exploration et la production de gaz et d’huile de schistes sur le territoire national, ce qui ramènerait tôt ou tard la France à l’âge de pierre.

Dire que l’exploration et l’exploitation des huiles et gaz de schistes ne sont ni sans conséquence pour notre environnement ni sans risque pour notre santé est non seulement faux mais ridicule. La pollution des eaux, de l’air et du sol dont fait état le film GasLand ont été étudiés et démontés par la Commission de Contrôle des Gisements d’Huile et de Gaz du Colorado dont le Président, Dave Neslin, a offert à Josh Fox de le rencontrer, en Juin 2010, avant que le film GasLand ne soit projeté sur HBO mais Fox a refusé.

Dire que les conséquences environnementales sont extrêmement néfastes relève de l’affabulation. L’EPA (l’agence américaine de protection de l’environnement) a réfuté point par point toutes les affirmations de Josh Fox. Il serait trop long de les énumérer ici et nous tenons les preuves à votre disposition. En fait, nous vous suggérons d’auditionner l’un de nos adhérents qui s’est spécialisé depuis une quinzaine d’années dans les problèmes de gaz de schiste et pourra répondre aux questions que vous vous posez. La réunion pourrait avoir lieu dans les locaux de l’Assemblée Nationale ou dans ceux de l’UMP, à votre convenance, mais avant que l’irréparable ne soit commis.

Quant à dire que la technique de fracturation hydraulique présente un double inconvénient, celui de défigurer les paysages et de faire courir un risque aux nappes phréatiques, aux cultures et aux vignes (sic), il n’est guère possible d’y répondre avant d’avoir calculé l’âge du maitre foreur d’après la hauteur de son derrick !!!

Soyons sérieux. Quelques 6 000 forages ont été effectués en France dont 3 800 se trouvent dans le Bassin de Paris (soit environ 1 500 wildcats, ou forages d’exploration, qui ont découvert quelques 55 champs de pétrole et 1 champ de gaz au cours des années 50, quand beaucoup d’entre vous n’étaient pas encore nés, et 2 300 puits de développement).

A notre connaissance,  il n’y a jamais eu de nappes phréatiques contaminées pour la simple raison qu’elles ont toutes été tubées (c’est-à-dire qu’un cuvelage en acier a été cimenté au dessous de l’aquifère principal, en l’occurrence le calcaire de Champigny qui alimente le Melunois et la région parisienne en eau potable). Les vignes n’ont pas souffert que nous sachions et les champagnes de l’est du Bassin de Paris ne doivent rien au champ de gaz de Trois Fontaines découvert par COPAREX (devenu Lundin) dans les années 50 et toujours en production.

La fréquentation touristique n’a pas baissée et avec quelques 12 millions de visiteurs par an (à un ou deux millions près) Disneyland et la cathédrale de Reims sont toujours des destinations de choix.

En matière de pollution de nappes phréatiques, nous attirons votre attention sur le fait qu’en France, chaque année, 35 milliards de litres d’ eau sont utilisés pour laver des voitures, rames de wagons, aéronefs… etc et que si une grande partie de cette eau est récupérée et traitée, plusieurs milliards de litres chargés de détergent percolent dans le sol et se mélangent aux nappes phréatiques superficielles.

Quant à défigurer le paysage avec des tours de forages (derricks), nous noterons que, pour développer un champ d’hydrocarbures conventionnels, il convient d’effectuer un forage vertical tous les 500 m puis tous les 250 m au fur et à mesure de l’épuisement du champ (soit une cinquantaine de puits par champ) tandis qu’avec l’allongement des forages horizontaux (technique que l’on a développée en France depuis de très nombreuses années) on implante un forage tous les 2500 m et bientôt ce sera tous les 5000 m . Enfin, de tous les états américains, le Texas, avec ses 2 500 000 forages et ses 30 000 forages annuels, est une destination appréciée des Français.

Heureusement que Grenelle n’était qu’une banlieue lointaine lorsque nos aînés ont remplacé la traction hippomobile par la traction ferroviaire avec ses escarbilles qui devaient rôtir les épis de maïs sur pied, avant de devenir la première ceinture de Paris lorsque Blériot a traversé la Manche puis un quartier de blanchisseries lorsqu’à son tour Lindbergh a traversé l’Atlantique…et qu’heureusement le sacro-saint principe de précaution n’avait pas encore vu le jour.

Votre rôle d’élus est d’informer la population que des spécialistes de l’agit-prop ont affolée, alors que la lutte contre les OGM s’essoufflait (s’est on jamais demandé qui finançait le mouvement ?) et plutôt  que d’aboyer avec les loups vous feriez mieux de demander une modification des Règlements d’application du Code Minier visant à une meilleure répartition de la rente minière. En ces temps de régionalisation, il nous paraitrait normal d’augmenter la redevance versée aux départements et aux communes et de rémunérer les propriétaires du sol pour l’affouillement de leur sous-sol.

Le Gouvernement s’est doté d’un comité d’investigation sur le gaz de schiste composé de quatre Ingénieurs Généraux (Mines et Ponts) et votre Assemblée a confié à Messieurs François-Michel Gonnot et Philippe Martin une mission d’étude sur le sujet. Ne serait-il pas plus sage d’attendre leurs conclusions avant de prendre une décision lourde de conséquence et dont la paternité vous sera un jour reprochée ?

Nous réitérons notre proposition de mettre à votre disposition l’un de nos adhérents et, dans l’attente de votre réponse nous vous prions de croire, Monsieur le Député, à l’assurance de notre meilleure considération.

Le président                                                                                     Le vice-président
Jacques Sallibartant                                                                         Jean-Claude Rémondet

 En complément, vous trouverez ci-joint l’extrait d’un document que vient de publier l’ U.S. Energy Information Administration (EIA)  intitulé  World Shale Gas Resources: An Initial Assessment.
Ce document évalue le potentiel d’un certain nombre de bassins dans 32 pays dont la France, en indiquant le mode d’évaluation.
Les chiffres évoqués dans la lettre ci-dessus se retrouvent dans ce document : ce que l’on peut dire c’est que la France est avec la Pologne, le pays d’Europe qui a les plus importantes ressources.
Autrement dit nous sommes au dessus d’un tas d’or et nous ne voulons pas l’exploiter !

Consulter le document de l’.S. Energy Information Administration (EIA)

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’Égypte, le Nil et nos menues imbécillités

Au fait, comment va la « révolution » égyptienne ? Bien entendu, l’histoire ne s’arrête pas le 11 avril 2011, et de fatales surprises nous attendent. Lesquelles ? Ce sont des surprises. Reste, pour l’heure, que la plupart des commentaires sur les événements récents magnifient ce qui demeure une révolution de palais menée par l’armée, elle-même retenue par mille liens au pouvoir politique américain. Les États-Unis ne pouvaient pas « perdre » l’Égypte au profit d’autres intérêts que les leurs. Même si le chaudron bouillonne encore, et pour longtemps, le pouvoir d’État, qui se confond au Caire avec la puissance militaire, est entre de bonnes mains.

Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous parler. Il existe, pour s’en tenir à la langue française, des milliers d’articles récents consacrés à la chute du tyran Moubarak. Combien auront seulement évoqué le véritable drame biblique de l’Égypte, sa plaie, sa si terrible maladie ? Je veux bien entendu parler du Nil, qui est peut-être le fleuve le plus long de notre petite planète. Peut-être, car sa taille réelle est contestée. On parle tantôt de 6 500 km, tantôt de 6 700. Et du coup, il devance – ou pas – l’Amazone.

Il a deux branches principales, dont l’une part du lac Victoria, qu’on appelle Nil blanc. Et l’autre des hauts-plateaux d’Éthiopie, que l’on nomme Nil bleu. Au total, il traverse le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, l’Ouganda, l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte. Mais il longe également, par les lacs Victoria et Albert, le Kenya et la République démocratique du Congo, c’est-à-dire l’ancien Zaïre. Et il serait absurde d’ignorer l’Érythrée, qui contribue aux flots du Nil  grâce à la splendide rivière Tekezé, l’un de ses affluents.

Dans ces conditions, à qui appartiennent les eaux du Nil ? En 1929, un traité inique, signé et garanti par l’immense puissance coloniale de l’époque – la Grande-Bretagne – a tranché : l’eau irait à l’Égypte et au Soudan, qui ne formaient alors qu’une entité sous stricte influence britannique. Les nègres n’avaient qu’à se contenter du tam-tam. En 1959, l’Égypte signe avec le Soudan nouvellement indépendant un deuxième traité de partage des eaux du Nil, qui reprend et même aggrave les termes de celui de 1929. Sur les 80 milliards de mètres cubes du débit annuel moyen du Nil, 55 sont alors octroyés à l’Égypte, et 18,5 milliards au Soudan. Tous les pays de l’amont se partagent le reste. Trois gouttes.

Aussi incroyable que cela paraisse, nous en sommes toujours là. Entre-temps, l’Égypte s’est dotée du barrage d’Assouan, profitant de l’aide « désintéressée » de l’Union soviétique. En deux mots, cet ouvrage de 3,6 km de long est une monstruosité. Il produit certes de l’électricité, et il a contraint le fleuve à plus de « régularité » en soutenant artificiellement son cours en période d’étiage. Il a également permis l’irrigation de zones bien trop sèches pour porter des récoltes. Mais aussi, mais surtout, quel désastre ! Le lac de retenue – le Nasser – laisse s’évaporer au-dessus du désert 10 milliards de mètres cubes d’une eau refusée aux pays des sources. Quant au mur de béton, il retient désormais limons et sédiments, qui s’accumulent – jusqu’à quand ? -, privant d’engrais naturel les paysans de l’aval.

Ces paysans ont bien dû trouver d’autres solutions : des engrais de synthèse et, tant qu’on y est – cela va évidemment de pair -, des pesticides. Le coton irrigué adore les pesticides. Ce n’est hélas pas tout. Assouan est en train de détruire irrémédiablement le fabuleux delta du Nil, qui assure pourtant près de 45 % de la production agricole du pays. L’eau douce n’arrive plus sous la forme de crues fonctionnant comme de formidables chasses d’eau. Et les sédiments étant, par ailleurs, bloqués plus haut, le combat éternel entre la mer et le trait de côte entretenu par les apports de terre et de limon, bascule. Le delta recule, et les remontées d’eau salée stérilisent des surfaces croissantes. Le delta est en train de périr.

Revenons au Nil. L’Égypte compte environ 83 millions d’habitants, dont près de 95 % vivent au bord du Nil. Leur nombre et leurs besoins vont croissant. Mais les autres pays veulent aussi puiser dans cette manne. La seule Éthiopie, totalement écartée au moment du partage, compte elle 88 millions d’habitants. Je ne crois pas que l’on vous parle bien souvent des bruits de botte qui résonnent là-bas, et qui se multiplient d’ailleurs. Pour l’Égypte, toute atteinte à ses droits usurpés sur l’eau est un casus belli. Pour les autres nations, à l’exception du Soudan, qui a pour le moment d’autres soucis, le statu quo est intenable. And so what ?

Je rappelle le sous-titre de Planète sans visa : une autre façon de voir la même chose. J’essaie de m’y tenir. Quant à ces imbécillités – les nôtres – évoquées dans le titre, elles renvoient à ce que vous voulez, car elles sont innombrables. L’intervention actuelle de nos armées à Abidjan. L’intervention actuelle en Libye. L’intervention actuelle en Afghanistan. Dans ces trois cas, une manière ancienne autant qu’aveugle de voir le monde et d’y agir. Notez qu’on peut et qu’on doit ajouter à la liste notre dérisoire conception de la politique. La préparation de l’élection présidentielle de l’an prochain. Nicolas Hulot. DSK. Hollande. Mélenchon. Besancenot. Borloo. Sarkozy, etc.

Mutatis mutandis, nous sommes plongés de force dans un avatar de La drôle de guerre. Celle qui dura de septembre 1939 à mai 1940. Nos responsables de l’époque, bardés de leurs certitudes, affirmaient que l’armée française, bien à l’abri dans les fortins de la ligne Maginot, ne pouvaient être vaincue par cette armée allemande que quelques défaitistes surestimaient. Ils n’avaient pas compris que 1939 n’était pas 1914. Ils refusaient l’idée du mouvement, de la vélocité, et traitaient le char blindé comme un simple intrus. Ils ont été balayés.

Ceux qui ne parlent pas du Nil seront balayés.

Quand on ne comprend pas tout (sur les gaz de schistes)

AVISSE ! UN GRAND RASSEMBLEMENT INTERNATIONAL CONSACRÉ À L’ÉNERGIE SE PRÉPARE POUR CET ÉTÉ 2011 SUR LE LARZAC. FAITES CIRCULER L’INFORMATION ! NOUS ALLONS AVOIR BESOIN DE BRAS, DE JAMBES ET DE TÊTES, PAR MILLIERS. AVISSE ! AVISSE À TOUS !

Surtout, garder la tête froide. Dans l’affaire sinistre des gaz et pétroles de schistes, les annonces fleurissent comme les cerisiers du printemps. C’est la fête, on se pousse du coude pour être sur la photo. En résumé, cela semble simple : c’est fini. Les députés socialistes préparent un projet de loi d’abrogation des permis. Une centaine de députés de différentes tendances sont déjà réunis dans un groupe de ferme opposition à cette nouvelle aventure industrielle. Mieux ou pis, doublant dans l’avant-dernière ligne droite les socialos, les députés UMP ont déposé leur propre projet, qu’il faudra bien entendu analyser à la loupe binoculaire. Dans l’état actuel des choses, emmenés par leur président Christian Jacob, ils réclament eux aussi l’interdiction pure et simple de l’exploration et donc, à fortiori, de l’exploitation des gaz et pétroles de schistes.

Ajoutons au pandémonium un autre projet de loi, déposé par l’inénarrable Jean-Louis Borloo, qui avait signé en mars 2010, alors qu’il était ministre de l’Écologie et de l’Énergie, certains des premiers permis. À l’insu de son plein gré. Un mot de commentaire sur ce roi bouffon déjà moqué ici il y a quelques jours. Il est assez grave, il est assez désespérant pour l’idée démocratique, que les journalistes politiques de notre pays, ignares il est vrai, et indifférents ô combien à ce qui touche à l’écologie, n’aient pas questionné Borloo sur ce qui est, d’évidence, une forfaiture.

Qui s’en soucie ? Personne apparemment. Il signe des actes lourds de conséquences pour le pays entier, puis demande leur abrogation un an plus tard, sans rien expliquer des mécanismes qui nous ont menés là. Qui décide de quoi ? Cette question me hante, et j’espère que vous êtes dans le même cas que moi. Qui a décidé jadis de nous faire vivre sous la menace de 58 réacteurs nucléaires ? Qui s’apprêtait à changer les plus belles régions de France en un eldorado de l’industrie lourde ? Moi, je le sais : un corps oligarchique, celui des Mines. Mais qui l’apprendra ailleurs ?

Passons aux leçons de l’événement, même s’il est trop tôt pour se montrer affirmatif. Je suis infiniment heureux, d’ores et déjà. Car nous avons, d’évidence, remporté une victoire éclatante. Elle ne marque nullement la fin d’un combat qui ne fait que commencer, mais elle va, à coup certain, donner de l’énergie à tous les combattants. Ainsi donc, preuve est faite que l’on peut affronter des forces puissantes, et les vaincre, au moins provisoirement. Nous avons tant besoin de bonnes nouvelles ! Simplement, il faut reconnaître que nous ne savons pas ce qui a conduit à ce spectaculaire recul. Il va de soi que la mobilisation immédiate et massive a joué un rôle-clé. Il va de soi également, et j’écris cela à dessein, pour les grincheux, que José Bové nous a beaucoup aidés. Bien des choses sérieuses me séparent de cet homme, mais bien davantage m’en rapprochent. Tout au long de cette première étape, que nous avons franchie ensemble, depuis la fin de l’été passé, José a constamment joué le jeu.

Et c’est de cela que je veux me souvenir aujourd’hui. Il fallait que ce mouvement soit incarné, et cet homme pouvait le faire. Il l’a fait. Je ne chipoterai donc pas mes remerciements. Derrière, juste derrière, des centaines d’activistes hors parti, suivis par des milliers d’enthousiastes, ont formé un mouvement sans vraie hiérarchie, bordélique, mais très efficace. Il n’est pas temps d’en faire le bilan, d’autant plus que la coordination que nous avons bâtie reste formidablement vivante. Elle va continuer de nous surprendre, j’en suis convaincu.

Que s’est-il passé pour que le système politique établi bascule si vite ? Je dois dire que je l’ignore. Je crois, sans préjuger du reste, qu’un emballement s’est produit au point de départ. Il a été clair, d’emblée, que le refus transcendait les frontières classiques. Et qu’il entraînerait, en cas de poursuite de la folie industrialiste sur le terrain, des troubles considérables. De nombreux notables, qui de droite qui de gauche, préparant leurs chères cantonales, ont été contraints, bien souvent, de prendre position. Elle ne pouvait qu’être contraire aux souhaits de l’industrie. À l’échelon supérieur, des conseils généraux, quelquefois de droite – l’Aveyron – et des Conseils régionaux ont embrayé, légitimant le combat au couteau qui se préparait. On peut, je le crois, parler d’une onde de choc qui a fini par ébranler les états-majors nationaux. Le cas de Christian Jacob, président du groupe UMP à l’Assemblée, est intéressant. Élu de la Seine-et-Marne, où l’opposition au pétrole de schistes est vive, il a évidemment pu jauger l’impact électoral prévisible de cette affaire, à un peu plus d’un an de législatives difficiles. À la marge, notons qu’il est chiraquien, et que chatouiller le nez de Sarkozy, très proche du dossier, n’a pas dû lui déplaire exagérément.

Tout cela explique-t-il la situation ? Non, il faut l’avouer. Des pièces essentielles du puzzle manquent. Et le mystère reste grand. Question : pourquoi les industriels, Total et GDF-Suez en tête, ont-ils été incapables de former un vrai lobby actif ? Pourquoi, alors que cela paraît si simple, les députés n’ont-ils pas été inondés d’invitations et de dépliants en couleur ? Je ne sais pas la réponse. Autant il est facile d’admettre qu’ils ont été bousculés dans un premier temps par notre vivacité, autant il est incompréhensible qu’ils n’aient pas réagi depuis. Autre questionnement : le rôle du corps des Mines, véritable inspirateur des permis d’exploration. Sa discrétion apparente m’étonne bien moins. Les Mineurs n’aiment pas la lumière. Leur biotope se trouve dans les bureaux lointains des administrations centrales. Ils ont l’habitude, de longue date, de diriger les affaires énergétiques de la France. Sans rendre le moindre compte à la société, ni d’ailleurs aux politiques.

En la circonstance,  je pressens qu’ils ont été stupéfiés par la marche des événements. Obtenir le contreseing d’un ministre comme Borloo, c’est enfantin. Défendre de manière contradictoire un projet qui s’attaque à des repères essentiels, comme le paysage, l’eau ou le climat, c’en est une autre. Je fais le pari que le corps des Mines a été proprement déstabilisé. La démocratie, ce n’est pas encore exactement comme l’oligarchie. Un peu de patience, messieurs les ingénieurs.

Une conclusion ? Je n’en vois qu’une. Après cette guerre-éclair, il serait désastreux pour tous de s’arrêter sur un tel chemin. D’autant que nos adversaires n’ont évidemment pas dit leur dernier mot. Nos « bonnes » transnationales iront chercher des gaz et pétroles de schistes ailleurs. Sarkozy ne laissera pas tomber Paul Desmarais ainsi. Le corps des Mines va se ressaisir. Tout cela a les meilleures chances de se produire. Mais au-delà, il me semble que la situation a rarement été meilleure pour une appropriation par la société de la question décisive de l’énergie. Les débats volés du passé, dont celui sur le programme électronucléaire, doivent rester derrière nous, et à jamais. Sur fond de cataclysme japonais – cette horreur continue à me ronger chaque jour -, il devient possible de relier tous les fils volontairement dispersés. Celui des gaz et des pétroles de schistes. Celui du nucléaire. Celui des énergies renouvelables.

Nous devons, car nous pouvons cette fois, exprimer les vrais besoins énergétiques de la société française. Loin des manœuvres étatiques. Loin des lobbies industriels, dont le seul programme est l’expansion sans fin. Mais avec les peuples du Sud. Les Chinois, les Indiens, les Africains, les Latinos, les nord-américains, tous nos voisins européens. Cela tombe bien : il se prépare un rassemblement mondial sur toutes ces questions, début août 2011, sur le plateau du Larzac. Vous n’avez tout simplement pas le droit de ne pas en être. Certains d’entre vous réclament régulièrement de l’action. Du concret. En voilà !

PS ajouté le 9 avril : Dans un commentaire, Jean-Pierre Jacob fait remarquer que j’ai oublié de parler de Gasland. Comme il a raison ! C’est évident ! Ce film a été à la fois éclairant, éclaireur, fédérateur. VIVE JOSH FOX !

Rocard, Bourg, Augagneur, Attali et moi (grave)

Je le sais, le Net, c’est l’extrême rapidité. Mais si je ne vous demande pas, à vous, la lenteur, à qui ? Ce qui suit se découpe en trois parties, toutes numérotées. La première, c’est mon numéro habituel, qui introduit les deux suivantes. Par ordre d’apparition à l’écran, d’abord une fantastique tribune signée par l’ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard et deux autres personnages estimables, le professeur Dominique Bourg, membre du Comité de veille écologique de la fondation Nicolas Hulot, et le philosophe Floran Augagneur. Ensuite une chronique de Jacques Attali, parue dans l’hebdomadaire L’Express.

PARTIE 1 : Mon propre commentaire

Il y a des moments importants. Nous en connaissons un ces jours-ci. Gaffe ! très probablement, cette fenêtre ouverte sur le véritable avenir va se refermer sous peu. Dans quelque temps, dans quelques semaines tout au plus, sauf catastrophe majeure, tout aura été digéré par la machine que nous connaissons tous. On parlera du foot, de Nicolas Hulot, de Nicolas Sarkozy et du bronzage sur les plages de l’été. Mais le moment n’est pas encore arrivé. Les plus inquiets de ce monde malade, disons les plus critiques à l’intérieur des frontières de ce monde agonisant, se posent de vraies questions. Croyez-moi ou non, je pense qu’ils sont sincères, jusques et y compris dans leur extrême fantaisie.

Car, oui, ce sont des fantaisistes de première qualité. Commençons par cette tribune parue dans le quotidien Le Monde, et que vous lirez ci-dessous en intégralité. Elle est cosignée par Michel Rocard, que je ne peux pas m’empêcher de plaindre. Quelle tristesse ! Cet homme, qui a prétendu, contre l’évidence, incarner le changement culturel et social en profondeur, a finalement servi les intérêts d’un parti indifférent – le PS – et d’un maître-queux infernal, François Mitterrand. Il aura tout incarné : l’opposition de la SFIO à la guerre d’Algérie, la lutte des classes, la soi-disant révolution, l’autogestion, le socialisme, avant de sombrer corps et biens. Il a sombré, et ne croyez pas que j’en m’en réjouisse. Mais il a sombré. Dans les derniers temps, on l’a vu se rapprocher, dans de grotesques accommodements, de Sarkozy, puis s’en éloigner, puis s’en rapprocher. La vieillesse est parfois un naufrage, n’y insistons pas.

Mais Rocard n’est pas seul. Bourg, proche de Hulot, n’est pas de la même génération, tout comme Augagneur. Aussi bien, il faut considérer la tribune du Monde comme un texte pensé, car il l’est. Que dit-il ? Mais tout simplement, amies et amis de Planète sans visa, que le genre humain est menacé. Mazette ! Citations : « Mais si nous n’agissons pas promptement, c’est à la barbarie que nous sommes certains de nous exposer ». Vous avez bien lu comme moi. La barbarie serait à nos portes. Si c’est faux, ce trio est d’une irresponsabilité à faire frémir. Si c’est vrai, comme je vais le démontrer, ce trio est d’une irresponsabilité à faire frémir.

Continuons. Citation : « Enfermée dans le court terme des échéances électorales et dans le temps médiatique, la politique s’est peu à peu transformée en gestion des affaires courantes. Elle est devenue incapable de penser le temps long. Or la crise écologique renverse une perception du progrès où le temps joue en notre faveur. Parce que nous créons les moyens de l’appauvrissement de la vie sur terre et que nous nions la possibilité de la catastrophe, nous rendons celle-ci crédible ». Ne dirait-on pas une condamnation totale et définitive de ce qui a fait la vie de l’octogénaire Michel Rocard ? Si.

Un ultime extrait : « Pour cette raison, répondre à la crise écologique est un devoir moral absolu. Les ennemis de la démocratie sont ceux qui remettent à plus tard les réponses aux enjeux et défis de l’écologie ». Faisons semblant de prendre au sérieux ces paroles-là. Nous serions face à un devoir moral absolu. Qui devrait commander tout, n’est-ce pas ? Un devoir moral absolu. Tout devrait passer loin derrière, ne sommes-nous pas d’accord ? Mais passons sans transition à la chronique de Jacques Attali, immarcescible penseur passé du mitterrandisme au sarkozysme mondain, en passant par la désopilante « Commission pour la Libération de la croissance ». Oui, ce monsieur tellement savant réclamait et réclame encore, pour régler les problèmes de la France, d’accélérer par tous moyens disponibles, la croissance économique. C’est un aigle.

Dans L’Express numéro 3117, dont vous trouverez le texte plus bas, Attali embouche les trompettes de l’Apocalypse pour parler de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Une première citation : « On évacue nos ressortissants; on fait des communiqués lénifiants. Pour ne pas paniquer les populations. Pour sauver l’industrie nucléaire. Pour dormir encore quelques jours tranquilles ». Eh, dites-moi, mais on dirait bien de la panique ! Deuxième citation : « L’heure est très grave. Un scénario mettant en cause l’intégrité à moyen terme de l’humanité ne peut plus être exclu ». Oh oh, ne sont-ce pas des mots que l’on écrit au moment des déclarations de guerre ? Si. Troisième citation : « Tout cela parce que les autorités nucléaires japonaises ont, pour des raisons de pure rentabilité financière, construit cette centrale là où il ne le fallait pas et refusé d’y installer toutes les sécurités qui leur avaient été proposées ». Ne jurerait-on pas une radicale remise en cause, par un de ses thuriféraires, du système économique dans lequel nous nous engloutissons jour après jour ?

Ces deux tribunes sont simplement et nettement extraordinaires. Si la page se tourne comme à l’habitude, elles seront tôt oubliées. Ou l’on verra ces charlatans se vanter d’avoir vu clair avant d’autres. Tout reste possible, croyez-moi. Au fait, pourquoi utiliser cette désobligeante expression de charlatans ? Mais parce qu’ils le sont, assurément. Voilà des gens à l’aise dans un système dont ils nous avertissent, sans en tirer la moindre conclusion crédible, qu’il nous menace d’une mort collective effroyable.  Rocard a été Premier ministre de la France de 57 à près de 61 ans. Que ne nous a-t-il prévenu du désastre en cours, profitant de son poste ? Il n’en était pas conscient ? Quel imbécile ! Il en était conscient ? Quel criminel, préférant sa carrière personnelle au bien commun de l’humanité. Quant à Bourg, qui conseille Hulot depuis tant d’années, la seule riposte à cette menace biblique serait donc une tribune et la candidature de son champion en 2012, en attendant 2017 et 2022 ?

Attali sort du cadre raisonnable. Je crois désormais cet homme totalement cynique et par là-même désabusé. Ce qui compte pour lui, c’est le jour qui passe, la semaine qui se profile, le mois espéré, et ses retombées médiatiques. Croit-il ce qu’il écrit ? Je me garderais bien de répondre, de peur d’un frisson mortel. En tout cas, cet homme jadis au service de Mitterrand, aujourd’hui ami revendiqué de Sarkozy, décrit en toutes lettres l’extrême folie du nucléaire. Et donc, même s’il ne le reconnaîtrait pas la tête sur le billot, la complète inanité des politiques industrielles menées en France depuis plus de quarante ans. Seulement, l’avouer serait se condamner soi-même. Or Attali, qui n’attend rien d’autre que ce qu’il peut encore arracher, ne l’admettra jamais.

Au-delà, tous ces braves signataires montrent une réalité qui crève les yeux. Pour sortir de ce monde, si c’est encore possible, il ne faut pas faire confiance à ceux qui ont à jamais les deux pieds pris dans sa glu. De Rocard à Attali, en passant par Bourg, la même cécité incurable. Ils voudraient garder le cadre, grâce à quoi ils sont si heureux d’être ce qu’ils sont. Mais, taraudés par l’inévitable inquiétude, ils voudraient nous faire croire qu’ils sont lucides, quand ils ne sont qu’impuissance et falbalas du monde ancien. Ce que je pense d’eux, au stade extrême où nous sommes, je ne peux l’écrire. J’ai le sentiment que je ne serais pas compris.

PARTIE 2 : la tribune ROCARD-BOURG-AUGAGNEUR

Débat
Le genre humain, menacé
| Le Monde, 02.04.11 | 15h11  •  Mis à jour le 04.04.11 | 15h39

Une information fondamentale publiée par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) est passée totalement inaperçue : le pic pétrolier s’est produit en 2006. Alors que la demande mondiale continuera à croître avec la montée en puissance des pays émergents (Chine, Inde et Brésil), la production de pétrole conventionnel va connaître un déclin inexorable après avoir plafonné. La crise économique masque pour l’heure cette réalité.

Mais elle obérera tout retour de la croissance. La remontée des coûts d’exploration-production fera naître des tensions extrêmement vives. L’exploitation du charbon et des réserves fossiles non conventionnelles exigera des investissements lourds et progressifs qui ne permettront guère de desserrer l’étau des prix à un horizon de temps proche. Les prix de l’énergie ne peuvent ainsi que s’affoler.

Le silence et l’ignorance d’une grande partie de la classe politique sur ce sujet ne sont guère plus rassurants. Et cela sans tenir compte du fait que nous aurons relâché et continuerons à dissiper dans l’atmosphère le dioxyde de carbone stocké pendant des millénaires… Chocs pétroliers à répétition jusqu’à l’effondrement et péril climatique. Voilà donc ce que nous préparent les tenants des stratégies de l’aveuglement. La catastrophe de Fukushima alourdira encore la donne énergétique.
De telles remarques génèrent souvent de grands malentendus. Les objections diagnostiquent et dénoncent aussitôt les prophètes de malheur comme le symptôme d’une société sur le déclin, qui ne croit plus au progrès. Ces stratégies de l’aveuglement sont absurdes. Affirmer que notre époque est caractérisée par une « épistémophobie » ou la recherche du risque zéro est une grave erreur d’analyse, elle éclipse derrière des réactions aux processus d’adaptation la cause du bouleversement.

Ce qui change radicalement la donne, c’est que notre vulnérabilité est désormais issue de l’incroyable étendue de notre puissance. L' »indisponible » à l’action des hommes, le tiers intouchable, est désormais modifiable, soit par l’action collective (nos consommations cumulées) soit par un individu isolé (« biohackers »). Nos démocraties se retrouvent démunies face à deux aspects de ce que nous avons rendu disponible : l’atteinte aux mécanismes régulateurs de la biosphère et aux substrats biologiques de la condition humaine.

Cette situation fait apparaître « le spectre menaçant de la tyrannie » évoqué par le philosophe allemand Hans Jonas. Parce que nos démocraties n’auront pas été capables de se prémunir de leurs propres excès, elles risquent de basculer dans l’état d’exception et de céder aux dérives totalitaristes.

Prenons l’exemple de la controverse climatique. Comme le démontre la comparaison entre les études de l’historienne des sciences Naomi Oreskes avec celles du politologue Jules Boykoff, les évolutions du système médiatique jouent dans cette affaire un rôle majeur. Alors que la première ne répertoria aucune contestation directe de l’origine anthropique du réchauffement climatique dans les revues scientifiques peer reviewed (« à comité de lecture »), le second a constaté sur la période étudiée que 53 % des articles grand public de la presse américaine mettaient en doute les conclusions scientifiques.

Ce décalage s’explique par le remplacement du souci d’une information rigoureuse par une volonté de flatter le goût du spectacle. Les sujets scientifiques complexes sont traités de façon simpliste (pour ou contre). Ceci explique en partie les résultats de l’étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) pilotée par Daniel Boy sur les représentations sociales de l’effet de serre démontrant un sérieux décrochage du pourcentage de Français attribuant le dérèglement climatique aux activités humaines (65 % en 2010, contre 81 % en 2009). Ces dérives qui engendrent doute et scepticisme au sein de la population permettent aux dirigeants actuels, dont le manque de connaissance scientifique est alarmant, de justifier leur inaction.

Le sommet de Cancun a sauvé le processus de négociation en réussissant en outre à y intégrer les grands pays émergents. Mais des accords contraignants à la hauteur de l’objectif des seconds sont encore loin. S’il en est ainsi, c’est parce que les dirigeants de la planète (à l’exception notable de quelques-uns) ont décidé de nier les conclusions scientifiques pour se décharger de l’ampleur des responsabilités en jeu. Comment pourraient-ils à la fois croire en la catastrophe et ne rien faire, ou si peu, pour l’éviter ?
Enfermée dans le court terme des échéances électorales et dans le temps médiatique, la politique s’est peu à peu transformée en gestion des affaires courantes. Elle est devenue incapable de penser le temps long. Or la crise écologique renverse une perception du progrès où le temps joue en notre faveur. Parce que nous créons les moyens de l’appauvrissement de la vie sur terre et que nous nions la possibilité de la catastrophe, nous rendons celle-ci crédible.

Il est impossible de connaître le point de basculement définitif vers l’improbable ; en revanche, il est certain que le risque de le dépasser est inversement proportionnel à la rapidité de notre réaction. Nous ne pouvons attendre et tergiverser sur la controverse climatique jusqu’au point de basculement, le moment où la multiplication des désastres naturels dissipera ce qu’il reste de doute. Il sera alors trop tard. Lorsque les océans se seront réchauffés, nous n’aurons aucun moyen de les refroidir.
La démocratie sera la première victime de l’altération des conditions universelles d’existence que nous sommes en train de programmer. Les catastrophes écologiques qui se préparent à l’échelle mondiale dans un contexte de croissance démographique, les inégalités dues à la rareté locale de l’eau, la fin de l’énergie bon marché, la raréfaction de nombre de minéraux, la dégradation de la biodiversité, l’érosion et la dégradation des sols, les événements climatiques extrêmes… produiront les pires inégalités entre ceux qui auront les moyens de s’en protéger, pour un temps, et ceux qui les subiront. Elles ébranleront les équilibres géopolitiques et seront sources de conflits.

L’ampleur des catastrophes sociales qu’elles risquent d’engendrer a, par le passé, conduit à la disparition de sociétés entières. C’est, hélas, une réalité historique objective. A cela s’ajoutera le fait que des nouvelles technologies de plus en plus facilement accessibles fourniront des armes de destruction massive à la portée de toutes les bourses et des esprits les plus tourmentés.
Lorsque l’effondrement de l’espèce apparaîtra comme une possibilité envisageable, l’urgence n’aura que faire de nos processus, lents et complexes, de délibération. Pris de panique, l’Occident transgressera ses valeurs de liberté et de justice. Pour s’être heurtées aux limites physiques, les sociétés seront livrées à la violence des hommes. Nul ne peut contester a priori le risque que les démocraties cèdent sous de telles menaces.

Le stade ultime sera l’autodestruction de l’existence humaine, soit physiquement, soit par l’altération biologique. Le processus de convergence des nouvelles technologies donnera à l’individu un pouvoir monstrueux capable de faire naître des sous-espèces. C’est l’unité du genre humain qui sera atteinte. Il ne s’agit guère de l’avenir, il s’agit du présent. Le cyborg n’est déjà plus une figure de style cinématographique, mais une réalité de laboratoire, puisqu’il est devenu possible, grâce à des fonds publics, d’associer des cellules neuronales humaines à des dispositifs artificiels.

L’idéologie du progrès a mal tourné. Les inégalités planétaires actuelles auraient fait rougir de honte les concepteurs du projet moderne, Bacon, Descartes ou Hegel. A l’époque des Lumières, il n’existait aucune région du monde, en dehors des peuples vernaculaires, où la richesse moyenne par habitant aurait été le double d’une autre. Aujourd’hui, le ratio atteint 1 à 428 (entre le Zimbabwe et le Qatar).

Les échecs répétés des conférences de l’ONU montrent bien que nous sommes loin d’unir les nations contre la menace et de dépasser les intérêts immédiats et égoïstes des Etats comme des individus. Les enjeux, tant pour la gouvernance internationale et nationale que pour l’avenir macroéconomique, sont de nous libérer du culte de la compétitivité, de la croissance qui nous ronge et de la civilisation de la pauvreté dans le gaspillage.

Le nouveau paradigme doit émerger. Les outils conceptuels sont présents, que ce soit dans les précieux travaux du Britannique Tim Jackson ou dans ceux de la Prix Nobel d’économie 2009, l’Américaine Elinor Ostrom, ainsi que dans diverses initiatives de la société civile.

Nos démocraties doivent se restructurer, démocratiser la culture scientifique et maîtriser l’immédiateté qui contredit la prise en compte du temps long. Nous pouvons encore transformer la menace en promesse désirable et crédible. Mais si nous n’agissons pas promptement, c’est à la barbarie que nous sommes certains de nous exposer.

Pour cette raison, répondre à la crise écologique est un devoir moral absolu. Les ennemis de la démocratie sont ceux qui remettent à plus tard les réponses aux enjeux et défis de l’écologie.

Michel Rocard, ancien premier ministre, coauteur avec Alain Juppé de « La politique, telle qu’elle meurt de ne pas être » (JC Lattès, 314 p., 18 €).
Dominique Bourg, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne, membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot
Floran Augagneur, philosophe, enseigne la philosophie de l’écologie à l’Institut d’études politiques de Paris

PARTIE TROIS, LE PAPIER DE JACQUES ATTALI DANS L’EXPRESS

Branle-bas de combat pour sauver Fukushima et l’humanité

Par Jacques Attali, publié le 30/03/2011 à 10:04 /L’Express

La communauté internationale doit agir au plus vite afin d’empêcher l’évaporation en quantité immense de particules radioactives de la centrale de Fukushima.

L’heure est très grave. Un scénario mettant en cause l’intégrité à moyen terme de l’humanité ne peut plus être exclu. Si les cuves ou les piscines stockant les combustibles irradiés des réacteurs de Fukushima cèdent sous l’effet de la chaleur, d’une explosion ou d’une réplique sismique, on verra se dégager, sous forme liquide ou gazeuse, dans la mer, dans l’air ou en sous-sol, des quantités immenses de matériaux radioactifs. Et même, s’il s’agit de l’enceinte de confinement du troisième réacteur, des quantités considérables de plutonium. Avec, alors, des conséquences certaines sur la contamination d’une partie du Japon, devenant largement inhabitable; et avec d’autres implications, moins certaines, sur la contamination de la planète entière.

Tout cela parce que les autorités nucléaires japonaises ont, pour des raisons de pure rentabilité financière, construit cette centrale là où il ne le fallait pas et refusé d’y installer toutes les sécurités qui leur avaient été proposées. Et parce que, depuis le début de la catastrophe, ces mêmes autorités ont accumulé erreur sur erreur dans la gestion des secours, laissant des jours durant les réacteurs sans refroidissement, causant des dommages irréparables aux systèmes de protection encore intacts et, par un mélange d’orgueil et de goût du secret, refusant longtemps l’aide internationale et ne communiquant pas la réalité de ce qu’ils savaient sans doute être, depuis le début, une catastrophe méritant une mobilisation planétaire.

En agissant ainsi, ces autorités ont d’abord mis en danger le magnifique peuple japonais, qu’ils ont sous-informé; et en particulier des travailleurs, mal payés, employés à des tâches extrêmement dangereuses, pour lesquelles ils n’étaient pas formés. Désormais, afin de ne pas avouer qu’ils ont menti, ces mêmes responsables refusent la coopération des spécialistes étrangers; et c’est la planète tout entière qu’ils mettent en danger.

Il est ahurissant que la « communauté internationale », désormais (et c’est heureux) si prompte à réagir, à s’indigner à la moindre violation des droits de l’homme, reste, dans ce cas, totalement impavide: on demande poliment aux responsables japonais ce qu’ils font; on n’insiste pas lorsqu’ils refusent notre aide; on évacue nos ressortissants; on fait des communiqués lénifiants. Pour ne pas paniquer les populations. Pour sauver l’industrie nucléaire. Pour dormir encore quelques jours tranquilles.

Tout cela est absurde. L’industrie nucléaire ne pourra être, éventuellement, sauvée que si cette catastrophe est enrayée au plus vite. Il faut donc d’urgence mettre en place un consortium mondial de toutes les compétences. Il faut que nos amis japonais acceptent au plus vite la venue sur place des meilleurs spécialistes mondiaux de la gestion de l’après-accident. Ce qui sera, d’ailleurs, le seul moyen de savoir ce qui se passe vraiment à l’intérieur de cette centrale. Sans attendre les conclusions de ces spécialistes, il faut, d’ores et déjà, envoyer sur place, par avion, tous les hélicoptères, lances à incendie, robots, bétonneuses qu’on pourra trouver pour organiser un confinement efficace de ces réacteurs et mettre fin à ce désastre. Il n’est plus temps de s’interroger sur le droit ou le devoir d’ingérence. Mais d’agir.