Pesticide mon amour (oh oui, encore)

Vous avez vu ? Vous avez lu ? L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) vient de publier un rapport sur les pesticides (ici). Restez avec moi jusqu’au bout de ce papier, je crois que cela mérite un quart d’heure. Je n’ai cessé de dénoncer ici même, et depuis septembre 2007, les lamentables palinodies du Grenelle de l’Environnement. Il suffit d’aller voir ce que j’ai alors écrit, quand tous les écologistes officiels criaient au triomphe et à la « révolution écologique » made in Borloo and Kosciusko-Morizet. Alors, j’étais seul. Non pas dans l’opinion vivante, je ne sais que trop - triple hourra ! - que vous existez, mais chez les journalistes, sûrement. Il serait cruel de relire aujourd’hui la prose de certains, et cela n’aurait, au reste, aucun intérêt, car les choses sont ainsi de toute éternité.

Il n’empêche que je suis tout de même soufflé par ce rapport parlementaire. En mars 2007, j’ai publié avec mon ami François Veillerette un livre qui est devenu ce qu’on appelle un best-seller (Révélations sur un scandale français, Fayard). Il contient, je le dis sans forfanterie, nombre d’informations jamais publiées. Il démontre l’extrême dangerosité des pesticides, à partir de centaines d’études publiées dans les meilleures revues scientifiques de la planète. Il rapporte l’histoire de la diffusion de ces produits en France. Il raconte comment l’industrie a pu copiner de très, très près avec l’administration française chargée des autorisations et des contrôles. Il examine en détail des affaires comme celles du Gaucho, du Régent, du chlordécone. Il cite des noms, beaucoup de noms, et d’une manière telle que nous aurions pu, François et moi, nous retrouver devant les tribunaux de la République.

Pas une fois, mais dix, mais cent fois. Or rien. Rien du tout. Aucun démenti, aucune contestation sur aucun point. Aucune réponse de l’industrie ou, tiens, de la surpuissante Direction générale de l’alimentation (DGAL) - sévèrement étrillée - et de ses dirigeants successifs. Au passage, je signale que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), née début 2002, est dirigée par madame Catherine Geslain-Lanéelle, qui fut la patronne de la DGAL en pleine tourmente du pesticide Gaucho, accusé de massacrer les abeilles. Ceux qui disposent d’un accès au livre pourront s’y reporter, ils ne seront pas déçus du voyage. Venons-en au rapport de l’Opecst. Il n’aurait pas été incongru d’être entendus parmi d’autres, François et moi. Car nous connaissons tous les deux, et globalement à la différence de tant de spécialistes, la question des pesticides. Mais nous avons été oubliés, comme c’est bête.

Les deux auteurs du rapport s’appellent Claude Gatignol, député UMP de la Manche, et Jean-Claude Étienne, sénateur UMP de la Marne. Ah quels cocos ! Le premier, Gatignol, a été militaire professionnel - garde-à-vous ! - et vétérinaire. Ce qui l’a nécessairement mis au contact de l’industrie de l’agriculture, pesticides compris, pendant des décennies. Est-ce un crime ? Nullement. Mais nous avons encore le droit de savoir deux ou trois bricoles, non ? Gatignol est par ailleurs un amoureux, un fervent de l’industrie nucléaire. Sa circonscription parlementaire comprend notamment la Hague, et il a milité sans aucune cesse pour que Flamanville - toujours sa circonscription - accueille le premier prototype du type EPR.

Ajoutons qu’une plainte a été déposée contre lui en 2005, au motif qu’il aurait détourné 10 000 euros du Fonds de développement économique de l’après-chantier de La Hague (FDEACH). Malgré le non-lieu de 2007 - Gatignol est donc blanchi -, le président UMP du conseil général de la Manche, Jean-François Legrand, a décidé de se mettre en congé de parti. Pour protester contre la bienveillance de l’UMP à l’endroit de Gatignol. Allez comprendre. Ultime détail : à l’automne 2008, Mediapart révélait que Gatignol acceptait des invitations à des chasses payées par l’assureur Groupama. Du lobbying ? M’enfin, voyons, cet homme est député de la République, non ?

L’autre rapporteur, Jean-Claude Étienne, est donc sénateur de la Marne. Il est lui un constant défenseur des biotechnologies et des biocarburants, cette ignominie morale. Voici ce que je lis sur son site personnel (ici) : « Lorsqu’il était premier Vice-président du Conseil régional (1996) et Président de la Commission Enseignement Supérieur, Recherche Scientifique, Vie sociale et culturelle, le Professeur Etienne a été à l’origine de nombreux programmes scientifiques appliqués au développement de l’économie ; rechercher de nouveaux débouchés alimentaires et surtout industriels permettant le maintien à très haut niveau de productivité des entreprises agricoles de la région ». Le gras est dans le texte d’origine, évidemment. J’ajoute, ce qui classe ce type au plus bas dans ma hiérarchie personnelle, qu’il recherche des débouchés « surtout industriels » à l’agriculture. Un professeur de médecine - sa profession première -, dans un monde qui compte un milliard d’affamés chroniques.

La suite. Le 21 octobre 2009, à 23 heures, parlant probablement devant trois vieillards ressemblant aux Assis de Rimbaud  - Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage… -, il déclame :  « Aujourd’hui, on le sent avec les perspectives qui se dessinent, le monde industriel n’est plus étranger au monde de l’agriculture. Il arrive même à ceux-ci d’entrer en résonnance : on parle parfois d’agro-industrie ! Voilà que la nouvelle industrie, intimement liée à la problématique de l’agriculture, apparaît (…) Regardez la nouvelle industrie ! La chimie, par exemple, est une chimie verte. Adieu la chimie du charbon et de l’acier ! Adieu, probablement, les tours de cracking distillant du pétrole : c’est la production agricole qui sera « enfournée » dans ces nouvelles tours. On voit ainsi bouger la nature de l’industrie, qui revient vers la production agricole. La syncrétie entre les mondes agricole et industriel se trouve ainsi créée, régénérant la ruralité ». J’ai laissé les fautes de syntaxe et d’orthographe, dont je ne me sens pas responsable. Pour le reste :  tant d’inepties et d’horreur en si peu de phrases !

Ce sont ces deux hommes, croisés de l’industrie, militants de l’atome et des biocarburants, qui viennent donc de rendre public un rapport sur les pesticides qui va à l’encontre de tout ce qui se publie de sérieux sur le sujet depuis vingt ans. Ils auront même oublié en route l’expertise de l’Inra de 2005, qui pour la première fois mettait lourdement en cause ces poisons hélas certains. Mais nos deux hommes sont ailleurs, en compagnie qui sait, et notent sans état d’âme qu’ils « souhaitent rappeler les bénéfices de l’usage des pesticides et invitent les pouvoirs publics à anticiper les conséquences d’une diminution trop brutale de l’utilisation des pesticides en France ».

Encore faut-il entrer dans le détail de ce texte qui ouvre sur une forme d’aveu. Lisons ensemble une petite partie de l’introduction du rapport. Voici ce qu’ils écrivent dès la page 9, à l’entrée dans un texte de 195 pages : «  Les pesticides ont constitué un progrès considérable dans la maîtrise des ressources alimentaires. Ils ont grandement contribué à l’amélioration de la santé publique en permettant, d’une part, d’éradiquer ou de limiter la propagation de maladies parasitaires très meurtrières (lutte contre les insectes, vecteurs de ces maladies) et en garantissant, d’autre part, une production alimentaire de qualité ». C’est tout simplement extraordinaire. Avant que de développer leur « travail », ils savent. Les pesticides, c’est bon. Après une telle pétition de principe, que peut-on espérer de ce qui suit ? Exact : rien.

La suite n’est là que pour montrer tout le sérieux de l’entreprise. Et nous voici déjà rendus en page 189, pour la conclusion, dont je vous propose les premiers mots : « La mise sur le marché, au milieu du XXe siècle, de produits phytopharmaceutiques a permis aux agriculteurs de disposer de moyens efficaces et rentables pour lutter contre les diverses pressions parasitaires que subissent les cultures. L’augmentation significative des rendements des terres agricoles en résultant, bénéficie également au consommateur de produits frais ou transformés, qui se voit proposer une nourriture abondante et peu chère ». Relisons, chers lecteurs de Planète sans visa. L’introduction et la conclusion ne sont-elles pas proprement identiques ? Ite missa est. Je dirais même plus : Cum tacent, consentiunt. Ce qui veut dire : celui qui se tait consent.

PS : Pour écrire Révélations sur un scandale français, j’ai demandé et obtenu un entretien avec Jean-Charles Bocquet, directeur à Paris de l’Union des industries pour la protection des plantes (UIPP). Derrière ce gentil sigle se dissimule - mal - 98 % du chiffre d’affaires des pesticides en France. Ce charmant monsieur Bocquet m’a reçu le 30 août 2006, et après une petite heure d’entretien, il s’est levé, et m’a dit en souriant : « Vous m’excusez ? Je dois aller faire du lobbying au Sénat ».

Plan de retraite et déroute de la pensée

Franchement, franchement ! La question des retraites, au-delà des gesticulations, au-delà des postures confortables, au-delà des discours calibrés, démontre à quel point se trouve réduite la pensée critique. Nous sommes proches du vide, du zéro absolu, cela ne fait pas l’ombre d’un doute à mes yeux. Je n’entre pas ici dans le débat technique, économique, politique au sens commun. Ce que je souhaite en quelques phrases, c’est montrer à quel point nos élites sont fourvoyées dans le paradigme si souvent évoqué ici, celui de « progrès ». Malgré l’avalanche d’informations radicalement neuves sur l’état écologique de la planète, les monopolistes de la parole publique radotent tant et plus.

Avant d’aller plus loin, impossible de ne pas saluer la digne mémoire de Michel Debré, que le dessinateur Cabu immortalisa, au début des années 70, avec un entonnoir sur la tête, preuve supposée de sa dinguerie. Jeunes qui lisez ces lignes, oui, il y eut jadis des années 70. Je les ai connues. Debré était l’un des plus proches compagnons du général de Gaulle, et quand celui-ci revint au pouvoir en 1958, Debré se retrouva aussitôt ministre. Et il le fut jusqu’en 1973, après avoir été, excusez du peu, Premier ministre de la France entre 1959 et 1962. Cet homme, père de l’actuel président du Conseil Constitutionnel, aura donc été l’un des tout premiers personnages de notre république pendant quinze ans. Or, et c’est là que je veux en venir, Debré était un nataliste forcené. Dans un discours à l’Assemblée, le 12 juillet 1963, il réclame une France de 100 millions d’habitants, rien de moins ! Et il ajoute un aboiement contre ceux qui osent parler de contraception ou d’avortement, « des idées fausses ou des propagandes insidieuses qui sont contraires à l’intérêt national le plus évident ». Seul le chiffre compte. Seul le nombre d’habitants importe, « non seulement en tant que facteur de puissance et de prestige mais en tant que facteur d’expansion économique et de progrès social ».

100 millions, vous imaginez ? Moi non. Nous sommes 64 millions, et l’espace me manque déjà. Baste. Je passe sans transition au démographe Hervé Le Bras. J’ai eu l’occasion de le confronter à l’écologue François Ramade en février 1999 (Politis n°535) sur la grave question de la population mondiale. Lui - Le Bras - pensait et pense encore que les catastrophistes se sont toujours trompés et qu’ils continueront. Il m’avait alors dit, et je crois qu’il ne renierait pas ce point aujourd’hui : « L’une des variables essentielles, c’est le progrès technique. Au fond, nous sommes dans une ambiance très XIXème siècle, entre ceux qui croient au progrès et ceux qui n’y croient pas, ou plus ». En 1999, il disait que la perspective de 8 milliards d’humains en 2025 ne posait pas de problème. Je gage que les 10 milliards annoncés pour 2050 le laissent pareillement de marbre.

Pourquoi réunir arbitrairement feu Debré et son entonnoir, d’un côté, et l’ancien membre du parti communiste et distingué démographe Hervé Le Bras de l’autre ? Parce qu’ils symbolisent bien, à mes yeux, l’arc désuet d’une certaine pensée française. D’un consensus si évident - pour eux - qu’il n’y a plus lieu d’en visiter les contours et les soubassements. Nous sommes pourtant en face d’une pure et simple idéologie, mais qui ne se donne pas pour telle. Comme ses tenants dominent encore la scène - on peut ajouter au tableau la social-démocratie et toutes les droites -, ils n’ont plus à ferrailler, ils n’ont plus rien à démontrer. Or, leur sac à malices est vide, désespérément.

Pour Debré, bien sûr, comique de rigueur. La France contre le reste du monde. La grandeur. Le drapeau. Le clairon. Avait-il entendu parler de dérive des continents, cette géniale découverte d’Alfred Wegener ? C’est à se demander. Savait-il quoi que ce soit sur l’eau, la mer, le sol, la forêt, la systématique ? D’évidence, non. Croyait-il qu’on pouvait exiger 100 millions de Français, puis 200, puis 500 ? Probablement, car l’idée de limite lui était foncièrement étrangère. Mais il a pourtant dirigé la France, et ses successeurs sont en vérité, dès que l’on gratte un peu, des clones de son ignorance. Quant à Le Bras, qui est un homme sympathique, il consent à l’aveu essentiel : lui, il croit au progrès. Malgré les aléas, la marche des sociétés humaines est ascendante, et des solutions ont toujours été trouvées. Circulez donc, amis de la vérité et de la complexité. Le progrès. En matière de retraites et de pensions, les deux attitudes se rejoignent sans difficulté. Les hommes qui débattent aujourd’hui, tant du côté syndical - ou patronal - que du côté gouvernemental posent la question comme si rien ne s’était passé dans les décennies écoulées.

Englués dans leurs pauvres représentations de la réalité, ils tracent des courbes, ils suivent des lignes. Envers et malgré tout, l’avenir doit rester linéaire. Les uns pensent que l’augmentation de la productivité du travail finira bien par régler un jour le problème, surtout si l’on répartit un peu mieux les profits. Les autres assurent avec autant de conviction que Debré en 1963 que l’espérance de vie va continuer à croître - jusqu’à 10 000 ans ? -, empêchant de servir des retraites décentes à des vieux de plus en plus vieux et de plus en plus nombreux. L’ensemble est désastreux. On pourrait, on devrait profiter d’un débat qui porte - exceptionnellement - sur une durée plus longue que celle du mandat présidentiel, pour enfin évoquer des questions générales. Mais on préfère mener en catimini une discussion de boutiquiers ou de maquignons, à l’échelle d’un canton du monde.

La première évidence, c’est que nous ne sommes pas seuls. La misère, l’atroce misère frappe à nos portes, qui annonce des réveils toujours plus douloureux. Les discutailleurs actuels nous refont, à leur manière, le coup du nuage de Tchernobyl, qui s’était officiellement arrêté aux frontières françaises. La question des retraites, qui nous mène au moins jusqu’en 2030 ou 2040, pourrait ainsi se concevoir à l’échelle nationale, hors du monde et de ses tragiques réalités. Comme si la crise écologique, comme si la crise climatique ne devaient pas s’imposer à tous. C’est pitoyable. L’exemple le plus pathétique est sans doute cette scie que l’on entend partout, si caractéristique du cadre paradigmatique évoqué plus haut. Un, l’espérance de vie augmente. Deux, elle va continuer à augmenter. Trois, c’est une formidable nouvelle.

Claude Aubert a écrit il y a quatre ans un livre mesuré, modéré, rempli de chiffres et de questions passionnantes sur le sujet (Espérance de vie, la fin des illusions, Terre Vivante, 17 euros). Ce qu’il dit n’est que bon sens, appuyé sur des études, des constats, des consensus même. Il ne fait pas de doute, pour lui, que l’obésité et la sédentarité, le tabagisme et bien entendu les pollutions sont en train de clore un court chapitre de l’histoire des hommes. Ceux qui nous succéderont, en toute hypothèse, vivront moins longtemps que nous, et plus mal. Croire que l’espérance de vie pourrait continuer à augmenter alors que l’incidence des cancers explose est ce que j’appellerais un paradoxe. Croire que notre santé est de mieux en mieux préservée, alors que des milliers de nouvelles molécules de la chimie de synthèse ont été mis au contact des milieux naturels au cours des soixante dernières années, c’est très simplement une idiotie. Jugés à cette aune, la totalité des discours sur les retraites sont de pures et simples idioties. Des conneries, quoi. Il me semble bien, en tout cas.

Les pedzouilles sont dans la rue (pas moi)

Ce mardi 27 avril 2010, des milliers de paysans venus des régions défilent à Paris. Surtout des céréaliers, mais tel n’est pas vraiment le problème. Ils réclament tous qu’on leur garantisse un revenu décent, ce qui semble bien normal. Sauf que, dans cette histoire, rien ne l’est. Non, rien n’est normal. Et pour commencer, comme à l’habitude, le ministre en charge des questions est un petit démagogue dont le rôle unique est d’empêcher l’éparpillement des voix de paysans aux élections présidentielles de 2012. Car Sa Seigneurie Nicolas 1er, entendant bien se représenter, redoute que cet électorat, promis de toute éternité à la droite, ne lui fasse en partie défaut.

D’où Bruno Le Maire. Un mot. Ce type, aujourd’hui ministre de l’Agriculture, sujet auquel il ne connaît rien, était encore directeur de cabinet de Villepin il y a trois ans, quand notre Bonaparte de bazar se trouvait être Premier ministre. S’il l’avait suivi dans ses pérégrinations, Le Maire dirait ce que Villepin clame sur la politique de Sarkozy. Qu’elle est néfaste, qu’elle est dangereuse pour la France comme pour les paysans. Mais ayant choisi héroïquement la soumission pleine et entière au Président en titre, il invente des fables sur ces pauvres paysans et ces vilains seigneurs, qu’il arrive peut-être, parfois, à croire. Qui sait ? Jusqu’où une carrière de cette sorte peut-elle mener ?

Mais revenons au fond des choses. Michel Debatisse, oublié depuis des lustres, est l’homme de la destruction de l’agriculture française. Plus qu’aucun autre. Le pire est que cet homme était sincère, probablement bon, certainement intègre. Né en 1929 en Auvergne, fils d’authentique gueux, il se forme à la belle école de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC), où l’on apprend à lire, à réfléchir, à agir. Il sort de la guerre incandescent, puis crée avec d’autres un mouvement appelé le Centre national de la jeunesse agricole (CNJA). Il croit puissamment dans la soi-disant modernisation de l’agriculture, qui mise tout sur les tracteurs, les engrais, les pesticides, le remembrement, l’arasement des talus, le recalibrage des ruisseaux et rivières, la mise à la retraite anticipée des vieux pedzouilles. Sitôt le retour du général De Gaulle au pouvoir, en 1958, Debatisse devient l’interlocuteur privilégié. Car il est jeune. Car il représente ces paysans nouveaux, ivres d’une idéologie progressiste, qui ne demandent qu’à marcher avec l’État gaulliste.

La grande aventure commence. Sur fond de Marché commun naissant, il s’agit de rationaliser, de regrouper, d’emprunter, d’équiper, puis de pulvériser les records de productivité, et bien entendu de conquérir des parts de marché. En Allemagne, en Italie, et bientôt dans ce qu’on appelle depuis peu le tiers monde. Debatisse trouve en Edgard Pisani, ministre de l’Agriculture de De Gaulle un partenaire idéal, qui lui offre les moyens de la France pour dynamiter le vieux monde agricole. Et tout explose en effet. Et la Beauce comme la Brie, qui comptent parmi les plus belles plaines agricoles au monde, voient leur sol mourir un peu plus année après année, matraqué par la chimie. L’élevage hors-sol et la barbarie qui l’accompagne déferlent. Les centres techniques et scientifiques de l’Inra - institut public - mettent au point des méthodes Frankenstein à la demande. Nous y voilà : le formica apparaît dans les fermes, puis la Renault 12, puis la télé grand écran. Enfin.

Par un système de vases communicants parfait, les paysans, eux, disparaissent. En 1945, ils étaient environ 6 millions, quand la France comptait 40 millions d’habitants. Nous sommes 64 millions, et il reste probablement moins de 400 000 agriculteurs à plein temps. Debatisse, l’homme de la modernisation, doit se retourner dans sa tombe, car ce n’est pas, je crois, ce qu’il avait imaginé. Qu’importe ! Il est bien normal d’être jugé sur ses actes plutôt que sur ses intentions. La destruction systématique de la civilisation paysanne est aussi un bouleversement radical du paysage et de l’esprit. Et leur remplacement par un vide bourré d’électronique, d’objets interchangeables, d’écrans et d’impulsions à la milliseconde n’est-elle pas un pur miracle de la technique ?

Poursuivons. Debatisse a non seulement créé le CNJA, mais aussi présidé la FNSEA, le « syndicat » qui cogère avec l’État, depuis soixante ans, toutes les décisions concernant la campagne. Imaginez la CGT apposer sa marque sur toutes les grandes décisions publiques touchant l’industrie, et vous serez encore loin de compte. En tout cas, Debatisse a dirigé la FNSEA de 1966 à 1978, d’abord comme secrétaire général, puis comme président. Et il est entré immédiatement derrière dans le gouvernement de Raymond Barre, où il fut, entre 1978 et 1981, secrétaire d’État, je n’invente rien, aux Industries agricoles et alimentaires. Telle est l’une des savoureuses particularités de cette affaire : tous les chefs de la FNSEA sont de droite, et (presque) tous finissent par entrer en politique. Debatisse, donc. Mais aussi François Guillaume, président de la FNSEA de 1979 à 1986, puis député du parti de droite de 1993 à 2007. J’ajoute deux choses sur le même. Un, il a été ministre de l’Agriculture de Chirac entre 1986 et 1988. Une référence. Et, deux - ne fêtons-nous pas l’anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl ? -, il a déclaré le 6 mai 1986 : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de Tchernobyl ».

Où en étais-je ? Oui, Guillaume. Son successeur, ô combien de droite, n’est autre que Raymond Lacombe, chef de la FNSEA dans l’Aveyron, puis président national entre 1986 et 1992 (il est mort en 2002). Ce n’est pas qu’on lui aurait refusé un poste de député, c’est qu’il n’en a pas voulu. Mais il accepta en revanche, et à partir de 1984, un poste tranquille au Conseil économique et social. On ne présente plus le suivant, Luc Guyau, militant UMP de longue date. Président de la FNSEA entre 1992 et 2001, il a si merveilleusement servi les siens que Son Excellence Sérénissime Nicolas Sarkozy lui a offert une sinécure de luxe à la FAO, qui siège à Rome. Chut ! Luc travaille. Comme président. On espère pour lui que la cantine romaine est bonne.

Le président en titre de la FNSEA, Jean-Michel Lemétayer, lui aussi UMP, a finalement refusé l’invitation qui lui avait été faite de représenter son beau parti aux élections européennes. Et, tiens, ce noble syndicaliste est au départ producteur de lait. Or, comme chacun sait, la situation de ces derniers est désespérée. On parle de dizaines, voire de centaines de suicides. Cela ne donne pas l’envie de se moquer, non pas. Mais cela commande en revanche de comprendre un peu. Et comprendre, c’est accuser. Directement, sans état d’âme, d’une voix ferme. Tout ce que vivent les survivants du cataclysme de la modernisation, ils le doivent aux hommes - surtout des hommes - qui ont conduit les choix publics depuis 1945. Essentiellement ce duo dramatique formé par le ministère de l’Agriculture et la FNSEA. Ce sont eux qui ont créé le cadre et défini les lois. Ce sont eux les responsables et les coupables. Et, sauf erreur, les manifestants envoyés sur Paris ce mardi le sont par la FNSEA.

Imparablement logique. Il y a beau temps que ce « syndicat » ne (se) pose plus aucune question intéressant la société et notre avenir commun. Ce qu’il veut, c’est grappiller, obtenir une dernière fois l’obole que les gouvernements de droite et de gauche lui ont toujours octroyée. « Encore une minute, monsieur le bourreau ! ». Une minute, rien qu’une minute, car cette fois, cela sent l’hallali. Le couple maudit prétendait jadis - hier - vouloir nourrir le monde.Telle était la base de leur propagande conjointe. Il fallait cracher des quintaux de blé pour nourrir ces malheureux petits Africains. Avez-vous remarqué le retournement complet ? Ces gens-là, qui n’ont plus comme objectif que de fourguer ce qu’ils produisent dans des conditions écologiques dantesques, réclament de concert des aides pour la fabrication de carburants d’origine végétale ! Des biocarburants ! Des nécrocarburants !

Voilà où ils en sont, dans un monde où un milliard de frères humains souffrent de famine chronique. Ils préfèrent changer du colza, du blé, du tournesol en carburant de bagnole plutôt que de mettre en question le système qui les a fait rois. Dans ces conditions, serez-vous surpris ? Bien que désolé - ce n’est pas de l’hypocrisie, je les plains pour de vrai - que tant de paysans soient aujourd’hui les victimes de cette fuite en avant, je ne défilerai pas ce mardi en leur compagnie. En revanche, oui, je signerais des deux mains un pacte qui engagerait la société d’un côté et les restes de l’armée paysanne de l’autre. Un pacte écologique et social qui permettrait de refonder sur des bases totalement neuves une agriculture paysanne et biologique, réoccupant peu à peu les territoires d’où elle a été chassée.

Je ne suis pas pour le compromis, qui serait ici pure absurdité. Ce système moribond ne peut plus sortir de l’impasse dans laquelle il s’est enfoncé, nous entraînant tous dans son aventure. Il est trop tard. Et ceux qui réclament de passer de 2 à 6 % d’agriculture bio en France en 2012 - tu parles !- ou qui rêvent d’une diminution de l’usage des pesticides - mon œil ! - servent en réalité de faire-valoir à l’agriculture industrielle. Une seule solution : la destruction. Quand on veut aller en train de Paris à Montpellier et qu’on se rend compte qu’on est dans le train de Metz, que doit-on faire ? A : demander au contrôleur s’il ne serait pas possible d’aller moins vite. B : descendre à la première gare venue, et trouver le train qui conduit bel et bien à Montpellier. N’hésitez pas à me répondre, j’adore les problèmes simples et compliqués.

PS : J’ajoute une interrogation subsidiaire. Pourquoi José Bové et ses soutiens, dont je fus, ont-ils loupé à ce point le coche ? J’ai toujours pensé et souvent écrit que le démontage du MacDo de Millau, à l’été de 1999, ouvrait un espace inattendu, mais vaste, à une grande discussion sur l’avenir de l’agriculture en France. Il était possible alors d’imaginer un projet ambitieux et neuf, qui mette en mouvement une bonne partie de ceux qui refusent le monde mortifère dans lequel on nous oblige à vivre. En 2003, de mémoire, quelque 250 000 personnes se sont rassemblées sur ce plateau du Larzac cher à mon âme. Et puis quoi ? Et puis, rien. La responsabilité de Bové dans cet énorme gâchis, que nous paierons longtemps, est certaine à mes yeux. Mais la nôtre également. Mais la mienne aussi, cela va de soi. Que s’est-il passé ? Ou plutôt, pourquoi ne s’est-il rien passé ?

Pour qu’ils n’aient jamais la peau de l’ours

Encore un livre. Un bon livre, à n’en pas douter (Plainte contre la France, collection Radicaux libres, éditions imho, 15 euros). Un livre collectif, dont une partie personnelle (« Le pays des forêts sans ours ») est signée Stéphan Carbonnaux, un amoureux fou de la vie sauvage. Je connais un tout petit peu Carbonnaux, qui est un brave. Il a tout quitté pour se rapprocher des Pyrénées, montagne que je crois sacrée à ses yeux.

Que trouve-t-on dans ce livre publié sous la direction d’Armand Farrachi, que je salue au passage ? Une chronologie de la disparition annoncée de l’ours des Pyrénées. Elle commence, et je le regrette, en 1954, année où il restait peut-être 70 ours dans ces montagnes. Je sais qu’on ne dispose pas de chiffres dignes de ce nom pour le temps antérieur, mais je regrette tout de même, car la destruction enragée des ours avait commencé bien avant. Fatalement. Les Pyrénées ont fatalement abrité des milliers d’ours avant de les anéantir un à un.

Une chronologie, donc. Utile, néanmoins, car on voit avec clarté l’effroyable entrelacs de médiocrité, de lâcheté et de sottise qui a conduit à la situation actuelle. Mon Dieu ! Tant de blabla, tant de discours - le vieux roi Mitterrand en personne, à deux reprises -, tant de promesses non tenues. La réalité est sans appel : l’ours brun des Pyrénées, installé là depuis bien plus longtemps que les hommes, n’est plus. Presque plus. Il ne reste que trois mâles, et que pourraient-ils faire seuls, dites-moi ? Le gouvernement a relâché, à partir de1996, plusieurs femelles capturées en Slovénie, et plus tard des mâles. Grâce à ce renfort bureaucratique, on compterait aujourd’hui environ 20 ours dans la chaîne pyrénéenne, répartis de l’Ariège au Béarn, en passant par au moins un versant espagnol. Je vous dis de suite le fond de ma pensée : c’est insultant.

Le livre dont je vous parlais au début de ce texte mérite d’être lu et commenté. Il est rempli d’informations précieuses, et son objectif est de faire condamner la France devant la Cour de justice de l’Union européenne. Il ne fait aucun doute que notre pays a lamentablement failli à ses obligations internationales, notamment celles qui découlent de la Convention de Berne, signée en 1979. Outre cette assignation, déposée en septembre 2009, le livre nous offre une belle échappée sensible en compagnie de Carbonnaux. Dans un texte personnel, il parle de ce qu’il a vu, senti, compris de ce désastre. Une forêt profonde sans ours, pense-t-il, n’est plus une forêt. Et il pose à sa manière la seule question qui vaille réellement : « Sommes-nous capables d’une alliance avec l’ours ? ».

Malgré tout, le livre une fois refermé, je ne peux cacher mon malaise. Bien des choses sont énoncées, mais comment dire ? Je redoute qu’il ne rate sa cible, comme tous ceux qui l’ont précédé, et ils sont nombreux. Sommairement résumé, on sait ce qu’il faudrait faire. Pour commencer, créer de vraies zones de tranquillité, vastes, sans routes - les 4X4 sont l’une des plaies de l’homme -, sans chasseurs. Ensuite, aider les éleveurs à vivre avec la bête. Avec des chiens de protection, en indemnisant les dégâts. Enfin, en renforçant massivement le noyau existant, grâce à des ours venus d’ailleurs. Je rappelle que la Slovénie compte environ 600 ours sur 10 000 km2. Comme si l’on mettait 30 fois la population d’ours de France dans la seule forêt des Landes.

On sait ce qu’il faudrait faire. On connaît aussi ceux qui vomissent l’ours d’une haine mortelle. En Ariège, l’ancien député socialiste et toujours conseiller général Augustin Bonrepaux. Dans le Béarn, le député Modem Jean Lassalle. Et entre les deux, une flopée de pauvres garçons - il y a des filles - à qui l’ours permet d’exister un peu, c’est-à-dire d’éructer. Moribond, l’animal aura encore trouvé le moyen d’assurer la carrière médiatique d’un Louis Dollo ou d’un Philippe Lacube. Derrière cette authentique violence, qui n’est plus seulement symbolique, les administrations locales et nationales. Elles tremblent des pieds à la tête depuis la création du Parc national des Pyrénées, en 1967. Lequel avait soigneusement délimité son territoire de manière à éviter - on n’est jamais trop prudent - le territoire des ours de l’époque.

Nul employé de l’État ou des structures para-étatiques ne se sera levé avec courage pour défendre l’animal comme il aurait dû l’être. On ne peut pas compter ses points de retraite, ou ses droits à mutation dans une région moins périlleuse, et affronter une situation en effet difficile. Mais on aurait peut-être trouvé des valeureux s’il s’était rencontré des politiques dignes de ce nom. Capables de représenter l’intérêt général, pour aujourd’hui comme pour demain. Il n’y en eut aucun. Ni de droite, ni de gauche. Aucun. Ce qui laissait la place aux misérables petits barons locaux, barrant la route de leurs hautes vallées à tous les étrangers, à commencer par les ours.

Le drame ne serait pas complet sans un mot sur les associations de protection de la nature. Beaucoup auront joué la carte de la concertation, comme le Fonds d’intervention éco-pastoral (FIEP), créé dès 1975 pour tenter de trouver la voie d’un cohabitation entre l’ours et les bergers. Fallait-il aller jusque là ? Fallait-il aller jusqu’au bord extrême du compromis, et même au-delà ? Je ne veux juger personne de mon camp, en tout cas pas ici. De toute façon, les associations ont échoué. Toutes. Je me sens solidaire d’elles, affreusement solidaire de cette faillite intégrale.

Alors, une plainte en justice ? Cela sonne comme un terrible aveu d’impuissance. Un juge ne change pas le réel, et la cour européenne, si même elle condamnait la France, n’obligerait pas pour autant les acteurs de ce fiasco à changer d’attitude. Non, je crois que nous avons fait fausse route, sur un plan stratégique. Je vois que nous avons refusé d’assumer une position ferme, nette, et définitive. Cette position, la voici : l’ours a le DROIT d’habiter chez lui, et l’homme a le DEVOIR de le laisser vivre à sa guise dans une partie des immenses territoires pyrénéens. Nous avons perdu parce que nous n’avons cessé de parlementer avec qui voulait en fait la guerre, et la mort. Nous avons perdu faute de combattants. Nous avons perdu parce que nous n’avons pas dit la vérité. L’espace doit être partagé. Et c’est très ennuyeux. Très dérangeant pour les activités humaines, et plus encore pour cette fantasmatique volonté de toute-puissance qui est fichée dans la tête de tant de nos contemporains.

Je ne dis pas qu’en parlant ainsi nous aurions vaincu. Mais au moins aurions-nous succombé dessous notre véritable bannière. Non, non, NON ! les Pyrénées n’appartiennent pas aux Dollo, Lassalle et Bonrepaux. Ils appartiennent à une réalité plus vaste qui s’appelle la vie. Et qui s’impose à eux comme à nous tous. Il va de soi, cela a été écrit des dizaines de fois, que si nous ne parvenons pas à sauver une poignée d’ours dans ces circonstances exceptionnellement favorables, nos frères humains d’ailleurs n’auront pas une chance de conserver des éléphants et des tigres, animaux beaucoup plus problématiques que notre cher ours pyrénéen. Il faut de toute urgence considérer ce combat-ci comme le symbole d’un engagement planétaire contre la destruction des formes du vivant. Je crois profondément qu’il ne faut plus reculer. N’avons-nous pas le dos au mur ?

Notant cela, je ne sous-estime pas l’immensité de la tâche. J’ai lu il y a une poignée d’années un livre admirable de l’historien Michel Pastoureau, L’ours, histoire d’un roi déchu (Le Seuil). J’y ai découvert comment l’église catholique avait passé dix siècles à extirper des esprits d’Occident l’incomparable culte que nos ancêtres rendirent à l’ours, tant qu’ils purent. L’église devait se débarrasser de cet animal, présent dans tous les rituels, dans toutes les toponymies, à la racine de quantité de noms d’hommes. Savez-vous que le prénom Arthur, et donc le roi Arthur et tant de mythologies s’appuient sur une racine qui signifie ours ? Le paganisme adorait le fauve, et le christianisme devait passer, et donc le combattre et le tuer. Ce qui fut fait en grand.

Savez-vous pourquoi le lion est devenu le roi des animaux chez nous, qui le connaissions à peine ? Mais parce qu’il fallait trouver un remplaçant à l’ours, ce prodigieux Moussou capable de se lever sur ses pattes arrière, comme nous. L’ours, présenté comme une créature diabolique, a été éradiqué de notre mémoire, pour servir l’histoire. Pour servir la domination. Pour servir le pouvoir. Je suis bien incapable de faire la part des choses, mais j’ai le sentiment ténébreux qu’une partie de la détestation actuelle de l’ours vient de cette époque. De ces dix siècles - 1 000 ans ! - pendant lesquels on aura chassé l’hérétique. Celui qui croyait à l’ours, contre toute évidence.

Si je vous écris cela, c’est bien sûr pour la raison que nous sommes en face d’une grande complexité, qui mêle la mémoire ancienne de notre espèce, la psychologie collective et individuelle, l’histoire, la politique. Sans compter le reste. Il va de soi, dans ces conditions, que nous ne pourrons espérer avancer sans une refondation totale de l’action en faveur de l’ours des Pyrénées. Je suggère de ne froisser personne. Je suggère de poser le postulat que tout ce qui a été tenté l’aura été de bonne foi. Je suggère que nous nous serrions tous la main, et les coudes, nous les défenseurs de l’animal.

Et je propose de réfléchir à la tenue d’Assises européennes pour la sauvegarde et l’épanouissement d’ours sauvages dans les Pyrénées. Je précise que le mot européen a un sens capital. C’est dans ce cadre, c’est à cette hauteur qu’il faut situer l’enjeu. L’Europe elle seule peut ramener les tristes sires qui veulent la peau de l’ours à la dimension pichrocoline de leurs gesticulations. Mais au-delà, seule une mise à plat sincère, complète, de notre échec collectif peut permettre une relance du combat sur de nouvelles bases. Rencontrons-nous, abaissons les barrières moyenâgeuses entre associations, écrivons un  manifeste commun, faisons-le signer par l’Europe entière, le monde même, et en avant ! Oui, en avant, sans peur et sans reproche. En avant pour l’ours ! En avant pour nous ! Où serait la différence entre lui et nous ?

Avatar, c’est chaque matin (en Inde)

 L’Inde est loin, et tout le monde s’en fout. C’est vrai, mais ce n’est pas une raison suffisante. Car un tel pays de 1,2 milliard d’habitants - environ - est simplement l’une des colonnes vertébrales du monde réel. Avec la Chine, elle forme une colossale paysannerie encore au travail, dont dépend notre avenir, bien davantage que les gesticulations que l’on sait. Qu’elle résiste au rouleau compresseur de la réification, et nous gagnons du temps pour tenter l’impossible, ici. Qu’elle succombe en quelques années, et la marche à l’abîme en sera accélérée. Oui, l’Inde nous importe. Oui, elle devrait.

Peut-être avez-vous vu Avatar, le film de James Cameron. Moi oui, et malgré les critiques entrevues, j’ai adoré l’évocation de ce monde des profondeurs du rêve humain. Les ficelles de la superproduction ne m’ont pas toutes échappé, mais j’ai marché, galopé, sauté de branche en branche, souffrant à chaque avancée de ces foutus humains dans le territoire magique et pourtant si réel des Na’vi. Je dois dire que j’avais dès le départ choisi mon camp. Celui des êtres et du cœur contre l’abject déploiement de la marchandise et du moteur. L’association Survival International, comme beaucoup ont dû l’entendre il y a quelques semaines, a relayé un appel de la tribu indienne des Dongria Kondh à James Cameron (ici). Les Dongria vivent dans des collines perdues de l’État d’Orissa, et connaissent en réalité le sort des Na’vi. Une compagnie minière entend détruire méthodiquement leur montagne sacrée pour en extraire du bauxite. Son propriétaire, Indien, s’appelle Anil Agarwal. Un milliardaire.

Figurez-vous que j’ai connu un Anil Agarwal, moi qui vous écris. D’où mon coup au cœur quand j’ai vu ce nom associé au communiqué de Survival. Anil avait créé à New Delhi une association écologiste appelée Centre for Science and Environment (CSE, ici), éditrice d’un bimensuel, Down to Earth. Cet Anil-là, mort en 2002, n’a bien entendu rien à voir, hors le nom, avec l’abominable salaud qui veut dévaster la terre des Dongria. Oui, mais voyez comme les choses se passent : je reçois régulièrement le sommaire du bulletin du CSE, et le dernier contient un éditorial de Sunita Narain, qui a pris la succession d’Anil Agarwal, le seul ou plutôt le vrai.

Titre de l’édito : « Bullets are not the answer to development ». C’est-à-dire : « Les balles ne sont pas une réponse au développement ». Je précise tout de suite, pour ne plus y revenir, que je ne partage pas les espoirs du CSE dans un développement qui ne ruinerait pas l’Inde à jamais. Sarain et ses amis défendent le point de vue d’un développement soutenable écologiquement, et pour une fois, je n’écris pas cette expression pour me moquer. Ils y croient. Pas moi. Telle n’est pas la question. Dans son édito, Sarain revient sur un événement récent. Début avril, les maoïstes indiens ont tué au cours d’une embuscade 75 policiers (ici, en français). C’est le bilan le plus lourd jamais enregistré dans les affrontements entre Naxalites - maoïstes - d’un côté et pouvoir central (ici).

Revenons à l’édito de Sarain. Elle y rappelle un épisode vieux de quelques années. Venue présenter en province un rapport sur l’industrie minière, elle dut affronter sur place un gouverneur et des petites frappes qui la traitèrent, elle et ses amis, de complices des maoïstes, d’ennemis de l’État et du développement. En clair, comme elle le dit d’ailleurs, « With us or against us ». Avec nous ou contre nous. Un slogan digne de George W.Bush, comme elle l’ajoute aussitôt. Le reste est désespérant. Car il est clair, car il semble inéluctable que la machine en marche ne saurait s’arrêter devant les droits des peuples ruraux et des tribus autochtones de l’Inde profonde. « Les minerais que nous utilisons, dit Sarain, viennent de leurs terres; l’électricité qui éclaire nos maisons est produite là-bas. Mais les gens qui y vivent n’ont eux pas d’électricité. Ils devraient posséder les minerais ou les forêts. Ils devraient profiter du développement.  Ils ne tirent pourtant aucun bénéfice de ressources naturelles qui sont seulement extraites chez eux. Les terres leur sont arrachées, leurs forêts rasées, leur eau polluée, leurs foyers détruits. Le développement les rend plus pauvres qu’ils n’étaient ».

Que faire après un tel constat ? Sarain suggère que soient rendues aux communautés locales des droits qu’elles n’auraient jamais dû perdre. Que ces peuples de la campagne, des forêts, des collines puissent exercer un droit de veto sur les projets d’aménagement les concernant. Et, bien sûr, j’applaudis. Je suis d’accord. Bien entendu. Simplement, il me vient aussitôt comme un doute, abominable. Les propos de Sarain, aussi justes soient-ils, ne sont-ils pas pure billevesée ? Qui fera lâcher le monstre de New Dehli, qui prend ses ordres auprès des transnationales ? Qui fera reculer une corruption qui explose après avoir été tant bien que mal contenue (ici) ? Qui empêchera le patron indien de l’empire Tata de fourguer ses criminelles voitures Nano à 1500 euros, dans ce pays qui martyrise ses peuples lointains ?

Je le reconnais, cet article n’a rien de guilleret. Mais l’Inde prépare les guerres de demain. Un État aussi perdu dans ses chimères que celui-là a toutes chances d’être tenté par la fuite en avant. Contre le Pakistan voisin, bombe nucléaire en main. Contre ses 600 000 villages de l’intérieur, et ce chiffon rouge agité par les Naxalites. Je n’ai pas de réponse à mon angoisse, et je suis désolé de vous la faire partager. C’est qu’elle est grande. Bien que n’ayant pas l’once d’une sympathie pour l’idéologie stalinienne des maoïstes, je dois confesser que je comprends sans difficulté ceux qui prennent les armes aujourd’hui en Inde. Ce n’est pas la solution. Ce n’est pas une solution. Mais pour l’heure, il n’y en a pas. Et la destruction est là.

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