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Cohn-Bendit et l’ami Besset

Jean-Paul Besset est un ami de longue date, et même si nous sommes un peu brouillés depuis une grosse année, pour différentes raisons, je n’en dirai pas du mal. Il ne manquerait plus que cela. Je le connais depuis plus de vingt ans, et nous avons mené tant de choses ensemble que je préfère de loin penser à ce que je lui dois, et au vif plaisir d’avoir croisé un jour sa route. Peut-être – qui peut savoir ? – nous retrouverons-nous un de ces jours.

Ce que je vais écrire n’est pourtant pas très agréable pour lui. Nous avons passé des dizaines de soirées à parler de ce qui nous obsède, c’est-à-dire la crise écologique. J’ai toujours su que nous n’avions pas le même regard sur le phénomène, mais cela ne m’a jamais le moins du monde dérangé. Nos échanges étaient agréables et sincères, profonds à l’occasion, et que demander de plus ? Au fil des ans, il me semblait que nous étions au moins d’accord sur l’urgence, la gravité, la nécessité de trouver des formes inédites de combat. Il me semblait.

Puis Jean-Paul est devenu, comme disent les misérables gazettes que nous lisons tous, le « bras droit » de Nicolas Hulot. Je précise que j’apprécie ce dernier de longue date, malgré tout ce qui me sépare de lui, qui n’est pas rien. Venu des fins fonds de l’univers médiatique et marchand, il a entrepris une sorte de longue marche d’une grande élévation. Et je vois qu’il est le seul ou à peu près à savoir parler de l’essentiel à des millions de personnes en même temps. J’abhorre TF1, mais l’émission de Hulot Ushuaïa Nature est un modèle de pédagogie écologiste de masse. Puis, je vous le dis comme je le crois, ce n’est pas une mauvaise personne. Cette expression vous fera peut-être sourire, mais elle a pour moi un sens profond. ¡ Bueno, vale !

L’ami Besset, donc. Le voici lancé dans une aventure politique que je juge inepte. Ni plus ni moins. Depuis des mois, je sais que Dany Cohn-Bendit, Jean-Paul et quelques acteurs importants du Grenelle de l’Environnement d’octobre passé réfléchissent ensemble à l’avenir. Ma foi. Je savais qu’ils rêvaient – mon Dieu, quel cauchemar ! – d’une liste commune pour les européennes de 2009. Nous n’en sommes plus très loin, et probablement en avez-vous entendu parler (ici).

Les Verts, ridiculisés par les dernières élections, vont probablement monter à bord, ainsi que José Bové et des responsables d’ONG écologistes, acteurs du Grenelle. Et vogue la galère ! Je vous assure qu’il me serait aisé de me moquer de chacun d’entre eux, et de manière cruelle. Cohn-Bendit est par exemple devenu un (minuscule) pilier du monde réel de la destruction. Un homme qui a totalement renoncé à changer quoi que ce soit d’important. Les preuves en sont si massives, si visibles que je ne les cherche pas. Cohn-Bendit accompagne la marche à l’abîme en sifflotant. Je lui en veux d’autant plus qu’il a jadis été au contact de vrais penseurs, comme l’inoubliable Cornelius Castoriadis. Il sait donc ce qu’est la critique. Il sait ce que certains ont dit de notre univers, il a même prétendu à l’occasion partager leur point de vue. Mais il sifflote. Soit.

José Bové, de son côté, accepte de remiser son bric-à-brac des présidentielles pour mieux revenir au centre du jeu médiatique. Et d’apporter ce qui lui reste de prestige à des embrassades bouffonnes. J’en suis triste, conscient qu’une place exceptionnelle était à prendre en France après le démontage du MacDo de Millau en 1999. C’est désormais trop tard. Jean-Paul sera donc avec les deux autres sur les estrades, et deviendra, sauf coup du sort, député européen.

Bon, changeons de registre. Ce qui m’est insupportable, dans cette opération politicienne, c’est les affreuses illusions qu’elle disperse une fois de plus. Des élections européennes, avec présence écologiste, il y en a depuis 1979, soit près de trente ans. Cette année-là, la regrettée Solange Fernex menait une liste dénommée Europe Écologie, le même intitulé choisi, provisoirement du moins, par Cohn-Bendit et l’ami Besset. Ahimè ! Hélas ! Voulez-vous me dire ce qui a changé depuis ? Voulez-vous me dire ce qui changerait demain si cette liste ridicule de 2009 obtenait 10, 12, 15, 18 % des voix ? Je vous donne sans hésiter ma réponse : rien.

Les promoteurs de la liste, Jean-Paul en tête, croient avec une naïveté que je croyais réservée aux naïfs, que le changement pourrait venir de cette petite activité des humains qu’on appelle la politique. Oui, ils semblent penser que ce terrain, aujourd’hui bouleversé de fond en comble, criblé de trous d’obus, aussi impraticable qu’un court de tennis battu par des vents de 200 km à l’heure, serait le bon. C’est là, dans l’enceinte du parlement européen – au fait, j’espère que le menu du midi vaut au moins le déplacement à Strasbourg, les gars – que pourraient s’inverser les tendances lourdes de l’époque. Que pourraient être empruntés de nouveaux sentiers, qu’une autre voie serait recherchée.

Baliverne ! Balivernes à tous les étages et pour tout le monde. Ce dont nous avons un besoin crucial et décisif, c’est d’une révolution culturelle et morale. Nous devons, c’est un impératif catégorique, trouver la manière utile, efficace, de mettre en mouvement des pans entiers de la société. Lui assigner des objectifs neufs, des désirs compatibles  avec un avenir possible, l’entraîner, au moins en partie, à rompre avec l’imaginaire de ce monde en complète déréliction. Car enfin, car voyons, soyons sincères une seconde au moins. De deux choses l’une. Ou, comme tant d’auteurs n’ont cessé de l’écrire au fil des décennies, le temps nous est compté. Plus même que nous ne le pensions, car la dégradation des grands écosystèmes est désormais très avancée, et la crise climatique pratiquement hors de contrôle. Jean-Paul ne juge pas autrement, je m’autorise à l’écrire ici. Mais en ce cas, il faut imaginer, créer, renverser la table, éructer, rassembler les révoltés. Ou bien, tout cela n’est que billevesée. Le discours écologiste, resucée des éternelles peurs millénaristes, serait à mettre entre parenthèses, à traiter comme un symptôme parmi d’autres d’une société inquiète d’elle-même. Ou, ou. Mais pas les deux, de grâce.

L’élection de 2009 est une honteuse capitulation, une énième occasion ratée de prendre les risques nécessaires. Risques, oui, car rien ne nous sera jamais acquis. Mais liberté, aussi. Cette folie de notre espèce, cette manière de changer le réel ne ressemble à rien d’autre qu’elle-même. Et je l’aime.

Le Prince Charles, le général Ludd et moi

Vous savez quoi ? Si nous étions moins français dans notre manière de voir le réel, je crois pouvoir dire que nous nous porterions mieux. Si nous cessions de voir le monde au travers des lunettes déformantes d’une histoire nationale que nous jugeons admirable et parfois même incomparable, eh bien, nous en saurions davantage sur l’état réel de la planète.

Ainsi des OGM. Nous sommes si fiers des Faucheurs volontaires ! À juste titre, d’un certain côté, puisque tant d’autres se couchent instantanément devant l’ordre marchand. Mais nous oublions au passage à quel point le déferlement de la manipulation génétique est planétaire, tragiquement planétaire. Dernier exemple à ma connaissance : le Vietnam résistant aux B52 – du temps de mon adolescence – est aujourd’hui parti pour en remontrer à la Chine sur la « croissance ». Ce pays martyr expérimente les pires folies du temps.

Pour simplement nourrir son bétail, le Vietnam importe 2,4 millions de tonnes de soja par an, ce qui en fait le champion de toute l’Asie. Ô mânes de Dien-Bien-Phu, de la plaine des Jarres et de la piste Ho Chi Minh ! Les bureaucrates du parti au pouvoir, imitateurs grotesques de cet Occident qui leur a fait découvrir les joies de la dioxine, veulent atteindre 70 % de cultures OGM dans la production nationale du soja d’ici à 2020. Les vendeurs d’OGM leur ont dit que c’était bien, et nos excellents amis en place l’ ont cru. Il faut dire que de gros chèques libellés en dollars, et destinés à des comptes numérotés offshore, favorisent le cours des affaires mondiales.

Le Vietnam. Et le prince Charles. Si je peux me permettre, il n’est pas tout à fait ma tasse de thé favorite. Or, j’aime le thé. Mais le prince Charles, donc, très probable futur roi d’Angleterre. Il vient d’accorder un entretien remarquable à un quotidien de droite, très lu dans les milieux patronaux et à la campagne, ce qui en reste du moins. Dans the Daily Telegraph (ici, en anglais),  Charles – pardon pour cette coupable familiarité – pilonne comme rarement les OGM. Selon lui, les organismes génétiquement modifiés menacent la planète de la pire catastrophe écologique de son histoire.

C’est un point de vue, qu’on peut discuter à l’infini. Car en ce vaste domaine du malheur général, les alarmes sonnent partout en même temps. Il n’empêche que le grand coup de gueule du Prince fait chaud au coeur. Car il s’en prend aussi, surtout, à la formidable puissance accumulée par les transnationales de l’alimentation, et en appelle au sursaut par les petits paysans : « Dépendre de groupes gigantesques pour la production alimentaire plutôt que de petits fermiers ne peut déboucher que sur un désastre total ». J’adhère, je dois le reconnaître.

Et Charles ne s’arrête pas en si bon chemin, précisant pour les mal-entendants : « Si c’est ça [l’invasion par les OGM] l’avenir, ne comptez pas sur moi ! (…) Nous finirons avec des millions de petits paysans du monde entier chassés de leur terre en direction de villes tentaculaires, d’une horreur indicible, dégradées, ingérables, insoutenables et non fonctionnelles ». Lancé à vive allure, il attaque y compris ces scientifiques imbéciles – ce mot est de moi, pas de lui – qui croient dompter l’avenir et jusqu’aux effets de la crise climatique avec les OGM. Selon lui, la science a conduit à une surexploitation de la nature, qui détruit les équilibres les plus essentiels.

Vous pensez bien qu’une telle charge ne pouvait laisser indifférents les nombreux amis du progrès génétique sans rivage. Même en plein mois d’août. Une mention spéciale pour le parlementaire travailliste Des Turner, qui appartient à l’importante commission Science et technologie du parlement britannique. Dénonçant le supposé obscurantisme de Charles, il a précisé sa haute pensée en déclarant : « It’s an entirely Luddite attitude to simply reject them (GM crops) out of hand ». Ce qui signifie : « Simplement rejeter d’emblée les OGM relève d’une attitude complètement luddite ».

Voilà le gros mot lâché : luddite. En 1780, en Angleterre, un certain John – ou Ned ? – Ludd aurait détruit deux métiers à tisser. A-t-il seulement existé ? En 1811, en tout cas, des ecowarriors du temps passé ont exhumé son nom et envoyé des lettres à certains patrons du textile, signées le plus souvent General Ludd. Des lettres de menace, soyons franc. Des lettres menaçant de sabotage les usines et surtout les nouveaux métiers à tisser qui jetaient dans la misère noire les anciens artisans.

Et du sabotage, il y en eut ! Jusqu’en 1817, les luddites détruisirent à qui mieux mieux ces nouvelles technologies qui avaient – déjà – tout oublié des devoirs humains élémentaires. On pense qu’à un moment de cette grande révolte, l’Angleterre capitaliste naissante a mobilisé davantage de troupes contre les luddites que contre notre grand tyran Napoléon.

Bon, et puis après ? Ils ont perdu, comme nous savons, mais ils se sont bien battus. Depuis cette date, quand on veut disqualifier les ennemis de ce monde, de cette science, de ces technologies, on les accuse de plus en plus souvent de luddisme, du moins en terre anglosaxonne. En France, dans notre petite France provinciale qui déteste le vent du large, on se contente de dire, sur tous les tons possibles : « Alors les écolos, vous voulez revenir à la bougie et à l’âge des cavernes ? ». Après quoi, rigolade pour (presque) tous.

Mes deux conclusions de ce 15 août 2008, les voici. Un, j’aime bien ce quasi-roi d’Angleterre. Je me demande si j’aurais un jour l’occasion de lui serrer la main, mais je n’en suis pas certain. Et deux, je suis absolument, résolument, définitivement un luddite. Vous vous en doutiez, non ?

PS : Au fait, nobles amis écologistes du Grenelle de l’environnement, et ces OGM ? J’espère vivement que vous saurez fêter dignement le premier anniversaire de l’événement qui vous a rendus célèbres et enthousiastes. Octobre sera bientôt là, les gars !

Calade et cagadou (une mauvaise odeur)

Bon, j’ignore si vous savez ce qu’est une calade. C’est une technique, une trouvaille, une invention de l’esprit humain, qui n’est pas la pire. Une calade, c’est un chemin, une ruelle, une rue éventuellement. En pente. Oui, en pente. On en fait dans le Sud depuis des siècles et des siècles, depuis mon enfance au moins. Quelquefois, l’artisan génial à l’œuvre place à la verticale dans le sol des pierres serrées entre elles que le mouvement des roues de la charrette et des bœufs finira par polir. Je m’égare, car ce temps a disparu pendant que je me retournais, et il n’y a plus de bœufs chez nous. Chez vous, peut-être ?

Donc, des calades, des restes de calades qui témoignent de ce que fut l’histoire pénible des hommes, lorsqu’il fallait monter des pierres et du bois depuis le ruisseau. Ou, de manière plus drolatique, quand les gosses du village glissaient dans la couche de cagadou qui obstruait le passage dès le haut du chemin. Le cagadou, oui, c’est de la crotte.

Je précise pour les lecteurs de ce rendez-vous que je suis dans un hameau entre Causses et Cévennes, par bonheur. Sauf que j’ai deux côtes cassées, pour cause d’imbécillité, qui ne saurait disparaître de ma vie, car c’est un destin. L’autre soir, l’esprit surchargé d’humeurs de vin rouge et bio, je suis sorti dans la nuit, et j’ai marché au hasard des pas. Et dans une calade pleine de ronces, je me suis proprement étendu de ma hauteur sur le sol. Lequel avait conservé assez de pierre dure pour me faire (très) mal.

Depuis, je suis un petit vieux égrotant, qui va sa route en se tenant le flanc. Así están las cosas. Mais comme je suis par ailleurs vaillant, faut pas croire, je continue de tailler au sécateur ce qui peut l’être. Je remets en état, ainsi, une calade de Jean, qui descend jusqu’au fond du vallon. En faisant attention à mes gestes, oui da. Un matin vers 8 heures, Jean, passant avec son troupeau de brebis devant l’entrée de la calade où je me trouvais, m’a engueulé. À sa façon, n’est-ce pas. Il redoutait apparemment que je ne disperse ronciers et prunelliers sur la petite route, en quoi il avait tort. Le temps que j’explique mes plans, il était parti, emporté par ses bêtes. Ahimè ! J’ai continué mon travail, mais qui oserait appeler cela un travail ? Une tâche, peut-être ?

J’en oublie de vous parler du reste. Je viens de lire que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) demande un moratoire sur les biocarburants. L’OCDE ! Cette structure abominable abreuve les États membres, tous développés, de conseils avisés sur la manière – libérale – de détruire ce qui peut l’être encore. On peut trouver pire, mais il faut chercher.

Quoi qu’il en soit, cette prise de position a un sens. Au moment où je vous parle, la presque totalité des institutions les plus infâmes de la planète ont pris position contre les biocarburants. C’est le cas, mais la liste n’est pas limitative, du FMI, de la Banque mondiale, et de l’OCDE donc. Tous les doctes experts de ces assemblées reconnaissent un rôle clé des biocarburants dans l’affolement qui s’est emparé du prix des aliments de base dans le monde. Je vous le rappelle, la Banque mondiale estime que cette criminelle production est responsable pour 75 % de l’inflation en cours.

Et puis quoi ? Et puis me voilà à radoter, ce qui ne surprendra guère les lecteurs les plus assidus de ce blog. Car dans le même temps, le mouvement écologiste, qui devrait être au premier rang de ce combat humain essentiel, décisif, ontologique, n’a pas encore bougé le moindre orteil. Pas plus tard qu’avant-hier au soir, croisant José Bové en voisin – ou presque -, je l’ai pressé une nouvelle fois d’engager son nom dans cette bataille. Le fera-t-il ? Hum.

En France, les chiffres existent pourtant, et n’ont rien de secret. J’en ai publié certains dans mon livre de l’automne dernier, La faim, la bagnole, le blé et nous (Une dénonciation des biocarburants). Si je suis à ce point furieux, mais furieux à mordre, c’est que ce monde sans âme saigne plus que jamais. Je vous disais l’autre jour que selon Jacques Diouf, de la FAO, 50 millions d’humains de plus ont été jetés dans la famine en 2007. Les biocarburants jouent un rôle essentiel dans cette abomination.

Je ne suis pas amer, mais, je le répète, follement furieux. Surtout, je dois le dire, contre les écologistes, qui forment pourtant ma famille. Je vous jure solennellement que j’ai fait ce que je pouvais pour remuer Greenpeace, le WWF, Nicolas Hulot, José Bové donc. Et beaucoup d’autres. Mais rien ne vient. Nous nous retrouvons ainsi dans une situation inouïe : les maîtres du monde laissent filtrer des vérités premières sur le crime, et la critique se tait, se rendant complice.

Car ce n’est pas la peine de se voiler la face : ceux qui ne luttent pas contre le déferlement des biocarburants acceptent du même coup la multiplication des famines, la détérioration accrue du climat et la destruction de forêts tropicales. Osons dire l’évidence : le mouvement écologiste français se déshonore. Et je me permets de renvoyer à un article écrit sur ce blog voici quelques semaines (ici). Oui, le mouvement qui est le mien va avoir quarante ans. Et il est malade. Et il sent la mort.

Par amour des objets (sur une décharge alsacienne)

J’ai jadis crié sur les quais de la Seine : « La voiture, ça tue, ça pollue et ça rend nerveux ». C’était au printemps 1972, et j’avais 16 ans. Cela arrive, de plus en plus rarement me semble-t-il. L’occasion était trop belle : je crois qu’il s’agissait de la première manifestation publique contre la bagnole. Et j’étais venu de ma banlieue en tandem, avec un copain de l’époque, Jean-Paul Navenant. Si quelqu’un le connaît – il est de Paris -, faites-lui signe !

Ce jour-là, j’ai retrouvé sur place mon ami Kamel, qui avait apporté une sorte de bateau pneumatique qu’on gonflait à la bouche, car il ne valait pas mieux que cela. La manif à vélo défilait le long de la Seine, et nous deux, imbéciles comme nous étions, nous avons mis l’engin à l’eau, et tenté de suivre à la rame. Il est fâcheux qu’aucune image n’ait été prise ce jour, car nous avons bien failli couler. Ensuite, les choses ne se sont pas arrangées, car à peine à quai, la chose à moitié vidée installée sur nos deux têtes, nous avons couru comme des dératés : des CRS nous poursuivaient.

Pourquoi ? Mais je m’en souviens plus, moi ! Je sais que nous nous sommes retrouvés tout près du Louvre et que j’ai manqué prendre un coup de bidule – ainsi ne nommaient les matraques – sur mon jeune crâne. Kamel riait à gorge déployée. À moins que ce ne fût l’inverse ?

Si je pense à ce moment précis du passé, c’est que je viens de lire une dépêche de l’AFP consacrée à un grand projet de décharge en Alsace (ici). Je le reconnais, il n’y a pas de rapport. Simplement, dans ma tête chenue, je me disais qu’une décharge, « ça tue, ça pollue, mais ça remplit les poches ». Et qu’on ne me dise pas le contraire !

Il y a près de vingt ans, j’ai commencé une interminable série d’articles sur la décharge de Montchanin, en Saône-et-Loire. Qui a duré des mois. Qui m’a mené au tribunal, ce que je ne regrette pas, d’autant qu’on m’a donné raison. Qui m’a fait rencontrer des gens formidables, comme Pierre Barrellon ou Fernand Pigeat. Ce n’était plus une enquête, mais une épopée, qui a secoué toute la France des déchets industriels, ainsi que les pontes du ministère de l’Environnement. J’en ris encore.

Je crois sincèrement que cet impensable scandale – on avait enfoui à quelques mètres des maisons près d’un million de tonnes de déchets, dont quelques unes venues de Seveso, charmante bourgade italienne refaite à la dioxine en 1976 – a conduit à la loi de 1992 sur les déchets. Une certaine Ségolène Royal était alors à la place de Borloo.

La loi de 1992, qui prévoyait de réserver la mise en décharge, dès 2002, aux déchets ultimes, triturés, valorisés, etc., n’avait aucune chance d’aboutir, comme je l’ai écrit tant de fois dès cette époque, et cela n’a pas manqué. Le flot d’ordures continue de déferler, et les administrations cherchent toute solution pour enfouir et léguer ainsi notre merde à la belle descendance qui nous attend.

Comme vous avez peut-être lu sur la dépêche AFP évoquée plus haut, tel est le projet à Hirschland (Bas-Rhin), en pleine Alsace bossue. La Coved, filiale de la Saur, anciennement propriété de Bouygues – mes hommages -, chercherait à acheter 95 hectares à une famille de paysans locaux. Le terrain est proche de la Moselle, ce qui serait excellent pour nourrir les poissons de molécules diverses et nettement variées. Celui qui croit pouvoir confiner une décharge de plusieurs centaines de milliers de tonnes de déchets est bon pour remplacer PPDA à la télé.

Les gens, sur place, ne sont pas chauds, ce qui est le moins. Et j’ai vu sur des photos qu’ils refusaient les décharges, qu’elles soient là ou ailleurs. Ce qui est parfait. Peut-être gagneront-ils, d’autant que les élus de droite qui dominent la région les soutiennent. Je le leur souhaite ardemment, mais.

Mais il y a un sérieux hic. Comme à Toulouse naguère, quand les habitants voulaient chasser la chimie de la ville après l’explosion géante d’AZF. Ces Toulousains, traumatisés, refusaient la présence de la chimie en ville, mais sans relier ce refus ô combien justifié à un rejet décidé des usages concrets de l’industrie, qui nous concernent tous dans la vie la plus quotidienne.

En Alsace de même, il s’agit de rejouer cette scène mille milliards de fois vue : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ». On refuserait les décharges du côté gauche de l’hémisphère cérébral avant d’aller chercher chez le marchand, avec le droit, la télé aux coins carrés ou n’importe quel objet suremballé. Mais dans ces conditions, il y aura un jour tant de décharges dans notre pays qu’on pourra traverser la France à pied, d’un bout à l’autre, en marchant sur des fûts, des matelas éventrés et des grosses télés.

Non, ce n’est pas drôle. Si je vous ai parlé de Montchanin, outre que c’est un bon souvenir, c’est que le combat avance à pas si lents que je ne le vois pas bouger. Il faudrait, il faut imaginer un mouvement national cohérent qui prenne en compte tout le processus de production-destruction des choses et des objets. Nous devons certes contester le principe même des décharges et du pourrissement des sols et des eaux, mais à partir d’un point de vue clair.

Ce point de vue est le suivant : À BAS LES OBJETS ! À BAS LA MULTIPLICATION DES CHOSES INUTILES ! Cela implique de dire la vérité sur le monde dans lequel nous sommes de force. Et de le combattre autrement que par des paroles vaines. Un exemple, un seul exemple : le téléphone portable. Cette nouveauté de quinze ans d’âge, probablement dangereuse pour la santé, a révolutionné la vie sur terre. Enchaîné des centaines de millions d’humains. Provoqué d’innombrables faits divers, accidents, vols, meurtres peut-être. Détruit un peu plus l’espace privé concédé à la personne humaine dans des lieux publics comme le train. Démultiplié les effets ravageurs de l’individualisme, maladie mortelle de notre temps. Vous ajouterez vos propres commentaires.

Et pourtant, rien. Pas la moindre réflexion critique. Nulle action bien sûr. Tout au contraire, un immense assentiment général, qui dévoile un fois de plus le vrai ciment de notre société vieillissante et malade : la soif de consommer jusqu’à la dernière seconde. On connaît le mot du condamné : « Encore cinq minutes, monsieur le bourreau ». Je vous le dis comme je le pense : aucun combat digne d’être mené ne saurait faire l’économie d’un affrontement avec les objets et leurs racines en nous.

Noir Canada (l’or a la couleur du sang)

Vous savez qui ? Murray Bookchin. Né en 1921, mort en 2006, Bookchin est un penseur écologiste réputé sur le continent américain. Je l’ai lu, j’ai du moins lu certains de ses textes, et nul doute que ce vieux libertaire a réfléchi à la crise de la vie sur terre. En 1989, l’association new-yorkaise Learning Alliance avait organisé un long débat entre Murray et Dave Foreman, tenant de la deep ecology, cette écologie profonde qui met en question la place prééminente de l’homme, au détriment des autres espèces.

Un beau débat, en vérité. Deux extraits, si vous le permettez. Le premier de Murray, dont de nombreux parents ont été exterminés par les nazis, et qui s’interroge sur la misanthropie de certains écologistes : « Soyons réalistes, une telle misanthropie fait surface au sein de certains cercles écologistes. Même Arne Naess admet que de nombreux écologistes profonds “parlent comme s’ils considéraient les humains comme des intrus dans une nature merveilleuse” ». À quoi Dave Foreman répond : « Je suis profondément préoccupé par ce qui arrive aux gens de par le monde. Cependant, à la différence de beaucoup de gens de gauche, je suis également préoccupé par ce qui arrive à un million d’espèces sur la planète, espèces qui n’ont pas demandé à être touchées par la catastrophe écologique ».

Comme vous voyez, le propos est vaste et fait penser (In Quelle écologie radicale, coédition Silence et ACL, 1994). Si je vous parle de Murray ce vendredi 13 juin 2008, c’est parce que son éditeur canadien, Écosociété, est dans la peine. Faible mot en vérité pour désigner l’embrouille dont la maison d’édition est la victime. Mi-avril, malgré des pressions considérables, elle publie un livre dur, Noir Canada, pillage, corruption et criminalité en Afrique écrit par Alain Deneault et quelques autres. Le livre évoque sans détour l’attitude de transnationales canadiennes de l’or, notamment en République démocratique du Condo, l’ancien Zaïre.

Je n’ai pas lu le livre, et ne peux vous en parler en détail. Mais voici ce qui s’est passé autour. La société minière Barrick Gold, sans avoir eu accès au texte, a décidé d’intimider ses auteurs pour que leur livre ne sorte pas. L’ouvrage ayant paru, Barrick Gold a déposé une plainte incroyable contre Écosociété, ce qu’on appelle là-bas une poursuite-bâillon, ou Slapp (Strategic Lawsuit Against Public Participation). Une Slapp n’a qu’un but, évident : faire taire. Et Barrick Gold, en conséquence, réclame à Écosociété 6 millions de dollars. Comme si cela ne suffisait pas, une autre transnationale, Banro Corporation, exige cinq millions de dollars supplémentaires. Au total, plusieurs dizaines de fois le chiffre d’affaires annuel de la maison d’édition.

Ce type d’affrontement entre (pot de) terre et (pot de) fer n’a rien de nouveau, mais en l’occurrence, l’enjeu est immense, immédiat, humain ô combien. Et pour revenir une seconde au débat entre Boockchin et Foreman, l’affaire pourrait réconcilier les deux points de vue écologistes. Car là-bas, on détruit non seulement la nature et la vie, mais aussi les hommes. Alain Deneault, auteur principal (ici), assure en défense de son livre que ses sources sont solides, et qu’il n’est pas question de reculer. Ce que je sais de mon côté, c’est qu’une exploitation ignominieuse des richesses de l’ancien Zaïre est bien en cours, et qu’elle est contrôlée par quantité de sociétés de notre Nord repu.

Or ce pays est le théâtre d’actes de guerre et de barbarie qui sont une honte absolue – une de plus – pour ce qui nous reste de conscience. Je vous renvoie à un rapport en français très complet de l’ONG Human Rights Watch, qui dit l’essentiel (ici). J’en extrais de manière arbitraire le morceau qui suit, qu’il faut lire les yeux ouverts. Car ce rapport est diplomatique, et se contente de suggérer ce qui arrive. Or, ce qui se passe là-bas, c’est la mort de tout et de tous, l’accaparement par les corrompus, les viols innombrables, le massacre, et pire même, je vous l’assure.

Lisez, lisons ensemble : « Suite à de précédentes tentatives pour entrer en contact avec le groupe armé UPC, les représentants d’AngloGold Ashanti ont établi des relations avec le FNI, un groupe armé qui contrôlait la région de Mongbwalu et était responsable de graves abus contre les droits humains dont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. En échange des garanties offertes par le FNI sur la sécurité de ses opérations et de son personnel, AngloGold Ashanti a fourni un soutien logistique et financier – soutien qui a ensuite procuré des avantages politiques – au groupe armé et à ses responsables. La compagnie savait ou aurait dû savoir que le groupe armé FNI avait commis de graves abus contre les droits humains sur des civils et ne participait pas au gouvernement de transition.

En tant que compagnie affichant publiquement un engagement en faveur de la responsabilité sociale des grandes entreprises, AngloGold Ashanti aurait dû s’assurer que ses opérations se déroulaient précisément dans le respect de ces engagements et n’avaient pas un effet contraire sur les droits humains. La compagnie n’en a apparemment rien fait. Les considérations d’affaires l’ont emporté sur le respect des droits humains ». Mongbwalu, je le précise, est une ville du nord-est de l’ancien Zaïre, autour de laquelle sont des mines d’or.

Il n’y a pas de morale à une histoire comme celle-là, mais sachez qu’Écosociété a créé un site pour tenter d’empêcher le triomphe de l’industrie cannibale de l’or (ici). Cela vaut la peine d’aller voir.