Archives de catégorie : Mouvement écologiste

Sur le grand appel (pathétique) de Politis

Certains d’entre vous, compte tenu de son sujet, ne liront pas ce texte. Je n’y peux pas grand chose, et j’ajouterai pour aggraver mon cas que ces lignes ne sont peut-être pas très intéressantes. Ce n’est pas de la coquetterie de seconde zone, juste une interrogation sincère. Disons qu’il m’était sans doute nécessaire d’écrire ces mots pour mesurer à quel point je me suis éloigné de la gauche estampillée telle, quelle qu’elle soit. Ce n’est jamais que la confirmation d’un processus entamé il y a plus de vingt ans, et qui est désormais achevé. Mille excuses à ceux qui n’ont plus envie d’entendre parler de cela. Mille.

C’est (presque) insignifiant, mais tout de même. L’appel dont je vais vous parler montre où est demeurée – le mot juste – la plus grande part de ce qu’il est convenu d’appeler la « gauche de la gauche ». J’ai eu l’occasion de le dire, et je le répète : je ne suis pas de gauche. Mais c’est de cet univers mental et historique que je viens, et je ne saurais l’oublier. Jamais.

Le hasard a mis sous mon nez un Appel du journal Politis, signé par quelques milliers de personnes déjà, et qui s’intitule : l’Appel à gauche (ici). Il se trouve que j’ai travaillé longtemps pour ce journal, que j’ai contribué à fonder en 1988. Je l’ai quitté deux ans plus tard, mais à partir de 1994, j’y ai assuré chaque semaine une page sur l’écologie, contenant une chronique. Comme pigiste, extérieur à la rédaction, donc. Dès cette époque, qui s’enfuit au loin, j’étais en désaccord complet avec la ligne de Politis.

Car cette ligne, qui n’a pas changé, consistait à rassembler autour de vieilles idées de gauche un pôle capable de peser sur les décisions prises au sommet par le parti socialiste, avec un zeste d’écologie, mais d’écologie politique, longtemps incarnée par les seuls Verts. Je dis un zeste, car jamais l’écologie véritable n’aura fait bouger les lignes internes de Politis. J’en porte une part de responsabilité, cela va de soi. On m’y tolérait, plus ou moins selon les années, mais sans jamais se rapprocher de mon point de vue. Lequel était autre, en effet, qui ne pouvait en aucun cas se mélanger à l’ancien.

Au-delà de tout ce qui a pu m’opposer à eux sur un plan personnel, Bernard Langlois et Denis Sieffert incarnent très bien ce que je rejette au plus profond de moi. Langlois, l’âme du Politis des premières années, et Sieffert celle des suivantes, ne sont pas les mêmes personnes, cela se saurait. Le premier a visiblement compris de l’intérieur certaines réalités nouvelles. Il sent le neuf. Mais cela ne l’empêche pas de rêver de la même gauche qu’il y a quarante ans. Un PSU qui réussirait son coup. Je n’ai pas la force de me moquer.

Le second a été formé dans le cadre classique de la politique la plus classique. Intelligent, il a compris en partie les enjeux intellectuels de la crise écologique. Mais comme la nature lui est totalement indifférent, cela ne le conduira pas, jamais, à rompre avec le cadre d’une gauche social-démocrate teintée de vert.

Sous sa conduite, Politis sera devenu le flambeau d’un courant permanent en France depuis la division de la gauche officielle en 1920. Je veux parler des oppositions dites de « gauche » au PCF et à la social-démocratie. Qu’elles se soient appelées « Cercle communiste démocratique » – 1930 -, « Gauche révolutionnaire » – 1935 -, PSOP – 1938 -, puis après-guerre, Rassemblement démocratique révolutionnaire, PSA, PSU, Union dans les luttes – 1980 – et tant d’autres, ces tendances n’ont jamais rien donné ni ne donneront jamais rien.

Nul n’est obligé de me croire. D’ailleurs, je n’ai pas de preuve, ni le temps ici d’exposer en détail mes arguments. Une chose est sûre et certaine : Politis est une vieille affaire. J’en suis parti en 2 003, au moment de la mobilisation contre la réforme des retraites, dans un clash retentissant. Je crois que je le raconterai en détail un autre jour, cela peut intéresser. Disons d’un mot que je ne pouvais défendre ce mouvement-là, et que je n’ai évidemment pas changé d’idée. Langlois et Sieffert non plus, d’ailleurs, de leur propre point de vue.

Venons-en à cet « Appel à gauche » tout récent. C’est un texte de compromis, bien entendu, et sans cela, il n’aurait pas été repris par tous ces gens-là. Parmi les signataires, des décroissants – Paul Ariès -, des lambertistes – le député Marc Dolez -, des staliniens, dont nombre prétendent ne jamais l’avoir été – Asensi, Gayssot, Braouezec, etc -, des Verts – Contassot, Bavay -, des socialistes en nombre, sans compter d’innombrables ratons-laveurs parmi lesquels des journalistes, des intellectuels divers et variés. En bref, du beau monde.

Suis-je impressionné ? Non, je dois dire. Amusé serait plus près de la réalité. Car, voir plus haut, ce type de pétition a déjà été diffusé des dizaines de fois en France depuis un siècle. Mais amusé, oui, je crois que je peux le dire. Par exemple, mais je dois faire vite, le nom d’un Gayssot me comble. Cet inusable apparatchik, qui faillit succéder à Georges Marchais à la tête d’un parti à l’histoire ignoble, copine d’une manière admirable avec le potentat de Montpellier et néanmoins socialiste Georges Frêche. Je vous fais grâce d’innombrables détails, mais j’insiste sur le mot ignoble pour parler de l’activité stalinienne, en France et partout ailleurs. J’accepte en retour lazzi et quolibets de tous ceux qui ne seraient pas d’accord sur le qualificatif. C’est le mien.

Bref. Que dit l’appel ? Plutôt, que ne dit-il pas ? À part une minuscule allusion à la crise écologique, désormais obligatoire dans tout texte, il ne dit rien du réel. Je veux parler du vrai réel, celui qui commandera fatalement notre avenir commun. Ainsi de l’apparition de limites physiques indépassables, même pour de vaillants marxistes. Ainsi de l’affaissement des principaux écosystèmes naturels, dont ils se moquent absolument, mais qui déterminent néanmoins tout projet humain.

Rédigé dans une langue indigente, cet appel propose de refaire ce qui a déjà tant échoué. Et il échouera donc au rivage de la mer morte des illusions tenaces. Je sais bien que ces mots ne peuvent que choquer ceux qui les tiennent pour vérité. Je n’écris pas pour les choquer, ce serait dérisoire. J’écris seulement pour dire ce que je pense. Cet appel est pathétique, et je ne m’en réjouis pas.

40 ans mais plus toutes ses dents (suite)

C’est donc une suite, d’un article publié ici il y a une huitaine. Un grand merci à tous ceux qui ont aidé à le diffuser. D’après les échos que j’en reçois (un salut particulier à Nicolas Van Ingen), il ne laisse pas indifférent. Et même les coups de griffe (eh, Bernadette !) m’intéressent et me font réfléchir, ce qui reste un bonheur complet.

Avant de vous dire quelques mots sur le fond, laissez-moi noter ce point évident : la critique en ennuie plus d’un(e). Je suis membre de Bretagne Vivante, elle-même association de France Nature Environnement (FNE), depuis des lustres. Il faudrait que je cherche. Des lustres. Ma mise en cause de FNE et d’autres groupes vient donc de l’intérieur, et demeure bienveillante. Je réaffirme dans mon texte que je fais partie de la famille. Je nous invite tous à un sursaut.

Malgré cela, aux yeux de certains, mon propos déraille. Parce qu’il ne faudrait pas cracher dans la soupe, parce que les valeureux qui ont monté des associations il y a près de quarante ans mériteraient surtout des compliments et des encouragements, etc.

Mais je m’en fous, moi, des mérites accumulés et des médailles accrochées au revers de la veste. Je reconnais tout ce qu’on voudra, sans l’ombre d’un problème, mais au-delà des bravos préenregistrés, je m’en fous radicalement. Je sais qu’un mouvement important a été créé voici quarante ans, mais je vois qu’il a échoué. Tout va infiniment plus mal, et pas un des anciens pionniers ne se lève pour dire qu’il faut changer, inventer, imaginer une suite moins calamiteuse.

Tous font semblant de croire qu’en continuant et en accumulant des forces – lesquelles déclinent -, on y arrivera. Mais c’est une foutaise, et je reste poli. Le mouvement est resté français, demeure incapable de relier les fils écosystémiques qui commandent tout, et n’a pas su forger un discours général sur l’époque que nous connaissons. Il est donc, et fatalement, dans une impasse historique.

À en croire les vertueux qui ne supportent pas les remises en cause, il vaudrait sans doute mieux se taire. La planète perd un à un ses équilibres les plus essentiels, mais il faudrait laisser à l’écart du chaos les braves sentinelles de FNE, Greenpeace, WWF et tous autres. On admettrait d’un côté, sur le papier, l’idée d’un changement complet du mode d’organisation des sociétés humaines, mais il faudrait, de l’autre, laisser en paix ceux qui la représentent officiellement. Je le dis sans méchanceté, c’est ridicule. Parce que les associations ont pris la juste responsabilité d’alerter, elles ont le devoir d’assumer ce rôle jusque dans ses ultimes conséquences. Encore n’ont-elles rien vu. Ce qui vient secouera leurs os d’une manière autrement violente.

Pour ne pas rester sur ces mots pénibles, je me permets une analogie. Juste une analogie, qu’on ne s’y trompe pas. Mais elle permet de voir combien une société est plastique, comme elle peut modifier ses priorités en quelques courtes années. Vous le savez, la France a subi en mai 1940 une défaite humiliante devant les blindés du général allemand Guderian.

À cette époque, « un général de brigade à titre temporaire », Charles de Gaulle, se lève. Seul. L’homme a cinquante ans, il est catholique fervent, de droite bien entendu, et a même sans doute été un monarchiste de coeur avant de se rallier à la République. Il va néanmoins se révolter d’une façon qui force l’admiration. Contre une vie d’obéissance. Contre toutes les traditions familiales et professionnelles. Contre l’État. Contre Pétain, qu’il avait tant admiré. La suite est connue : condamné à mort par contumace par le régime naissant de Vichy, ayant perdu tous ses biens – confisqués -, il lance depuis Londres certain appel du 18 juin (1940), d’une confondante puissance.

De Gaulle n’appartient pas à ma famille intime, on se doute, mais son destin montre ce que des circonstances peuvent provoquer dans une tête d’homme. À l’échelle de la France, il faut se souvenir de la noirceur extrême des années 1940-1944, dans ce pays gouverné par une ganache aux ordres nazis. Ce pays qui est le nôtre semblait alors perdu à lui-même, pour des décennies, des siècles peut-être.

Et puis sont apparus des refusants, autrement appelés résistants. De jeunes juifs et « métèques » de la Main d’oeuvre immigrée (M.O.I), comme Manouchian, Fontanot, Alfonso, Rayman, Boczov. Des cheminots qui ne supportaient plus la botte. Des paysans d’Auvergne et d’ailleurs. Des jeunes et de vrais vieux. Des femmes, dont certaines qui allaitaient encore. Tout un peuple, à la vérité.

Ou plutôt, un échantillon du peuple, dans lequel les pauvres, les étrangers et les ouvriers étaient les plus nombreux, de très loin. Mais un échantillon, car il est vain de fantasmer sur l’héroïsme de la majorité. Seulement, la minorité des refusants a fini par gagner la partie et a même entrepris de changer ce pays en profondeur. Dans une certaine mesure, faible il est vrai, ils y sont parvenus : le programme du Conseil national de la résistance (mars 1944) semble aujourd’hui un pamphlet antilibéral. Nous lui devons par exemple la Sécurité sociale. Entre autres.

Où veux-je en venir ? À ceci : la France de 1944, par-delà les terribles illusions de l’époque, n’a rien à voir avec celle, couchée, de 1940. En quatre années, une nouvelle génération a surgi des ruines du fascisme. Et disons que ce ne fut pas la pire de notre histoire. Je crois qu’il faut s’en souvenir dans les moments de doute et de confusion. Ceux qui prenaient tous les risques, fin 1940, en jetant de vilains tracts ronéotés sur les quais du métro parisien, ne se doutaient pas qu’ils étaient le ferment de l’avenir commun. Pourtant.

Voilà. J’aimerais croire qu’on pourra se passer de secousses majeures, car je ne souhaite pas le malheur public. Mais je sens, hélas, que nous y allons droit. Ce qui rend décisif la création d’un réseau stable, servant de repère dans la nuit, à tous ceux qui n’y voient pas clair. Mutatis mutandis – « ce qui devait être changé ayant été changé » -, le mouvement écologiste que j’appelle de mes voeux doit commencer par s’opposer. En disant non. En refusant désormais toute destruction supplémentaire. La contre-attaque viendra plus tard. À mes yeux, cette dernière ne peut être qu’une mobilisation géante pour la restauration générale de la vie sur terre (ici).

40 ans mais plus toutes ses dents

(N’oubliez pas mon post-scriptum)

L’autre jour, assemblée générale d’une association de journalistes dont je suis membre, les Journalistes pour la nature et l’écologie (JNE). Pour l’essentiel, j’y ai fait le pitre avec l’un de mes compères, Marc Giraud, auteur de plusieurs livres très plaisants, dont Le Kama-Sutra des demoiselles et Calme plat chez les soles (les deux chez Robert Laffont). Ce sont des livres qui racontent des histoires étonnantes sur la sexualité des bêtes. Eh oui, quoi.

À un moment de l’assemblée, j’ai entrepris Thierry Jaccaud, lui aussi JNE et par ailleurs rédacteur-en-chef de la revue L’Écologiste. Sur quel sujet ? Celui-là même que je vais vous exposer. En un mot, le mouvement écologiste et de protection de la nature, en France, est dans une situation de faillite.

De quand date ce mouvement ? De 1969. Avant cette date, le discours sur la nature et sa protection était la propriété privée des vieilles barbes et des sociétés savantes. Depuis la fin du 19ème siècle jusqu’à l’après 68 en effet, il y a eu monopole. Seuls les scientifiques, les naturalistes – et quelques poètes déjà chevelus – ont pu, ont su évoquer le sort de la planète et de ses équilibres naturels. Il n’y a pas l’ombre d’un reproche. Le reste de la société était occupé ailleurs.

Survient mai 1968. Survient du coup une génération en rupture avec ses aînés. L’écologie, très présente dans la culture underground des États-Unis tout au long des années soixante, devient chez nous une force intellectuelle et bientôt sociale. Cette même année 1968 se crée la Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN), qui deviendra en 1990 France Nature Environnement (FNE). Les professeurs y font toujours la loi, mais cela ne va pas durer.

Cela ne dure pas, car le réel se manifeste enfin. Décrété en 1963, notre premier parc national, celui de la Vanoise, est menacé en 1969 d’une amputation sauvage, pour faire plaisir aux promoteurs d’une station de ski. Tel est le point de départ, le point zéro. Des centaines de milliers de personnes signent une pétition portée par une partie notable du tout jeune mouvement de mai. Et les bagarreurs gagnent, contre l’État.

Le combat pour la Vanoise dope toute une série de grandes associations régionales, à commencer par la Frapna, mais aussi Bretagne Vivante (alors Sepnb) ou Alsace nature. À cette époque, la plupart des militants sont de jeunes enthousiastes, antinucléaires et, osons le gros mot, anticapitalistes. Presque tous, au fil des ans, feront le choix de la longue marche dans les institutions.

Je ne juge pas, je vous le jure. Confrontées à une menace qu’elles analysaient mal, les associations ont tout misé sur la concertation, la discussion et le rapprochement, dût-il parfois être difficile. Ils ont cru de bonne foi que la France était le cadre nécessaire et suffisant, que la création du ministère de l’Environnement en 1971 était une bonne nouvelle, que leurs partenaires locaux finiraient par jouer le jeu dès lors qu’ils auraient suffisamment été informés. Mais ils se sont lourdement trompés.

Pendant des décennies, et jusqu’à aujourd’hui, des milliers, des dizaines de milliers de bénévoles ont investi les structures officielles les plus abstruses : les commissions départementales d’hygiène, des sites, des déchets, des carrières, que sais-je ? Ils se sont engloutis, la machine les a intégralement digérés. Parallèlement, par un processus inévitable, et qui ne met pas en cause les personnes, les associations se sont institutionnalisées. Elles ont réclamé des subsides publics, les ont obtenus, et se sont progressivement enchaînées elles-mêmes.

Aujourd’hui, FNE fédère officiellement 3 000 associations locales, thématiques ou régionales. C’est un réseau impressionnant, mais le drame est qu’il ne sert à rien. J’entends déjà les cris, y compris d’amis, et qu’on me pardonne, mais je persiste : à rien. Je sais la quantité d’efforts consentie, ou plutôt, je l’imagine (mal). Des centaines de milliers de soirées ont été offertes en cadeau à la société, mais allons de suite au résultat, cela m’évitera d’être méchant.

En 1969, par aveuglement, nul ne comprenait. L’affaire de la Vanoise est d’ailleurs symptomatique. Le mouvement naissant croyait qu’il fallait, qu’il suffisait d’aligner des victoires locales pour inverser le courant général. On gagnerait dans la montagne, puis dans la plaine, puis sur la mer, etc. La pédagogie ferait le reste. Nul ne voyait la nature des forces en présence, et le caractère connecté, écosystémique, global des menaces sur la vie.

Ce mouvement s’est alors engagé dans une impasse totale, en traitant chaque jour avec des acteurs inconscients, mais imposants, de la destruction du monde. Et ces derniers ont gagné, car ils étaient la force, tandis que le mouvement s’est enlisé, épuisé, avant de s’arrêter au bas d’une côte qu’il ne montera jamais.

Qui oserait me dire que la situation générale est meilleure qu’en 1969 ? Qui ? Nous sommes passés d’une situation inquiétante à un état du monde angoissant. Tous les grands équilibres – de la planète, pas de notre minuscule pays – sont proches d’un point de rupture qui peut nous mener au chaos général. Et FNE continue de siéger, impavide, dans toutes les structures que l’État, son financier principal, lui désigne. Je viens de lire une « lettre » de FNE à notre président Sarkozy sur les biocarburants, que je juge déshonorante pour nous tous (ici). Usant de tournures alambiquées, ce texte, qui aborde la question de la faim de manière incidente, ne réclame même pas l’arrêt des subventions françaises à cette industrie criminelle. Nous en sommes là ! Pas question de mordre la main qui vous nourrit.

Bien entendu, ce bilan calamiteux ne se limite pas à FNE. Un jour peut-être, la véritable histoire du WWF sera écrite. Et ce jour-là, la surprise sera au programme, croyez-moi. Car cette association internationale financée par l’industrie n’aura cessé de chercher et de trouver des accommodements avec les pires transnationales. Par exemple en osant « vendre » à la société l’idée d’un usage soutenable du bois tropical. Ou du soja. Ou des biocarburants. Cette politique-là est simplement scandaleuse, et tout le monde se tait. Mais pas moi.

Disant cela, je n’oublie pas que d’authentiques écologistes, dont certains sont des amis, travaillent pour le WWF. Je ne les cite pas, car je ne veux pas les mettre dans l’embarras. Et je ne souhaite pas même qu’ils quittent l’association, car ils y font malgré tout un travail utile. Mais enfin, regardons les choses en face : le WWF accompagne la marche à l’abîme des sociétés humaines et du vivant.

Greenpeace ? J’ai été membre du Conseil statutaire de ce groupe pendant des années. Ne me demandez pas ce que c’est, car je l’ignore. Pour moi, cela signifiait participer à des réunions inutiles, une à deux fois par an. Ce qui me reste de Greenpeace, c’est que j’y compte des proches, à commencer par ma chère Katia Kanas, présidente actuelle en France. Et alors ? Et alors, Greenpeace a suivi une pente redoutable, et peut-être inévitable. Les sociologues qui étudient l’histoire des associations parlent classiquement de deux phases. La première, dite « charismatique », est celle des fondateurs et de l’exaltation. La suivante est celle de « l’institutionnalisation ». Nous y sommes.

Pour ce que j’ai pu voir, Greenpeace n’est plus. Les cinglés de 1971 voguaient à bord du Phyllis Cormack en direction de l’Alaska, pour y occuper le site des essais nucléaires américains. Ceux d’aujourd’hui gèrent la manne du fundraising, méthode éprouvée pour récolter du fric auprès de millions de donateurs. Certes, et ce n’est pas rien, Greenpeace ne dépend ni de l’État ni de l’industrie. Mais ses cadres supérieurs, souvent recrutés par petite annonce hors du mouvement écologiste, sont des cadres supérieurs. Et Greenpeace-France est une PME de l’écologie, tristement incapable, par exemple, de mener la bagarre pourtant essentielle contre les biocaburants. Dieu sait pourtant que je les y ai invités !

Toutes les tendances de cette écologie officielle, plus quelques autres que je n’ai pas le temps de citer, se sont retrouvés à la table de Borloo et Kosciuko-Morizet l’automne dernier. Je veux parler du Grenelle de l’Environnement, bien sûr. À cette occasion, le mouvement a montré où il en était, c’est-à-dire au même point qu’en 1969. C’est-à-dire bien plus bas en réalité. Car c’est une chose de croire au Père Noël quand on est un gosse qui découvre le monde. Et une autre quand on approche des quarante ans.

Ce mouvement aura bientôt quarante ans, en effet, et c’est le mien. Ma famille. Je ne suis pas partisan de la table rase, qui n’est que fantasme. Mais d’évidence, il est temps de faire un bilan. Selon moi, il est limpide : nous avons échoué, tous, à empêcher l’emballement de la machine à détruire la vie. Il est donc certain que les moyens utilisés ne sont pas adaptés au seul objectif qui vaille. Je ne crois pas, en effet, qu’on puisse se contenter de risettes de Borloo, de bises de Kosciucko et de passages à la télé. À moins que je sois le roi des imbéciles, et que personne ne m’ait prévenu du changement de programme ?

Nous avons échoué, soyons sérieux. Il faut le dire, il faut l’écrire, il faut même le proclamer. Sur cette base-là, essentielle, il s’agira de reconstruire un mouvement différent, plus fort, plus conquérant, partant avec ceux qui le voudront à l’assaut du ciel, pour la restauration du monde vivant. Je vous lance donc, je me lance aussi, bien sûr, un appel au sursaut. Arrêtons la dégringolade. Ouvrons les yeux, fermons la télé, et osons dire cette évidence que le roi écologiste est nu. Pour commencer.

PS : Exceptionnellement, je vous demande de diffuser ce qui est bel et bien un appel à tous les réseaux de votre connaissance. Je ne prétends pas avoir raison, mais je suis certain que nous avons besoin d’un grand débat. Et donc, je vous en prie, faites circuler. Merci.

Eillen, Marulanda, le Monde Diplomatique et nous

Vous avez entendu comme moi : el jefe est mort. Le chef Manuel Marulanda, patron des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), a fini par rejoindre dans un lieu improbable la ribambelle de « grands timoniers » qui l’ont précédé dans la tombe. Il fallait entendre les sanglots de l’un de ses admirateurs sur la radio de la guérilla ! Pouah ! Dans le même genre, on aura vu Timoleon Jimenez, autre chef des Farc, annoncer à la télévision vénézuelienne Telesur : « Le grand leader est parti ». Pouah, derechef.

Moi, je pensais alors à Tanja Nijmeijer, cette jeune Hollandaise dont le nom de guerre, chez les Farc, est « Eillen ». Entrée dans la guérilla en 2002, elle a abandonné à l’été 2007, dans un campement investi par l’armée, un journal de bord. Lisons ensemble, cela se passe (presque) de commentaires. En novembre 2006 : « J’en ai marre, marre des Farc, marre des gens, marre de cette vie en communauté. Marre de ne rien avoir à moi toute seule. Tout ça vaudrait la peine si on savait pourquoi on lutte. Mais vraiment, je n’y crois plus. C’est quoi cette organisation où certains ont du fric, des cigarettes, des gâteaux, et où les autres doivent mendier, pour être rejetés et réprimandés ? C’était comme ça quand que je suis arrivée il y a quatre ans, et ça n’a pas changé. Une organisation où une fille avec de gros seins et une jolie tête peut déstabiliser un plan qui avait été longuement préparé ensemble. Où on doit travailler toute la journée pendant que les commandants se racontent des conneries. Moi, qui sait si je sortirai un jour de cette jungle… […] Je veux m’en aller, quitter au moins cette unité. Chacun sait qu’il est ici plus ou moins comme un prisonnier. […] J’en ai assez du bla-bla sur le fait d’être communiste, honnête, ne rien gâcher, obéir. Et de voir à quel point les commandants sont hypocrites, vulgaires et traîtres. »

Et en avril 2007 : « L’offensive approche, aujourd’hui ou demain nous changeons de lieu. J’ai cinq points de suture à la cuisse, je me suis fait ça avec une pelle. […] Je ne sais pas, Jans, vers quoi nous allons. Qu’est-ce que ça deviendra quand nous aurons le pouvoir ? Les femmes des commandants roulant en Ferrari Testarossa, avec des implants mammaires et mangeant du caviar ? On dirait bien. ».

Tout cela n’aurait aucun rapport avec le sujet de ce blog, savoir la crise écologique ? Ce n’est pas si sûr. Car dans un pays comme la France, le vieux, le rance, le passé résistent dans les cerveaux, et résistent bien. Pour que des idées nouvelles surgissent et s’installent dans des têtes mieux faites, il faut de la place. Or cette place est largement occupée.

Chez beaucoup d’altermondialistes, qui croient mieux comprendre que quiconque, le stalinisme mental demeure un cadre. Je ne peux ni ne veux livrer ici une trop longue explication. Mais enfin, il y a un lien, irréfragable, entre Joseph Staline, Mao, Castro et les archéoguérillas comme celle des Farc. On trouve chez les staliniens de toute nuance la même conception de la politique, dont l’exercice est vertical, s’appliquant toujours du haut vers le bas supposé. Le peuple n’est rien, le parti est tout. Et bien sûr, le parti est avant tout le chef. Celui qui commande, celui qui montre la voie, celui qui brille de tous ses feux.

Je voue une détestation sans bornes à cette tradition, que je considère comme une maladie mortelle de l’esprit. Ces gens, tous ces gens se vautrent dans une abjecte soumission à l’autorité, laquelle accompagne comme il se doit le massacre. En Colombie, les Farc représentent la régression. La droite militaire aussi, cela va de soi. Il existe bel et bien un terrorisme d’État, et les paramilitaires sont bel et bien des assassins. Mais nous parlons des Farc. Et ces « communistes »-là font honneur à leur tradition.

D’abord, en policiers et juges intraitables, ils s’arrogent le droit d’emprisonner pour de très longues années des centaines d’otages civils. Il s’agit d’un crime, ni plus ni moins. Les responsables des Farc sont en outre machistes, malmènent les paysans qui ne les suivent pas, maltraitent les Indiens de la forêt, soutiennent l’industrie de la coca, antithèse parfaite de l’agriculture vivrière, s’allient donc avec les narcos, et ne rêvent que de production lourde et de « développement ». En clair, ce sont des ennemis. De l’homme comme de la nature.

Or ces braves gens trouvent de très nombreux relais. Notamment en France. Notamment grâce au soutien permanent accordé à leur petite armée par notre grand journal altermondialiste, Le Monde Diplomatique. Croyez-le ou non, je ne cherche pas à polémiquer. Cela ne sert à rien avec une publication comme celle-là.

Vous trouverez aisément sur le Net les archives gratuites du Monde Diplomatique et les articles consacrés à la Colombie depuis des années. Certes, la ligne éditoriale sur ce sujet délicat a évolué avec le temps. Il n’est plus possible de cacher toute la réalité. Mais ce qui demeure certain, c’est que le journal « comprend » mieux qu’aucun autre en France les staliniens armés des Farc.

Et pour en revenir à l’écologie, je me répète, vous me pardonnerez. Pour que surgisse enfin un mouvement prometteur, d’avenir, conquérant, paradigmatique pour parler savant, il faudra bien que recule encore cette insupportable (non)pensée. Je dois reconnaître que la mort de Marulanda me semble une bonne nouvelle.

Quand Bové déconne (il n’est pas seul)

Faudrait pas s’en aller. Mais en même temps, quel bonheur de partir et de tout débrancher ! Je viens donc de me carapater quelques jours et rien ne m’aura réellement manqué du spectacle ambiant. Je ne sais pas trop ce qu’il faut en penser. Est-ce moi ? Eux ? Nous, en somme ?

Bon, j’ai passé du temps avec mon ami Patrick, dans un lieu dont je ne peux rien dire de précis. Dont je ne veux, en réalité : il faut conserver par devers soi des territoires intimes. Et celui-là l’est, ô combien. C’est sublime. Il y a du schiste et du calcaire, une rivière et un ruisseau, des orchidées, des vallons qui referment leur mystère année après année. Et puis moi, lorsque j’y suis.

Avec Patrick, on est allés voir un type sympa comme tout, qui vendait quelques vieilles pierres pouvant servir de cadre et de jambage à une fenêtre future. Ancien ouvrier (hautement spécialisé) à domicile, retraité – mais toujours paysan -, il tient six hectares au bord de la rivière, où il cultive différentes plantes. Il est aussi propriétaire de ruines, de l’autre côté de la départementale. D’authentiques ruines perdues dans la pente, la ronce, le lierre et l’oubli. Avec au bas le bel encadrement de l’ancienne porte de l’entrée. Soit de très lourdes pierres, trois de chaque côté, dont il n’avait plus que faire.

Moi si. Pour cette future fenêtre. L’oeil avisé de Patrick, qui habite par là, avait repéré depuis longtemps ces six pierres de grès et approché l’ancien ouvrier. Qui avait fixé un prix dérisoire et topé avec moi. Ne restait plus qu’à récupérer les monstres. Nous y sommes allés l’autre matin, avec le fourgon de Patrick, un pied de biche, deux bastaings, un gros marteau, des gants et la brouette de René, évidemment. Que ferait-on, là où je me réfugie, sans l’aide de René et de ses nombreux matériels ?

À pied d’oeuvre, je dois dire que je n’en menais pas si large. La vieille entrée – donc les pierres d’encadrement – était au bord de la route, dans un tournant, et les bagnoles nous frôlaient les fesses au passage. Puis, il était clair que nous pouvions nous esquinter les mains et les pieds, au mieux peut-être. Patrick sait travailler ce genre de chantier foutraque, mais pas moi. Oh non !

Bref, nous fûmes à la lutte. Pour sortir les pierres de leur gangue de terre et de plantes enchevêtrées, les tirer de ce qui restait de maçonnerie, puis les basculer dans le vide. Oui, il n’y avait pas d’autre moyen que les extraire comme de très grosses molaires avant de les jeter dans la banquette, c’est-à-dire le fossé. Nous en avons fait rebondir deux ou trois sur les vieilles portes corrompues, que nous avions disposées comme des oreillers de bois. Le risque réel était que le vieux grès de la pierre ne cogne trop dur à terre et se brise. Car le grès est parfois du verre.

Bon, cela nous a pris du temps, et je préfère ne pas détailler l’extrême difficulté à placer une pierre de 120 kilos peut-être dans une brouette, alors que les voitures filent à cinquante centimètres de soi. L’important, c’est que nous avons réussi, sans rien casser d’autre que mon dos. Pour Patrick, je ne saurais dire.

Moi, c’est simple, j’étais fier et heureux. Je pensais que ces pierres avaient une histoire profonde qui menaçait bêtement de s’arrêter au bord d’une départementale sans âme. Je pensais que ce travail leur offrait une seconde vie, une vie neuve qui défierait à nouveau le temps, l’espace d’une seconde ou deux, au moins. Et je dois ajouter que la transaction sur les pierres couvrait une merveille, qui se trouvait ailleurs, et que nous sommes allés chercher avant de repartir.

Quelle merveille ? Une clé de voûte, en grès elle aussi. avec une date très visible dessus, accompagnée de plusieurs mots, en latin peut-être, à moitié effacés. Mais la date était limpide, elle, et c’était : 1789. Oui, la date de tous les débuts. Cette date miraculeuse qu’il faut aujourd’hui dépasser. Non pas oublier, certes. Mais dépasser, oui, et au plus vite !

Bon, là-dessus, je rentre. Et j’apprends qu’une manoeuvre de troisième zone a fait échouer le vote de la loi OGM à l’Assemblée nationale. Je vais vous dire : que me chaut ? Toute cette histoire, depuis les débuts calamiteux du Grenelle de l’Environnement en octobre 2007, respire le jeu de rôles, la manipulation, le faux-semblant. Car il n’a jamais été question d’interdire si peu que ce soit les OGM. Seulement de leur permettre d’avancer dans un pays qui résiste encore au rouleau compresseur de la marchandise universelle.

Je l’ai déjà dit maintes fois ici : pour des raisons sur lesquelles je ne reviens pas, les associations écologistes ont échangé leur indépendance contre un plat de lentilles. Et nous le payons tous. La pantomime d’hier n’est qu’un épiphénomène, qui sera vite oublié. Ce qui restera, c’est la loi. Une loi qui rendra légale la contamination de l’agriculture bio par les OGM. Et qui pourra conduire en prison ceux qui oseraient couper trois tiges de maïs génétiquement manipulés.

Mais qui manipule qui, ou quoi ? Je lis avec stupéfaction que José Bové a présenté le couac d’hier, au moment du vote, comme une « victoire historique ». Mon Dieu ! Une victoire ! Historique ! C’est ainsi, quand on ne porte plus attention au sens des mots et à leur portée, qu’on se retrouve perdu pour de vrai. Une grande partie des opposants actuels à la marche du monde se sont coulés dans le moule et acceptent de jouer le rôle légèrement bouffon que les médias leur concèdent.

J’aime bien José Bové, que je connais depuis une vingtaine d’années. Bien avant donc l’affaire de Millau. Je l’aime bien, mais cela ne m’empêchera pas de dire ce que je pense. Il déconne. Et quantité d’autres avec lui, qui ont créé le mythe d’un Borloo courageux et d’une Kosciusko-Morizet écologiste. Nous en sommes donc à ce point extrême de recul de la pensée : à les en croire, cette dernière, secrétaire nationale adjointe de l’UMP, parti du président, serait une alliée. Mais de qui ? Mais pour faire quoi ? Passer à la télévision ?