Archives mensuelles : février 2009

Ceci n’est pas un suspense

Comme certains le savent, j’ai écrit hier le premier épisode d’une série. Elle concerne France Nature Environnement (FNE), confédération d’environ 3 000 associations de protection de la nature en France. Un mastodonte, si vous voulez. Non, je me reprends, car le mastodonte, bien plus impressionnant encore que notre sublime éléphant, a disparu il y a des millions d’années. Je ne voudrais pas porter la poisse à FNE. Appelons cela un puissant regroupement. Et disons que mon article d’hier était une flèche tirée de mon carquois, puis décochée sur une poignée de bureaucrates.

Je dois avouer que je n’aime pas la bureaucratie. Et ajouter que je n’en ai pas fini. Le papier d’hier sera suivi dès lundi d’un deuxième. Et puis d’un troisième. Y aura-t-il un quatrième ? C’est bien possible. Mais si je ne continue pas ce vendredi, c’est simplement parce que je dois rassembler encore quelques informations, m’assurer qu’elles sont exactes, et puis écrire. J’aime écrire, certes, mais nul ne me paie pour cela. Je ne m’en plains pas, loin s’en faut, mais il faut de temps en temps s’en rappeler. Bref, j’ai besoin d’un court délai. Mais vous ne serez pas déçu du voyage.

En attendant, et cela n’a rien à voir, je me permets de vous signaler quelques livres qui traînent chez moi en ce moment. Je ne les ai pas tous lus, non, mais assez parcourus en tout cas pour vous les signaler, et même vous les recommander. Le premier est une livraison de la revue Ethnies, publiée par Survival International (45 rue du Faubourg du Temple, 75010, Paris). Ce numéro double – 33-34 – est consacré au lien rare créé entre Claude Lévi-Strauss et ceux qu’on finirait par appeler les Nambikwara, un peuple indien de l’Amazonie. C’est un ensemble d’articles et d’entretiens souvent passionnants, agrémenté d’un DVD documentaire de 46 minutes, À propos de Tristes Tropiques. J’ai déjà parlé de Lévi-Strauss ici, et n’y insiste donc pas. Cet homme est une respiration.

Autre livre, surprenant celui-là : Le Salon des berces (Nil, 18 euros), écrit par le grand paysagiste Gilles Clément. Inutile de le cacher, j’ai grande sympathie pour l’homme, que je connais. Mais j’ignorais qu’il écrivît aussi bien. Ce livre est un récit à la première personne, qui raconte l’installation de Clément dans un coin de vallée creusoise, à la fin des années 70. La maison familiale, dans la Creuse elle aussi, lui est désormais interdite à la suite de quelque épouvantable litige. Et donc, Clément cherche. Et avant tout un lieu susceptible de se transformer en jardin. La maison viendra après, sans permis de construire pendant des années. Il ne s’agit pas seulement d’un chant d’amour aux lieux qu’on choisit, mais aussi d’une chronique très concrète, parfois désopilante, de l’humanité rencontrée sur place. En bref, une bien bonne surprise pour moi.

Rapidos, je vous signale aussi la sortie d’un livre de Dédé Pochon, paysan des Côtes d’Armor, infatigable défenseur d’une agriculture durable. Le titre – Le scandale de l’agriculture folle – est un peu racoleur, mais on retrouve le personnage que l’on aime. Et son introduction donne à penser sur la totale révolution de l’agriculture accomplie en 60 ans en France. Dédé en a été un acteur enthousiaste, avant d’en devenir un critique féroce. Il ferait penser, sur un plan plus concret, à la mue opérée chez René Dumont à l’entrée des années 70 du siècle passé (éditions du Rocher, 15 euros).

Gilles-Éric Séralini, un scientifique qui étudie de près les OGM, publie de son côté un livre très intéressant, mais qui me semble, j’en suis désolé, mal édité. Je n’entre pas dans les détails techniques, qui sont d’ailleurs secondaires. Séralini pense que la médecine doit se renouveler de fond en comble et que sa priorité doit être, désormais, de « détoxifier » nos organismes, surchargés de poisons de tous ordres. Cette perspective est non seulement originale, mais aussi, visiblement, réaliste. (Nous pouvons nous dépolluer, éditions J.Lyon, 19 euros).

Enfin, je déguste à la petite cuiller un livre intitulé  Grassland. Je suis navré, mais il est en anglais. Il décrit d’une manière admirable l’histoire écologique, et donc le massacre de la Grande Prairie américaine. Je le confesse, si j’avais eu à choisir un lieu pour vivre, j’aurais peut-être choisi celui-là, aux alentours de l’an 1500 par exemple. Mais on ne m’a pas demandé mon avis (Grassland, par Richard Manning, Penguin Book).

Sur ce, je me sauve pour mieux revenir.

Les amitiés particulières de France Nature Environnement (Acte 1)

Je vous en préviens, ce qui suit fera causer dans le Landerneau écologiste, et ce ne sera que justice. Pour l’occasion, je vous prie de faire circuler massivement ce qui relève avant tout de l’information. Faites-le, car les enjeux, comme vous le découvrirez dans les différents épisodes de cette tragique pantalonnade, sont considérables. Chopez donc votre carnet d’adresses, et alertez !

Commençons par le commencement. France Nature Environnement (FNE) est une confédération d’environ trois mille associations locales ou régionales – elles-mêmes fédérées, comme Bretagne Vivante – de protection de la nature. Née en 1969, FNE (ici) est devenue au fil des années une petite bureaucratie, chargée de gérer les intérêts communs. Si j’emploie le mot de bureaucratie, c’est simplement pour dire que ses responsables se sont peu à peu, sans s’en rendre compte je pense, éloignés des pratiques démocratiques. Cela arrive aux meilleurs.

Donc, une lente mais irrésistible décadence de l’esprit de liberté, entretenu par une source de financement majeure : l’État. C’est l’État, depuis des lustres, qui paie les factures. Le ministère de l’Écologie, à lui seul, offre près de 45 % du budget. Bien que les chiffres ne soient pas transparents, on peut estimer que les financements publics représentent au moins 65 % des dépenses de FNE. Peut-être davantage. À quoi il faut ajouter des partenariats avec des entreprises privées, dont on va reparler. Il faut donc composer. Et quand on a d’emblée l’échine souple, cela ne fait même pas mal.

Le président de FNE, avec qui j’ai eu l’occasion, il y a peu, de ferrailler, s’appelle Sébastien Genest. Il préside un conseil d’administration de 22 membres, qui ne sont pas des malandrins, je le précise. Je connais personnellement Frédéric Jacquemart, qui est un brave. D’autres doivent aussi être d’excellentes personnes. Je ne le conteste évidemment pas. Mais il n’empêche.

Au moment du Grenelle de l’Environnement d’octobre 2007, Sarkozy et Borloo ont réussi un coup de maître en transformant en interlocuteurs légitimes ceux que la droite – la gauche aussi, d’ailleurs – avait toujours méprisés. Les « écolos » pénétraient dans les salons ministériels et tapaient sur l’épaule du ministre, ou presque. La bureaucratie de FNE en a été encore plus tourneboulée que le WWF, Greenpeace ou la Fondation Hulot. C’est dire. À l’époque, les « négociateurs » de FNE étaient considérés par les autres associations comme de simples faire-valoir du pouvoir. C’est un fait. Je ne peux écrire ici ce que j’ai entendu alors de la bouche de personnalités écologistes. Cela serait très offensant pour FNE. L’antienne était que la proximité entre le ministère de Borloo et FNE était complète, totale. Indécente même.

Nous y sommes enfin. Peut-être connaissez-vous l’association bretonne Eau et rivières de Bretagne (ERB). À mes yeux, c’est l’une des plus intéressantes de France. Créée elle aussi en 1969, elle a mené un combat homérique, parfois héroïque contre l’agriculture productiviste et les pollutions chimiques (ici). ERB appartient au réseau FNE, et vient d’envoyer une lettre inouïe à son président, j’ai nommé Sébastien Genest. J’ai mes sources, comme dirait l’autre, et je vais vous en faire profiter.

La lettre est datée du 23 février 2009, et n’a pas eu le temps de sécher. ERB reproche tout d’abord d’étranges comportements de FNE dans le cadre de discussions avec le ministère de Jean-Louis Borloo. Ses petits chefs ont ainsi décidé, sans en avertir ERB, pourtant partie prenante, de traiter en direct avec le cabinet de Borloo sur l’importante réforme des installations classées pour la protection de l’environnement. Pourquoi ? Et de quel droit ?

Mais le pire n’est pas encore là. FNE, dans le dos d’ERB, a décidé un partenariat avec la société Compo (ici), spécialisée dans les pesticides, et associée depuis 2005 avec le géant de l’agrochimie Syngenta. Beau, hein ? Pour Compo, il y a deux bonnes raisons de désherber son jardin. La première est « esthétique », car « les mauvaises herbes et la mousse, ça ne fait pas très propre ». Texto. La seconde est préventive, car « les mauvaises herbes peuvent attirer des insectes ou être des vecteurs de maladies pour le reste des plantes ». Texto derechef.

On espère vivement que le partenariat, pour FNE, est juteux. Car cela s’appelle se vendre. Ni plus ni moins. Voici en complément un large extrait de la lettre d’Eau et Rivières de Bretagne, qui mérite bien cette publicité : « Votre communiqué du 6 février dernier nous a appris la décision de FNE de  “s’associer avec la société COMPO” ! Les pratiques commerciales et publicitaires des entreprises et marques de cette société (Algoflash, Resolva, Pack Aïkido (glyphosate), Debrouss EV, Monam Ordoval…) sont celles contre lesquelles se battent quotidiennement notre association et les organisations de consommateurs : incitation au désherbage chimique systématique, (…) offres promotionnelles incitant à la surutilisation des pesticides (…)

Ce partenariat est pour nous inacceptable. Au-delà de FNE, il ternit l’image de nos associations engagées de longue date dans un combat difficile contre ce type de pratiques : cf. procès Monsanto, actions menées en Bretagne dans le cadre du programme eau & pesticides etc…
Nous vous demandons de bien vouloir nous informer des conditions dans lesquelles ce partenariat a été engagé (quelle concertation préalable, qui a décidé ?) et souhaitons qu’il y soit mis fin rapidement.

Nous ne pourrons pas poursuivre le légitime combat mené pour réduire l’utilisation des pesticides par les particuliers, et en même temps, par notre adhésion à FNE, cautionner ce partenariat qui constitue à nos yeux, à la fois une faute éthique et une erreur stratégique ».

La lettre s’achève sur une vigoureuse et douloureuse interrogation. Voici : « Notre conseil d’administration s’interroge sur la promiscuité grandissante entre FNE, la FNSEA, et les tenants de l’agriculture raisonnée : présence largement médiatisée de JC Bevillard [ chargé de mission de FNE] le 21 février aux côtés du Ministre de l’Agriculture et du Président du réseau FARRE au lancement de « Terres 2020 », présence de deux représentants de la FNSEA (P. Ferrey, R Bailhache) au prochain congrès, mais par contre… absence de tout représentant de l’agriculture durable et biologique à ce congrès !
En Bretagne, première région agricole de France, si les associations travaillent régulièrement en partenariat avec le réseau agriculture durable, la fédération régionale de l’agriculture biologique et parfois avec la confédération paysanne ; elle constatent, certes une inflexion des discours des FDSEA et des chambres d’agriculture mais le maintien d’un soutien sans faille à un modèle intensif qui ne laisse aucune chance, ni aux ressources naturelles, ni à la biodiversité…».

Voilà, chers lecteurs. Grave ? Dramatique, oui. Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’écologie. Et n’oubliez pas qu’il y aura sous peu, ici même, d’autres épisodes. Retenez votre place.

Sous-marin, souterrain, souverain (sur l’armée)

Quelle plaisante démocratie que la nôtre ! Avant de vous parler de la fabuleuse histoire du sous-marin sourd et aveugle, je me dois de mettre en perspective quelques données. Cela sera meilleur, du moins je l’espère. Patience, donc. Notre armée a une histoire que (presque) personne ne connaît vraiment, mais qui laisse songeur. Avant la Seconde Guerre mondiale, la structure dite de La Cagoule l’avait infiltrée au point que Léon Blum, quand il fut président du Conseil en 1936, disait craindre un putsch fasciste, comme en Espagne au même moment. Une partie notable de ses officiers se couchèrent avec délectation devant la racaille nazie. De Gaulle fait exception. Beaucoup de badernes, ainsi, détestaient l’Angleterre et lui préféraient le petit caporal Adolf Hitler.

Après guerre, cette noble institution a mené en notre nom des guerres coloniales atroces, du Vietnam à l’Algérie, en passant par Madagascar en 1947, torture de masse incluse. Elle a donné naissance à un groupe armé fasciste arrivé aux portes du pouvoir – l’OAS, qui tenta d’assassiner De Gaulle -, s’est ensuite rabibochée avec les factieux sur fond de trouille en mai 68, au point d’accorder une amnistie on ne peut plus généreuse à des tueurs. Au début des années 70, elle a traqué les Comités de soldats gauchistes, créés à la suite de la Révolution des oeillets au Portugal, qui lui faisaient tant peur. Elle a coulé, comme on le sait, le Rainbow Warrior de Greenpeace, en 1985, tuant au passage le photographe Fernando Pereira.

Et cela n’est que la pointe émergée d’un iceberg que nous ne verrons pas de sitôt. Quels ont été les liens avec les Américains sur fond de guerre froide ? Quel sort a été fait aux structures secrètes nées autour de l’Otan, quand De Gaulle décida de sortir de cette organisation atlantiste ? La liste est longue. Deux considérations me paraissent essentielles. Un, les militaires ne sont pas la nation. Très majoritairement, ils votent pour la droite ou l’extrême-droite, comme l’attestent de nombreuses études. Deux, aucune autorité politique n’est en mesure de les surveiller. Ils se cooptent, ils se rétrogradent, ils font des risettes au ministre de passage. Ne jamais oublier : un(e) ministre de la Défense n’est rien. Voyez le cas Hervé Morin, éleveur de chevaux, traître à la cause Bayrou, et qui n’avait jamais entendu parler d’armes nucléaires avant que d’être propulsé par Sarkozy 14 rue Saint-Dominique, au siège du ministère.

Et maintenant, l’affaire. Le 6 février dernier, l’agence de presse AFP annonce une nouvelle fracassante : « Le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) le Triomphant a heurté un objet immergé ».  Un porte-parole de la Marine précise qu’il s’agit probablement d’un container perdu en mer, entre deux eaux. Selon lui, un sous-marin nucléaire serait comme aveugle. Rassurant. Le fait est, en tout cas, que Le Triomphant – tu parles d’un nom ! – est bel et bien rentré ce jour-là à sa base de L’Île Longue (Brest), tout amoché à l’avant. Voici le bref communiqué publié à ce moment par notre glorieuse Marine : « Pendant son retour de patrouille, le SNLE Le Triomphant a heurté, en plongée, un objet immergé (probablement un conteneur). Le dôme sonar, situé à l’avant, a été endommagé. Cet incident n’a provoqué aucun blessé dans l’équipage et n’a mis en cause la sécurité nucléaire à aucun moment. La permanence de la mission de dissuasion nucléaire reste assurée. Le sous-marin est rentré par ses propres moyens à L’Ile Longue, escorté, comme il est d’usage dans les phases de départ et de retour, par une frégate ».

Parfait. Nos armes nucléaires stratégiques seraient à la merci d’un container rempli par exemple de jouets en plastique made in China. Parfait. Sauf que le 16 janvier, dix jours plus tard, le quotidien britannique The Sun mange le morceau (ici). Unthinkable ! comme l’annonce le titre. Incroyable ! S’appuyant sur des sources militaires, le quotidien révèle que le 3 ou 4 février, «notre » Triomphant et le HMS Vanguard, sous-marin nucléaire anglais, se sont violemment heurtés alors qu’ils étaient tous deux en plongée dans l’Atlantique.

la Triomphant – hourra pour nos couleurs –  a pu rentrer seul au port, mais le HMS Vanguard a dû été raccompagné par des remorqueurs jusqu’à sa base écossaise de Faslane. Deux joyaux technologiques, dotés des sonars les plus puissants qui se puissent concevoir, ne sont pas parvenus à se voir. Hum. Hum, car n’oublions pas que Le Triomphant transporte 16 missiles pouvant emporter 96 ogives nucléaires. Et le Vanguard un peu moins, mais tout de même.

Avons-nous échappé à une terrible catastrophe écologique ? L’hypothèse n’est pas folle.Les sources anglaises affirment que la pollution par le plutonium des armes aurait pu être massive en cas d’atteinte aux ogives. Les 250 hommes d’équipage – pensons-y – auraient pu périr d’une bien pénible manière et des tapis de bombes nucléaires auraient pu attendre au fond de l’Atlantique que l’océan ne les désagrège et relâche dans les eaux ses innombrables et mortels radionucléides. Je ne suis expert en rien, et ne peux ajouter quoi que ce soit sur l’éventuelle explosion des missiles à la suite de la collision. Les « experts » jurent que c’est impossible. Mais qui sont les experts ? Et qui les paie ?

Revenons-en à notre Marine. Elle est belle, hein ? Il est absolument certain que Le Triomphant a aussitôt su ce qui s’était produit. Mais nos autorités ont donc préféré le mensonge le plus grossier qui fût à leur disposition. C’est instructif. Et c’est loin d’être une première (ici). L’armée fait ce qu’elle veut, quand elle veut, comme elle veut. Et aucun responsable politique ne fait même semblant de s’en inquiéter. Si vous voulez ricaner, allez voir ces deux vidéos où l’on voit Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, en 2007, se gaufrer en beauté sur le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque de la France (ici et ici).

Alors ? Alors pensez avec moi que les militaires utilisent chaque jour des ports habités par des centaines de milliers de personnes pour faire entrer et sortir leurs joujoux nucléaires. Pour ne prendre que le cas de Cherbourg et Toulon, les arsenaux où l’on travaille sur les réacteurs nucléaires sont au cœur  des agglomérations. Quelles sont les conditions de sécurité ? Quels sont les plans d’évacuation – absurdes, par définition, compte-tenu de la proximité entre la ville et l’atome – des populations civiles ? Vous compléterez les questions tout à loisir.

Je pense que nous tomberons d’accord sur un point. Quelle plaisante démocratie que la nôtre !

Coup de gueule sur la crise climatique (contre tous ses négateurs)

Tout ce que je vais écrire là est amical, soyez-en sûrs. J’ai eu des échanges privés avec Hacène – lecteur régulier – sur le sujet du climat, qui m’opposent frontalement à lui, et je ne le considère pourtant pas comme un homme infréquentable. J’en serais resté là sans certains commentaires de mon dernier papier sur Allègre, qui m’ont conduit à réagir. J’espère ne vexer personne, mais dans le cas contraire, je crains de n’y rien pouvoir.

Je dois ajouter que ce rendez-vous ne deviendra pas un club de discussion sur la crise climatique. Libre à chacun de penser ce qu’il veut, de douter, de faire les pieds au mur. Mais ce blog est celui de la crise écologique, et je refuserai obstinément que s’y insinuent des mises en question du vaste dérèglement en cours. Il est bien d’autres lieux pour cela. Croyance ? s’interroge un commentaire à propos du climat. Il existe aujourd’hui en France des scientifiques qui n’ont pas digéré Darwin et demeurent lamarckiens. Il existe hélas des flopées de vrais croyants qui pensent que le monde a 6 000 ans au plus. Sur cette terre, on trouve tout ce qu’on veut, même ce qu’on ne veut pas.

Je ne suis pas scientifique, mais je regarde cette question du climat depuis près de 20 ans, avec sérieux. 20 ans, je le confirme. Et j’ai tout de même eu le temps de lire quantité de choses sur le sujet. Bien sûr, cela ne prouve strictement rien. Mais que l’on me fasse au moins le crédit que je n’écris pas n’importe quoi. Ce qui me frappe le plus, dans cette affaire, c’est la rapidité avec laquelle un consensus mondial s’est formé. À ma connaissance, c’est une première. Des milliers de scientifiques de presque tous les pays du monde sont tombés d’accord pour estimer qu’on assistait à un réchauffement planétaire du climat, qui prend souvent la forme d’un grand désordre, et que les activités industrielles de l’homme en étaient (presque) certainement responsables.

À côté de cela, une poignée – à l’échelle concernée – d’autres scientifiques se montrent sceptiques sur tel ou tel point. Peut-être ont-ils raison ici ou là. Le dérèglement n’est pas une vérité révélée, mais un événement jamais encore observé par les hommes au long de leur histoire. Il va de soi qu’au cours des vingt années passées, d’innombrables sottises ont pu être proférées et même écrites par des sommités. Et ce n’est pas fini !

La recherche, sur un sujet aussi extraordinaire que complexe, mène fatalement à des approximations, des erreurs, des impasses. Et alors ? Toute l’histoire des sciences est faite de ces sinuosités. Faut-il la jeter aux chiens ? En face de ces innombrables recherches, personne, je dis bien personne n’a été capable d’expliquer la détérioration stupéfiante du climat mondial. Oui, la banquise arctique fond de manière accélérée. Oui, des lacs de plusieurs kilomètres de long se forment au-dessus des glaciers du Groenland. Oui, le permafrost commence, dans certaines zones, à relâcher des gaz à effet de serre qu’il contient par milliards de tonnes. Oui, les océans peinent à jouer correctement leur rôle habituel de « puits de carbone », etc. J’écris etc, car je suis fatigué, figurez-vous. Le fait est que le cycle du carbone est bouleversé. Et comme il s’agit d’un composant de base de la vie, nul doute que les conséquences seront aux dimensions.

Quelles conséquences ? Mais nul ne le sait, pour sûr ! Il y a en effet tant d’incertitudes que la palette des opinions – des opinions – sur l’avenir de l’humanité est très largement ouverte. Et c’est ce moment dramatique de notre histoire commune que choisissent certains pour contester notamment les travaux du Giec, seul instrument à notre disposition dans le temps qui sera utile. Le Giec, je le rappelle, est le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat, mis en place en 1988. Je laisse de côté les négateurs purs et simples, dont j’ai dit tout le bien – voyez le cas Allègre – que j’en pensais ici. Mais bien d’autres, comme Hacène, perdent – à mes yeux en tout cas – un temps furieux sans avancer d’un millimètre.

Pour cause ! Il leur faudrait expliquer ce qui a fondé le consensus du Giec. Or, sauf à imaginer un délire conspirationniste, ces femmes et ces hommes qui travaillent pour nous n’ont pas signé un pacte avec le diable. Ils appartiennent à des centaines de labos différents, ne sont pas payés par les mêmes sources, souvent ne se connaissent même pas. Alors quoi ? Un complot ? De qui, pourquoi, comment ? Donnez au moins une réponse satisfaisante, nom de Dieu !

Tous ces scientifiques n’ont pas le cul vissé sur leurs chaises, à faire tourner des modèles mathématiques. Beaucoup sont sur le terrain, au plus près des phénomènes. J’ai signalé il y a des mois un livre que (presque) personne n’a lu. Le livre d’un grand journaliste scientifique, Fred Pearce (Points de rupture, Calmann-Lévy). Pearce n’est pas dans mon genre. Il ne s’enflamme pas. Et, sur le climat, il a longtemps été sceptique, contrairement à moi. Mais son livre est tout simplement remarquable. Je paie pour de vrai une bouteille de champagne à qui en fera une critique argumentée, d’un point de vue sceptique. Parce que, merde, il ne faut pas pousser.

L’un des personnages les plus souvent mis en avant par les négateurs du climat s’appelle Marcel Leroux, un climatologue français mort en 2008. Requiescat in pace. Certes. Mais enfin, lisons ensemble les inepties, dignes d’Allègre – les deux hommes s’appréciaient – que Leroux a déclarées en 2002 (ici) à un journal de la région lyonnaise. Lisons, s’il vous plaît (ici) :

Entreprises Rhône-Alpes : Le monde scientifique semble unanime sur le fait que la planète se réchauffe et sur les conséquences à venir : fonte des pôles, montée du niveau des océans…

Marcel Leroux : C’est un mensonge, un psittacisme (répétition mécanique de phrases entendues, sans que le sujet les comprenne), du “climatiquement correct”. Et même s’il arrivait, ce réchauffement serait plutôt un bienfait : il s’accompagnerait d’un plus grand confort de vie dans les régions froides, d’une diminution des budgets de chauffage, d’une plus grande clémence du temps et d’une extension des terres cultivables. Ainsi, dans les années 1930 à 1960, une élévation régionale de la température a permis aux forêts canadiennes et scandinaves de s’étendre vers le nord. Et au Sahel d’accroître la pluviométrie, permettant aux populations d’empiéter sur un Sahara devenu plus fertile (…) L’idée du réchauffement de la planète, elle, a été relancée après la grande sécheresse de 1988 aux Etats-Unis. Des lobbies (écologistes en particulier) en ont profité pour nous replonger dans la psychose climatique. De même, plus personne ne parle du trou dans l’ozone : on sait que c’était un mensonge. L’affaire avait été montée par DuPont de Nemours qui avait besoin d’accuser les CFC pour mieux vendre ses substituts. Tout cela me fait penser aux prédicateurs américains qui rendent l’Homme responsable de tous les maux de la Terre. Il y a dans ce mouvement une vraie dimension psychologique et sociologique. Mais aucune réalité scientifique.

Je ne commente pas. Je ne veux pas insulter des morts. Tel était Leroux. Des lobbies auraient relancé une psychose. Rien ne serait vrai dans cette crise. Pas même le trou dans la couche d’ozone, qui a pourtant doublé le nombre de cancers de la peau au Chili en dix ans (ici). Non, je me dois d’être honnête avec vous. Je considère la bagarre contre le dérèglement climatique comme l’engagement premier, essentiel, des écologistes. Et je ne suis pas là pour convaincre ou défaire les sceptiques. Il existe bien d’autres journaux, bien d’autres sites sur le Net, bien d’autres blogs aussi pour jouer le jeu de l’irresponsabilité. Ne comptez pas sur moi.

Considérations sur l’imbécillité (en Espagne et ailleurs), bis repetita

 Préambule qui n’a rien à voir ou presque : Henri Pézerat, mort le 16 février 2009, a été enterré hier par ses amis. À l’heure qu’il est – cela peut changer, je l’espère en tout cas -, aucun article de presse n’a rappelé son rôle proprement historique dans la bataille contre l’amiante. Nous verrons, mais j’y reviendrai. Et maintenant, sans transition, la suite.

Le texte qui suit n’est pas neuf, car il a été publié la première fois ici le 28 janvier 2008, il y a plus d’un an. Le relisant à la suite d’une recherche sur un autre sujet, je me suis dit qu’il méritait bien d’être remis en ligne ( un autre, complémentaire, ici). Souvenez-vous comme l’Espagne inspirait nos politiques de gauche, Ségolène Royal en tête, quand son économie de pacotille brillait encore de tous ses feux toxiques. Ou de droite, quand Aznar entendait détruire le fleuve qui a donné son nom à la péninsule ibérique – l’Ébre – et détourner ses eaux jusqu’aux plantations chimiques de tomates, loin au sud. Tout n’était donc que faux, tout n’était que carton-pâte. Mais il faudrait pourtant faire confiance à ceux qui prétendaient exactement l’inverse. Eh bien, si cela vous dit d’y croire encore, ne vous retournez pas pour voir si je suis là. Car j’ai déjà disparu.

Le 28 janvier 2008. Avouons que ce papier s’adresse d’abord à ceux qui croient encore dans la politique. Je veux dire la politique ancienne, celle qui émet les signaux que nous connaissons tous, celle de madame Royal, de monsieur Sarkozy. Celle venue en droite ligne de 200 ans d’histoire tourmentée.

On le sait, ou l’on finira par le savoir, je ne porte plus guère attention aux acteurs de ce jeu de rôles, mais je ne cherche pas à convaincre. Je ne fais qu’exprimer un point de vue. Et voici pour ce jour : j’aimerais vous parler d’Andrés Martínez de Azagra Paredes. Un Espagnol. Cet ingénieur, également professeur d’hydraulique, propose un néologisme : oasificación. Pour nous, Français, ce n’est pas très difficile à comprendre : il s’agit de créer des oasis. Martínez est un homme très inquiet de l’avenir de son pays, menacé par des phénomènes de désertification dont nous n’avons pas idée. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, comme aurait dit Montaigne. Mais nous avons grand tort, en l’occurrence, de ne pas tendre l’oreille.

Martínez, en tout cas, a des solutions ( attention, en espagnol : ici). Cela consiste, sommairement résumé, à récupérer l’eau, de pluie surtout, et à restaurer un couvert végétal là où il a disparu. En mêlant savoirs ancestraux et technologies nouvelles. J’avoue ne pas en savoir bien plus. Est-ce efficace ? Peut-être.

Mais la vraie question est autre : l’Espagne devient un désert. Bien entendu, il est plus que probable que nous ne serons plus là pour admirer le résultat final. Le processus est pourtant en route (ici) : le tiers du pays est atteint par des formes sévères de désertification, et le climat comme la flore et la faune seront bientôt – à la noble échelle du temps écologique – africains. J’ai eu le bonheur, il n’y a guère, de me balader sur les flancs de la Sierra Nevada, cette montagne andalouse au-dessus de la mer. Je me dois de rappeler que nevada veut dire enneigée. De la neige, en ce mois de novembre 2005, il n’y en avait plus.

Pourquoi cette avancée spectaculaire du désert en Europe continentale ? Je ne me hasarderai pas dans les détails, mais de nombreux spécialistes pensent que le dérèglement climatique en cours frappe davantage l’Espagne que ses voisins. Et comme le climat se dégrade aussi en Afrique, notamment du nord, il va de soi que les humains qui ont tant de mal à survivre là-bas ont tendance à se déplacer plus au nord, au risque de leur vie quand ils tentent la traversée vers les Canaries ou le continent.

Et que fait le gouvernement socialiste en place ? Eh bien, avec un courage qui frise la témérité, il vient de décider la création d’un Plan national contre la désertification. Tremblez, agents de la dégradation écologique ! Je ne vous surprendrai pas en écrivant que les choix faits depuis 50 ans n’ont jamais qu’aggravé les choses. La surexploitation des ressources en eau, la déforestation, l’agriculture intensive et l’urbanisation sont les points les plus saillants d’une politique d’autant plus efficace qu’elle est évidente, et rassemble tous les courants qui se sont succédé au pouvoir.

Du temps de Franco, vieille et sinistre baderne aux ordres du pire, le choix majeur a été de vendre le pays au tourisme de masse. Une aubaine pour les vacanciers français découvrant, dans les années 60, la défunte Costa Brava, puis le reste. Les héritiers du Caudillo, de droite d’abord, puis de gauche, ont poursuivi dans la même direction, toujours plus vite, toujours plus loin. Le Premier ministre en place, José Luis Rodríguez Zapatero, ne cesse de vanter l’état de l’économie espagnole, qui lui devrait tant. Par parenthèses, faut-il rappeler l’enthousiasme de madame Royal chaque fois que quelqu’un l’appelle la Zapatera ?

Donc, Zapatero. Il me fait penser à DSK. Ou à Moscovici. Ou à Delanoé. Ou à tout autre, cela n’a pas la moindre importance. Il se vante donc de l’état de l’économie sous son règne, espérant bien remporter les élections générales du 9 mars prochain. Comme je m’en moque bien ! Car il y a tout de même un peu plus important. Certes, le socialistes locaux ont stoppé – pour combien de temps ? – le démentiel Plan hydrologique national de la droite, qui entendait détourner une partie des eaux de l’Èbre – fleuve du Nord qui a donné son nom à la péninsule – jusque vers l’extrême sud et les côtes touristiques.

Certes. Mais la soi-disant bonne santé du pays repose, pour l’essentiel, sur la construction. Qui n’est bien entendu que destruction. Jusqu’à la crise des subprimes, ces damnés crédits immobiliers américains, l’Espagne était considérée comme un modèle (ici) à suivre partout en Europe. Écoutez donc cette nouvelle chanson, dans la bouche de Patrick Artus, gourou financier bien connu : « La crise récente risque de montrer qu’il s’agissait de “faux modèles” à ne pas suivre. Que reste-t-il du dynamisme de ces pays, une fois enlevés l’expansion des services financiers et de la construction, qui y représentaient 50 % à 80 % des créations d’emplois ? ».

Zapatero est un grossier imbécile. Je vous le dis, vous pouvez le répéter. Imbécile, je pense que cela va de soi. Grossier, car dans le même temps que sa ministre de l’Environnement faisait semblant d’agir contre l’avancée du désert, on apprenait la teneur de quelques chiffres officiels. L’an passé – de juin 2006 à juin 2007 -, les mairies du littoral espagnol reconnaissaient l’existence de projets immobiliers plus nombreux que jamais. Soit 2 999 743 nouveaux logements, 202 250 lits dans l’hôtellerie, 316 terrains de golf et 112 installations portuaires avec 38 389 places neuves pour les jolis bateaux. Sans compter 90 cas de corruption établis, impliquant 350 responsables publics.

Tout est malheureusement connu, et le Parlement européen lui-même a condamné sans appel des « projets d’urbanisation massive (…) sans rapport avec les véritables besoins des villes et villages concernés », contraires « à la durabilité environnementale » et qui ont des effets « désastreux sur l’identité historique et culturelle » des lieux (ici). Voilà pourquoi, bien qu’aimant l’Espagne et sa langue, je mets rigoureusement dans le même sac le PSOE – parti socialiste au pouvoir – et le PP, ou Parti populaire, de droite. Plutôt, parce que j’aime profondément l’Espagne. Mais vous aurez rectifié de vous-même.