S’il va à Rio (le cas Schmidheiny) PREMIÈRE PARTIE

Insupportable est un bien faible mot. Stephan Schmidheiny est l’héritier d’une famille suisse, parmi les plus riches. La transnationale Eternit était dans les souliers du Père Noël. Née en 1901, cette dernière fera fortune, immense fortune grâce à l’amiante (ici). 1901, c’est très proche de 1906, date à laquelle l’inspecteur du travail Denis Auribault écrit une note admirable (ici) sur la dangerosité de l’amiante. À Condé-sur-Noireau (Calvados), dans ce qui deviendrait bien plus tard, et pour cause, la Vallée de la mort, il a constaté une véritable décimation chez les travailleurs d’une usine de tissage de l’amiante. Seul, en notant, en comparant, en examinant, il a tout compris.

Eternit a compris autre chose. Le « magic mineral », comme on nommera longtemps le poison, est idéal pour le profit. L’entreprise prospère, les années puis les décennies passent. Stephan, né en 1947, finit par prendre les rênes. Et l’argent continue de remplir les caisses de la dynastie. Je passe, car je pourrais continuer ainsi encore des pages et des pages. En Italie, grâce à l’existence d’un procureur d’exception, Raffaele Guariniello, la justice a attrapé au colback les dirigeants d’Eternit-Italie. Deux, en fait, dont Stephan Schmidheiny. La bagatelle de 3 000 prolos italiens – la liste ne sera jamais complète – sont assurément morts d’avoir respiré l’amiante des Schmidheiny. Le procès de Turin, commencé en 2009, s’est achevé le 13 février 2012. Et Stephan a pris seize années de prison, comme un simple criminel. Comme le pur et simple criminel qu’il est.

Vous pensez bien qu’il n’est pas venu recevoir son prix. En près de trois ans de procès, il n’a jamais pointé le nez en Italie, à fortiori à Turin. Il faut dire que Schmidheiny a refait sa vie d’une admirable façon, loin des yeux, loin des morts, en Amérique latine. Depuis une vingtaine d’années, l’homme a décidé d’être une sorte de philanthrope écolo, créant fondations et pseudo ONG, sans jamais oublier, car on ne se refait pas, le business. J’ai beaucoup écrit sur le sujet, et mon ami Patrick Herman a consacré un portrait au monsieur dans la revue XXI. Mais je dois constater que nos efforts n’ont jamais convaincu le moindre journal important de s’intéresser à cette vaste opération de chirurgie esthétique (lire notamment ici).

La chose paraîtra incroyable aux Bisounours de l’écologie officielle, mais Schmidheiny a été le bras droit de Maurice Strong dans l’organisation du premier Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Sous l’auguste couvert des Nations unies, deux hommes de l’industrie transnationale – Strong a passé la moitié de sa vie au service des industries pétrolière et nucléaire – ont préparé ce funeste Sommet où tout le monde s’est embrassé à la manière de Folleville, dans le vaudeville de Labiche. Les ONG, abruties par le spectacle de leur propre image, ont bradé tout esprit de résistance à la destruction, tandis que les ennemis de la Terre triomphaient. Au fait, puisqu’il y a des Amis de la Terre, pourquoi ne désignerait-on pas ses Ennemis ?

Bref. Une pantomime. Et un pandémonium. Schmidheiny ne s’est pas arrêté là, ce qui aurait été dommage. Constatant que tout est possible – et comment lui donner tort ? -, il crée dans la foulée de Rio-92 le fantastique Conseil mondial des affaires pour le développement durable. En anglais, seule langue dans laquelle il est connu, le World Business Council for Sustainable Development, ou WBCSD. Ce WBCSD (ici) est une entreprise planétaire de désinformation, de storytelling (ici), et compte parmi ses membres le pire de l’industrie. L’agrobusiness – Syngenta, Bayer, BASF -, le nucléaire – Areva -, le pétrole – Shell -, le militaire – Dassault systèmes -, l’agroalimentaire, Coca-Cola soi-même. La liste complète compte 190 entreprises.

Schmidheiny, le criminel de Turin, s’est depuis placé dans l’ombre. On le comprend, il n’est plus présentable. Créateur je l’ai dit du machin, il n’en est plus que président honoraire. Mais la manœuvre continue de plus belle. En juin prochain aura lieu à Rio un nouveau Sommet de la Terre, 20 ans après le premier. Les Nations unies ont été contraintes, les pauvrettes, de renoncer cette fois à Maurice Strong, car il commence – il est né en 1929 – à se faire vieux. L’organisateur officiel, comme j’ai eu le loisir de le dénoncer dans un silence assourdissant, n’est autre que Brice Lalonde. Cet ancien écologiste de salon après 1968, ci-devant membre du PSU, est désormais un ultralibéral ami de l’ancien ministre Alain Madelin.

Comme cela tombe bien ! Si vous avez l’occasion d’aller sur le site officiel de Rio 2012 (ici), vous ne manquerez pas de tomber sur un « coordinateur officiel » du Sommet, appelé Business Action for Sustainable Development (BASD). Le suspense est-il soutenable, lui aussi ? Allez, inutile de le faire durer. Derrière ce BASD se cache bel et bien le WBCSD. Donc Schmidheiny. Les Nations unies et Brice Lalonde font affaire avec un homme condamné à seize années de prison pour la mort de 3 000 ouvriers italiens.

Il y a une suite, sous la forme d’un Appel à l’action, qui apparaîtra sous peu, chers amis lecteurs, sur Planète sans visa. Réservez vos places !

PS auquel je ne résiste pas : pourquoi diable les écologistes officiels, dont Europe-Écologie-Les Verts, ne s’emparent-ils pas de cette stupéfiante affaire ? Elle est connue, essentiellement par moi il est vrai. J’ai écrit et alerté différentes personnes, dont je ne cite pas le nom, de peur de les gêner dans d’éventuels efforts auxquels je ne crois plus guère. Qu’attentent Qu’attendent [Merci à Marc] donc les Verts ? Et Greenpeace ? Et Hulot ? Et les autres ? Quant au Parti de Gauche de mes chers amis mélenchonistes, tiens, ils ne foutent rien non plus.

8 réflexions au sujet de « S’il va à Rio (le cas Schmidheiny) PREMIÈRE PARTIE »

  1. Cette histoire a comme un goût de « déjà-vu »… Tiens tiens, ce « Môssieur » serait-il semblable à ces criminels de guerre nazis qui étaient, avec la bénédiction de la CIA, partis se mettre au vert (fort justement ^^) en Amérique Latine ? Décidément, l’histoire se répète beaucoup trop souvent…
    Je ne peux que rêver d’émules qui réitéreront une « opération Attila », comme celle qui avait permis de capturer et de traduire en justice des criminels nazis en fuite.

  2. Bonjour et merci,

    J’allais le dire … 😉

    L’Amérique Latine à la cote! Havre de paix pour ex assassins.

    Quant aux autres, ceux qui savent, ont été alertés, qui ne pipe mot ou ne font rien, ce sont des … mettez y le mot de votre choix!

    En plus ils vivent très vieux. ???

    Bien a vous,

  3. Fabrice!

    « Qu’attentent donc les Verts »

    Voilà que resurgit, et l’inconscient, et le Nagant!

    En ces temps où sévit la police de la pensée, prends garde à toi.

    Et cordial abrazo…

  4. Bonjour,

    Et, est-il besoin de le signaler, le terme en revient à Armand Farrachi qui a, en 1999, je crois, écrit un livre intitulé « Les ennemis de la Terre ».

    Cordialement, M.B.

  5. Comment pouvez-vous garder encore de l’optimisme quand vous voyez ce qu’ils – Lalonde, Maurice Strong, Cohn-Bendit, les princes Bernhart et Philipp, Gore, King et Schneider, Hulot, YAB… – ont fait de l’écologie ? Continuez !

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