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Ce monolithe du mensonge qui se fissure

Bien entendu, tout explose. Je ne vous ferai pas l’injure de penser que vous l’ignorez. Tout, c’est-à-dire tout. L’Amérique de Trump. L’Angleterre du Brexit. La Pologne et la Hongrie du nationalisme fou. La Turquie des coups les plus fourrés. La France des attentats à répétition et de cette glissade éperdue vers les aventures promises par une droite revancharde. Plus rien ne tient debout, et c’est bien normal,  car nous sommes à l’heure des grandes destructions, des vraies régressions, et de la décomposition. Je précise à toutes fins utiles que je ne désespère pourtant pas. Nous avons, aussi faibles que nous paraissions, quelques cartes en mains. N’oublions jamais, je vous en conjure, que nous incarnons l’avenir du monde. Le seul avenir possible, faute de quoi ce sera la guerre de tous contre tous.

Bon, venons-en à mon papier du jour. Les grandes structures étatiques que l’on croyait définitives craquent, et c’est tant mieux. Mon premier exemple concerne le nucléaire, cette incroyable puissance, à moitié occulte, cachée dans le moindre repli de notre bannière nationale. Ce n’est pas la fin, mais très clairement la fin du début. Areva évite (peut-être) la faillite grâce à une augmentation de capital public – notre argent – qui risque d’être retoquée par l’Europe. EDF est à ce point surendettée que certains des plus fervents commencent à se demander si l’entreprise demeure viable. Tout concourt au désastre : les investissements honteux de madame Lauvergeon dans des mines d’uranium en carton-pâte; le fiasco retentissant des réacteurs EPR de Finlande et de Normandie, avant qu’on parle sérieusement de ceux en construction en Chine; le report ad æternam du démantèlement des vieilles centrales françaises; l’imbroglio franco-anglais autour du projet d’Hinkley Point; l’interminable feuilleton de l’enfouissement des déchets à Bure (Meuse). Etc. Et je tiens à cet et cætera.

Bure, justement. Quand le nucléaire régnait en maître absolu – hier encore -, nulle faction, nulle fraction de l’appareil d’État n’aurait osé la moindre critique publique. C’était un système parfait, que le monde entier nous enviait. Maintenant, c’est presque chaque jour qu’un avis de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ou même de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) vient nous alerter sur tel ou tel dossier brutalement devenu inquiétant. Le dernier en date est signé par l’Autorité environnementale (ici), énième machin créé par le ministère de l’Environnement, et qui abrite quantité d’ingénieurs du défunt corps des Ponts et Chaussées. Or ces derniers sont dans une opposition historique au corps des Ingénieurs des mines. Or ce dernier est largement à l’origine du programme massif de constructions de centrales nucléaires chez nous après 1974.

Voici le contexte de l’avis de l’Autorité environnementale, qui porte sur la gestion des déchets nucléaires. On en parle ces temps-ci, car des vaillants tentent de retarder – empêcher ? – l’enfouissement sous 500 mètres de nos déchets les plus dangereux, toxiques pour des milliers, parfois des millions d’années, éventuellement davantage. Or que lit-on dans ce texte dont je m’empresse de dire qu’il est aussi officiel que tant d’autres, comme ceux qui justifient par exemple Notre-Dame-des-Landes ? Ceci, qui n’est qu’un court exemple tiré du tout début : l’Autorité « s’interroge sur la capacité réelle des opérateurs à mettre en œuvre concrètement des mesures sur une durée qui dépasse largement la durée de toutes les civilisations dans l’histoire ». On peut aussi appeler cela le coup de pied de l’âne. Traduit de la langue bureaucratique, cela signifie que les gens de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) sont des branlotins. Ce n’est rien, rien d’autre qu’une rupture historique.

L’autre exemple qui me vient en tête, c’est le rapport (ici) de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)  sur les pesticides. Il y a sept tomes à lire, et je vous mentirais en prétendant que j’en suis venu à bout. Mais je peux déjà faire un commentaire. Car on y lit des phrase qui eussent été impossibles il y a cinq ans. Ou il y a dix, quand je publiais avec mon ami François Veillerette Pesticides, révélations sur un scandale français (Fayard). Parmi elles, celle-ci : « Il est plausible que les informations colligées dans le texte permettent à des victimes d’attaquer l’Etat pour carence ». Ou celle-là : les recherches « témoignent unanimement du déficit de données sur les expositions aux pesticides des personnes travaillant dans l’agriculture en France ». Pratique, n’est-ce pas ? Quand on ne veut pas savoir si on a de la fièvre, il peut être utile de casser le thermomètre. Pas vu pas pris. Le crime parfait.

C’est tout pour aujourd’hui. Mais retenez : les vieilles coutures craquent. Hélas celles de la démocratie. Mais aussi, au passage, celles d’un vieux monde condamné.

PS : Pour une raison que j’ignore, il vous sera peut-être difficile d’ouvrir l’avis de l’Autorité environnementale cité plus haut. À toutes fins utiles, l’adresse complète : http://www.cgedd.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/160720_-_PNGMDR_2016-2018_-_delibere_cle1a57c4.pdf 

Il nous faudrait une bonne guerre

Publié par Charlie-Hebdo je ne sais plus quand, mais il n’y a guère.

Les ancêtres Robert Schuman et Jean Monnet ont construit l’Europe pour en chasser la guerre. Mais ils ont oublié en route les peuples. Faute de mieux, des petites crevures nationalistes ne rêvent que de s’en prendre aux migrants. Avant d’éventrer le voisin de palier.

On hésite entre naphtaline, rogaton ou préhistoire. Les images dudit père de l’Europe Robert Schuman, le 9 mai 1950 (www.ina.fr/notice/voir/VDD09016192), font penser aux Actualités de la guerre sur le front russe. On croirait Pétain faisant « don de [sa] personne à la France ». Qu’annonce le vieux tromblon de sa voix chevrotante ? Que faute d’avoir construit l’Europe, nous avons eu la guerre. Mais que cela va changer grâce au splendide projet de Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), qui verra le jour en juillet 1952.

Le mal est là, qui n’en partira plus : l’Europe, c’est l’économie, le flouze, les subventions et les budgets, les comptes d’apothicaire. On va pas être plus salauds que cela pour les fondateurs : ils croyaient sûrement éviter le retour des grands massacres. De ce point de vue, et quoi qu’on pense de ces deux vieux renards, la « réconciliation » entre l’Allemagne et la France, via de Gaulle et Adenauer, est un sommet.

Pour le reste, la chienlit organisée. On crée en 1957 la Communauté économique européenne (CEE) – six membres -, puis dans la foulée la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA). Suivent la suppression des droits de douane – 1968 -, l’adhésion des Britiches, du Danemark et de l’Irlande – 1973 – l’entrée de la Grèce – 1981 -, l’arrivée de l’Espagne et du Portugal -1986 -, le fameux traité de Maastricht, en 1992. On se souvient que ce dernier a bien failli être refusé en France, mais par la grâce de Mitterrand et de ses sbires, a finalement été accepté. On pouvait donc continuer cette apothéose bureaucratique, avec ses fonctionnaires surpayés et sa novlangue de derrière les fagots.

Les grandes dates s’enchaînent, comme les traités, comme les adhésions : on en était à 12, on se retrouve à 15, à 25, puis 27 et 28. Dans cette soi-disant Union européenne (UE), dans cet authentique bobinard, plus rien n’est contrôlable, plus rien n’est réformable. L’Albanie, la Serbie, la Turquie, la Macédoine, le Monténégro grelottent et s’usent les pognes à cogner à la porte. Mais Bruxelles n’a plus un rond.

Plus un rond ? La crise de 2008 a révélé l’extrême fragilité de la Grèce, et de l’Espagne, et de l’Italie. Il a fallu en catastrophe lancer un Mécanisme européen de stabilité (MES), capable de mobiliser au total l’extraordinaire montant de 750 milliards d’euros. Mais le spectre d’une explosion financière générale, revenu à grande allure depuis la fin de l’année 2015, fait d’autant plus flipper les petits gars de l’Union que tout est train de se barrer en morceaux. Pardon, en couilles.

On commence par le Royaume-Uni ? Toujours le cul entre le continent et les Amériques, Londres voudrait bien le beurre et l’argent du beurre. Le Premier ministre Cameron s’est engagé à organiser un référendum – au plus tard en 2017 – sur le maintien du pays dans l’Union. Un éventuel départ signifierait a British exit. Un Brexit. Une fin certaine du projet de 1957.

Plus haut, l’Écosse prépare un autre référendum, prévu en septembre, qui décidera de son éventuelle indépendance, accompagnée d’une possible adhésion à l’Europe. Mais les pontes autodésignés de l’UE ne veulent pas en entendre parler, de même qu’ils refuseraient, du moins pour l’instant, une Catalogne indépendante de l’Espagne, en projet. Ne surtout pas croire que ces poussées nationales et nationalistes seraient isolées. Sur le mode répugnant du populisme d’extrême-droite, une vingtaine de partis s’emploient chaque jour à disloquer la construction européenne rêvée par Monnet, De Gasperi, Spaak, Adenauer et Schuman. Qu’ils s’appellent Parti national slovaque, Ligue du Nord, Front national, Aube dorée, UKIP, FPÖ, les Vrais Finlandais, Jobbik ou encore Parti de la grande Roumanie, ils veulent tous retrouver les bonnes vieilles frontières d’antan. Et les guerres qui allaient si bien avec. Ce que veulent au fond ces joyeux lurons, c’est le champ de bataille, et l’étripage du voisin. On s’en rapproche.

Et d’autant que revoilà les Sarrazins, aubaine pour tous nos amis fascistes et apprentis. La déstabilisation en chaîne du Maghreb et du Machrek provoque des migrations si massives que la gentille Europe commence à fourbir ses fusils d’assaut. Au passage, un merci éternel à George W.Bush et Nicolas Sarkozy pour leur rôle si précieux de guest stars en Irak et en Lybie.

Que faire des réfugiés ? Faisons le compte. Après avoir ouvert son portail, l’Allemagne de Merkel le referme à la gueule des Syriens, et envisage de foutre en l’air Schengen, ce réseau européen qui veille aux frontières. L’Autriche, patrie d’un homme politique mort en 1945, termine une barrière métallique à la frontière slovène. Ce que voyant, la Slovénie dresse à son tour des barbelés à la frontière croate. Ce que voyant, la Croatie envisage de faire de même à la frontière serbe. Ce que voyant, la Macédoine clôture sa frontière avec la Grèce avec du fil de fer crochu, etc.

Est-ce bien tout ? Que non. La Hongrie de Viktor Orbán a terminé à l’automne sa barrière de 175 km à ses frontières sud – Serbie et Croatie – juste après avoir adressé un long questionnaire imprimé à 8 millions d’exemplaires envoyés dans chaque foyer. Parmi les douze questions, celle-ci : « Etes-vous d’accord avec le fait que les migrants menacent l’existence et l’emploi des Hongrois ? ». L’ombre des Croix Fléchées, parti hongrois nazi fondé en 1939, s’étend de jour en jour. Et de même à Varsovie, où le pouvoir ultracatho de Jaroslaw Kaczynski vient de réussir un putsch à froid sur les médias et le tribunal constitutionnel, annonçant d’autres mesures. Va-t-on vers le retour des octrois et des douanes sur chaque pont et à chaque croisement ?

L’Europe dérisoire de Juncker, perdue dans ses infinies contradictions, a décidé pour le moment de regarder dans l’autre direction. Que pourrait-elle faire, cette petite chérie ? Un excellent sous-fifre dont on ignore le nom vient quand même de souffler une idée à Merkel : appeler l’Otan à l’aide pour mieux empêcher les migrants de passer. Hollande, qui s’apprête en catimini à réintégrer l’Otan, applaudit sûrement. Rappelons que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord est une vaste coalition militaire destinée à mener la guerre. L’Europe de papa Schuman est morte. Vive l’Europe des barbelés, vive la guerre qui vient !

Stéphane Le Foll et l’éternelle vérole des pesticides

Il y a neuf ans ces jours-ci, j’ai publié un livre avec mon ami François Veillerette (Pesticides, révélations sur un scandale français, chez Fayard). Il s’est étonnamment bien vendu, bien que je ne dispose d’aucun chiffre précis, arrêté. Entre 30 000 et 40 000 exemplaires, je crois. François comme moi sommes fiers de ce livre, qui nous a coûté pas mal de sueur. Je me souviens fort bien de notre rencontre avec celui qui allait devenir notre éditeur, Henri Trubert. Nous étions réunis un soir – d’hiver, me semble-t-il – dans son bureau : François bien sûr, Henri bien sûr, moi bien sûr, et Thierry Jaccaud, le rédacteur-en-chef de L’Écologiste, qui nous introduisait chez Fayard.

Je ne connaissais pas Henri, mais je lui ai parlé franchement. Faire un livre sur les pesticides ne nous convenait pas. Nous voulions le clash, l’accusation flamberge au vent, et même courir le risque d’un ou plusieurs procès. S’il ne sentait pas le projet – et ses risques -, eh bien, il n’avait qu’à le dire à ce stade, car notre détermination était totale. Il s’agissait pour nous de décrire un système en partie criminel. Nous citerions des noms, nous ne nous jouerions pas les gens bien élevés, car bien élevé, je ne l’étais pas. Je dis je, car je ne peux parler ici que de moi. Je ne suis réellement pas bien élevé.

En mars 2007, donc, le livre est sorti et il a fait du bruit et il a fait du bien. Encore aujourd’hui, je pense qu’il a marqué un territoire. Je doute qu’on puisse redescendre en-dessous et oublier, fût-ce une seconde, que les pesticides sont d’incroyables poisons chimiques de synthèse, imposés par des pouvoirs politiques aux ordres, faibles et stupides, inconscients. Et achetés ? Dans certains cas, j’en suis convaincu, bien que ne disposant pas des preuves qui valent devant un tribunal.

Six mois après la parution, le granguignolesque Grenelle de l’Environnement, décrété par un Sarkozy aussi manipulateur et limité qu’il a toujours été. J’ai fait la critique radicale de ce vilain show ici même, en temps réel – ce que je préfère, et de loin – et notamment parce qu’il a été le théâtre d’une farce atroce (ici). Les ONG présentes dans une commission s’étaient hâtées de triompher, car Borloo  venait d’annoncer la diminution de l’usage des pesticides de 50 % en dix ans. Avant que Sarkozy, dûment rappelé à l’ordre par la FNSEA, ne donne la bonne version de l’annonce : on diminuerait la consommation des pesticides de 50 % en dix ans, oui. Mais à la condition que cela soit possible. Et, ainsi qu’on a vu, cela n’a pas été possible.

J’ai critiqué à l’époque François Veillerette et son Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), devenu Générations Futures. Je précise qu’il reste un ami cher, ainsi que Nadine Lauverjat, qui le seconde, et que j’embrasse au passage. Seulement, quelque chose ne tourne pas rond. La bagarre contre les pesticides, en France, passe par Générations Futures (ici), et elle est sur le point de devenir ridicule. Pourquoi ? Mais parce que la France s’est dotée en 2009 d’un plan Écophyto1, armé d’un budget de 40 millions d’euros par an. Il s’agissait comme à vu, à la suite du Grenelle, de diminuer de 50 % l’usage des pesticides d’ici 2018. Sans préciser d’ailleurs, preuve de la malhonnêteté intrinsèque du projet, s’il s’agissait d’un tonnage général, du poids de matière active, des pesticides jugés les plus inquiétants, etc.

Or donc, un flou dissimulant une embrouille. Les pesticides ne se sont jamais aussi bien portés chez nous. En 2013, augmentation de 9,2%. En 2014, de 9,4%. En 2015, on ne sait pas. Dans un monde un peu mieux fait, où l’on tiendrait l’argent public pour la prunelle de nos yeux à tous, les guignolos à la manœuvre auraient été chassés -restons poli – à coups de balai. Mais dans celui-ci, Stéphane Le Foll, notre ministre de l’Agriculture, a été autorisé à lancer le plan Écophyto2, avec 71 millions d’euros à claquer chaque année. Avec les mêmes acteurs, voyez-vous : les chambres d’agriculture, la FNSEA. La FNSEA ! Ces gens ne manquent pas d’un humour singulier, car qui est le patron de la FNSEA ? Xavier Beulin, gros céréalier de la Beauce, mais aussi P-DG de la holding agro-industrielle Avril (ils avaient honte de leur nom précédent, Sofiprotéol). Chiffre d’affaires d’Avril en 2014 : 6,5 milliards d’euros, dont une partie sous la forme de vente de …pesticides. Ah, ah, ah !

Le Foll. Si j’écrivais ce que je pense de cet homme, je passerais devant un tribunal, et j’y serais condamné. Ce serait justice, car on ne doit pas injurier quelqu’un, du moins publiquement. Que dire ? Cette créature de Hollande – il a été son factotum pendant onze années, quand notre bon président était Premier secrétaire du PS et en tirait les innombrables ficelles – est devenu salarié permanent du Parti socialiste dès 1991. Sans Hollande, il le serait resté. Avec lui, le voilà devenu ministre et porte-parole. On le voit à la télé. J’espère que cela lui plaît. Dans quatorze petits mois, tout sera en effet terminé.

Qui se souviendra de lui ? Moi. Le monsieur se donne des airs, et promeut en vaines paroles l’agro-écologie quand dans le même temps et par ses actes, il défend la Ferme des 1000 vaches et les pesticides. Les pesticides ? Eh oui ! Comme il a dealé – notez que le résultat politicien n’est pas fameux – avec la FNSEA de Beulin, il n’a plus rien à refuser à l’agro-industrie. Et d’ailleurs, il n’a pas hésité à envoyer une lettre aux députés. Lesquels discutaient ces jours-ci d’une éventuelle interdiction des pesticides néonicotinoïdes tueurs d’abeilles dans le cadre de la Loi Biodiversité. Dans cette lettre – quelle fourberie, quand même ! – il demandait aux élus de ne surtout pas voter cette interdiction. Laquelle a finalement été obtenue de justesse, avec prise d’effet en 2018.

Voilà en tout cas la situation, et elle est insupportable. Le Foll est un pur et simple bureaucrate du PS, qui fait où on lui dit de faire. Mais le charmant garçon, comme tant d’autres aussi valeureux que lui, aimerait en plus qu’on l’aime. Eh bien, pas ici. Ni aujourd’hui ni jamais. Comme on disait et comme on ne dit plus : il a choisi son camp. Et c’est celui des salopards. Dernière interrogation : l’association Générations Futures ne gagnerait-elle pas à se poser de nouvelles questions ? Quand un combat si ardent échoue d’une manière aussi totale, je crois que le moment est venu de la remise en cause. Comment faire reculer vraiment le poison des pesticides ? Comment ne pas demeurer l’alibi d’un système prompt à tout digérer au profit de son équilibre final ? Oui, que faire ?

 

 

Frédéric Wolff n’aime pas l’intelligence des compteurs électriques

Ci-dessous, un message de Frédéric Wolff, que je salue au passage

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Les collectifs contre les compteurs « communicants » s’organisent. Des communes rejettent cette technologie nuisible, coûteuse et déshumanisante, des individus refusent d’être pollués et fliqués. La propagande d’Etat n’endort plus grand monde, à part peut-être les techno-fanatiques.

Y aurait-il de l’eau dans le Gazpar et le Linky ? Le vent serait-il en train de tourner ?

Pour que le vent tourne effectivement, il conviendrait de ne pas en rester là.

Parce qu’enfin, les raisons invoquées pour décliner ces mouchards à domicile sont, à peu de choses près, les mêmes qui devraient nous conduire à bazarder nos smartphones, nos objets connectés et, plus largement, nos mille et une collaborations à la grande machine à détruire.

Alors Linky, smartphone, objets connectés et mode de vie, même combat ?

Toxiques, les compteurs « intelligents » ? Ils le sont, oui, 24 heures sur 24. Ils émettent des radiofréquences dans le circuit électrique des habitations dont les câbles – non blindés dans la grande majorité des cas – ne sont pas prévus pour cet usage. Les compteurs seront également une source de pollution électromagnétique, ainsi que les antennes qui seront installées pour transmettre les index au fournisseur d’électricité via le réseau de téléphonie mobile. Pour mémoire, ces ondes sont déclarées cancérigènes possibles par l’OMS et des centaines d’études ont prouvé leur nocivité (lire ou relire les rapports Bio-Initiative et l’appel de Fribourg, entre autres).

Nos chers portables seraient-ils toxiques, eux aussi ? A plus d’un titre, oui. Les ondes, inhérentes – faut-il le rappeler ? –  à leur fonctionnement, polluent leurs utilisateurs et pas seulement. Tout le vivant est affecté. Les électro-hypersensibles – partie émergée de l’iceberg – subissent une torture quotidienne qui, parait-il, est abolie dans les pays modernes. Pas pour tout le monde, assurément. Il en va de même pour le wifi et les téléphones fixes sans fil. Grâce à eux, on peut irradier tout un quartier et rendre le monde inhabitable, particulièrement pour les personnes, de plus en plus nombreuses, rendues malades à en mourir, parfois.

Mais la pollution de nos smartphones adorés ne s’arrête pas là. Les mines de coltan et autres métaux rares, qui servent à leur fabrication, polluent les terres, les nappes et les rivières ; les déchets de toutes nos quincailleries électroniques empoisonnent aux métaux lourds les sacrifié(e)s de nos petites commodités. Comment peut-on justifier ça ?

Intrusifs, les compteurs connectés ? Et pas qu’un peu. Même la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) s’en émeut : « Une analyse approfondie des courbes de consommation pourrait permettre de déduire un grand nombre d’informations sur les habitudes de vie des occupants d’une habitation : heures de lever et de coucher, heures ou périodes d’absence, la présence d’invités dans le logement, les prises de douche, etc. » Les voleurs se frottent les mains. Merci qui ? Merci l’Etat et les industriels !

Et nos smartphones idolâtrés, nos réseaux sociaux adulés ? Pire que des indics : des mouchards renseignés par nous-mêmes ! Même la Stasi n’aurait pas osé imaginer ça dans ses rêves les plus fous. Y aurait-il une forme de flicage plus supportable qu’une autre ? Apparemment oui, pour les exaltés de la connexion numérique.

Déshumanisants, les compteurs électroniques ? Aussi ahurissant que cela puisse paraître, c’est l’objectif principal : se passer des releveurs pour récupérer les index en temps réel, pour couper l’électricité à distance en cas d’impayé, pour éteindre certains appareils et lisser les pics de consommation…

Et l’invasion des écrans dans nos vies, le remplacement des humains par les machines ? Un grand progrès pour l’humanité ? Et l’école numérique – en wifi ou en filaire -, une avancée vers la construction de l’humain sans humains, vers des classes sans professeur et des enfants rivés à leurs tablettes pendant les cours et à leurs smarphones durant la récréation ? Et les esclaves de Foxconn où se fabriquent nos cellulaires plébiscités ? Et les puces RFID, la planète intelligente nous réduisant à des données, des flux qu’il faut optimiser, contrôler, piloter. Qui, mieux qu’une machine peut assurer l’efficacité optimale du bétail que nous sommes ? Dans ce monde, l’erreur est humaine ou plutôt, l’erreur est l’humain.

Fragiles, les compteurs innovants ? Incendies, pannes, les préjudices de ce type s’accumulent, les câbles, fils et appareils électriques n’étant pas conçus pour transporter des radiofréquences. Comme ERDF dégage toute responsabilité, comme les assurances excluent des garanties les dommages causés par les champs électromagnétiques, la facture sera payée par les victimes elles-mêmes. C’est nouveau, c’est moderne : la double peine pour les sinistrés, l’impunité pour les coupables ! Quant au risque de piratage, sans doute que nos gouvernants comptent sur la déchéance de nationalité et les assignations à résidence pour dissuader les terroristes de procéder à des black-out – un jeu d’enfant, apparemment – sur notre territoire.

Et la numérisation du monde, l’internet des objets ? Quid en cas de panne électrique, de tempête solaire, de dysfonctionnement technique, de cyber-terrorisme… ? Jamais nos sociétés n’ont été aussi fragiles. Mais qu’importe. Droit devant, telle est la devise de nos capitaines de Titanic, pardon, du numérique.

Favorables aux économies d’énergie, les compteurs branchés ? A ce stade, l’imposture est à son comble. Il ne s’agit en aucun cas de réduire notre consommation électrique, mais de rationaliser la distribution d’électricité pour répondre à la croissance des gadgets connectés, des data centers, des voitures électriques, de la maison et de la ville « intelligentes »… Bienvenue dans « l’enfer vert », cher aux technocrates de l‘« écologie » rebelles et tais-toi.

Concernant les smartphones et particulièrement internet dont la consommation d’énergie explose et dépasse celle de l’aviation au niveau mondial, même logique de dilapidation, mêmes mensonges éhontés. Le numérique dématérialise tout : l’humain, le réel et l’énergie qu’il gaspille pour une finalité unique : accélérer la marchandisation, la « servicisation » et la croissance sans limite.

Le numérique, dont les smartphones et internet font partie, est un accélérateur de nuisances. Le « bon usage », la neutralité de la technologie relèvent de l’enfumage. Le bon et le mauvais côté sont indissociables et comment prétendre séparer le bon grain de l’ivraie dans un « système technicien » (Jacques Ellul) qui dicte sa loi ? D’ailleurs, de quoi parle-t-on quand on évoque le « bon » côté ? La logique de ces machines est de se substituer, à plus ou moins long terme, au monde réel et vivant, à l’imprévu, et in fine, aux humains.

En résumé : Pourquoi faut-il refuser Linky ? Pourquoi faut-il rejeter les smartphones et les objets connectés ? Pour les mêmes raisons. Alors, on va jusqu’au bout de la logique ? Chiche !

Retour sur la terre. La contestation s’étendra-t-elle ? Les contempteurs de Linky iront-ils plus loin que la signature d’une cyber-pétition et, pour les plus acharnés, qu’une lettre à leur maire ou qu’un refus du compteur chez eux ? Questionneront-ils leur mode de vie et ses conséquences ? Renonceront-ils à leur quincaille électronique « de destruction massive » ?

Personnellement, j’en doute, au risque de froisser quelques susceptibilités militantes. Pourquoi cela ?

Parce qu’il est plus facile de défiler contre une antenne près de chez soi ou du Linky dans sa maison que de renoncer à son mobile et à son hyper-connexion. Plus largement, parce que, et c’est bien pratique, le capitaliste, c’est l’autre : le banquier, le trader, « la classe de Davos », « les maîtres du monde », « les responsables de la crise », – « leur crise » -, pour reprendre la phraséologie de Susan George, présidente d’honneur d’Attac. Ainsi, il suffirait de mettre hors d’état de nuire ces « maîtres de l’univers » ; ainsi, nous pourrions concilier expansion industrielle, croissance verte et lutte contre le saccage du climat et de la vie sur terre ; ainsi, « nous continuerons à fabriquer des produits résolument complexes, non locaux et de grande dimension, des avions par exemple qu’il faut espérer propulsés à l’hydrogène et respectueux de l’environnement » (Susan George, toujours, cité par Pierre Thiesset). On croirait presque du Mélenchon dans le texte ou, au choix, des suppôts de l’écologie industrielle !

On se sent tout de suite beaucoup mieux, non ? Nous, les 99% de victimes, extérieures au monde industriel et technicien, nous aurions trouvé les boucs émissaires et la solution ultime, entre les mains des ingénieurs et des économistes. On dégage les 1% d’« affreux » et ça roule ! Décroissants, adeptes de la simplicité et de l’autonomie, passez votre chemin, notre mode de vie n’est pas négociable.

Parce que, de tous ces gadgets connectés en tous lieux et à toute heure, nous n’avons pas vraiment envie de nous priver. Dans notre cœur, la balance penche du côté des bénéfices, jamais de celui des coûts ou très rarement. Les nuisances occasionnées, plus ou moins, nous les connaissons, nous y collaborons. Mais surtout, ne pas se prendre la tête. Ne pas interroger notre conscience. Ne jamais poser la question en termes moraux. La morale, c’est réactionnaire, c’est accusatoire. Coûte que coûte, il faut être progressiste. Revendiquer toujours plus de droits, jamais de devoirs ni de limites. Tant pis pour les torturés des ondes, tant pis pour les empoisonnés de nos déchets électroniques, pour les esclaves de nos gadgets, pour les morts des guerres menées afin de contrôler les ressources rares, tant pis pour les derniers gorilles, pour les eaux et les terres saccagées par les ravages miniers, tant pis pour nos vies soumises à la tyrannie des machines…

Parce que, dans nos existences hors sol, déconnectées des saisons, des arbres, du monde réel, des autres de chair et parole, de nos besoins profonds, nous cherchons des ersatz de connexions via les écrans qui nous déconnectent toujours plus de la vie.

Tout cela pour dire quoi ? Que le combat est à mener dans nos vies, avant tout. Que nous n’aurons rien réglé si nous nous contentons de faire dans l’incantation – « Stop Linky » et, dans le genre pathétique s’il en est, « Pour une école numérique sans wifi », « Pas d’antenne près de chez nous, mais nous ne sommes pas contre les portables, hein ! » -, tout en continuant à collaborer ardemment à la machine à dévaster le monde par notre travail, notre consommation, notre style de vie et les technologies que nous chérissons.

Nous avons à reconsidérer nos besoins et à cesser de nous mentir. Nous sommes partie prenante du système capitaliste et technicien. Notre premier devoir devrait être de nous en extraire le plus possible. Il nous faut mener un effort sans précédent de lucidité. Il nous faut prendre conscience de nos dissonances et en tirer des conséquences, essayer au moins, ne pas nous tenir quittes. C’est une épreuve, sans doute. Elle peut donner lieu à bien des tempêtes à surmonter. Enfin, pas de quoi mettre non plus notre vie en péril, comme ont pu le faire les résistants en d’autres temps.

Je ne prétends pas avoir accompli les changements que j’appelle de mes vœux. Qui, d’ailleurs, pourrait revendiquer une telle prouesse ? J’en suis loin. Mais je ne me considère pas libéré de ce devoir : nommer et tenter l’épreuve du réel.

Sinon quoi ? Qu’y a-t-il à espérer sans cette étape, sans changements radicaux dans nos modes de vie ? De quel partage, de quelles solidarités pouvons-nous nous réclamer, quelles valeurs morales peuvent nourrir nos pensées et nos actes, si nous en restons à l’écume des choses ?