Un épouvantable rapport d’étape (sur les gaz de schistes)

 Courage et confiance, la lecture qui suit n’est jamais qu’un mauvais moment à passer. Si je la crois nécessaire, c’est que je vois à quel point nous sommes tous malades. À quel point il est facile de manipuler, de tricoter un bonnet de nuit avant que de nous pousser au lit. L’affaire, cette si grave affaire des gaz et huiles de schistes ne fait vraiment que commencer. La première manche ayant été gagnée par la belle armée des refusants, voici déjà la seconde, qui ne sera probablement que la deuxième. À ce stade, impossible de prévoir le nombre de batailles, mais elles seront nombreuses. Pour l’heure, un rapport officiel. Le premier d’une longue série.

Ainsi donc, nous y sommes. Le fameux rapport d’étape est arrivé sur ses petits pattes (ici). De quoi s’agit-il ? D’une mission d’expertise confiée par le ministère de l’Écologie et celui de l’Énergie, en février, à deux remarquables institutions françaises, le Conseil général de l’industrie de l’énergie et des technologies (CGIET) et le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD). Dans la lettre de mission signée par madame Kosciusko-Morizet et monsieur Besson, il était demandé d’éclairer les choix du gouvernement à propos de l’extraction des gaz et pétroles de schistes.

Eh bien, c’est une réussite, car l’éclairage est là, nul doute. Mais commençons par une explication qui nous rafraîchira la mémoire. Le CGIET, c’est le corps des ingénieurs des Mines, né en 1783 – l’école en tout cas -, avant d’être confirmé en 1794. Le CGEDD, c’est celui des Ponts et Chaussées, fondé en 1716, auquel on a adjoint ces derniers temps celui des Eaux et Forêts. Notez avec moi que cette « noblesse d’État » – l’expression est de Pierre Bourdieu – a échappé à toutes les guerres, changements de régime et révolutions.

Plus puissants que les ministres

Le rôle de ces ingénieurs d’État ne saurait être surévalué. Ils sont synonymes de la destruction par la technique et la force matérielle de notre pays. Nés avec la révolution industrielle, ils ont mené, faisant la course en tête, toutes les aventures extrêmes. La bagnole individuelle et le système routier, puis autoroutier. Les canaux et barrages. Les ponts bien sûr, mais aussi les ports et nos magnifiques équipements touristiques. Le pétrole et Feyzin. Le Havre et Fos. Le nucléaire. La Hague. Les villes nouvelles. Superphénix.

Ces corps sont bien plus puissants – en réalité, il n’y a aucune commune mesure – que les ministres. Ces derniers viennent soigner leur image un an ou deux. Les corps d’ingénieurs sont là pour l’éternité, à la tête des administrations centrales, qui préparent les dossiers que d’autres contresigneront en se demandant ce qu’ils mangeront le soir au dîner. De ce point de vue, le cas Borloo est exemplaire. En mars 2010, par exemple, alors ministre de l’Écologie et de l’Énergie, il paraphe entre deux bâillements des permis d’exploration de gaz de schistes, qui vont mettre le feu aux poudres. Qui a préparé les documents ? Son directeur de l’Énergie, ingénieur des Mines bien sûr, Pierre-Marie Abadie. Quand l’affaire tourne en province à la jacquerie, ce même Borloo n’éprouvera aucune honte à déposer, ces dernières semaines, un projet de loi réclamant l’abrogation de ses propres autorisations scélérates. Pendant ce temps, madame Kosciusko-Morizet et monsieur Besson confient un contrefeu au corps des Mines, d’où est issu Abadie. Vous suivez ? On donne aux brillants concepteurs des permis d’exploration le droit de dire quoi penser de ces mêmes permis. Le suspense est insoutenable, n’est-ce pas ?

Le monopole de l’expertise technique

Au passage, notons ensemble qu’un monopole de l’expertise technique fausse tout débat public. Un livre serait à faire – avis ! – sur la manière dont les ingénieurs se sont emparés de ce pouvoir décisif. Oui, comment ont-ils fait ? À chaque fois que le pouvoir politique, qui ne sait pas grand chose par lui-même, veut entrevoir l’avenir, il se tourne vers ces experts en tout. D’où croyez-vous, amis lecteurs, que soit sorti le schéma autoroutier dont certains sont si fiers ? D’où notre parc de 58 réacteurs nucléaires ? D’où le remembrement de notre pays, le recalibrage de milliers de rus et ruisseaux, l’arasement des talus ? D’où ces villes nouvelles – je connais fort bien Noisy-Mont d’Est, à Marne-la-Vallée – dans lesquelles s’entasse la misère humaine ?

Non seulement les ingénieurs d’État déploient leur puissance – la bandaison, papa, ça ne se commande pas – sur fonds publics, mais ils repassent ensuite expliquer doctement, dans des rapports indiscutables et d’ailleurs indiscutés ce qu’il faut penser de leurs belles actions de terrain. Excusez-moi, mais j’y insiste : il y a monopole de l’expertise. Et passe ainsi comme lettre à la poste le fait brutal que l’on a confié l’examen du dossier gaz de schistes à ceux-là mêmes qui ont failli l’imposer sans l’ombre d’un débat. Si l’on ne part pas de ce coup de force oligarchique permanent, on ne comprend rien à l’extrême malignité du dossier.

Une anecdote, que j’ai déjà racontée ailleurs. Un jour de 1992, j’ai longuement rencontré Jacques Bourdillon, ingénieur général des Ponts et Chaussées. Il avait fait sa carrière pleine et entière au ministère de l’Équipement, et je pensais le trouver là-bas. Mais non. Il fallait le joindre ailleurs, car il venait de prendre sa douce retraite après une vie au service de l’État. Je l’appelais et pris rendez-vous dans ses nouveaux bureaux de la rue du Général-Camou, tout proches de la Tour-Eiffel, car il avait repris du service. Juste avant de quitter le ministère de l’Équipement et des Transports, notre ingénieur avait laissé un immense cadeau appelé : « Les réseaux de transport français face à l’Europe », publié en 1991.

Mazette ! À le lire, la France était simplement menacée de marginalisation économique. L’Allemagne, l’Angleterre, le Bénélux, le nord de l’Italie même nous taillaient des croupières, prenant une insupportable avance sur nous. Par chance, Bourdillon veillait. Il suffisait d’investir massivement dans de nouvelles infrastructures – ponts, ports, routes, rocades et autoroutes – et nous reprendrions la main. Le tout pour la somme dérisoire de 1560 milliards de francs en quinze ans, soit plus de 100 milliards par an. Soit 15,38 milliards d’euros. Par an. Et Bourdillon travaillait alors, quand je vins parler avec lui, pour le bureau d’études commun à toutes les sociétés d’autoroute, Scetauroute.

Un préambule nécessaire

Et le rapport d’avril 2011, alors, que faut-il en penser ? Je précise que je l’ai lu, mais n’ai pas étudié la moindre de ses roueries, qui me paraissent, en l’état, fort nombreuses. En préambule, je note que nos ingénieurs n’expliquent nullement comment l’État, et à leur demande, a pu se tromper aussi lourdement. Car notre belle noblesse reconnaît que de nombreux « dysfonctionnements » se sont produits. Et que certains problèmes « environnementaux » n’ont toujours pas été réglés. Pourquoi n’expliquent-ils rien de leur propre fiasco ? Mais parce que ce n’est pas le leur ! Plus malins que quiconque, ils refilent le mistigri, sans le dire, aux politiques. Car tout repose sur un mensonge global : les politiques sont les maîtres, et les ingénieurs leurs serviteurs. Sauf que les serviteurs font des fêtes à tout casser pendant que les maîtres roupillent. À l’arrivée, plus personne n’est responsable de rien. Ni l’État, ni les ingénieurs, ni les conseillers ministériels, ni les ministres bien sûr. C’est ainsi que se préparent les drames de l’amiante ou des pesticides.

Ce n’était qu’un préambule, vous m’en excuserez. La suite. Premier commentaire, que je crois très important : nos ingénieurs mènent en passant une guerre du vocabulaire qu’ils espèrent bien gagner. Qui tient les mots tient une partie du dossier. Vous remarquerez si vous lisez leur prose qu’il ne faut plus parler de gaz et de pétrole de schistes, mais de gaz et pétrole de la « roche-mère ». Ah ? Oui. Bien entendu, nul n’est obligé de me croire. Mais la novlangue n’a pas été inventée pour les chiens. Je gage que, demain, ces messieurs trouveront une autre astuce langagière pour ne plus parler de fracturation hydraulique – la seule connue pour extraire gaz et pétrole – mais par exemple de « stimulation », mot déjà utilisé dans le rapport.

Ces puits qui ressemblent à des villages Potemkine

On se doute que l’essentiel est ailleurs. Pour qui sait lire, c’est évident. La France, si ce rapport a le poids attendu par ses auteurs, va se doter de « puits expérimentaux ». Comme dans les villages Potemkine de la défunte Catherine de Russie, on aura pris grand soin de réparer les routes et repeint de frais les palissades des véritables chantiers. Je cite : « Ces puits, faits par les industriels, seront « suréquipés » de tous les dispositifs de contrôle pour pouvoir « éclairer » tous les points de vigilance ». Et comme de juste, on n’y utilisera pas les centaines de vilains produits chimiques – nombre sont cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques – de ces idiots d’Américains, mais plus sûrement une vingtaine, et garantis sans risque pour l’environnement. Le tout écrit sur le ton de l’évidence, sans même essayer, par des références crédibles, de nous faire croire ce conte de fées. Faut-il qu’ils se sentent forts !

Nos ingénieurs, et je crois que le pouvoir politique les y aura encouragés, au plus haut niveau, ont décidé de laisser passer l’orage. J’ai reçu quelques confidences assez fiables qui me font penser que M. Sarkozy tenait ce dossier pour « un emmerdement de plus » dans une campagne présidentielle qui s’annonce rude. Il s’agit à mon sens de tenir jusqu’en 2012. Au-delà, ou la droite repasse et tout redémarre. Ou la gauche l’emporte et…tout redémarre. Pour de multiples raisons que je ne peux détailler ce lundi de Pâques, je crois que les socialistes se laisseront tôt ou tard circonvenir. À moins qu’un très vaste mouvement populaire ne les oblige à réellement changer de cap. Vous pensez sérieusement que l’ultramondialiste DSK accepterait de priver Total et GDF-Suez de réserves prouvées de gaz ? Allons.

Poursuivons. Le cœur du rapport, le voici, sous la forme d’une citation : « Dans deux ou trois ans, l’expérience acquise, aussi bien dans notre pays qu’en Europe et en Amérique du Nord, permettra de prendre des décisions rationnelles sur l’opportunité d’une exploitation de gaz et huiles de roche-mère en France ». N’est-ce pas limpide ? Tout se fera « rationnellement », sous le contrôle strict – pour sûr – de « comités locaux d’information », avec la garantie d’un « Comité scientifique national, composé d’experts ». Exactement comme pour le nucléaire et les nanotechnologies. Il ne manque plus, mais cela viendra, que la bouffonne Commission nationale du débat public (CNDP).

La crise du climat ? Mais quel climat ?

Tout est l’avenant. Malin, retors, désarmant. Encore un mot sur le climat, dont trop peu d’opposants parlent, en tout cas à mon goût. Nous sommes officiellement, c’est-à-dire dérisoirement engagés dans une mobilisation historique visant à diminuer massivement nos émissions de gaz à effet de serre. Tout le monde sait qu’une offre nouvelle et massive entretiendra le gaspillage planétaire d’énergie et qu’aucun État n’acceptera de renoncer à une source – le pétrole, le nucléaire ou le charbon – pour la raison qu’on exploiterait du gaz de schistes. Cela viendra en complément, bien sûr, entretenant les feux de l’enfer de la machine industrielle.

Ni les industriels ni nos ingénieurs ne citent une seule étude soulignant la supériorité des gaz de schistes sur – par exemple – le charbon. Car il n’en existe pas. En leur faveur du moins. En revanche, des études partielles, et qu’il faut donc poursuivre – celle de l’université de Manchester, celle de Cornell – font craindre que le cycle complet des gaz et pétroles de schistes émette en réalité plus de gaz à effet de serre que le charbon.

On comprend mieux ce qui suit. Le rapport des ingénieurs  cite un extrait de la loi sur l’énergie votée en France en 2005, mais omet miraculeusement ici : « La lutte contre le changement climatique est une priorité de la politique énergétique qui vise à diminuer de 3 % par an en moyenne les émissions de gaz à effet de serre de la France. En conséquence, l’Etat élabore un « plan climat », actualisé tous les deux ans, présentant l’ensemble des actions nationales mises en oeuvre pour lutter contre le changement climatique.

  » En outre, cette lutte devant être conduite par l’ensemble des Etats, la France soutient la définition d’un objectif de division par deux des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici à 2050, ce qui nécessite, compte tenu des différences de consommation entre pays, une division par quatre ou cinq de ces émissions pour les pays développés ». Si nos ingénieurs avaient cité fidèlement le texte, ils auraient dû reconnaître cette évidence que l’extraction de gaz et de pétrole de schistes en France viole sans détour la loi de 2005. Et ils ont donc préféré s’arrêter juste avant l’instant fatal. N’est-ce pas merveilleux ?

Vous le savez certainement, notre glorieuse Assemblée nationale doit étudier et voter un texte de loi le 10 mai prochain, qui devrait, sauf surprise, abroger tous les permis d’exploration de gaz et de pétrole de schistes en France. Une victoire ? Certes oui, mais à la Pyrrhus, comme la plupart de celles dont nous nous contentons. Nous savons, j’espère que vous savez que le véritable pouvoir de décision se situe ailleurs, loin  de nos regards. Il n’empêche que cela nous donnera probablement une bonne année pour organiser mieux encore notre mouvement, qui a grand besoin de grandir et de se fortifier. Il n’est pas interdit de souffler quelques jours, car nous avons collectivement surpris nos adversaires, jusqu’à les obliger à ces humiliantes explications. Ce qui nous attend est le plus dur. Mais aussi le plus exaltant. ¡ Hasta enterrarlos en el mar !

19 réflexions au sujet de « Un épouvantable rapport d’étape (sur les gaz de schistes) »

  1. Pas grand-chose à ajouter à ce texte (tant de jours d’absence, on commençait à s’inquiéter) précis et vivifiant.

    Quand même, deux trois petites contradictions ou horreurs relevées dans le rapport :

    les ressources sont, disent-ils «largement inconnues» alors comment savent-ils que « notre pays est parmi les pays les plus prometteurs» ?

    «La compatibilité d’une exploitation d’hydrocarbures non conventionnels apparaît problématique dans certains territoires dont l’économie repose sur l’image de marque, l’agriculture et l’activité touristique»
    Dommage, il n’y aurait pas eu cette foutue économie, on aurait pu y aller, dis-donc ! Punis par où ils ont péché.

    L’emploi du futur (je parle de grammaire) dans le rapport.

    «des comités locaux d’information» faits pour informer qui ? La population qui n’a rien compris ?

    Pour finir, la cerise :
    « La mission préconise une révision de la fiscalité pétrolière de sorte que les collectivités locales trouvent un intérêt à une exploitation d’hydrocarbure sur leur territoire.»
    Ah les salauds !

    Rien à voir (quoique) : nous étions environ 2000 à Brennilis, tout à l’heure. Et nous avons parlé gaz de schiste et énergie en général. La conscience est là que le problème de l’énergie (et de la société qui va avec) doit être posé dans son ensemble.

    Bises à tous

  2. D’accord avec toi, Jeanne : « La conscience est là que le problème de l’énergie (et de la société qui va avec) doit être posé dans son ensemble. »
    J’étais à la centrale nucléaire de Cruas samedi pour commémorer Tchernobyl, même chose, on a parlé gaz de schiste et nucléaire c’est le même problématique.
    Alors ? Cet été au Larzac pour en parler et agir ? Où en est cette idée ?

  3. Ahi  » jinete del pueblo »!Si tu nous la chantais la mer (ou la rivière) , s’il te plait, en attendant d’y enterrer l’absurde (que Claudel décrit si bien dans « les vitraux de l’apocalypse »)? En ces temps d’espérance, vertue écologique INDISPENSABLE, tes textes sur la beauté de la vie sont bienvenus .

    Et sinon, je suis heureuse que l’Afrique du Sud est renoncé (pour le moment)à l’exploitation des gaz de schistes .

  4. Merci Fabrice
    Ce rapport est en fait une déclaration de guerre reportée… à 2 ou 3 ans, ce qui leur laisse le temps d’expérimenter, de modifier la loi pour intéresser les collectivité et les particuliers, achever le montage financier des structures de Frère et Desmarais, et de marteler face à un carburant en constante augmentation que la France a besoin d’autonomie énergétique (propagande identique en ce qui concerne le nucléaire).

    Les grands corps d’état et leurs écoles sont notre pentagone à nous. Si 500.000 américains ont substitué l’islam au communisme après la chute du mur, pour justifier leur existence, nos 50.000 à nous saurons bien faire de même.

    Après avoir développé le plus gigantesque réseau fluviatile du monde, puis le plus gigantesque réseau ferroviaire (acier fabriqué par le charbon et le système social qui allait avec, des millions d’arbres sauvage,exclusivement des bois durs : chène, ébène,…), ils ont conçu cette monstruosité routière et autoroutière du tout camion. Ils s’en foutent de l’impact de leur gigantisme, ils ne sont occupé qu’à justifier leur présence de mégalomanies en mégalomanies.

    Des trucs que tu te demandes : il y a une dizaine d’année un gazoduc a été construit de Marseille à Lacq pour stocker du gaz algérien dans les réservoirs vidés des exploitations de gaz de Lacq (Landes). Comme le TGV Méditerranée, ce type de chantier pharaonique passe comme un rouleau compresseur, bull,camions, expropriations, cicatrice définitive dans le paysage, écosystème coupés… Ce sont toujours les même qui sont derrière, les mines et les ponts…

    Je pense qu’il n’y a aucune solution négociable avec ces gens là, il ne vivent pas dans le même monde que le commun des mortels et sont habitués à travailler dans l’ombre où se prennent les véritables décisions.

    Enfin, gazdarem lou moral quand même…

  5. Le texte suivant va être envoyé à tous les collectifs contre les GdS. Il sera également diffusé prochainement en brochure. Localement, nous allons également tenter d’organiser des réunions. Désolé pour la longueur, j’espère que ça passera. Merci d’aider à diffuser, que vous soyez d’accord ou non sur les positions.

    Gaz de schiste : scénario pour un gazage programmé

    Le jeudi 12 avril 2011, la mission d’inspection sur les gaz et huiles de schiste a remis aux ministres de l’Ecologie et de l’Economie son « rapport d’étape ».

    Ce rapport, favorable à l’exploitation des GdS, a semé la stupeur parmi ceux des opposants qui s’étaient sentis rassurés par les apparentes reculades du gouvernement et par les projets de loi déposés à l’Assemblée nationale par les groupes PS et UMP, puis au Sénat, dans une touchante unanimité républicaine.

    Ce rapport permet de se faire une idée claire de ce qu’est la stratégie de l’Etat et des industriels en vue de passer, en deux ou trois ans, à l’exploitation massive de cette énergie sur le territoire français. C’est un document d’une cinquantaine de pages, mais on peut se contenter de lire la Synthèse de trois pages qui le termine. Il n’y a pas à rougir : c’est sûrement ce qu’ont fait les ministres. Et ça dit tout.

    Tout d’abord, afin qu’il n’y ait aucun doute sur la portée stratégique de ce texte, précisons qu’il a été rédigé par deux organismes, le Conseil général de l’industrie, de l’énergie et des technologies (CGIET) et le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), qui sont placés sous l’autorité du ministre de l’Industrie pour le premier et de l’Ecologie pour le second. Autant dire qu’ils ont travaillé dans la bonne direction.

    Par leur voix, c’est l’Etat qui parle, et plus précisément l’Etat dans son rapport aux industriels, c’est-à-dire au capital. Le CGIET, c’est l’ancien Corps des Mines. Le CGEDD, c’est ce qu’on appelait autrefois les Ponts et Chaussées. Ces gens-là savent de quoi ils parlent, et ils ont un intérêt particulier à ce que l’exploitation des GdS se fasse. Plus que d’un rapport, il s’agit donc d’un programme, ou d’un plan de bataille.

    La question à laquelle il répond est simple : comment permettre l’exploitation massive des GdS, avec un minimum de contestation, et ce le plus rapidement possible.

    La question n’est naturellement pas pourquoi exploiter les GdS : ça, on le sait déjà. La question est : comment ouvrir un boulevard aux industriels ?

    Si notre hypothèse est juste (mais on peut se tromper), la stratégie choisie est la suivante : céder sur tout dans un premier temps, ou en donner l’impression, afin de désarmer l’opposition, et de pouvoir travailler en paix. Pour cela, on propose des solutions bien connues. Les aspects techniques sont secondaires, ce dont il s’agit, c’est d’arriver là où on veut aller.

    Voilà comment on va s’y prendre :

    Cacher les industriels derrière les scientifiques, afin de pouvoir commencer les forages
    Les industriels, que ce soient Total, GDF ou les « Américains », font peur. On sait de plus en plus que ces gens-là n’ont pas de moralité et ne visent que leur profit immédiat. Il faut escamoter les industriels.
    Il n’est donc pas du tout exclu, dans un premier temps, que les permis d’exploration déjà accordés leur soient bel et bien retirés. Cela semble même inévitable. La question est : vont-ils demander dédommagement en contrepartie des sommes déjà engagées pour ces explorations, et qui ne sont pas minces ? Et si oui, combien ?

    Ce point a son importance, pour comprendre ce qui se trame. Il y a fort à parier que les permis seront retirés, pour rassurer l’opposition aux GdS, c’est-à-dire encore une fois l’endormir et la démobiliser, mais que les dédommagements demandés par les industriels seront faibles ou inexistants.

    En gros, s’ils ne sont pas trop gourmands, cela signifiera clairement qu’on s’est mis d’accord pour remballer provisoirement le matériel en échange de la garantie de pouvoir entreprendre les forages d’exploitation, plus tard, dans un délai relativement bref.

    Le rapport nous indique la durée de ce délai : « deux ou trois ans ». C’est sûrement ce délai qui a été négocié avec les industriels par les ministères concernés.

    C’est aussi le temps qu’il nous reste pour nous battre.

    Donc, masquage des industriels (du moins pour des projets d’exploitation affichés) derrière les scientifiques. On connaît le coup, celui de la neutralité de la recherche scientifique, on nous l’a déjà fait pour les OGM (sauf qu’un forage gazier, c’est nettement plus compliqué à désherber qu’un champ de maïs), on le fait pour les nanotechnologies, c’est rodé.

    Ils sont tout prêts à reconnaître les difficultés et les incertitudes : on ne sait pas quelles sont les « ressources » ; il reste des problèmes à résoudre, tant pour ce qui est de la rentabilité que de l’impact sur l’environnement ; il y a, en somme, « des progrès à réaliser et des approches innovantes à susciter ». Et c’est justement pour ça qu’il faut faire des recherches. La meilleure façon de faire ces recherches, ce sont naturellement des forages « expérimentaux ». Si on n’essaie pas, comment savoir ce qui peut se passer ? C’est un peu la version kamikaze du principe de précaution.

    Quelle est la différence entre des forages « expérimentaux » et des forages d’exploitation ? On ne sait pas bien. Il semble en tout cas que la fracturation hydraulique, dans un cadre expérimental, ne soit plus du tout si dangereuse, puisqu’on pourra l’utiliser, mais seulement dans ce cas-là.

    Parce que si c’est pour la science, c’est forcément propre, maîtrisé, responsable. On va l’entendre : « L’expérimentation, ce n’est pas l’exploitation. » Et ça ne sera pas faux : un petit coup de fracturation tous les six mois, avec des produits choisis, etc. Rien à voir bien sûr avec une exploitation industrielle. Et c’est là tout le problème.

    Quoi qu’il en soit, l’intérêt de l’opération est de mettre en place sur le territoire, de façon sûrement assez discrète, des forages « expérimentaux » de ce type. En petit nombre, pas tous en même temps, de façon à diluer et disperser la contestation. Ce seront peut-être les industriels qui s’en chargeront, mais sous le « contrôle » d’organismes autorisés, tous plus scientifiques et innovants les uns que les autres.

    Quels organismes, au fait ?

    Le rapport les cite nommément : « un Comité scientifique national, composé d’experts du BRGM, de l’IFPEN, de l’INERIS et d’universitaires ».

    Une fameuse équipe :

    Le BRGM :
    «Le Bureau de recherches géologiques et minières, placé sous la double tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du ministère de l’Ecologie, du Développement durable, des Transports et du Logement est l’établissement public de référence dans le domaine des sciences de la Terre pour gérer les ressources et les risques du sol et du sous-sol. Il remplit cinq missions : recherche scientifique, appui aux politiques publiques, coopération internationale et aide au développement, prévention et sécurité minière et formation supérieure, avec l’Ecole nationale d’applications des géosciences (ENAG). »

    Pour indication, le BRGM vient de signer avec l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) « un nouvel accord de partenariat, lundi 20 décembre 2010, au BRGM à Paris. Cet accord prolonge la collaboration des deux établissements publics dans le domaine du stockage profond des déchets radioactifs, initiée il y a 12 ans. » (Communiqué de presse.)

    L’IFPEN :
    « IFP Énergies nouvelles (IFPEN) est l’ancien Institut français du pétrole (IFP). Créé le 13 juin 1944 comme Institut du pétrole, des carburants et des lubrifiants, il a été renommé en 2010 par la loi Grenelle II qui a également changé son statut. Autrefois organisme professionnel chargé par la loi de la « gestion des intérêts professionnels ou interprofessionnels » (…), il devient un établissement public national à caractère industriel et commercial avec des mission de recherche et de formation. »

    Dans le cadre de ces missions de recherche et de formation, l’IFP a signé divers accords avec Total, pour des projets de recherche conjoints avec les laboratoires de recherche et développement du pétrolier. L’IFP s’intéresse notamment au stockage du CO2 en sous-sol, dont on n’a pas fini d’entendre parler.
    En outre, Total aime l’IFP. La société propose des parrainages « aux étudiants qui souhaitent intégrer l’IFP School et bénéficier pendant la durée de leur scolarité à l’Ecole d’un parrainage de Total. Ce parrainage peut se faire au travers d’une bourse ou par le biais d’un contrat d’apprentissage, moitié à l’IFP, moitié chez Total). » Le montant de ces bourses est de 1200-1450 euros par mois. On peut imaginer l’hostilité sourde que doivent développer les étudiants de l’IFP School envers l’industrie pétrolière.

    L’INERIS :
    « Créé en 1990, l’INERIS (Institut national de l’environnement industriel et des risques) est un établissement public à caractère industriel et commercial placé sous la tutelle du ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement. »

    « GDF SUEZ et l’INERIS ont conclu le 11 mars 2011 un accord de collaboration sur leurs activités de recherche. Signé pour une durée de 5 ans, cet accord vise à renforcer les échanges scientifiques et techniques dans le domaine de la sécurité industrielle liée aux nouvelles énergies : filières hydrogène ; biogaz et méthanisation ; captage, transport et stockage du CO2. » (Communiqué de presse.)

    On voit à quel genre d’experts on a affaire. De ceux pour lesquels le sous-sol est soit l’endroit idéal pour cacher ce dont on ne sait plus quoi faire (déchets radioactifs, CO2), soit une vache à lait à exploiter. Ce sont de pures émanations de l’Etat, et leur fonction directe est de donner une caution scientifique aux activités industrielles les plus destructrices. Ce sont également des relais entre les industriels et l’Etat. Ce sont eux qui décideront, en toute indépendance, des lieux et des modalités des forages « expérimentaux ». Après tout ce sont des scientifiques, eux, pas de ces méchantes multinationales assoiffées de bénéfices.

    Une fois qu’ils auront commencé à forer, revenir en arrière sera pratiquement impossible, et Total et consorts pourront tranquillement prendre la suite.

    Rassurer les inquiets : transparence, consultation, participation
    Cacher les industriels derrière les scientifiques n’est qu’une première étape. Le rapport insiste aussi fortement sur la nécessité d’informer, c’est-à-dire sur la création d’une « acceptabilité » des GdS.
    Trois « cibles », comme on dit en termes de com’, sont désignées : le « public », les élus, les associations.
    On connaît la méthode : elle a déjà été appliquée, avec succès, entre autres pour l’enfouissement des déchets nucléaires.

    Pour le public, on peut avoir recours dans un premier temps à une simple information, sous forme de dépliants sur papier glacé, par exemple. C’est le plus simple. Puis des réunions peuvent être organisées, avec buffet et petits fours si possible. On réservera peut-être les petits fours au « public » situé le plus à proximité de forages potentiels…

    Il faut ensuite impliquer les élus et les associations.

    Le rapport propose la formation de « comités locaux d’information », composés d’élus et de « représentants d’associations de protection de l’environnement ». Il faudra encore en trouver qui soient prêtes à se livrer à cette mascarade, mais il y a de tout, et au besoin on peut aussi en créer de toutes pièces. Ca s’est déjà vu.

    Afin de s’assurer la collaboration des élus, le rapport préconise une « révision de la fiscalité pétrolière de sorte que les collectivités locales trouvent un intérêt à une exploitation d’hydrocarbure sur leur territoire ». Et ça, c’est triste, mais ça marche. Il n’y a qu’à voir les jolis centres sportifs autour des centrales nucléaires.

    Et à chaque étape, un ballet d’experts tous plus rassurants les uns que les autres répondront en toute transparence aux « inquiétudes de la population ».

    On pourra ensuite passer aux consultations. Il est d’ailleurs amusant de voir combien, alors que les « élus du peuple » se sont très représentativement exprimés à l’Assemblée nationale, les rapporteurs mettent leurs espoirs dans une certaine forme de démocratie directe…

    Rendre l’opposition inaudible
    Une fois la caution scientifique et la caution démocratique assurées, le dialogue avec les opposants va pouvoir reprendre, sur des bases plus solides.

    Ce sera d’abord : vous vouliez plus de transparence, la transparence est assurée. Voyez, nous dialoguons. Vous êtes consultés, informés. On a même, pour vous faire plaisir, modifié le Code minier : ça n’est pas rien. Vous avez voulu des lois contre l’exploitation, contre la fracturation hydraulique : vous les avez. Et ça sera vrai.

    Et aussi : Vous invoquiez le principe de précaution, voyez, nous prenons toutes les précautions. Tout ceci est réalisé sous le plus strict contrôle scientifique : l’Ifpen, le BRGM, l’Ineris sont là. Puisqu’on vous dit que c’est seulement expérimental. Vous voulez qu’on organise encore une réunion ? Un nouveau Grenelle ? A qui doit-on envoyer les invitations ?

    Et lorsqu’on aura bien tourné en rond : Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ? Qu’on revienne au moyen-âge ? Et nos emplois, vous y pensez ? Et vous avez vu le prix du pétrole ? Nous n’allons pas ramener le PIB de la France à celui du Mali parce qu’une bande d’écolos n’aiment pas voir des derricks en ramassant leurs champignons. Décidément, on ne peut pas discuter avec vous.

    A partir de là, si on est encore quelques-uns à être motivés, ils pourront sereinement nous lâcher leurs chiens à la gorge. Parce que vraiment ils auront fait tout leur possible, de leur côté, question dialogue et concessions.

    Et de toute façon, dans « deux ou trois ans », ça sera fait. Expérimentalement ou non, ils auront fait des trous dans la nappe phréatique, auront commencé les fracturations. On pourra alors passer à l’exploitation massive, avec une opposition permanente mais résiduelle, et bientôt institutionnellement intégrée, comme pour le nucléaire. Il y aura beaucoup d’autocollants « Non merci » sur les voitures, et plus de poissons dans les rivières. Et voilà.

    *

    Ca, c’est leur scénario. Le principe général est explicite : il n’y a qu’à lire. Si nous sommes d’accord là-dessus, si on comprend bien quel jeu joue l’adversaire, la suite risque d’être un (petit) peu plus facile.

    Maintenant la question est de savoir comment ne pas se laisser entraîner là-dedans.

    Nous sommes quelques-uns à penser que l’étape purement « citoyenne » de l’opposition aux GdS est terminée, et que le recours à la loi est désormais obsolète.
    Il est assez évident que d’un point de vue démocratique, le dernier mot de cette affaire a été dit : l’Assemblée nationale, de l’extrême gauche à l’extrême droite, est contre l’exploitation des GdS.
    Elle l’a dit, un projet, puis deux projets, puis trois projets de loi identiques ont été déposés, tous pour nous dire que non, non, non, on ne le fera pas, promis. Le peuple à parlé, par ses représentants.
    Pourtant, de toute évidence aussi, on va essayer de le faire quand même. Et on nous le dit en face, sans vergogne.

    La gestion du nucléaire, entre autres, nous a clairement montré que, dans les affaires énergétiques et industrielles plus encore que dans les autres, une seule politique est menée, celle des intérêts économiques. Ce n’est pas une affaire de gouvernement, de droite ou de gauche, d’écolos ou de fachos. On ne discute pas là des questions de logement, du nombre d’élèves par classe ou de la police de proximité. Ce à quoi nous avons à faire, c’est à l’Etat dans son rapport au capital.

    Le message qu’adresse via ce rapport l’Etat aux opposants aux GdS, c’est : Et alors ? Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?

    Qu’est-ce que vous allez faire une fois qu’on aura annulé les permis, que les projets de loi auront été votés, qu’on aura révisé le Code minier et que tout ressemblera légalement à une reculade, alors que vous saurez pertinemment que nous allons le faire, que même nous sommes en train de le faire, à Villeneuve-de-Berg ou ailleurs, simplement parce que nous avons décidé de le faire ?

    Quel recours légal aurez-vous contre la loi que vous aurez appelée de vos vœux ?

    Si nous restons dans ce cadre-là, nous sommes pris au piège d’un dialogue truqué. Ce n’est même plus une question politique, c’est simplement une question pratique. Si nous jouons ce jeu-là, ils vont s’arranger pour que nous n’ayons plus qu’à nous taire, en nous donnant raison.

    Et on va atteindre des sommets de ridicule, quand, comme il est prévisible, les collectifs répondront à l’appel de J. Bové à manifester devant l’Assemblée le 10 mai, pendant que les députés voteront un texte que personne ne conteste, et qu’ils sont même tous pressés de voter, pour bien nous entortiller dedans… On ne sait vraiment plus quoi faire pour nous occuper.

    C. Jacob, qui a déposé un des projets de loi qui doivent être examinés le 10 mai, le dit clairement : « En l’état actuel des connaissances scientifiques, notre responsabilité est d’être d’une extrême prudence. Si, à l’avenir, on nous démontre, par une évaluation des risques, que la loi d’interdiction générale mérite des évolutions, nous en discuterons » (Les Echos). Traduction : on va vous voter votre loi, comme ça vous n’aurez plus rien à dire, et on pourra travailler en paix.

    Un vieux briscard de la politique comme J. Bové ne peut pas ne pas voir ça. Alors pourquoi vouloir nous balader à Paris, face à l’Assemblée nationale ? Il nous dit : « Le peuple doit être devant l’Assemblée pour que les élus tiennent promesse.» Mais quand c’est justement en respectant leurs promesses qu’ils nous entourloupent, les élus ? Qu’est-ce qu’on fait ?

    Et M. Rivasi, à la publication du rapport : « Les experts ont beau dire ce qu’ils veulent, maintenant c’est une décision politique qu’il faut prendre. » Elle ne voit pas, elle, que ce rapport est tout à fait politique, justement ? Et que c’est justement la décision politique qui va nous prendre au piège, comme des rats ?

    Aveuglement, égarement ? Ou simple refus de voir et de dire quelles sont les limites du mode d’action choisi ? Mais si le mode d’action ne correspond pas ou plus au résultat recherché, pourquoi le conserver ?

    Il semble évident que les raisons sont d’ordre purement politique. Il ne faut pas « détourner le peuple de la démocratie », comme ils disent. Lui montrer que s’il sait comment les prendre, il peut mettre les institutions à son service, etc. Faire en sorte qu’ils retournent quand même voter, la prochaine fois. Parce qu’on a peur de ce qui pourrait se produire si des masses de gens perdaient d’un coup tout espoir dans ce qu’ils appellent la politique.

    On connaît la chanson, et à vrai dire on s’en fout un peu. Sauf que dans l’état actuel des choses, c’est non seulement contre-productif, mais criminel. Parce que c’est comme ça que les forages vont avoir lieu. Parce que ces manœuvres politiciennes vont aboutir à laisser faire des trous dans les nappes phréatiques. Parce que ces plaisanteries vont nous tuer encore un petit peu plus.

    Il faut sortir de ce schéma, qui nous prend au piège de nos contradictions. On ne lutte pas contre la loi avec une autre loi. Ceux qui les font, les lois, sauront toujours s’arranger pour nous mener là où ils veulent. Les lois ne sont pas faites pour nous, mais contre nous. Qui croit le contraire est soit un bourgeois, soit un naïf.

    Il y a un proverbe qui dit : « Qui veut déjeuner avec le Diable doit se munir d’une longue cuillère. » Il semblerait aussi qu’à force de déjeuner avec le Diable, les cuillères de certains se raccourcissent de jour en jour…

    *

    Il nous faut maintenant cesser le dialogue avec les institutions, puisqu’il est évident désormais que ce dialogue n’est qu’un jeu de dupe où ce sont toujours les mêmes qui trient et ramassent les cartes. Il nous faut commencer à jouer selon d’autres règles.

    Cesser le dialogue avec les institutions, c’est forcément aussi à un moment ou un autre sortir de la légalité. Il y a bien des façons de s’écarter de la légalité, qui ne sont pas forcément « violentes », et qui ne se paient pas plus cher que quelques heures dans un poste de police, au pire. On n’est pas obligés d’en venir tout de suite au lance-roquettes. Ce qui, soit dit en passant, serait, sur un puits de gaz, une très mauvaise idée.

    Ont été citées dans ce texte quelques institutions qui possèdent des bureaux, des locaux, des sièges que l’on peut investir, occuper quelques heures, histoire de balancer un coup de projecteur sur ce qu’ils sont. Ils n’apprécieraient pas forcément de se voir ainsi désignés. Ces animaux-là n’aiment pas la lumière. Il y a aussi les ministères, les sociétés pétrolières, GDF, etc. Ca s’est déjà fait, il faudrait continuer.

    Il nous faut aussi être clairs avec les futures « consultations publiques », c’est-à-dire les boycotter purement et simplement, voire empêcher qu’elles se tiennent, et dire pourquoi. Et ce même si elles sont organisées en toute transparence républicaine par « nos élus ». Si nous acceptons le « dialogue » en participant à une de ces prévisibles mascarades démocratiques, ou simplement en les tolérant, nous n’existons plus en tant qu’opposants, nous devenons des « partenaires ».

    Nous associer aux décisions, cela fait partie de leur stratégie. Déjouer cette stratégie passe par le refus du dialogue.

    Refuser aussi le chantage aux « propositions alternatives ». Parler « experts contre experts », c’est s’enfermer dans des débats techniques stériles et sans issue.
    Personne de sérieux ne peut croire qu’on va se sortir du fameux « problème énergétique » par des économies d’énergie. La question qui se pose pour le capital n’est pas comment produire et consommer moins d’énergie, mais comment en vendre toujours plus. Et les GdS le montrent clairement.
    Nous dirons « éoliennes », et ils diront : D’accord, on s’en occupe. Et ce sera des kilomètres carrés d’éoliennes. Avec des forages de GdS entre les rangs, un réacteur EPR au milieu, et des murs de panneaux solaires tout autour.
    Nous n’avons pas à résoudre leurs problèmes de perspectives et de débouchés. Parce que si on s’y colle, on va finir nous aussi par rédiger des « rapports préliminaires » et les apporter au ministère.
    Sous l’Ancien régime, les « propositions alternatives », on appelait ça des cahiers de doléances… Ca a marché un certain temps…

    *

    Tout le monde ne sera pas d’accord avec ces positions. Beaucoup persisteront dans la voie « citoyenne », par respect de la loi, sympathie pour J. Bové, croyance en la politique et en la démocratie, souci de respectabilité, habitudes « militantes », peur de l’aventurisme ou pour toute autre raison.

    Moins de six mois après le début de la contestation organisée contre l’exploitation des GdS, il semble déjà y avoir quelque chose comme une opposition « officielle ». Ce qui avait inquiété l’Etat au début de la mobilisation, à savoir son caractère populaire et donc imprévisible, est en train de s’étioler. Ca se bureaucratise. Il y a des colères qui se perdent. On parle d’un nouveau Larzac, puis on retourne au Parlement européen. On fait mollement des réunions d’information où on n’ose trop rien dire, de peur que ça ne soit pas dans la ligne…

    Et après tout, si ça pouvait se régler comme ça, pourquoi pas ? Tant que ça marche… Mais la question est que non seulement ça ne marche pas, mais que l’Etat est en train de retourner ses propres armes contre la contestation. Qu’encore une fois ils vont faire servir la loi contre les GdS à l’acceptation des GdS. Créer des réglementations qui feront accepter ce qu’on règlemente, alors qu’on n’en voulait tout simplement pas. Et ainsi de suite : on connaît la chanson. C’est celle du Grenelle, du développement durable, du partenariat et de la cogestion sous toutes ses formes…

    Et pendant ce temps-là, les gens qui étaient au départ en colère n’y comprennent plus rien, se demandent, ah, on nous dit qu’on a gagné, et après le contraire, est-ce qu’on doit s’énerver ou pas, c’est compliqué, qui a raison, qui a tort, ainsi de suite. Et on va revoter, faire appel, chercher des recours au niveau européen peut-être, la cour constitutionnelle pourquoi pas, le pape enfin, les Saints du Paradis. Et l’horizon 2012… On complique. On fatigue le monde. On démobilise mieux qu’un bataillon de CRS.

    Mais nous, on s’en fout, des réglementations, du Code minier, de l’alinéa du paragraphe untel de telle directive. Nous, on veut garder les rivières, ou ce qu’il en reste. On veut des insectes et des animaux, parce que si tout ça disparaît, on va disparaître avec. On veut vivre sans se dire à chaque instant qu’il y a de moins en moins de vie possible. Et ça ne concerne bien sûr pas que les GdS.

    On sait aussi qu’eux, ceux de l’Etat et du capital, ils s’en foutent, de tout ça : ce qui les préoccupe, ce sont leurs postes, leurs actions, leurs perspectives de croissance. Leur croissance nous rabougrit. Ils nous pompent l’air, et l’eau, et le temps qui nous reste à vivre. Tout ce qu’ils veulent, c’est que ça continue sans cesse. Durable, leur développement. Pourvu que ça dure.

    Au bout du compte, la question est : les positions « citoyennes » sont-elles compatibles avec d’autres, moins légalistes, au moins localement ou à certains moments ?

    Les groupes « citoyens » vont-ils se contenter de laisser l’opposition s’étioler jusqu’au gazage final, ou va-t-on se poser en commun la question de modes d’action différents ?

    Va-t-on rester chacun sur son petit quant-à-soi politique, sa chapelle, des « anars » d’un côté, des « citoyens » de l’autre, sans jamais se poser les questions de manière pratique ?

    Pouvons-nous trouver des points de rencontre ? Où ? Quand ? Comment ?

    Ce qui nous manque, c’est un front du refus. Un front bas, si on peut dire : un refus de taureau, stupide et obstiné, pas dialogueur pour deux sous. Ca n’empêche pas la ruse, et la stratégie. Mais le refus est le plus important. Il faut travailler ensemble à créer le refus, à le maintenir, à l’étendre. Sinon, ça sera une fois de plus perdu.

    En Cévennes, le 24 avril 2011

    Contact : gasbull@voila.fr

  6. L’intérêt national conduit naturellement à considérer les gisements potentiels de gaz de schiste comme des réserves stratégiques à maintenir en l’état pour les siècles à venir.

    En tant que tels ils doivent être intouchables sauf état de guerre. A la limite il faudrait faire exploiter dix puits par une entreprise nationale pour posséder un savoir faire duplicable en cas de besoin.

    Pour retenir un raisonnement tout à fait économiciste, si l’exploitation de gaz de schistes, toutes choses égales par ailleurs (c’est-à-dire que ces questions n’auraient aucune importance) au niveau de la pollution et des émissions de GES, présentait un avantage, ce serait au niveau de la facture énergétique nationale. Or celle-ci peut-être réduite plus efficacement par une mobilisation de type « guerrière rooseveltienne (référence souvent employée par Lester Brown), pour réduire la consommation énergétique, qui peut d’ailleurs combiner un objectif de diminution graduelle de la part du nucléaire (-1 point par an dans la production d’électricité?) et de réduction des GES (-2points par an pour la France, en défalquant la baisse obtenue par baisse des émissions industrielles via les délocalisations. Ce sont les émissions des ménages qu’il faut désormais cibler). Une mobilisation de type « guerrière rooseveltienne », c’est la réorientation de la production (rare) vers des besoins prioritaires qui ne sont pas ceux des consommateurs, ou, en l’espèce, restriction des choix par rationnemement. Tous les moyens doivent être bons: taxation du km parcouru par véhicules motorisés 2 et 4 roues, limitation drastique de la vitesse, taxation du km parcouru par avion par personne, taxation progressive du kwh consommé par personne, solutions techniques de stockage d’eau chaude convertissant l’énergie solaire, taxation du chauffage au delà d’un certain nombre de m²/pers et de °C par m², taxation de l’utilisation de l’air conditionné…

    En leur fixant comme objectifs d’importante égale la réduction régulière des GES et la réduction progressive de la part du nuc dans le mix électrique des gens comme Jancovici, Criqui, Grandjean, peuvent proposer une feuille de route pour la réduction de la consommation d’énergie.

    Ainsi nous pourrons laisser tranquillement les gaz de schistes prisonniers dans leur roche mère. Dans quelques siècles peut-être, il sera temps d’aller les chercher. Mais au moins, c’est un dégât dont notre génération n’aura pas à porter la responsabilité morale.

    Et on ne sait jamais si l’avenir ne nous conduira pas à nous réjouir d’avoir laissés intacts ces réserves ultimes d’hydrocarbures. En attendant, l’intérêt national exige qu’ils ne soient pas livrés aux appétits des pétroliers en quête d’un relais de croissance — qui ne servira qu’à alimenter une machine consumériste insatiable.

  7. Ah, j’avais manqué ce détail…

    « Dans l’atente de la discussion prochaine de propositions de lois visant à interdire l’exploitation des gaz de schiste, Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Ecologie, du Développement durable, du Transport et du Logement, a confié à Arnaud Gossement, avocat au cabinet Huglo Lepage, une mission d’expertise juridique relative à la réforme du code minier.

    « Cette mission s’inscrit dans un contexte où le droit minier est confronté à de nouveaux enjeux : recherches d’hydrocarbures, géothermie, stockage de carbone…

    Par voie de conséquence, il importe d’adapter la partie législative mais aussi réglementaire du code minier, ce qui doit être fait avant la fin de l’année.

    La mission a pour projet exact de formuler des propositions d’évolution du code minier, au regard des exigences du droit européen et des exemples d’autres Etats.

    Le rapport d’étape sera rendu le 8 juin 2011 et le rapport définitif le 30 septembre 2011. « 

  8. Et oui SylvieC, les « exemples d’autres Etats »…, l’exemple états-uniens… par exemple…Où il est offert un défraiement au propriétaire du sol pour forer, contrat qui comprend une clause qui paralyse toute action ultérieure…

    Nous pouvons être assurés que les collectivité locales seront aussi arrosées puisque la propagande de Total commence à l’évoquer.
    Tout ces rapports d’étape et définitifs, élaborés par ceux là même qui ont essayé de faire passer en douce la chose…
    Après tout, pour changer la loi il suffit d’être majoritaire à l’assemblée nationale…

    J’entends pas très fort les socialistes vainqueurs des régionales, ceux là même que sarkosy a mis au régime sec et qui s’endettent, nous endettent à mort… pour compenser.
    Quel serait leur attitude en cas de défraiement des collectivité locales par les exploitants des forages ?
    Acculées par les banksters… les collectivités locales seraient, seront, pragmatiques !

    Gazdarem lou moral !

  9. intéressantes les ANNEXES du rapport d’étape:
    un schéma fourni par schuepbach,
    quelques infos en contradiction avec d’autres documents visibles sur le net,
    ça c’est du travail de pro…dormons tranquilles

  10. Ah, les forages scientifiques !
    ça me rappelle la désormais traditionnelle chasse « scientifique » à la baleine des japonais.
    Le texte de Gedeon est long, mais doit être lu par tous les opposants aux GdS. Parce que si on les laisse forer, même à but scientifique, on aura déjà perdu. L’opposition doit être totale et sans consensus. Ceux qui ont discuté lors du grenelle se sont fait avoir, à nous de ne pas reproduire leurs erreurs ! Gardons toujours en mémoire qu’une reculade du gouvernement à 1 an des élections n’est qu’une manoeuvre de plus pour désarmorcer la mobilisation exceptionnelle qui est née ici.

  11. Ah oui c’est vrai, on commençait à s’inquiéter…!

    A PP : c’est vrai que l’article de C. Lepage dans Libé est vraiment bon d’autant que c’est une des rares à effleurer le problème de la confusion entre nos besoins en énergie électrique et en énergie thermique.

    On nous bassine avec nos besoins électriques (chauffages, plaques, etc.) mais toutes ces infrastructures nécessitant de l’électricité ont bien évidemment été favorisées et hyper-développées en milieu urbain afin d’être alimentées par nos centrales. Reste que pour la majorité des habitants de la planète (industries comprises), les besoins essentiels relèvent de l’énergie thermique.

    Avec le débat sur l’énergie, il y a vraiment un retournement de cadre de penser à opérer et comme tout, on devrait placer la question dans une perspective plus vaste que celle de l’Hexagone. Enfin, il me semble…
    Il ne peut plus s’agir de maintenir le même « niveau » de vie et de production. En plus de se creuser les méninges avec des EnR intelligentes, il faudra relocaliser, etc.
    Je ne sais plus si j’ai déjà indiqué cette suggestion de lecture sur le sujet (si c’est le cas, désolée) : http://www.solarfire.org/La-question-de-l-energie-et-le

  12. « Une victoire ? Certes oui, mais à la Pyrrhus, comme la plupart de celles dont nous nous contentons »

    Mais pas du tout! Seulement, comment dégommer cette oligarchie?
    On retrouve le pouvoir des « élites » a chaque échelon de notre société et le fonctionnement global de notre pays est décrit dans ce billet!
    Jamais de référendums, pas même de débats de société sur l’énergie, la santé, l’éducation, l’agriculture !!!
    A l’heure où l’écologie devrait être la priorité absolue de toutes les nations, en France, on nous sert encore du Pétinisme à toutes les sauces…et certains, je ne sais pas en quelle proportion, adorent ça.

    Il y a certaines religions dans ce pays, comme celle du nucléaire, où la moindre interrogation s’apparente à de l’hérésie. Et c’est bien connu, les héros révolutionnaires ne sont pas monnaie courante.Faut déjà pouvoir porter le costume!
    Le niveau de démocratie de ce pays est vraiment bas. MINABLE, c’est le cas de le dire.

    Mais savez-vous, ce qui à mon avis, est la plus grande erreur des puissants de ce pauvre monde dévasté?
    L’oubli de l’imaginaire… nous ne pouvons pas vivre sans imaginaire. Et notre imaginaire ne peut exister que grâce aux forêts et aux campagnes bocagères,qu’avec au fond de nous même la certitude de savoir qu’il existe quelques part des oran outang des tigres, des loups, des ours, des hiboux, des océans qui ne soient pas plastifiés, des oiseaux marins qui ne soient pas en voie d’extinction, des baleines et des dauphins, des hauts plateaux des Andes ou du Larzac habités par des hommes en harmonie avec la nature et même des petites bergères et leurs brebis(non pucées).

    Mais je ne sais même pas si l’on peut encore trouver des chardons sur le Baragan…et c’est ce qui nous tueras si l’atome ne le fait pas.

  13. Entre l’agitation de carottes et la distribution de bons points, j’ai aussi apprécié (ironie siouplé) la pirouette pour contourner le problème des sites classés :

    « si le sol et le sous-sol proche de la surface (nappe phréatique) doivent être protégés conformément aux règles du site classé, rien ne s’oppose à la recherche et à l’exploitation des gisements miniers du tréfonds, dès lors que les techniques de recherches ou d’extraction ménagent le sol et le sous-sol proche » ;

    « le seul fait d’une reconnaissance par l’UNESCO ne saurait exonérer les propriétaires du sol de leurs obligations vis-à-vis du Code minier » : point barre.

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