À l’assaut du maïs mexicain
Paru dans Charlie Hebdo le 15 mai 2013
Le maïs est la première céréale mondiale, avant le blé ou le riz. Et cette plante est née au Mexique, où les paysans font vivre des milliers de variétés résistant à tout. Les transnationales, Monsanto en tête, veulent y planter des millions d’hectares d’OGM, aidés par Bill Gates et Carlos Slim.
Carlos Slim. On ne connaît pas ici ce Mexicain, désigné en mars 2013 comme l’homme le plus riche du monde selon le classement de Forbes. Il pèse 10 % de la Bourse de Mexico, et il est aussi, car le monde est merveilleux, le deuxième actionnaire du New York Times. Comment règne-t-on sur une fortune personnelle de 73 milliards de dollars ? En vivant dans un pays où tout s’achète. Où les présidents couchent avec les caïds de la came, où l’on décapite à la machete ceux qui se mettent en travers de la route.
Mais Slim est un philanthrope, et parmi ses nombreux amis, il fréquente un certain Bill Gates, qui jongle avec les centaines de milliards de sa Fondation depuis qu’il a largué Microsoft. Le 12 février dernier, les deux hommes se retrouvent au siège du Centre international d’amélioration du maïs et du blé (CIMMYT, selon l’acronyme espagnol), à Mexico. Et signent à cette institution de l’agriculture industrielle un chèque de 25 millions de dollars, devant les caméras. Mais que cherchent-ils ? Pour bien comprendre la manœuvre, il faut dire un mot de l’histoire de ce centre, d’où est partie la soi-disant Révolution verte. Il y a 50 ans, sous couvert de lutte contre la faim, l’agrobusiness a pu répandre dans une bonne part des pays du Sud, Inde en tête, les engrais, les pesticides, l’irrigation industrielle, les gros engins. Slim et Gates auraient-ils l’intention de récidiver, à commencer par le continent africain, où la Révolution verte n’a pas pénétré la première fois ?
C’est plausible et c’est même probable, car une bagarre d’une ampleur surprenante, dont Charlie a déjà parlé (le 28 novembre 2012), a lieu en ce moment au Mexique. L’enjeu s’appelle le maïs, né dans ce territoire, et dont la souche historique est désormais menacée par les OGM, notamment ceux de Monsanto. Le 11 février 2013, deux scientifiques mexicains spécialistes du maïs, Alejandro Espinosa Calderón et Antonio Turrent Fernández, signent une tribune dans le quotidien La Jornada. Ils y expliquent le rôle essentiel de la diversité génétique des maïs cultivés au Mexique depuis des milliers d’années, et mettent en garde contre un projet simplement crapuleux. Le gouvernement envisage sérieusement de filer des millions d’hectares à des transnationales comme Monsanto pour y semer du maïs OGM. Dans ce cas, écrivent les deux auteurs, « il deviendrait impossible d’empêcher la contamination » du maïs non-OGM.
Sur place, ainsi que le raconte l’association Grain (www.grain.org), c’est l’effervescence. D’innombrables réunions publiques, articles, films et spots sur Internet, ont lieu depuis des mois, coordonnés par le Red en Defensa del Maíz (http://redendefensadelmaiz.net), un réseau social et politique très efficace. L’Indienne Vandana Shiva a même fait le déplacement à Oaxaca, terre zapatiste, où elle a donné le 30 avril une conférence de presse.
Les Slim et autres Gates ont oublié d’être cons, et avancent sous couvert de la Cruzada contra el Hambre, ou Croisade contre la faim, un grand plan lancé dans l’enthousiasme préenregistré par le gouvernement mexicain. Tout se déglingue ? Le dérèglement climatique s’ajoute à l’épuisement des sols et des nappes phréatiques alors que nous serons bientôt dix milliards ? Pas si grave, car il y a des solutions. Enrique Martínez y Martínez, ministre de l’Agriculture mexicain : « Les biotechnologies sont nécessaires pour faire face aux famines, au Mexique et dans le monde (…), nous devons chercher les semences génétiquement améliorées qui nous permettent de faire face aux sécheresses, aux pestes agricoles, aux gelées ».
Mais revenons une seconde à Slim et Gates, qui ont donc donné 25 millions de dollars au Centre de recherche qui a lancé la Révolution verte. Le quotidien britannique The Guardian (15 février 2013) a eu la curiosité d’interroger à ce sujet Thomas Lumpkin, le directeur du Centre. Non seulement le fric va permettre de travailler davantage sur le maïs OGM, mais en plus, des programmes sont en cours au Kenya et dans plusieurs pays africains, premières cibles, à l’évidence. Pendant qu’on se passionne pour Hollande et Sarkozy, le monde bascule.