Quand Cécile Duflot écrit des histoires

Ce qui suit est une critique du livre récent signé Cécile Duflot (avec Cécile Amar), paru chez Fayard (De l’intérieur, voyage au pays de la désillusion, 231 pages, 17 euros). On me jugera peut-être cruel, excessif, injuste. Cela reste un droit. Ainsi que demeure, ici du moins, celui de dire ce que je pense.

En préambule, cette précision : je n’ai jamais rencontré Cécile Duflot, et je ne doute pas qu’elle a des amis. Il est visible qu’elle aime ses enfants, lesquels, je l’espère pour tous, le lui rendent bien. En bref, je n’ai réellement rien contre cette personne, mais cela tombe bien, car ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, mais d’une apparatchik qui s’est emparée de son nom, et a dirigé pendant six ans le parti dit écologiste EELV (Europe Écologie Les Verts).

Bon. Le fond. On est si frappé par l’indigence du propos qu’on espère à chaque ligne ou presque que cela va changer au paragraphe suivant. Mais non, c’est ça, et rien d’autre. Les dramatiques questions de la crise écologique planétaire sont tout simplement ignorées. D’évidence, elles n’existent pas pour Cécile Duflot. Le climat, l’eau, la forêt, la pêche industrielle, la biodiversité, l’hyperconsommation au Nord, l’obsolescence voulue des biens matériels - et leur déferlement -, la surpuissance des transnationales et les traités qui la traduisent, les nécrocarburants, les industries de la chimie ou de la bidoche ont 100 fois - 1000 fois, un million de fois ? - moins d’intérêt que les états d’âme de l’ancienne ministre au sujet du 14 juillet, auquel est consacré un chapitre entier. On reviendra plus loin à l’écologie.

De quoi est fait le reste ? Ma foi. Cécile parviendrait presque à faire croire à sa fraîcheur, à sa candeur, à son honnêteté sans rivage. Elle met copieusement en scène ses supposées faiblesses (par exemple page 32), ce qui est un excellent truc pour désarmer la critique. Qui serait assez méchant pour douter d’une telle personne, si attentive au sort de ses amis et de ses proches ? Moi. Le 15 mai 2012, ainsi qu’elle le raconte sans fard, c’est elle qui décide de la présence dans le gouvernement Ayrault, à ses côtés, du gentillet Pascal Canfin (ici et ici), qui ne risque pas de lui faire trop d’ombre. Mais quelle admirable façon de faire de la politique autrement !

La voici donc ministre du Logement. On a droit à de nombreuses proclamations, qui peuvent se résumer à ceci : Cécile Duflot est de gauche, la loi Alur qu’on lui doit est de gauche, et tous ceux qui sont contre ne le sont donc pas. Je ne commente pas, car tout cela est simplement politicien. Duflot est probablement attachée au sort des mal-logés, mais en ce cas, pourquoi avoir quitté un poste alors que le plus délicat de la loi - les décrets d’application - était à venir ? Fût-elle restée dans ce foutu gouvernement que Valls n’aurait pas pu détricoter ce texte présenté par elle comme grandiose. Alors, pourquoi ? Je ne peux m’empêcher de penser, à propos de Duflot, au phénomène de doublepensée si bien amené dans le 1984 de l’oncle George.

Non, quelque chose ne tourne pas rond, et mon petit doigt me dit avec insistance que Duflot a obéi à une stratégie précise, qui consistait à sortir de la galère à temps pour ne pas être engloutie avec, et pouvoir se présenter au premier tour de 2017 avec quelque chance de battre le pauvre record de Noël Mamère en 2002, soit 5,25 % des voix. La vérité, en tout cas une vérité plus proche du vrai que le salmigondis du bouquin, c’est que Cécile Duflot est une politicienne assez ordinaire, propulsée pour des raisons qu’on ignore - mais que d’autres savent - à la tête d’un parti où elle avait adhéré seulement cinq ans plus tôt.

On se moque des ministres qui sautent d’un ministère à l’autre, et l’on a raison. Ils ne savent à peu près rien des questions dont ils ont soudain la charge, et sont bien incapables de marquer le terrain qu’on croit être le leur. Mais c’est exactement le cas de Cécile Duflot, qui se vante d’une loi - peut-être la plus longue de l’histoire de la République - de 177 articles et 300 pages, qui ne saurait être lue, et encore moins comprise par qui que ce soit en France. Est-ce un hasard ? Duflot se montre d’une ignorance crasse au sujet de la réelle structure administrative de l’État, et n’a pas même un mot sur la « noblesse d’État » décrite par Bourdieu, et ces ingénieurs des Ponts qui sont l’ossature du ministère qu’elle a occupé deux ans. Telle est pourtant l’une des clés des grandes décisions structurantes des 60 dernières années.

Ne va-telle pas jusqu’à rendre hommage à Eugène Claudius-Petit, pilier - de droite - des gouvernements de la Quatrième République, rapporteur en 1950, devant le gouvernement d’un Plan national d’aménagement du territoire auquel nous devons tant de merveilles ? Au-delà, mais il n’est pas lieu de s’étonner, sa loi aurait dû exiger un tournant historique concernant les lieux de construction - faut-il sacrifier encore des sols agricoles, par exemple ? -, les matériaux à utiliser - quand a-t-on parlé de logements bioclimatiques, de chaux, de terre, de bois ? -, l’obligation de respecter un plancher d’autonomie énergétique ?

Le récit de ses 21 mois au ministère du Logement est un monument entier à la gloire du vide. Je résume. J’ai - moi, Duflot - eu foi en Hollande, j’ai cru que je pourrais le convaincre - d’être de gauche, croit-on comprendre -, mais je n’ai pas réussi. Oh là là, mais quel malheur ! Extrait drolatique : « Ces deux dernières années ont marqué la mort du politique et le règne de la technocratie » (page 106). Bien entendu, on se pince. Comme cela a l’air d’être du français, cela doit signifier qu’avant 2012, “le” politique vivait et que la technocratie ne régnait pas. Mais comme c’est ridiculement faux, que penser ? Que Cécile Duflot n’a pas la moindre idée de qu’elle raconte ? Retenons cela comme une hypothèse.

Hollande. Le psychologisme de Duflot explose à son endroit tous ses records. Tout est affaire d’individu. D’honnêteté - son dada -, les yeux dans les yeux. De respect des engagements. Il va être convaincu, et puis non, il ne l’est pas, ce gros vilain. L’histoire, l’histoire politique n’est pas fondée sur les structures sociales et les luttes idem, le glissement des partis le long d’un axe idéologique mouvant comme le ruisseau, les rapports de force, le contexte général d’une société qu’il faudrait tout de même analyser un peu. Non pas.  Tout repose ur la bonne volonté de Machin et de Trucmuche. Cécile Duflot croit, apparemment de bonne foi, que tout se joue en face à face instantané, qui peut décider de l’avenir commun.

Je ne peux que pardonner à Cécile Duflot de ne pas me lire. Tout occupée à distribuer des prébendes avec son compère Jean-Vincent Placé, elle aura loupé deux de mes articles, parus avant l’élection de François Hollande. Et qui disaient assez clairement ce qu’on pouvait attendre de lui (ici et ici). Si elle ne savait pas en 2012 qui est Hollande, ce que son livre prétend, elle est une imbécile. Si elle le savait, elle une honnête calculatrice, ce que son livre dément à chaque ligne. Peut-on miser sur un mélange des deux ?

Montebourg. J’ai déjà brocardé ce splendide histrion plus d’une fois, et j’y reviens pas. Cet homme a, comme tous devraient le savoir, commencé par refuser en bloc et en totalité l’extraction des gaz de schiste en France, avant de défendre les gentils industriels du secteur, Total en tête, et de réclamer une exploration, dont chacun sait qu’elle mène aux forages. Il est donc, désormais, pour les gaz de schiste, pour le nucléaire bien sûr, pour l’ouverture de mines en France, comme celle de Salsigne, et en général, partisan de tout ce qui peut détruire un peu plus encore. Il est l’ennemi déclaré de toute politique digne d’être défendue. Mais Cécile Duflot, qui ne cesse décidément de rappeler qu’elle est avant tout « de gauche », s’en moque bien. Montebourg n’incarne-t-il pas l’aile « gauche » de ce parti socialiste qu’elle accuse de virer à droite ? Si. Ce qui explique qu’elle accepte de former une petite bande « de gauche » en compagnie de ce beau guerrier de l’avenir, de Benoît Hamon et de Christiane Taubira. Et d’envisager sereinement de peser avec elle sur la ligne du gouvernement.

L’austérité. On touche au dur. On est en pleine fantasmagorie. Cécile Duflot est contre l’austérité. Pour ma part, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Il va de soi, ainsi que je l’ai écrit des dizaines de fois, que je suis pour le Grand Partage. Ici en Europe, mais surtout à l’échelle du monde. Et cela inclut le partage des richesses, mais de toutes les richesses, y compris, bien sûr, écologiques. Et cela inclut tous les hommes, bien sûr, mais aussi toutes les espèces vivant sur Terre, depuis les mousses et lichens jusqu’à ces grands emmerdeurs que sont les Loups, les Ours, les Tigres, les Éléphants. Sans aucune analyse, Cécile Duflot se contente de critiquer l’austérité dont parlent toutes les gazettes. C’est-à-dire, in fine, le droit d’une partie du Nord à consommer encore plus qu’elle ne le fait. Au détriment de qui, au détriment de quoi, chers amis lecteurs ? Des autres, cela va de soi.

Dire qu’on veut donner plus aux pauvres, sans autre examen, signifie clairement faire venir davantage de colifichets du vaste bagne industriel qu’est la Chine. Et produire davantage de déchets pourris. Et disséminer un peu plus plastiques et perturbateurs endocriniens - je ne prends que cet exemple entre 1000 autres. Et prendre ainsi le parti de ces épidémies émergentes que sont le cancer, l’obésité, le diabète, les allergies, Alzheimer, etc. Je rappelle à ceux qui hurleront contre moi - Dieu, ils ont bien le droit ! - que selon les calculs, certes très approximatifs, de Global Footprint Network (ici), nous avons collectivement épuisé, au 21 août, ce que peut donner la Terre en un an. Pendant plus de quatre mois, nous attaquerons donc l’os, les grands équilibres si menacés, la vie elle-même. Oser présenter l’austérité comme le fait Duflot n’est que complète franchouillardise. Ce serait lamentable de la part d’un politicien quelconque. C’est insupportable sous la plume d’une politicienne se réclamant de l’écologie.

La Firme. Cécile Duflot consacre un chapitre à son parti, sous le nom que lui a donné récemment Noël Mamère : la Firme, précisément. Ici, la doublepensée chère aux habitants d’Oceania atteint des sommets indépassables. Oncle George décrit la chose ainsi dans son merveilleux roman, qui s’applique à la perfection : « Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension même du mot « double pensée » impliquait l’emploi de la double pensée ». Dans le chapitre La Firme, Duflot geint. Elle se plaint des méchants garçons et vilaines filles qui osent la critiquer à propos du fonctionnement autocratique de son parti. Je l’ai écrit plus haut, Duflot dit d’elle-même la vérité quand elle écrit avoir choisi Canfin pour l’accompagner au gouvernement. Des dizaines d’autres exemples, accumulés depuis des années de discussions avec les cadres d’EELV, m’ont abondamment montré qu’il s’agit d’une règle. Qui décide et pourquoi ? En l’occurrence Placé et Duflot, au service d’intérêts qui n’ont aucun rapport avec l’objet écologique et social du mouvement créé en 1984. Ainsi de la désignation d’Emmanuelle Cosse au seul bon plaisir du duo de tête.

Rions avec elle de la farce qu’elle nous propose page 142 : « Le plus ironique, c’est que pendant les dix ans à la direction de mon parti, je n’ai jamais eu de plan de carrière ni d’ambition cachée ». De Placé, elle ne dit strictement rien, ce qui est en effet plus prudent. On ne saura donc rien du jeu mis en place à la sortie du gouvernement de Duflot. À elle une ligne « de gauche », susceptible de lui permettre de chevaucher une base plus exigeante - sait-on jamais ? - qu’elle et sa camarilla. À lui le soin de cornaquer les parlementaires à la mode De Rugy, qui n’ont jamais rêvé que d’une chose, être notable. Avec mamours à la droite présentable, en attendant peut-être davantage. Je redis ici, sans espoir d’être cru, qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre les deux compères. Je ne sais, et pour le coup j’imagine, ce que Placé lui susurre. Peut-être que l’élection présidentielle de 2017 sera décisive. Que le parti et la France ont besoin d’elle. Qu’en agissant comme elle le fait, elle sert une cause supérieure, etc. Le plaisant, c’est qu’elle se raconte forcément une histoire voisine, en tout cas compatible.

Un bref retour sur l’écologie, à laquelle Duflot consacre un chapitre désopilant, digne des assemblées environnementalistes des années 60. Il faut le lire pour le croire, je vous l’assure (à partir de la page 113). Comme elle n’a rien à dire, elle se concentre dès l’entrée sur ce que les médias qui la fêtent ont retenu : l’épisode de pollution atmosphérique de mars 2014. Qui est, ainsi qu’écrit, un épisode, qui aurait pu se passer et s’est passé d’ailleurs un nombre incalculable de fois. Quel est le problème ? On ne le saura pas, car il faudrait s’intéresser à la place de l’industrie, automobile au premier chef, à l’air intérieur, à la chimie de synthèse, aux fulgurances de l’asthme, à la cancérogénicité désormais officielle de l’atmosphère extérieure, à la dégradation constante de la santé publique, que personne n’ose considérer. En somme, il faudrait au moins se poser des questions. Mais Cécile Duflot, à qui on ne la fait pas, se contente de vanter le bilan écolo de Sarkozy et de son si funeste Grenelle de l’Environnement. Je n’invente pas, je cite ( page 119). Elle est si constamment aveugle qu’elle maintient ce qu’elle avait écrit à propos d’un discours de Hollande, en septembre 2012 : « Je pèse mes mots : ce discours du président de la République est historiques et infiniment émouvant à entendre pour une écologiste ». Ô misère ! En ouverture d’une désastreuse Conférence environnementale, Hollande avait enfilé quelques perles multicolores (ici), puis était retourné à sa lecture favorite, celle du quotidien L’Équipe. Mais Duflot avait senti le vaste souffle des plus belles tempêtes.

Je vois à quel point cet article est long, et passablement inutile. Ma foi, ce ne sera pas la première fois. Mais un jour comme celui-là, et je vous prie de me croire au premier degré, trop, c’est trop.

PS 1, qui n’a rien à voir : Franchement, 17 euros pour 230 pages pleines de gros interlignes, aux chapitres séparés de nombreuses pages blanches, est-ce bien raisonnable.

PS 2 : Bien entendu, je l’ai acheté, et non reçu.

L’affaire des microscopes qui tuent

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 20 août 2014

Dans un labo de Lyon, les scientifiques ramassent des cancers à la pelle, entre 27 et 55 ans. Que se passe-t-il ? Officiellement, rien. En réalité, beaucoup de choses.

L’édifiante affaire des cancers groupés commence par un communiqué du groupe de critique sociale Pièces et main d’œuvre (PMO, http://www.piecesetmaindoeuvre.com). Le 15 juillet dernier, PMO annonce une épidémie de cancers dans un laboratoire de l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Lyon, l’une des six écoles d’un pôle public de formation d’ingénieurs.

PMO, connu pour la vivacité de ses positions – notamment contre le « progrès » technologique -, n’aurait peut-être pas suffi, à lui seul, à intéresser qui que ce soit. Mais le texte est accompagné d’un courrier interne très flippant. Adressé aux personnels de l’INSA, il est signé Marie-France Joubert, directrice de l’Institut Lumière Matière (ILM), dont les travaux se mènent au sous-sol, au laboratoire de microscopie électronique du Clym (Centre lyonnais de microscopie).

La dirlo évoque « plusieurs cas de cancers graves diagnostiqués sur des collègues ayant fréquenté les installations de microscopie électronique du Clym ». Et suspend tous les travaux en cours dans ces locaux, évoquant sans se faire prier une éventuelle origine professionnelle. Panique à bord chez les chercheurs, qui tombent de l’armoire, puis de leur paillasse. Le reste est plus classique. Les bureaucrates se ressaisissent et assurent qu’il n’y a pas plus de cancers au labo que dans la population générale. Sacrés farceurs ! La vérité du dossier est tout autre : neuf chercheurs, de 27 à 55 ans, ont été frappés en une dizaine d’années par des cancers du sein, de l’utérus, du poumon, des testicules, entre autres. Et comme aucune enquête n’a encore eu lieu, la liste n’est pas nécessairement close.

Charlie n’entend pas résoudre ce qui reste une énigme, mais quantité de questions méritent d’être posées. En particulier celle des nanomatériaux étudiés au Clym, piste d’ailleurs évoquée par PMO. On ne parlera jamais assez de ces trouvailles, dont l’unité de mesure est le milliardième de mètre, ou nanomètre ; la taille d’un virus varie généralement entre 10 et 400 nanomètres.

Or, les amis, nul ne sait ce que peuvent provoquer des nanoparticules au contact de tissus vivants. C’est même l’une des raisons de leur succès. Extrait d’un article pionnier du professeur de chimie Geoffrey Ozin, paru en 1992 dans la revue Advanced Materials : «  Les objets de taille nanométrique […] démontrent de nouvelles qualités de la matière, en bonne part en raison de leur petite taille ». On a bien lu : de « nouvelles qualités de la matière ».

D’où le grand frisson de foncer encore plus vite dans le brouillard. Avant que de fâcheuses études n’empêchent l’essor des affaires, tous les gouvernements français, depuis vingt ans, ont ouvert les vannes. Et le résultat est digne de notre grand pays : en novembre 2013, le premier « recensement des nanoparticules mises sur le marché » annonçait fièrement une production nationale de 500 000 tonnes.
Est-ce une très bonne nouvelle ? Pour l’industrie, il n’y a aucun doute. On trouve désormais des centaines de produits d’usage courant qui en contiennent. Par exemple des « chaussettes antibactériennes » (nanoparticules d’argent), du ciment (dioxyde de titane), des laits solaires (idem), du sel ou du sucre (silice). Pour la santé, c’est un peu moins évident, car malgré les manœuvres de diversion, la connaissance – la vraie – avance.

En 2009, une étude parue dans Nature démontre que les nanos peuvent endommager l’ADN des humains. On apprend ensuite, en rafale, que les nanos présentes dans l’alimentation peuvent pénétrer le foie, le cerveau, les poumons et le système lymphatique. Le 26 octobre 2011, la revue Biomaterials établit que les nanos de dioxyde de titane – celles des laits solaires –attaquent la protection essentielle qu’est la barrière hémato-encéphalique (BHE). Deux ans plus tard, on apprend que les nanotubes de carbone, présents dans une multitude de matériaux, peuvent favoriser la cancérisation de certaines cellules.

Conclusion qu’on espère rationnelle : rien ne dit à ce stade que les cancéreux de l’INSA sont les victimes des nanos. Ou plutôt, ils le sont forcément, car nous le sommes tous.

EELV, ce parti vert qui ne sert à rien

L’illusion, en politique, semble increvable. Probablement parce qu’elle l’est. Ce jour commencent à Bordeaux les journées d’été d’Europe Écologie Les Verts (EELV). Je n’ai ni le courage ni le temps de vous parler de cette triste histoire de trente ans. Le parti Les Verts a en effet été fondé en 1984, par des gens dont certains étaient d’une radicale étrangeté, comme le défunt Guy Cambot, qui joua un rôle essentiel pendant près de quinze ans. Qui se souvient de Cambot pourtant, et de ses belles affaires africaines dans les années 60 du siècle écoulé, et de son indifférence totale pour l’écologie ?

Comme nul n’a tiré le moindre bilan des conditions passées, et ainsi que l’écrivit le philosophe espagnol (devenu américain) George Santayana, « Those who cannot remember the past are condemned to repeat it ». Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre. Permettez trois mots, qui seront emportés par le vent dès demain.

Cécile Duflot dans son livre à paraître : « J’ai fait le même chemin que des millions de Français. J’ai voté Hollande, cru en lui et été déçue… J’ai essayé de l’aider à tenir ses promesses, de l’inciter à changer la vie des gens, de le pousser à mener une vraie politique de gauche. Et j’ai échoué. Alors je suis partie ». Tout est faux, c’est-à-dire pure tactique. Il serait tout de même intéressant de savoir ce que Hollande a pu dire pour qu’elle le croie aussi imp(r)udemment. On le saura dans une autre vie. Notons l’aveu involontaire : elle aurait tout tenté pour qu’il lance une politique « de gauche ». Pas écologiste, donc, mais « de gauche ». Ma foi, c’est assez clair.

Jean-Vincent Placé, compère de la précédente. Les deux, dont le destin est lié en profondeur, se sont partagé le boulot. À lui, les appels au centre, c’est-à-dire, pour employer le langage convenu, la droite. De manière à contrôler au mieux les ardeurs ministérielles des députés Pompili et de Rugy - entre autres - qui ragent de ne pas avoir pu profiter des bienfaits d’une entrée au gouvernement. À elle, le mollettisme écolo, de façon à surfer sur le mécontentement des rares troupes militantes qui n’ont pas encore déserté la salle. Selon Le Point, Placé serait un grand cachottier (ici). Il aurait « oublié » de déclarer à la Haute Autorité de transparence de la vie publique l’existence d’une société commerciale lui appartenant. Le pompon à qui dressera la liste de toutes les casseroles déjà attachées à l’excellent écologiste qui se fout si complètement de l’écologie, dont il ne sait rien.

Yves Cochet, le seul que je connaisse un peu, s’est spécialisé depuis peu dans les grands prêches apocalyptiques. Notamment au sujet du pétrole. La logique voudrait qu’il combatte sur ce terrain décisif, mais ce serait méconnaître l’immense talent transformiste de l’ancien ministre. Dans un entretien donné au JDD, il déclare sans se poser aucune question personnelle (ici): « Nous avons récupéré le pire de la politique - le calcul, les carrières, les divisions, le manque de fond - mais nous n’avons pas de recul historique dû à l’histoire ». Et rien, bien sûr. Pas de mise en cause de qui que ce soit, sauf pour se plaindre du passé. À l’en croire, il n’aurait pu être candidat à la présidentielle en raison de votes truqués qui auraient profité à Voynet (en 2007). Ce n’est pas grave, c’est directement insupportable. Mais quelle conclusion en tire notre si grand mémorialiste ? Celle-ci : « Nous étions très amis avec Voynet pendant une vingtaine d’années et depuis nous nous sommes éloignés ». Voynet truande et conchie ainsi le vote démocratique, censé être la pierre angulaire de l’engagement EELV, mais on s’éloigne gentiment, sans faire le moindre bruit. Oh ! comme ce rebelle est charmant. Par ailleurs, il déplore qu’aucun écolo de sa petite entreprise n’ait l’envergure pour devenir président de la République. On voit la hauteur de vue ! La planète, selon ses propres dires  - auxquels il ne croit pas - s’enfonce dans une crise totale, mai, crotte, personne de chez lui ne pourrait être à l’Élysée.

Emmanuelle Cosse enfin, « patronne » du parti et surtout propriétaire en titre de deux muselières - Duflot et Placé. Elle est entrée dans le mouvement en 2009, et sur décision en coulisses des deux maîtres précités, elle fait de la figuration. Ni trop, ni trop peu. Dans un entretien à Libération ce matin, elle félicite Royal, qui vient de s’attaquer comme on devrait tous savoir aux loups, aux ours, aux vautours, et lance, apparemment fière d’elle-même : « Il suffit de regarder les indicateurs. Depuis deux ans, le choix d’apporter des liquidités aux entreprises ne produit pas son effet. En revanche, les effets pervers de cette politique arrivent : récession et difficulté à maintenir l’emploi. Manuel Valls essaie de tuer un débat qu’il ne peut pas tuer ». Le reste n’est que blabla.

Nous en sommes là, à ce point zéro, et il est bien inutile de se lamenter. L’heure est au combat, mais il est très dangereux d’avancer sous le feu sans avoir une claire vision du champ de bataille. EELV est un parti absolument sans intérêt pour qui cherche de vraies solutions.

Quand une journaliste fait son boulot

Cet article a été publié par Charlie Hebdo, le 13 août 2014, sous un autre titre

Les journalistes sont comme les boulangers. Il y a les bons et les autres. Mais quand on tombe sur une enquêteuse comme Stéphane Horel, on est obligé de regarder son documentaire. Horel fait aimer la télévision. Affreux.

On a le droit de rendre hommage sans donner dans le cirage de pompes. La journaliste Stéphane Horel (http://www.stephanehorel.fr), discrète comme une violette, est l’une des meilleures. Ses révélations à répétition sur le fonctionnement réel de l’Europe auraient déjà dû lever des armées, mais pour l’heure rien, ou presque.

Samedi passé – le 9 août -, France 5 a passé en catimini, à 19 heures, un documentaire d’une rare qualité, qui raconte une histoire essentielle dont tout le monde se fout. Celle des perturbateurs endocriniens. Stéphane Horel y décrit par le menu la manière concrète dont les institutions européennes sabotent tout ce qui peut gêner la marche triomphale de l’industrie. Or les perturbateurs endocriniens sont au cœur de la machine, ce qui explique le jeu criminel des transnationales.

Mais un point d’histoire. En 1991, la grande scientifique américaine Theo Colborn réunit dans un bled du Wisconsin – Racine - une poignée d’hérétiques et de marginaux, dont des biologistes. Avant tout le monde, ces pégreleux ont compris que les êtres vivants, humains compris, sont attaqués par un nouvel ennemi, qu’ils nomment aussitôt « perturbateur endocrinien ». C’est (presque) simple : des molécules chimiques de synthèse, présentes dans d’innombrables produits – cosmétiques, pesticides, plastiques, médicaments -, déséquilibrent des fonctions de base, provoquent cancers, infertilité, troubles neurologiques, favorisent l’obésité et le diabète. Comme le dit le film, ils « piratent le système hormonal et jouent avec la testostérone ou les oestrogènes ». Sur une liste à vrai dire interminable, les phtalates, le bisphénol A, les produits ignifuges utilisés pour les télés ou les ordinateurs.

Ce n’est pas grave, c’est dramatique. Car comme le montre Horel, l’Europe, infiltrée en profondeur par des lobbies amoraux, refuse d’agir. Et sabote même les efforts de ceux qui réclament des actes. On se contera ici de deux exemples, aussi écœurants l’un que l’autre. D’abord l’affaire Kortenkamp. En 2011, la Commission européenne, experte en rapports oubliés, en commande un au professeur Andreas Kortenkamp, bon spécialiste des perturbateurs endocriniens. Début 2012, il remet un texte aussi solide qu’honnête, qui est aussitôt placé en quarantaine. Parallèlement, un autre rapport – classique contre-feu - est demandé à un panel de « spécialistes ». Horel enquête et découvre que huit experts du groupe sur dix-huit ont des liens avec l’industrie transnationale. Et que onze d’entre eux n’ont jamais rien publiÈ sur les perturbateurs endocriniens.

L’autre histoire est plus folle. Entre juin et septembre 2013, 18 responsables de 14 revues de toxicologie et de pharmacologie européennes publient le même texte incendiaire. Ces pontes mettent en garde l’Europe, qui s’apprêterait – plus de vingt ans après l’alerte de Colborn ! – à prendre de timides mesures contre les perturbateurs endocriniens. En clair, il ne faut surtout pas, car selon eux, aucune étude ne serait concluante. Mais Horel publie le 23 septembre 2013 un article sensationnel dans Environmental Health News. 17 des 18 signataires « ont des liens passés ou actuels avec l’industrie ».

Son principal rédacteur, Daniel Dietrich, a conseillé une structure des industriels de la chimie, des pesticides et du pétrole, et même réalisé des études avec des employés de Dow Chemical ou Bayer, ces grands philanthropes. L’un des plus lobbies industriels de la planète, International Life Sciences Institute (ILSI), est aux manettes, financé par les secteurs agroalimentaire, chimique, pharmaceutique et des biotechnologies. Et toute velléité de santé publique est de nouveau oubliée par les agences européennes.

Est-ce ainsi que les hommes meurent ? On dirait bien. Malgré l’exemplaire boulot de Stéphane Horel, nul ne bouge. Que fout chez nous Marisol Touraine, ministre de la Santé ? Chaque jour pourtant, on comprend un peu mieux comment agissent les perturbateurs endocriniens, et l’on sait maintenant qu’ils sont toxiques à des doses infinitésimales. Bien au-dessous des normes officielles. Il est déjà très tard.

Le drapeau noir du deuil (la mort de Simon Leys)

Simon Leys est mort et comme écrivait l’autre, tout est dépeuplé. Cette grande personne si chère à mon cœur ne semble avoir aucun rapport avec mes obsessions, qui ne sont finalement qu’une : la crise de la vie sur Terre. Mais comme si souvent, il n’est pas besoin de creuser longtemps pour comprendre à quel point Leys était un allié de première force dans la bataille contre tous les mensonges. Il est donc mort en Australie, où il enseignait, à l’âge un peu jeune de 78 ans (ici).

Avant de vous dire mon sentiment, sachez que je suis loin de chez moi, loin de mes livres et de mes références. Je vous livrerai donc ce que ma mémoire me dicte. Leys - Pierre Rickmans de son nom de naissance - est d’abord, comme certains d’entre vous le savent, un authentique sinologue, grand connaisseur de l’histoire, de la culture, de la langue chinoises. Il aimait, et quand il aimait, il adorait. En 1971 - je crois que je n’avais pas 16 ans -, Leys fait paraître un livre inoubliable, Les habits neufs du président Mao (Champ Libre).

J’étais alors déjà profondément antistalinien, et je le suis resté. Et donc fondamentalement antimaoïste, car ce courant s’inscrit d’évidence, et en droite ligne, dans cette tradition maudite. Je pourrais aisément prétendre que le livre a été à mon chevet d’emblée, mais ce n’est - hélas - pas vrai. Je ne l’ai lu qu’une dizaine d’années plus tard. Leys, seul contre tous, racontait en temps réel les événements connus sous le nom grotesque de Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. En deux mots, Mao lance en 1966 un mouvement tourné contre les cadres du parti communiste au pouvoir. S’appuyant sur son fameux Petit livre rouge et sur une jeunesse déchaînée, il lance un vaste mouvement contre le supposé révisionnisme des cadres du parti. Pendant des années, la violence règne en maîtresse, qui fera autour d’un million de morts.

De quoi s’agit-il ? Pour une partie de l’intelligentsia française de l’époque - Sartre bien sûr, mais aussi les July, Geismar, Glucksmann, Benny Lévy-Pierre Victor, Alain Badiou, Alain Lipietz, Olivier Rolin, Philippe Sollers, Roland Castro, tant d’autres -, cette « révolution » était populaire, libératrice, déterminante. Elle annonçait au monde ébahi que l’histoire n’était pas terminée et ne finirait jamais. Elle annonçait le règne de la liberté perpétuelle. Mais tout n’était qu’épouvantable mensonge, manipulation, manœuvres bureaucratiques menées de main de maître par ce vieux salopard de Mao, qui entendait avant tout garder le pouvoir.

Maintenant que tout est su, on ne peut plus lire tout à fait Les habits neufs du président Mao comme le grand chef-d’œuvre qu’il est pourtant. En temps réel, je me répète, Leys disait toute la vérité sur la dictature maoïste. Et en bonne logique, il fut descendu par le journal Le Monde, qui lui accorda dix lignes misérables sous la signature du misérable maolâtre Alain Bouc, qui devait se déshonorer ensuite comme correspondant à Pékin. Leys fut traité - par d’autres - d’agent de la CIA, car bien entendu, qui d’autre qu’un agent stipendié aurait pu écrire de telles horreurs sur un si beau pays ? À la même époque, nos grands intellectuels encensaient la reine de la fantasmagorie, l’Italienne Maria-Antonietta Macciocchi. Quelques mois avant Leys, elle avait publié un livre de 570 pages,  De la Chine (Le Seuil), tout à la gloire dégoulinante des assassins.

Au cours d’une mémorable émission Apostrophes de mai 1983 présentée comme les autres par Bernard Pivot, on entendit  Leys dire à propos de cette faussaire, présente sur le plateau, et comme indignée par l’attaque : « Je pense… que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé. Prenons le cas de Madame Macciocchi par exemple — je n’ai rien contre Madame Macciocchi personnellement, je n’ai jamais eu le plaisir de faire sa connaissance — quand je parle de Madame Macciocchi, je parle d’une certaine idée de la Chine, je parle de son œuvre, pas de sa personne. Son ouvrage De la Chine, c’est … ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale, parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie. »

Je ne vois, dans mes souvenirs personnels, qu’un exemple se rapprochant du travail de désintoxication grandiose de Leys sur la Chine. C’est celui de George Orwell, dénonçant en 1938, après son passage dans les colonnes du Poum espagnol, l’emprise stalinienne sur la révolution en cours. Et ses crimes atroces (In Hommage à la Catalogne). Est-ce étonnant ? Orwell était l’un des grands personnages du Panthéon de Leys. Plutôt mourir que mentir. Ou du moins, plutôt être seul à jamais. Mais le Leys que j’ai tant aimé était aussi un formidable critique littéraire, et pour dire le vrai, le meilleur, à mes yeux en tout cas. Ses chroniques, ses textes et fulgurances, son alacrité, son humour, sa sensibilité ont changé mon regard sur la chose écrite.

Il aimait aussi la mer - comme moi, je le confesse, mais bien davantage que moi - et avait publié une splendide anthologie de textes français sur ce sujet inépuisable, de Rabelais à Hugo, d’Alexandre Dumas à Loti (La Mer dans la littérature française, Plon) ». J’ai les deux tomes chez moi, je les vois dans ma tête en ce moment précis. Leys avait également traduit un livre formidable et resté méconnu, Deux années sur le gaillard d’avant (Richard Henry Dana, Payot), récit autobiographique d’un marin à bord d’un cap-hornier. Et bien sûr, écrit Les Naufragés du « Batavia » (Arléa), époustouflant récit d’un fait-divers authentique, suivi d’un texte autobiographique - Prosper - dans lequel Leys raconte sa vie, à l’extrême fin des années Cinquante, à bord du dernier grand voilier de pêche breton (j’espère que je ne me trompe pas).

Faut-il insister ? Je ne le crois pas. Encore un mot, toutefois, à propos du Magazine Littéraire. En 2006, dans l’une de ses chroniques mensuelles, Leys s’attaque à une sommité de la sinologie. Mais ne vaudrait-il pas mieux écrire Sommité de la Sinologie ? La victime, François Jullien, est une vedette incontestée de la nomenklatura intellectuelle française, ce qui n’en fait pas nécessairement une andouille. Au reste, et je m’empresse de le préciser, je n’ai pas lu les innombrables textes et livres de Jullien. Mais j’ai lu Leys, l’étrillant donc dans le Magazine Littéraire. Comme à son habitude, Il y montait au combat sans aucun égard pour la position dominante de Jullien, écrivant notamment (et qu’on me pardonne la longueur de la citation) que la pensée de Jullien

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« est bien analysée par Jean-François Billeter dans son Contre François Jullien (éd. Allia). Billeter est philosophe comme Jullien mais, à la différence de ce dernier, il connaît la Chine et sait écrire le français (je me demande d’ailleurs dans quelle mesure ce n’est pas l’opacité du jargon de Jullien qui lui a assuré le plus clair de son autorité). Avec courtoisie mais rigueur, Billeter montre que la Chine dont parle Jullien est une construction abstraite présentant peu de relations avec la mouvante réalité culturelle et historique de la civilisation chinoise. Jullien glane ses matériaux un peu partout dans les textes chinois (quelquefois il se contente de les piller dans les travaux de ses collègues), puis il les utilise hors contexte, de façon anachronique ; assemblant ces éléments disparates en un vaste collage, il intitule « pensée chinoise » ce qui n’est en fait que de la pensée-Jullien.

Je ne pense pas que l’erreur de Jullien ait été (comme le croit Billeter) d’avoir pris pour point de départ « l’altérité » de la Chine. Celle-ci, loin d’être un mythe, est une réalité savoureuse, capable d’inspirer ce désir passionné de connaissance dont parlait Needham. Non, le fond du problème, c’est que la Chine ne l’intéresse pas : pour lui, elle ne présente nulle valeur intrinsèque ; il s’en sert comme d’une « commodité théorique » pour considérer du dehors notre processus intellectuel. Mais comme Billeter le remarque avec pertinence, « on ne saurait revenir sur soi sans avoir commencé par se porter ailleurs ».

Intéressante coïncidence : en décembre dernier, Le Monde a publié un entretien dans lequel Jullien commentait « L’Énigme de la puissance chinoise ». Il expliquait que « le lettré chinois n’est jamais devenu un intellectuel critique », et Tian’anmen ne saurait donc avoir de lendemain. Mais exactement le jour même où paraissaient ces propos, deux cent cinquante mille Chinois bravant les contrôles policiers manifestaient à Hongkong pour exiger la démocratie. Apparemment donc, au moins un quart de million de Chinois seraient déjà las de servir de « commodité théorique » à la pensée-Jullien ».

Fin de la citation————————–

Je n’ai pas lu Jullien, mais j’ai toute confiance en Leys. Il n’est pas exclu que j’aie tort, mais comme je ne l’ai encore jamais pris en défaut, je dois dire que je ne changerai pas d’avis de sitôt. Par curiosité, je suis allé voir la page Wikipédia de Jullien (ici). C’est furieusement drôle, car on y oublie de citer, parmi les critiques du Maître, celle de Leys, se concentrant sur celle de Billeter, moins connu et sans doute plus facile à conchier. Donc, pas un mot sur Leys. Mais un flot inouï de louanges, tels qu’on finit par soupçonner de l’autocongratulation. Jullien est-il l’auteur d’une partie au moins de ce panégyrique ? J’en jurerais.

Où veux-je en venir ? Nulle part. Je suis seulement heureux de dire combien je dois à cet être hors du commun. Dans l’un de ses livres, L’humeur, l’honneur, l’horreur : Essais sur la culture et la politique chinoises (Robert Laffont, 1991), Leys glisse un article - Une excursion en Haute Platitude - consacré à notre inaltérable Bernard-Henri Lévy. Critiquant un essai dérisoire de BHL, Impressions d’Asie, Leys écrit des mots dont la saveur m’enchante encore, près d’un quart de siècle plus tard :

« Dans son aimable insignifiance, l’essai de M. Lévy semble confirmer l’observation d’Henri Michaux : Les philosophes d’une nation de garçons-coiffeurs sont plus profondément garçons-coiffeurs que philosophes (…) Comme tout le monde s’en doute maintenant, l’Asie n’existe pas. C’était une invention de XIXe siècle eurocentrique et colonial. M. Lévy qui est fort intelligent et a beaucoup voyagé, aurait quand même pu s’en apercevoir ».

Puis : « On se demande parfois [si BHL] n’aurait pas eu avantage à rester cloîtré dans une cabine hermétiquement close et capitonnée, car, au contact des réalités de la rue, sa prose a fâcheusement tendance à enfler, et, comme un ballon gonflé d’air chaud, elle s’élève bientôt jusqu’à la zone des Hautes Platitudes… région dont elle ne redescendra plus, sauf pour quelques rafraîchissantes plongées dans un brouillard de volapük…
Pour que des Impressions d’Asie de M. Lévy puissent vraiment intéresser, au départ, il faudrait d’abord que M. Lévy fût. Et sitôt qu’il aura remédié à cette carence ontologique, il nous captivera, même avec des
Impressions de Pontoise ».

Voilà le Leys que je chéris. Voilà le Leys que je n’oublierai jamais.

 

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