Aimer l’entreprise, adorer la Shell

 Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 10 septembre 2014

Les patrons de la Shell sont de grandioses criminels. Après avoir pourri pour l’éternité le delta du Niger, ils s’apprêtent à rembarquer. Prochaine destination : l’Alaska, qui a bien besoin d’une nouvelle marée noire.

Ainsi qu’on sait, ad nauseam, le brave garçon Valls aime l’entreprise. Donc la Shell, joyau anglo-néerlandais et sœur jumelle de notre magnifique Total. Total, pour les oublieux, c’est – historiquement – Elf Aquitaine, la Françafrique, les valoches pleines de biftons, les biens mal acquis, les satrapes comme Sassou-Nguesso ou Bongo, les disparus, les torturés, les démantibulés.

Et la Shell ? Avant de donner des nouvelles récentes du monstre, jetons ensemble un coup d’œil sur le passé. La Shell s’est emparée du delta du Niger (Nigeria) dès les années Cinquante du siècle passé, grâce à la découverte d’un premier gisement de pétrole à Oloibiri, en 1956. Le reste est une épouvante pure, qui a tué la région, jadis un paradis pour les pêcheurs et les paysans, grâce à l’eau et ses innombrables bras, grâce à des terres constamment fertilisées par les alluvions.

Un livre ne suffirait pas à seulement dresser une liste des saloperies de la Shell sur place. L’idée de crimes contre l’humanité s’impose d’elle-même. En août 2011, le Programme des nations unies pour l’environnement (Pnue) publie un rapport qu’il estime lui-même sans précédent (Environmental Assessment  of Ogoniland). En résumé, le delta est foutu. Le pétrole sature les sols agricoles, le poisson a disparu, l’air est pollué comme dans aucune autre ville industrielle. Notamment à cause de fuites dans des oléoducs que personne ne songe à réparer, et des immenses torchères qui crament le gaz – dont la Shell se fout – à mesure qu’il s’échappe des gisements pétroliers.

Au total, il faudrait un plan de restauration écologique étendu sur une génération, doté pour commencer d’un fonds d’1 milliard de dollars. En somme, comme le dit explicitement le texte, il s’agirait de la plus vaste opération de dépollution jamais réalisée dans le monde. Le conditionnel est évidemment un impératif, car rien n’a été seulement commencé. La Shell, bien conseillée par ses communicants, avait pourtant déclaré, aussitôt lu le texte du Pnue qui la mettait directement en cause : « Ce rapport apporte une contribution de grande valeur en vue d’améliorer la compréhension du problème des fuites de pétrole dans l’Ogoniland ».

Nous voilà à la fin de l’été 2014, et Amnesty International, associé aux Amis de la Terre, vient de publier un bilan des trois années perdues (http://www.foeeurope.org/shell-no-progress-polluted-niger-delta-040814). Commentaire de Godwin Ojo, des Amis de la Terre/Nigeria : « Le gouvernement et Shell se sont contentés de mettre en place des opérations qui ressemblent à des mesures réelles mais ne sont en réalité que des faux-semblants. Cette absence de véritables mesures face aux preuves scientifiques irréfutables est scandaleuse ».

Charlie s’autorise une précision sur le ton finalement prudent d’Ojo : le Nigeria est un pays qui tue ceux qui emmerdent le pouvoir en place. Militaires et civils remplissent depuis cinquante ans des comptes numérotés avec le fric du pétrole et ne plaisantent pas avec leurs sous. Rappelons pour mémoire la pendaison de l’écrivain Ken Saro-Wiwa, en 1995, qui présidait le Mouvement pour la survie du peuple Ogoni. Ce pauvre couillon avait eu la très mauvaise idée de dénoncer les activités de la Shell dans le delta.

Après un demi-siècle de dévastation, il est visiblement temps, pour la transnationale pétrolière, d’aller forer ailleurs. On apprenait le 27 août, à la lecture du Figaro, ce grand ami de l’entreprise, que la Shell est en train de fourguer ses gisements pétroliers du Nigeria. On trouvera bien d’autres salauds pour continuer le boulot. Shell a de toutes nouvelles ambitions, à commencer par l’Alaska, un pays où les glaciers et les grizzlis font encore absurdement la loi.

Le groupe vient de déposer une demande de permis d’exploration en mer des Tchouktches, face à l’Alaska, en bordure de l’océan Arctique. Les forages devraient suivre en 2015, pas bien loin du lieu d’échouage du pétrolier Exxon Valdez, en 1989, qui avait massacré 1300 kilomètres de côtes sauvages. Or la Shell est une pro des marées noires, qui en a craché deux dans le delta du Niger, en 2008 et 2009. Valls a bien raison : y a de quoi aimer follement l’entreprise.

12 réflexions au sujet de « Aimer l’entreprise, adorer la Shell »

  1. On est sauvés! Sarko est de retour et pour aider Shell à bien détruire la planète il remettra sur les rails le beau projet d exploitation des gaz de schiste, ben oui faut bien que la croissance revienne, avec tous ces beaux puits que l on va forer partout il va y avoir plein de boulot pour les chômeurs, des routes à faire, des camions à vendre, à réparer, des tubes à souder des études à payer, le gaz et le pétrole pas cher pour avoir la clim, 25dg l hiver dans nos maisons et 12 l été, le rêve vivement 2017 !

  2. salut !

    je viens d’apprendre en commentant un article du
    monde libertaire que F. Nicolino écrivait dans charlie-hebdo que je n’ai plus acheté quand le prix a passé à 2f50.
    je me permets de copier vos articles que j’apprécie sur mon blog en mentionnant votre nom et les références de l’article.Alors qu’un certain C.G. m’a tancé.il faut des gens comme vous. Moi ,je ne fais que développer l’info vers des milieux différents ( maghreb, iran, espagne ..) cordialement
    patrick granet

  3. Arno,
    C’est peut-être même les gaz de schiste qui vont lui financer sa prochaine campagne! Il a des bons copains dans le milieu, d’ailleurs il démarre fort puisqu’il en a parlé hier :
    http://www.rtl.fr/actu/politique/nicolas-sarkozy-en-meeting-il-faut-profiter-du-gaz-de-schiste-7774503816
    Un deal : vous financez ma campagne, je retourne l’opinion pour qu’elle accepte les gaz de schiste…
    Je trouve très suspect qu’il développe ce sujet dans son premier meeting .

  4. Patrick Joseph Granet, vous n’y êtes plus, je l’ai payé 3 euros hier !
    L’article de Bernard Marris sur ses amis intelligents valait son pesant d’or, heureusement !

  5. La collusion Sarko/Gaz de Schiste est en effet à la fois attendue (que pouvait-on imaginer d’autre de la part de ce sinistre personnage ?) et inattendue : il semble en effet vouloir en faire un élément important de sa candidature.
    Pourquoi ? Disons… « combinazione »… bien entendu, avec toutes les combinaisons possibles.
    Il faut virer ces malfrats de la sphère politique.

  6. P.P
    Mais peut être qu’une grande partie du peuple en veut des gaz de schiste. Qu’une seule minorité n’est pas d’accord.
    Et puis pourquoi un Gvt de la V république demanderait l’avis du peuple. De Gaule et consorts ont t-ils demandé l’avis du peuple pourquoi nucléariser la France et le monde?
    Si nous devons attendre que le peuple se révolte, alors là on est bien mal barré (et j’en suis fortement désolé)
    Désolé ce matin je suis pessimiste…

    bonne journée tout de même.

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