Archives mensuelles : octobre 2007

Qui a vu le grisin ?

En préambule, sachez que ce jeudi 11 octobre, je dois me dépêcher. Vraiment. Par précaution, je vous envoie un (premier ?) texte court. Désolé. Mais vous n’y perdez pas vraiment, car je vous offre quelques lignes de notre grand Buffon. Dans son Histoire naturelle, il décrit ainsi le Grisin de Cayenne, un petit oiseau :
« Le sommet de la tête est noirâtre, la gorge noire, et ce noir s’étend depuis les yeux jusqu’au bas de la poitrine : les yeux sont surmontés par des espèces de sourcils blancs qui tranchent avec ces couleurs rembrunies et qui semblent tenir l’un à l’autre par une ligne blanche, laquelle borde la base du bec supérieur : tout le dessus du corps est d’un gris-cendré ; la queue est plus foncée et terminée de blanc, ses couvertures inférieures sont de cette dernière couleur, ainsi que le bas-ventre (…) »

Pourquoi parler de ce grisin-là, que je n’ai encore jamais vu ? Pour cette raison : je tiens à vous annoncer solennellement qu’une (possible) nouvelle espèce d’oiseau a été découverte au Brésil. Formicivora grantsaui vit dans la Serra do Sincorá, entre 850 et 1100 mètres d’altitude. Il s’agit (peut-être) d’un grisin de Sincorá, petit passereau insectivore encore inconnu au bataillon. Cela, c’est la bonne nouvelle. Et la mauvaise, c’est que l’habitat de cet oiseau est d’ores et déjà menacé. Stuart Butchart, un scientifique de BirdLife a malheureusement déclaré : « It would be sadly ironic if, as soon as it was discovered, Sincorá Antwren became threatened with extinction ». Autrement dit, ce serait tristement ironique que le grisin soit menacé d’extinction au moment même où il est découvert. Là-dessus, je me sauve.

L’affaire du doigt (à propos de Belpomme)

Vous connaissez comme moi cette phrase mille fois répétée : « Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt ». Il y a des variantes qui ne changent rien au fond, comme par exemple : « Quand le sage pointe la lune, le fou regarde le doigt ». Antique sagesse, n’est-ce pas ?

Sauf grave erreur de ma part, elle nous vient du Bouddha lui-même (Petite info qui n’a rien à voir, je ne suis pas bouddhiste). J’ai retrouvé trace d’une pensée qui lui est attribuée, et que je vous offre : « L’être puéril saisit l’extrémité du doigt et non la lune [que le doigt signale] ». Tout viendrait donc de là.

Quel rapport avec Dominique Belpomme, cancérologue reputé, et depuis quelques années écologiste distingué ? Voyons cela, si vous me permettez. Dans les Antilles françaises, singulièrement dans les bananeraies, l’État a laissé faire une pure et simple horreur pendant des décennies. Je sais un peu de quoi je parle, car j’ai consacré – avec mon co-auteur François Veillerette – un chapitre du livre Pesticides, révélations sur un scandale français, au cas de la Guadeloupe.

C’est étrangement simple : malgré des rapports dissimulés pendant trente ans dans les tiroirs de l’administration, un pesticide terrible, le chlordécone, a été massivement utilisé. Même quand il était officiellement illégal. Les sols concernés sont pollués pour des siècles, car ce produit est d’une stabilité chimique étonnante. Des siècles, oui. Les conséquences sanitaires sont à la mesure de cette folie, même si aucun lien épidémiologque ne peut, pour le moment être établi entre exposition et flambée de certaines affections graves.

Bon, et la suite ? Le professeur Belpomme a rendu il y a quelques semaines un rapport sur cette pollution chimique en Martinique. Et je suis allé à une conférence de presse où il rendait compte de son travail. Des élus des Antilles, de Guyane, et de France métropolitaine assistaient à la réunion, dont Christiane Taubira. J’y ai dénoncé en direct – non repris à la télé, hélas – certains responsables du désastre.

Depuis, une infernale rumeur circule dans les petits milieux parisiens, notamment chez les journalistes. Je ne fréquente pas, mais ce bruit est arrivé chez moi, par de multiples entrées. Que dit-il ? Que Belpomme – qu’il me pardonne – est un charlatan. Qu’il ne pense qu’à faire parler de lui. Je lui épargne le reste. Hier mardi, j’ai reçu de l’Artac, association du professeur Belpomme, une lettre ouverte censée défendre sa réputation. J’ose espérer qu’il n’a pas besoin de moi, mais évidemment, évidemment je le soutiens de tout coeur.

Personne – journalistes, fonctionnaires, politiques – n’a jamais su élever la voix quand il fallait pour protéger les paysans antillais. Et personne n’ose encore s’attaquer au professeur Tubiana, président honoraire de l’Académie de médecine, qui couvre de sa haute autorité des rapports autrement incertains que celui du professeur Belpomme, sur qui la meute croit pouvoir s’abattre. Moi, je vous le dis en conscience : Belpomme est avec nous. Et je suis avec lui.

Une maison on ne peut plus active

Il y a une quinzaine de jours, j’ai bu un verre à la gare Montparnasse (Paris) avec Jean-Claude Pierre. Je vous parlerai de lui tantôt, et sans doute plus d’une fois. Il me fait venir le sentiment d’amitié à fleur de peau. Et en outre, moi qui suis du genre très difficile, je dois avouer que j’ai pour lui de l’admiration.

Mais je veux vous entretenir d’un convive, qui buvait sa bière en notre compagnie. En deux minutes, cet homme que je n’avais encore jamais rencontré m’a captivé. Et voici pourquoi : Étienne Vekemans est le président de l’association Maison passive (1). Au risque de saper ma réputation, je dois avouer que je ne savais rien du sujet. Rien de rien. Je crois que je confondais un peu tout : maison écologique, maison bioclimatique, maison passive. Hors quelques lieux communs, je me serais aisément ridiculisé en public.

Pourtant, c’est passionnant. Figurez-vous qu’une maison passive – il existe des normes strictes – ne consomme que 15 kWh par m2 et par an de chauffage. Soit dix fois moins, en moyenne, que les maisons modernes. J’imagine que vous commencez à comprendre. Et j’ajoute dans la foulée que je n’ai fait aucune étude sur la question, me fiant à la littérature disponible sur le Net. Et à la clarté des propos d’Étienne. J’espère que vous faites volontiers confiance aux gens que vous rencontrez. Moi oui.

En dessous de 15 kWh par m2, une maison n’a en fait plus besoin d’un système de chauffage réellement indépendant. Ces maisons seraient, pratiquement, sans chauffage ni climatisation. Je ne vous ferais pas un cours, dont je suis au reste incapable. Tout repose sur une inversion des priorités. Il ne s’agit plus d’empêcher la chaleur de partir en isolant le toit, par exemple, mais plutôt d’empêcher le froid d’entrer en rendant la maison étanche à l’air extérieur. Un système malin de ventilation permet en outre de garantir une qualité de l’air intérieur remarquable. Je sais, cela sonne comme une douce rêverie.

Reste que de telles maisons existent. Ailleurs. En Allemagne et en Autriche, par milliers. Mais pas en France, ce qui explique en partie ma totale ignorance. Je ne vais pas me transformer pour autant en VRP de la maison passive. En tout cas, pas demain. Mais cette histoire me conduit droit à des interrogations. Dont celle-ci : pourquoi diable les ONG n’ont-elles pas fait de l’habitat l’une des vraies grandes priorités du Grenelle de l’Environnement ? Je ne doute pas que notre grand Sarkozy, dans son immense générosité, lâchera quelque chose dans ce domaine. Ses services de communication ne manqueront pas de vendre au JT de 20 heures des chiffres, des courbes, des coûts. Mais je sais comme vous que cela restera dérisoire au regard du défi climatique.

Pourtant, s’il est bien un domaine où il eût fallu se battre au couteau – il y en a d’autres, que j’oublie une seconde par commodité -, c’est bien celui-là. Et la maison, je nous le rappelle, c’est oïkos, ce mot grec qui a aidé à forger celui d’écologie. La maison parle instantanément à tout le monde. Elle rassure ou inquiète. Fait rêver. Fait agir. Oui, franchement, pourquoi ne pas avoir élevé la voix à ce sujet au cours du Grenelle de l’Environnement. Était-on trop occupé par ailleurs ? Mais par quoi, alors ?

(1) http://www.lamaisonpassive.fr

Le cochon, le progrès et le rire de l’homme

Vous me permettrez de vous présenter un homme politique admirable, le député UMP Marc Le Fur. Élu des Côtes d’Armor, membre du « Club des amis du cochon » à l’Assemblée nationale, il se bat comme un beau diable pour que vive la Bretagne. Enfin, une certaine Bretagne. Celui que tous appellent « le député du cochon » – allez savoir pourquoi – a donné en janvier 2007 un entretien retentissant au magazine hélas méconnu Porc magazine, que je vous recommande au passage.

Que dit-il ? Que les porcheries industrielles sont l’avenir, un bel avenir pleinement désirable. Citation immédiate qui clouera le bec des moqueurs, je l’espère : « Les producteurs de porc sont de véritables chevaux de course entravés dans leur envie d’entreprendre et leur volonté d’être compétitifs ». Oui. Tel. Marc Le Fur aime tant ses porchers qu’il concocte pour eux, perpétuellement dirait-on, de nouveaux projets de loi. Contestés, il va de soi, par quelques mauvais coucheurs, au premier rang desquels l’association Eau et rivières. Je ne vous donne pas la liste des faits d’arme législatifs de M. Le Fur, car vous pouvez trouver vous-même.

Tout de même ceci : en 2005, à l’occasion d’un débat parlementaire, Marc Le Fur et trois amis députés ont tenté de faire passer un amendement révolutionnaire. Considérant que l’administration, cette rosse, s’en prend aux éleveurs industriels sans la prévenance qu’ils méritent, Le Fur réclamait que, dorénavant, on prévienne ces sympathiques travailleurs de tous les contrôles à domicile. Commentaire d’Eau et Rivières, et sachez que le gras figure bel et bien dans le communiqué d’origine : l’amendement « revient à interdire tout contrôle inopiné et à empêcher les agents de terrain de verbaliser les infractions qu’ils constatent à l’occasion de leur mission. Cet amendement permettrait aussi aux exploitants en infraction ou responsables d’un accident de pollution (…) de masquer les preuves et de tenter de dissimuler par avance toute situation irrégulière ».

Bon, la présentation est faite. Voici le plat de résistance. Je lis ce lundi 8 octobre sur le site du journal économique Les Échos (1) une tribune signée Marc Le Fur. Laquelle a hérité d’un titre facétieux, dont je redoute qu’il n’ait été choisi après lecture par quelque journaliste sceptique : Les biocarburants roulent vers l’inconnu. Je serais à la place de notre honorable député, je protesterais aussitôt. Car où est l’inconnu ? Pemière citation : « Par un curieux balancier de l’histoire, le monde rural apparaît donc, grâce au développement des biocarburants, de nouveau susceptible d’impulser le progrès ». Bien, déjà un premier point : nous sommes dans le sens du progrès. Me voilà autant soulagé que vous.

Le reste est aussi grand que ce court extrait. Marc Le Fur semble préoccupé par la concurrence, et appelle à un sursaut de l’Europe, qu’il ne croit possible qu’à une condition : laisser tomber le biodiesel. Je vous avoue que je ne comprends pas tout. Le biodiesel, c’est chez nous le colza et le tournesol. Le lobby est bien implanté, il est soutenu en haut lieu, il a donc le vent en poupe. Or Le Fur, à mots couverts, s’en prend à ces excellentes personnes, qui ont déjà tant oeuvré. Et il évoque les biocarburants de la deuxième génération, que personne n’a encore vus, et qui pourraient s’accompagner d’un boom sur les arbres transgéniques et des graminées comme l’herbe à éléphant, originaire de Chine.

N’importe. Je vous annonce en exclusivité la naissance d’un sous-lobby des biocarburants, qui prépare la deuxième manche. La première génération a été et demeure une catastrophe planétaire ? Qui détruit les forêts tropicales, affame les peuples et aggrave la crise climatique ? Ce n’est pas grave, voyons la suite. Croyez-en la sagesse d’un Marc Le Fur. La Bretagne a tué son paysage, arraché au moins 160 000 km de talus boisés en quelques décennies (selon des estimations prudentes), pollué ses eaux pour un siècle peut-être, et elle fabrique comme à l’usine des porcs que plus personne ne veut boulotter. Ce n’est pas grave, puisque c’est le progrès.

Deuxième citation, et dernière : « Nous sommes donc face à un choix économique, écologique et stratégique majeur : celui de la constitution d’une filière biocarburant performante, propre, assurant notre indépendance agricole et permettant une utilisation rationnelle de notre espace rural ». Rationnellement, ou plutôt raisonnablement, on me permettra une minute de rire ininterrompu.

(1) Non, ce n’est pas un truc pour vous attirer ailleurs. Le lien vers Les Échos ne fonctionne pas. Mais vous pouvez lire M. Le Fur sur : http://fabrice-nicolino.com/biocarburants/index.php

Adrienne et le jardin bleu

Un jour de chance extraordinaire, j’ai rencontré Adrienne. Adrienne Cazeilles. C’était il y aura bientôt douze ans, en janvier 1996. Je tiens sur ma table sa dernière lettre, datée d’août, à laquelle je n’ai pas encore répondu. Shame on me !

J’étais alors – en 1996 – en balade dans les Pyrénées, côté Catalalogne et Canigou. Il faisait froid et bleu, j’avais vu la mer et la montagne, croisé l’hiver et peut-être le printemps, mais le grand moment approchait. Adrienne m’attendait à l’entrée de son mas del Pull, dans cette microrégion des Aspres, contrefort de la vraie montagne. Pull, vous n’êtes pas obligé de le savoir, est un mot catalan qui désigne le peuplier. J’arrivais donc au mas du peuplier, après avoir traversé des collines boisées de châtaigniers et de chênes verts. Elle m’attendait, sur l’antique aire de battage de la ferme.

Car c’était une ferme où des générations s’étaient succédé depuis des siècles. Une tuile du toit, peinte, annonçait l’an 1769. Mais la famille d’Adrienne était installée là depuis bien plus longtemps que cela. Des siècles, comme on dit des jours. Adrienne, je vous le dis, est une formidable conteuse. Ce jour-là, nous nous sommes mis au coin du feu, comme pour une veillée en plein jour. Elle me parla longtemps d’un temps disparu, mais qu’elle avait connu. Née en 1923, elle se souvenait fort bien d’un monde où l’argent était tenu en lisière. Où l’économie, modeste et parfois terrible, pouvait se concevoir à peu près sans lui. Où la richesse relative s’exprimait en herminettes, trusquins, rabots, harnais, serpettes et colliers à mouton.

Vous n’êtes pas obligé de me croire, mais ce n’est pas de la nostalgie. Pas seulement. Nous avons tous besoin de nous rappeler que le clinquant insupportable du monde n’est pas fatal. Qu’il finira, d’une manière ou d’une autre. En tout cas, Adrienne me parla ce jour-là des arbres et des plantes. Le catalan distingue par exemple, pour désigner le bois, les mots el bosc (les bois) la llenya (le bois de chauffage) la fusta (le bois d’oeuvre). Elle me confia : « Mon père connaissait les plantes, mais moins que ma grand-mère maternelle, qui habitait à quinze kilomètres d’ici et chez qui j’allais à pied. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle connaissait admirablement les plantes et les tisanes ». Rencogné dans un fauteuil, les genoux près de la flamme, je savourais une à une les figues et les nèfles du jardin.

Le jardin ! Je n’oublierai jamais la visite du jardin d’Adrienne. Jamais. J’avais pris un seau de sable pour aider la jardinière à l’épandre sur ses artichauts. Dehors, le soleil tentait sa chance. Nous circulions entre haies de buis, oliviers, fraisiers, rosiers, lilas. À l’entrée dans le potager, Adrienne cueillit pour moi une feuille de roquette, dont le goût de poivre est encore là. Tandis que j’admirais le verger d’amandiers et d’oliviers, juste au-dessus, elle me dit enfin : « Ici, c’est mon jardin bleu. Revenez donc en mai, vous verrez. Tout est bleu. Il y a de la lavande, des violettes, des nigelles, des asters, des campanules, de l’hysope, des muscaris ».

Un jardin bleu. Un jardin bleu. C’était la première fois que je voyais Adrienne. Du haut des marches du si vieil escalier, elle m’a crié : « Bona pluja ! ». Bonne pluie ! On parlait cette année-là, déjà, de sécheresse. Et Adrienne me souhaitait donc de l’eau, comme les Fremen du roman de Franck Herbert, Dune. Alors je suis remonté, et je l’ai embrassée. Adrienne.