Archives mensuelles : mai 2017

Adresse à ceux qui applaudissent tant Hulot

Je vois que la plupart des écolos – attention, je ne suis pas écolo, je suis écologiste – estampillés sont ravis de la nomination de Nicolas Hulot. Comme ils sont partis pour l’applaudir longtemps, il leur faudra, chemin faisant, imaginer des stratagèmes pour se convaincre qu’ils ont malgré tout eu raison. Et que des gens comme moi sont décidément infréquentables. Le jour où ils se réveilleront un peu, s’il arrive, c’est encore de gens comme moi qu’ils se plaindront, car il ne sera jamais question d’admettre, selon les cas, avoir été naïf, ou duplice, ou plus directement con. Je n’ai donc aucune illusion. Ce sont les mêmes qui applaudissaient Mitterrand, et qui vantent aujourd’hui l’abolition de la peine de mort de 1981 – obtenue au Venezuela en 1863 – oubliant commodément le sort fait à Sankara, Tapie, la télé offerte à Berlusconi, la mort des oiseaux et des papillons, le déferlement incroyable de la laideur. Les mêmes qui, à chaque occasion, opposent les gens constructifs et « positifs » – eux – et les noirs personnages de mon espèce.

Moi, je vois surtout qu’ils pensent à leur confort de vie. Encore cinq minutes ou cinq ans, monsieur le bourreau ! Et il est vrai qu’il leur sera plus agréable de vivre avec un Hulot qu’avec un Retailleau. Il est tout aussi vrai qu’en tendant leur sébile de la bonne manière, ils récupéreront des maîtres qu’ils acclament quelque menu fretin. Le monde meurt, mais qu’importe si j’ai un poste au Conseil économique, social et environnemental (CESE). Ou à la direction générale du WWF, qui vient de recevoir le prix de l’écoblanchiment des mains de Survival International, pour ce que cette « association » « écologiste » fait endurer aux Pygmées d’Afrique centrale.

Le seul menu problème pour tous ces Assis – « Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…» -, c’est la guerre qui pointe, déjà là pour tant d’autres que nous aux portes de nos privilèges. Dans le pays imaginaire où ils prennent si avantageusement la pose, il ne faut surtout pas se montrer méchant. Ni même tranchant. C’est déplacé, c’est mal élevé. Il ne faut pas dire que le duo Le Maire-Darmanin mènera une politique économique favorable à la destruction du monde, pour la raison simple que c’est sa nature, tout comme c’est celle du scorpion de la fable. Ni attaquer de front les transnationales, amorales par définition, et criminelles par obligation. Ni celles du tabac, ni celles de la chimie, ni celles qui fourrent du sel, du gras, du sucre dans toute leur bouffe de malheur, pour mieux tuer le pauvre monde d’obésité, de cancer, de diabète, et du reste. Ni celles du pétrole, du gaz, du charbon, du nucléaire. Ni celle de la bagnole. Ni celles du numérique, qui représentent si bien l’avenir qu’ils nous promettent.

Ce qu’ils veulent, c’est mourir dans leur lit, et si possible décorés de leur Légion d’Honneur. Ils me font penser à ceux qui voulaient à toute force l’accommodement avec le fascisme hitlérien, refusant jusqu’au déshonneur le devoir de combattre. J’y ajoute pour faire bon poids l’aveuglement total de certaine gauche face à la barbarie stalinienne. Mais voilà que tout recommence sous nos yeux. Ils y a ceux qui se couchent devant la puissance des vainqueurs provisoires du monde. Et il y a les autres. On les moque et on les moquera encore, mais ils sont là. Nous n’avons perdu qu’une petite bataille de plus.

Hulot, 10 000 fois hélas

 

Chers lecteurs,

Certains d’entre vous savent que je travaille pour Charlie et je dois écrire sur Hulot dans le numéro de mercredi prochain. Je ne m’étendrai donc pas, désolé. Mais je peux vous dire à quel point je suis stupéfait de tant de naïveté de la part de Hulot. Seulement, s’agit-il encore de naïveté ?

Il y a cinq ans, j’ai écrit Qui a tué l’écologie ?, livre dans lequel je consacrais un chapitre très critique à Hulot et sa fondation. Laquelle, et ce n’est pas rien, a comme partenaires des industriels aussi marqués que Vinci ou la holding agro-industrielle Avril (ex-Sofiprotéol). Je n’ai évidemment pas changé d’avis. Hulot aura passé des dizaines d’heures en tête-à-tête avec Chirac, sans que rien ne change. Donné une énorme crédibilité à une vulgaire opération politicienne de Sarkozy en 2007, le si funeste Grenelle de l’Environnement. Accepté un poste de Hollande et fait croire aux si nombreux crédules que les Accords de Paris sur le climat étaient une victoire, alors qu’ils sont un désastre.

Je ne doute pas qu’en bon communicant, il saura mettre en valeur sa politique. Mais dites-moi ? N’a-t-on pas déjà vu cela ? En 1981, Mitterrand renonçait à l’extension du Larzac et à la centrale nucléaire de Plogoff. Et puis, rien d’autre que la poursuite implacable de la destruction du monde. De même en 1997 avec Jospin, qui avait dealé avec les Verts de Voynet et Cochet l’abandon de Superphénix et du canal Rhin-Rhône.

Hulot a déjà, c’est l’évidence, obtenu la fin du projet de Notre-Dame-des-Landes, et gagnera sur quelques autres points symboliques, car tel est l’intérêt de Macron. Mais la machine continuera dans la même direction, car tel est son but. Hulot et ceux qui le suivent dans cette triste aventure oublient tout. Comment est structurée une société. Quel en est l’imaginaire. Comment s’exerce le pouvoir et au profit de qui. Quelles forces sociales, économiques et culturelles défendent quels intérêts, et pourquoi. Quel est le jeu des transnationales et que signifie défendre, comme le fait Macron, le commerce mondial au travers de traités comme le Ceta.

Ce gouvernement est farci de lobbyistes si évidents que personne ne les voit plus. Comme dans La Lettre volée, de Poe. Défenseurs militants du nucléaire, des exportations d’armes, des mines d’or en Guyane, du business en général, ils ont en partie réussi à rendre évidents, presque naturels, leurs choix idéologiques au point que personne ne paraît oser le leur reprocher. Le slogan implicite de tous ces gens crève les yeux : c’est celui de Thatcher. There is no alternative. Il n’y a pas d’autre choix.

Est-ce que je suis déçu par Hulot ? Oui, je le suis. Il avait la responsabilité de préparer une génération au grand changement. Il préfère un poste d’illusionniste.

2/ Mais qu’est donc ce merveilleux Macron ?

Si vous ne le savez pas, je vous apprends que j’ai ferraillé contre certains, présentés comme écologistes, qui soutenaient sans hésitation le vote en faveur d’Emmanuel Macron. Contre Yves Paccalet et Corinne Lepage, notamment, auxquels j’aurais pu ajouter Matthieu Orphelin, ancien de la fondation Hulot, et très proche de ce dernier. Je laisse de côté, car ils sont par trop grotesques, des gens comme François de Rugy – lui aussi, comme Valls, avait signé la charte de la primaire socialiste avant de s’essuyer les fesses avec – ou Cohn-Bendit, désormais commentateur de matchs de foot et chroniqueur entre deux pubs chez Europe 1.

J’ai pu dire à certains, ces dernières semaines, que je préférerais me couper un bras que de voter Macron, et c’était faux. J’ai besoin de mes bras, surtout depuis le 7 janvier 2015, car mes jambes ne sont plus ce qu’elles étaient. C’était faux, mais c’était vrai, car je voulais surtout dire : jamais. Mais pourquoi, amis lecteurs ? Le psychodrame finalement comique du deuxième tour de la présidentielle a opposé deux personnages très détestables, mais également très différents.

Il va de soi, et qui me lit un peu le sait évidemment,  que je ne donnerai jamais ma voix à des crapules racistes. Je m’empresse de dire que je comprends aisément ceux qui, craignant – à tort, selon moi – une victoire de Le Pen, ont placé un bulletin Macron dans l’urne. Je les comprends, mais je ne les approuve aucunement. Ils en sont restés à des considérations nationales, estimant, cette fois à juste titre, qu’il est préférable de vivre dans un pays qui n’est pas dirigé par une clique comme celle-là.

Là-dessus, nous pourrions presque – presque – tomber d’accord. En effet, il est plus tranquille de vivre dans un pays où l’on n’expulse pas massivement les étrangers et où la bouille de madame Le Pen n’envahit pas les écrans. Seulement, la question posée n’est pas celle du confort moral, mental et quotidien d’une partie de la population. La question est : où va-t-on maintenant ? J’ai eu l’occasion d’écrire – encore dans mon dernier livre, Ce qui compte vraiment – sur les migrations humaines en cours. Des études concordantes indiquent qu’une bande de terre peuplée de 550 millions d’habitants, courant du Maroc à l’Iran, via l’Algérie, l’Égypte, Israël, la Palestine, l’Irak, la Syrie, l’Arabie saoudite, devient peu à peu inhabitable sur fond de dérèglement climatique. Les températures diurnes vont atteindre 50 degrés, celles nocturnes ne descendront plus sous les 30 degrés.

En clair, des dizaines de millions d’humains, peut-être des centaines de millions à terme, quitteront des territoires grillés par la chaleur. Regardez une carte, et dites-moi, je vous prie, où ils iront en priorité. Ce cataclysme désormais si proche – encore dix ans, encore trente ans ? – représente un danger abyssal pour les valeurs qui sont les nôtres, et ramènerait le Front National à bien peu de choses. Car de vous à moi, comment des peuples habitués à commander le monde – comme le nôtre, depuis le conseil de sécurité de l’ONU – réagiraient-il à des arrivées en masse ? Essayons d’être tous sincères, cela changera des mauvaises habitudes. De ce point de vue, le Front National de 2017 est hélas, hélas, hélas, bien peu de choses.

Le dérèglement climatique est la mère des batailles, car il porte en germe la dislocation de toutes les sociétés humaines, et la guerre de tous contre tous. Or n’est-il pas certain que l’aggravation continuelle de l’effet de serre est intrinsèquement lié à l’explosion du commerce mondial ? Et que cette explosion est fatalement soutenue par cette divine croissance que la plupart des pays sont décidés, comme naguère ce pauvre imbécile de Sarkozy, à aller chercher avec les dents ?

La croissance, c’est bien sûr de l’effet de serre concentré. La croissance de biens matériels, c’est inévitablement des émissions de gaz supplémentaires. Mon satané ordinateur en a produit, mais aussi la moindre chaussette si bon marché fabriquée au Vietnam par des gueux. Mais aussi le moindre ballon de foot cousu par des gosses dans un entrepôt sans lumière du Pakistan. Mais encore tout ce que vous portez, tout ce que vous possédez, tout ce que vous souhaitez posséder un jour. Et je parle de climat, mais je pourrais parler aussi de notre contribution nette, par nos importations, à la désagrégation de tant d’écosystèmes. Et d’ailleurs de l’appétit de tant de classes dites supérieures,  dans les pays du Sud, pour nos propres signes extérieurs de richesse : bagnoles, parfums, alcools, fringues, bijoux.

Tel est en trois mots le commerce mondial, largement dominé par la surpuissance des transnationales, qui n’ont plus à prouver leur amoralité. Celles du tabac, de l’amiante, des pesticides et de milliers de produits chimiques tous différents, ont amplement montré ce qu’étaient leurs buts, et leurs actions. Moi, je crois bien que c’est dans ce cadre, car c’est celui de la réalité, qu’il faut juger l’arrivée au pouvoir suprême d’Emmanuel Macron. Faut-il une fois de plus radoter ? Oui, visiblement.

Mais d’abord un petit détour par le rapport Rueff-Armand, bible des technocrates, publié en 1960. Il insiste beaucoup sur les « retards »  de l’agriculture, l’« archaïsme des structures parcellaires » et le manque de productivité de ce qu’on n’appelle déjà plus des fermes. Ce texte décisif et limpide « ne peut se dissimuler […] que le progrès des rendements tendra à accentuer la contraction des effectifs de main-d’œuvre ». Tout est dit en peu de mots. Il va falloir remembrer, c’est-à-dire augmenter les surfaces moyennes par la loi, et chasser de leurs terres les paysans « surnuméraires ». Le rapport Rueff-Armand n’est pas la seule cause du grand massacre des paysans et des campagnes, mais il leur servi de cadre explicatif. De justificatif auprès des puissants qui allaient dynamiter la civilisation paysanne. Tout devait disparaître, et tout a disparu avec : outre les mares et les tas de fumier dans la cour, outre les haies, les talus, le bocage, outre les abeilles, les grenouilles, les oiseaux, outre le nom des combes, des fossés, des champs, des bois, outre la lenteur et l’épaisseur du temps, la beauté d’un monde encore possible.

Si je parle de ce texte, c’est tout simplement parce qu’il a servi de repère, explicitement, à un autre rapport, connu sous le nom de Rapport Attali. À son arrivée en 2007, Sarkozy a aussitôt confié à son ami – de gauche, on s’en doute – le soin de réunir de toute urgence une « Commission pour la libération de la croissance française ». Pardi ! il fallait relancer la machine. Ces corniauds, qui de droite, qui de gauche, promettent depuis 1974 la fin du chômage de masse, et comme ils échouent à en pleurer, ils rêvassent de retrouver l’élan perdu de ces foutues 30 Glorieuses – une partie de notre vrai drame en vient -, quand la croissance atteignait 8% – en 1960 – ou encore 7,1 % en 1969.

Donc, une Commission de plus. J’en extrais les lignes directrices suivantes :

  • Préparer la jeunesse à l’économie du savoir et de la prise de risque ;
  • Participer pleinement à la croissance mondiale et devenir champion de la nouvelle croissance ;
  • Construire une société de plein-emploi ;
  • Instaurer une nouvelle gouvernance au service de la croissance.

Et j’y ajoute, pour faire bon poids, la fin du principe de précaution voulu par Chirac en 2005, pourtant si frêle garde-fou contre les délires « développementistes ». Parmi les 20 mesures-phares du rapport, pas une ne parle même de la crise écologique planétaire. Le dérèglement climatique n’est seulement pas évoqué. Ces gens sont irresponsables,  au point d’en devenir criminels.

Or, et j’y arrive enfin, qui est le rapporteur de ce funeste document, appelé à révolutionner la France au service de la croissance ? Emmanuel Macron, comme certains de vous le savent. Il était alors, à 29 ans, déjà l’ami d’Attali, et l’est resté. Ce qu’est Attali et ce que j’en pense, je l’ai écrit la dernière fois ici, après bien d’autres papiers. Ce type est profondément détestable. Il sera peut-être ministre.

Macron est un être radicalement petit. Je ne discute pas qu’il est doté de ce que certains appellent « l’intelligence logico-mathématique ». Il a fait des études, dont l’ENA. Apparemment fort bien. À ce stade, cela prouve que son cerveau fonctionne, ce qui est bien le moins lorsque vos deux parents sont médecins, dont l’un une sommité. Et puis ? Mais rien du tout ! On sait qu’il a été banquier d’affaires, ce qui prédispose assurément à considérer le sort des humiliés de ce monde. On se souvient, mais on ne se souviendra jamais assez de cette phrase prononcée en mai 2016 en face d’un gréviste : « Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ». Travailler. Parler de travailler, quand cela veut dire pour lui lire des textes, recevoir, blablater, contresigner des ordres. Il a lu des livres, certes, mais surtout passé 99 % de son temps disponible en compagnie de gens riches, en bonne santé, échangeant de plaisants propos avant que de passer à table. Que sait-il du monde réel ? Une infime rumeur du sort de milliards d’êtres humains dont la vie est une plainte.

Ne parlons pas même de la France. Parlons une fois au moins du monde. Des paysans de partout, chassés de chez eux par le marché mondial et les satrapes locaux, qui finiront dans des bidonvilles sans eau ni chiottes. Des grands singes qui meurent, comme meurent les fabuleuses forêts de notre Terre. Des océans dont nous sommes sortis un jour, et auxquels nous rendons ce cadeau par l’empoisonnement et l’hécatombe. Des sols dont tout dépend, gorgés de toutes les bontés chimiques estampillés Monsanto ou Bayer, entreprises si performantes que Macron les porte au pinacle. Des éléphants, des Pygmées d’Afrique, des lions et des tigres, des Bochiman, des Yanomami, des îles Andaman, des habitants de Lagos, de Mexico, de Mumbai, des gosses d’Agbogbloshie brûlant le plastoc de nos vieux ordinateurs pour en retirer un fil de cuivre, de la puanteur, de la saleté, des maladies qui ne guériront jamais, des plaies aux jambes, au nez, aux yeux, aux mains qui ne se refermeront jamais. Il faudrait parler de ceux qui « soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines ». Macron se tait et se taira toujours, car il ne sait rien, mais le dit avec ce sourire kennédien qui plaît tant aux commentateurs et aux cuistres, si souvent les mêmes.

Voyez-vous, quelqu’un qui, en 2017, ne voit pas l’abîme qui vient, est à mes yeux irrécupérable. Et tel le cas de Macron, à ce point immergé dans l’idéologie de la machine, de la puissance matérielle, des droits de l’homme industriel à tout saloper, et pour tout dire du capitalisme débridé, qu’il ne rêve que d’une chose : encore plus. Encore plus loin, encore plus vite, toujours plus loin, toujours plus vite. Ne vous y trompez pas : son élection a son importance. Elle en aura dans le domaine clé de l’économie réelle, quand il s’agira de se partager les parts de marché comme on découpait jadis le territoire futur des colonies. Je vous le dis en toute certitude : Macron sera l’homme de la fuite en avant, car il l’est déjà.

Je ne doute pas qu’il offrira des colifichets à ceux des supposés écologistes qui lui auront fait suffisamment de lèche. Ici, un poste de député, là des strapontins au Conseil économique, social et environnemental (CESE), ailleurs quelque poste ou fromage républicains. Et les heureux récipiendaires iront comme de juste vanter le fort engagement « écologiste » de leur maître, avant de pourfendre les sectaires et fondamentalistes de mon espèce. Je ne les plains pas, je les vomis.

Moi, en ne votant pas pour ce sale type au second tour de la présidentielle, je savais ce que je faisais. Moi, je pensais au monde et à ses êtres. Moi,  je ne fantasmais pas un péril fasciste pour mieux cacher que je défends à mon profit un monde moribond, aussi dangereux que peuvent l’être certains blessés déchaînés. Moi, je suis un écologiste.

1/Mais qu’est donc ce Front National ?

Je commence ici une série de trois articles de nature politique. Le premier, comme l’indique le titre, parlera du FN, ce parti détestable. Les deux autres seront consacrés, dans l’ordre, à Macron, nouveau président, et à Mélenchon, qui aurait tant voulu être à sa place. On commence.

Je me suis battu physiquement à Paris, du temps de ma jeunesse, contre les petites crapules fascistes d’Ordre Nouveau, puis du Parti des forces nouvelles (PFN) qui lui a succédé. Je dis Paris, mais je dois ajouter la banlieue prolétaire où j’habitais alors, car j’ai connu quelques vrais affrontements, parfois très violents, avec diverses bandes de la CFT – un infect « syndicat » anti-ouvrier -, du Service d’action civique (SAC), des franges dures du parti qu’on appelait UDR, mêlées d’anciens baroudeurs militaires. Je ne veux entrer dans certains détails, mais je peux dire sans forfanterie que j’ai fait ma part. Est-ce que je le regrette ? Non, pas une seconde.

Seulement, étaient-ce bien des fascistes ? La réponse est : ils étaient vraiment nostalgiques, qui de Pétain, qui de Franco, qui de Salazar. Certains des plus vieux avaient choisi le camp effroyable de la Milice de Vichy. Et d’autres rêvaient de putsch, comme l’armée chilienne le fit en septembre 1973, et d’enfermement de gens comme moi dans de grands stades, façon Santiago du Chili. Ils l’ont d’ailleurs écrit et décrit dans des documents publiés.

Ce n’était pas pure folie. Les temps étaient différents. La fin de la Seconde Guerre mondiale avait un quart de siècle. La plupart des résistants de l’époque étaient encore vivants. Les services américains manipulaient de jeunes crétins en Italie, en Belgique, en Allemagne, en France même, autour d’une « stratégie de la tension » qui a bien failli faire basculer l’armée italienne du côté du golpe, ce terrible mot espagnol qui renvoie aux coups d’État. En vérité, on ne saura jamais ce qui aurait pu se passer si. L’Histoire est ce qui s’est passé. Et ces salopards n’ont pas réussi.

Quarante-cinq ans plus tard, le Front National. Est-il fasciste ? Je vous dirais volontiers que non. Le fascisme est né de la guerre, en Allemagne comme en Italie, et a réussi à capter une énergie sociale telle qu’elle devait nécessairement exploser. Dans les deux cas, deux partis de masse entraînèrent des sociétés éblouies par le neuf et la magie dans l’épouvante. Ces mouvements étaient clairement révolutionnaires et entendaient bâtir un monde nouveau, aussi fanatique et désespérant fût-il. Et désespérant, ignoble, inconcevable il fut.

Alors, ce FN de chez nous ? Non, décidément, ce n’est pas un parti fasciste. Il est facile, il est commode, il est confortable mais il est faux de perpétuellement se tromper d’époque. Beaucoup de ceux des années 30 n’avaient pas compris ce qu’était le nazisme. Ils regardaient la guerre en marche en pensant à celle de 14-18. Et certains, comme par exemple Giono le magnifique, ou mon cher René Dumont, ont choisi alors la voie mauvaise du pacifisme, pensant à tort que rien ne pourrait être plus terrible qu’un nouvel embrasement européen. Ils voyaient 1939 avec les yeux éplorés de 1918, face à un continent en flammes. Il fallait se battre, ils rêvaient d’une paix impossible.

Je ne vais pas énumérer les nombreux cas historiques – tout le 19ème siècle a cru revivre tous les dix ou vingt ans 1789 -, mais je veux encore citer un exemple que j’ai pu connaître de près. 68, ce mai si singulier, a conduit une génération – la mienne, même si je n’avais encore que 12 ans au moment des barricades – à singer les précédentes. Sous les portraits de Guevara, Trotski, et même Mao et Staline. C’était une occasion en or de constater les limites de l’action humaine, de considérer une crise écologique dont les signes étaient déjà évidents, de bâtir une société à la fois plus juste et beaucoup plus sobre. Mais on a préféré alors rêver d’une révolution à la manière des bolcheviques ou des castristes, avant de rejoindre, dans tant d’itinéraires personnels, le camp des dominants et des profiteurs.

De ce point de vue essentiel, mai 68 a été un échec forcené. Notamment parce que trop de ses acteurs regardaient le monde tel qu’il avait été cinquante ans plus tôt. Mutatis mutandis, il se passe la même chose avec le Front National, qui est évidemment un parti d’extrême droite, raciste, insupportable. Mais il n’y avait pas de bonne raison, au cours de cette campagne électorale, d’hystériser le propos, et de présenter ceux qui ne votaient pas au second tour – j’en suis – comme des fourriers du fascisme. D’une part pour la raison que le FN n’avait pas une seule chance de l’emporter. En tout cas, pour de multiples raisons, je l’ai pensé, je l’ai dit, je l’ai écrit. Et d’autre part, parce que dans le cas impossible où il aurait gagné, ce n’était pas pour autant le retour de Jacques Doriot. Non !

Attention, comme je sais que certains vont hurler, je me répète. Un parti d’extrême droite et raciste, à ce titre un ennemi personnel. Il n’y a aucun doute qu’il eût fallu alors se battre comme rarement contre une politique venue des enfers. Mais pourquoi diable parler du fascisme alors que toutes les conditions qui ont permis son installation – guerre, puis ruine généralisée, hyperinflation, nationalisme incandescent – ont disparu ? Je vois le petit plaisir qu’ont certains, héroïsant l’époque pour s’héroïser eux-mêmes. Mais je crois que leur besoin d’action trouverait un terrain plus fertile en combattant ce monde, ses innombrables colifichets, sa vitesse, ses pubs, son téléphone portable, et même Internet. Internet, d’où je vous écris ? En effet. Je conduis à l’occasion une bagnole, moi qui déteste l’engin et rêve encore de lieux d’où auraient disparu les routes et les moteurs. je me sers d’Internet tout en imaginant un monde qui pourrait s’en passer. Au fait,  la critique d’Internet – comme c’est bizarre, dites-moi – est pratiquement inexistante, alors que le réseau mondial est devenu pourtant une menace globale pour la démocratie telle qu’elle a été pensée un jour.

Amis, non-amis, chers lecteurs en tout cas, le Front National, vous ne sauriez l’ignorer, est un petit parti sans vrais relais dans les tréfonds de notre société. Sauf chez les policiers, les gendarmes et les militaires où il obtient souvent de 40 à 50 % des voix. Vous remarquerez que ces questions ne sont pas débattues, ce qui ne manque pas d’intéresser autant que d’inquiéter. Pour l’heure, et je dis bien pour l’heure, le Front National n’est pas, de loin, notre danger principal. Le danger principal, c’est le dérèglement climatique et l’effondrement de tant d’écosystèmes pourtant irremplaçables.

Trois mots de Charles Jacquier

Amis et lecteurs, je ne vais pas tarder à venir vous embêter pour vous parler de ce si beau climat politique. Mais avant cela, je suis en dette auprès de Charles Jacquier, un éditeur que je n’ai jamais rencontré, mais que j’ai découvert lorsqu’il publiait de merveilleux textes de Victor Serge aux éditions Agone, quittées depuis. Il travaille maintenant, entre autres, pour les très remarquables éditions Libertalia. Je lui avais promis de passer ici une note de lecture qu’il a consacrée à un auteur hautement recommandable, Jacques Yonnet, et à son livre sur les bistrots de Paris, Troquets de Paris (L’Échappée). Cher Charles, c’est à vous :

 

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Résistant durant la Seconde Guerre mondiale, écrivain, peintre, dessinateur, chroniqueur, ami de nombreux écrivains, de Robert Desnos à André Salmon, en passant par Francis Carco, Paul Fort, Robert Giraud ou Pierre Mac Orlan, Jacques Yonnet (1915-1974) avait manifestement plusieurs cordes à son arc. Mais préférant sans nul doute le comptoir des bistrots à la postérité littéraire, il n’était connu jusqu’alors que pour son chef d’œuvre Rue des maléfices (1e édition en 1954 sous le titre de Enchantements de Paris), illustré de photos de Robert Doisneau et considéré par Raymond Queneau et quelques autres comme l’un des meilleurs livres écrit sur le Paris des clochards et des marginaux des années 1940.

En 1961, Yonnet fut invité à écrire une chronique hebdomadaire dans L’Auvergnat de Paris auquel il collabora jusqu’à sa mort. De ces centaines d’articles, les éditeurs livrent un florilège d’une soixantaine d’entre eux, imprimé, comme il se doit, couleur lie de vin et agrémentés de dessins de l’auteur, aussi remarquables que ses textes. Ceux-ci sont judicieusement présentés par quartiers de prédilection de l’écrivain, de la Cité et des Halles jusqu’à Montmartre et aux Buttes-Chaumont en passant par le Marais, la rue Mouffetard, etc. Pour chacun d’entre eux, le don de conteur de Yonnet fait merveille pour évoquer, à travers tel ou tel troquet, les grandes et surtout les petites histoires du Paris populaire dans de constants aller-retours virtuoses entre les sujets et les époques, mais revenant, in fine, au comptoir pour s’y délecter non seulement de bon vin mais aussi de ce « quotidien défoulement de la conscience populaire » dans ce « vivant et permanent conservatoire […] de la tradition orale française » qu’est le bistrot. Yonnet fut aussi l’observateur inquiet et le dénonciateur indigné de « l’assassinat de Paris » dont Louis Chevalier fut l’implacable chroniqueur.

Et, comme au comptoir, on aimerait poursuivre le débat à ce sujet avec les éditeurs qui considèrent avec un optimisme certain que « Paris n’est pas mort »… Alors, entamons la discussion et concluons avec l’auteur : « A la bonne vôtre ! ».

Charles Jacquier